ARTICLE
Auteur(s) : Didier Bazile1, Souleymane Dembélé2,
Mamy Soumaré2,
Djénéba Dembélé2
1Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Département
Environnements & Sociétés, UPR 47 « GREEN », Campus
international de Baillarguet TA C-47/F, 34398 Montpellier cedex
5
2Institut d’économie rurale (IER), Unité SIG, BP 262,
Sotuba, Bamako, Mali
Le Mali est le deuxième pays au monde à assurer l’essentiel de
ses besoins alimentaires avec le sorgho et le mil. Les céréales
occupent 75 % des superficies cultivées (Comité permanent
interÉtats de lutte contre la sécheresse, 2002) et la part du
sorgho dans la production en céréales sèches était de 35 % en
2003. Le sorgho est la céréale dont l’aire de distribution est la
plus étendue au Mali (Soumaré, 2004). Au niveau local, chaque
agriculteur dispose d’une palette de variétés pour gérer le risque
à la production (Ouattara, 1996 ; Traoré et al., 2000).
La croissance démographique élevée au Mali contribue au
défrichement continu de nouvelles terres avec un accroissement
annuel des surfaces cultivées de 5 à 7 % (Gigou et al., 2004).
La saturation des meilleures terres agricoles oblige le paysan à
cultiver progressivement sur des sols à fortes contraintes.
L’objectif de cette étude est de comprendre, au niveau du village,
comment la diversité variétale des sorghos est utilisée pour mettre
en valeur différents sols (Staveren et Stoop, 1986). La démarche
proposée repose sur le concept d’agroécosystème (Altieri,
2002 ; Wood et Lenne, 1999). Les résultats montrent la
cohérence des choix paysans à un niveau supérieur à celui de la
classification paysanne des sols.
Matériel et méthode
Sites d’étude
Les données proviennent d’observations de terrain, de recherches
participatives et d’interviews réalisés entre 2001
et 2005. La recherche a été conduite à l’est du Mali sur trois
principaux villages (Kanian, Kaniko et Siramana) répartis sur un
gradient climatique nord sud avec respectivement 700, 900 et 1
100 mm de pluviosité annuelle (figure 1). Le choix
des villages s’appuie sur la différenciation des systèmes de
cultures selon les régions agricoles (tableau 1) et repose sur la mise en évidence
sur les 20 dernières années par Kouressy (2002) d’un taux d’érosion
variétal nettement plus important dans le Sud (60 %) que dans
le Nord (25 %). Dans le Nord, le mil et le sorgho constituent
l’essentiel des cultures ; ils sont utilisés en rotation
biennale. Dans le vieux bassin cotonnier centré sur Koutiala, le
village de Kaniko marque la limite climatique nord pour l’extension
de la culture du maïs. Les céréales traditionnelles (mil, sorgho)
restent majoritaires devant le maïs qui, outre ses exigences en
eau, nécessite aussi des apports d’engrais. Le climat préguinéen du
Sud est favorable à l’ensemble des cultures, y compris les
tubercules et le riz de bas-fonds (1 % de la surface agricole
utile, SAU). Les rendements supérieurs obtenus dans cette région
font que la sécurité alimentaire est assurée sur une plus faible
surface agricole. On note ainsi un pourcentage élevé de
l’assolement qui est destiné à la diversification (vivrier ou
rente). Le coton représente alors 46 % de l’assolement des
exploitations tandis que le sorgho occupe seulement 11 % des
surfaces cultivées.
Tableau 1 Répartition des principales cultures en
pourcentage de la superficie totale cultivée des villages (campagne
agricole 2002-2003).Table 1. Distribution of the principal cultures
expressed as a percentage of the cultivated total surface of the
villages (crop year 2002-2003).
|
Villages
|
|
|
- Siramana
- Sud
- P = 1 100 mm
|
|
Exploitations
|
39
|
91
|
52
|
|
Individus par exploitation
|
15,24
|
18,37
|
33,13
|
|
Surface cultivée en hectares dont :
|
8,89
|
15,28
|
21,54
|
|
Coton (%)
|
0
|
30
|
46
|
|
Maïs (%)
|
1
|
16
|
31
|
|
Sorgho (%)
|
39
|
23
|
11
|
|
Mil (%)
|
36
|
23
|
11
|
|
Autres cultures (%)
|
24
|
8
|
1
|
Caractérisation du milieu
Un diagnostic participatif (DP) a été organisé en avril et mai 2003
sur les trois villages pour comprendre les modes de cultures du
sorgho. Différents outils interactifs ont été utilisés pour aider
les agriculteurs à exprimer la connaissance qu’ils avaient du
milieu cultivé : nous ne décrirons ici que la carte des sols
et le transect paysager. La méthodologie repose sur la notion de
toposéquence avec une utilisation différenciée des sols pour
l’agriculture (Kante et Defoer, 1995). Le profil général des
villages se décompose en plateaux où localement le démantèlement de
la cuirasse permet la mise en culture de sols superficiels, une
rupture de pente importante sur les versants souvent impropres à la
culture et une zone plus ou moins étendue de bas glacis avec les
terres les plus favorables à l’agriculture (glacis raccordé aux
remblais alluviaux au sens des géomorphologues) et parfois des
bas-fonds hydromorphes à proximité des cours d’eau.
Sur chaque village, une carte des sols a été produite à partir
d’un consensus en assemblée villageoise entre les cartes réalisées
dans trois groupes indépendants. Chacun d’eux disposait d’un fond
de carte avec les limites du territoire villageois et un ensemble
de repères géographique admis par tous (routes et pistes, réseaux
hydrographiques, sites naturels ou hameaux). L’espace était découpé
en unités avec des contraintes différentes pour l’agriculture. La
synthèse repose autant sur la nomenclature locale utilisée, avec
des critères liés au relief, à la végétation naturelle et au
paysage, que sur les limites retenues.
Deux transects paysagers ont été parcourus à pied dans chaque
village avec 4 paysans (jeune et vieux agriculteurs, petite et
grosse exploitations) pour décrire sur le terrain ces différentes
unités de sols. L’utilisation d’un GPS (Global positioning system)
a permis de préciser les limites de chaque unité. Les informations
recueillies portaient sur : i) la caractérisation des sols et
de la végétation ligneuse ; ii) les contraintes
agronomiques ; iii) la comparaison des résultats
technico-économiques des cultures pratiquées en bonne et en
mauvaise année pluviométrique ; et iv) la variété de sorgho du
village adaptée à cette unité de sol. Les résultats du transect ont
eux aussi été validés en assemblée villageoise.
Un travail de bureau a été réalisé à l’aide d’un Système
d’information géographique (SIG) pour faire coïncider les limites
géographiques naturelles avec les unités décrites sur le terrain.
Nous nous sommes appuyés sur des photographies aériennes (1/15 000,
Institut géographique du Mali, 1992/CMDT) des images satellites
(LANDSAT, 1999) et des cartes pédologiques (1/50 000, Institut
d’économie rurale du Mali).
Caractérisation des variétés
Une assemblée villageoise a été organisée lors de chaque DP avec
tous les chefs d’exploitations et les femmes qui participent aux
travaux des champs. À titre d’exemple, à Kaniko, 134 hommes et
36 femmes étaient présents. Après avoir discuté des événements
majeurs qui ont marqué l’histoire de l’agriculture du village et de
la culture du sorgho en particulier, une première liste des
variétés a été dressée avec le recensement et l’enregistrement par
exploitation de toutes les variétés locales cultivées ou conservées
au village. L’analyse de la diversité des noms vernaculaires a été
discutée avec les producteurs pour bien séparer, d’un côté, ce qui
participait réellement à la diversité génétique du sorgho et, d’un
autre côté, ce qui relevait de la diversité culturelle autour des
dénominations. Les critères de choix variétaux ont été discutés et
précisés lors d’interviews individuelles avec un échantillon
d’agriculteurs représentant la diversité des producteurs de sorgho
des villages en fonction de la surface cultivée, de la gestion de
la matière organique et de l’accès à la culture attelée. Une liste
exhaustive des 85 critères cités pour le choix d’une variété a
été établie et l’assemblée villageoise en a extrait
44 répartis en 10 groupes thématiques : le cycle, la
consommation, la conservation, la productivité, la qualité des
graines, la résistance, le sol, la transformation, la végétation,
et les autres (Kamara et al., 2003).
Caractérisation des modes de culture
Un cadastre du parcellaire agricole a été levé au GPS sur 40 %
des exploitations, selon un échantillon issu de la typologie de
Criado (2002). Cette base de donnée spatialisée, et mise à jour
annuellement (2002, 2003, 2004), permet de suivre les semis des
différentes variétés de sorgho dans l’espace eu égard à la
caractérisation du milieu faite lors du DP.
Notre analyse de l’adaptation des variétés repose sur la
confrontation des données d’enquêtes issues du DP avec celles qui
ont été collectées in situ.
Résultats
Les paysans différencient leurs pratiques selon les unités de sols.
Ce découpage du territoire détermine des stratégies pour lesquelles
le sorgho et sa palette de variétés, permettent de valoriser au
mieux les potentialités des sols. Derrière le concept de niche
écologique, le cultivateur gère l’adaptation des variétés mais il
dispose aussi de critères subjectifs plus personnels pour justifier
de la diversité des variétés sur une même unité de sol.
Les cultures sur la toposéquence
Sur chacun des trois villages, la classification paysanne des sols
repose sur la logique de toposéquence. Le transect de Kaniko (figure 2)
illustre les résultats obtenus lors du DP où les paysans
préconisent une variété de sorgho particulière pour chaque unité de
sol (confirmée en assemblée villageoise). Les éléments de texture
et de structure, l’alimentation hydrique des plantes, la profondeur
et la pente servent à définir 6 à 10 unités de sols par
village. La caractérisation des sols et leur position sur la
toposéquence permettent d’établir une classification simplifiée en
trois types, indépendants des noms vernaculaires propres à chaque
village (tableau 2). La partie
haute de la toposéquence regroupe les plateaux et les versants
(sol I) ; les sols sont peu profonds avec un fort taux de
gravillons et de sables grossiers. La partie centrale est composée
des sols sablo-limoneux de profondeur moyenne (sol II). La
partie basse se caractérise par un taux d’argile plus élevé dans
les sols qui améliore la rétention de l’eau jusqu’à saturation et
hydromorphie dans les bas-fonds (sol III).
L’analyse de l’occupation actuelle des terres montre que, dans
le vieux bassin cotonnier centré sur Koutiala, près de 80 %
des surfaces cultivées sont situées sur le glacis et les sols
alluviaux (sols II et III). Le coton et le maïs s’y
concentrent tandis que le sorgho est cultivé sur tous les types de
sol. Dans le cas de Kaniko où le sorgho et le mil totalisent
46 % de l’assolement, ces deux cultures sont majoritaires sur
les plateaux et les versants avec 70 % des surfaces cultivées.
A contrario, on ne totalise que 34 % des surfaces en
sorgho sur les bas glacis qui représentent pourtant 80 % de
l’espace cultivé du village. Cette distribution des parcelles de
sorgho sur les différents sols conditionne la diversité variétale
d’aujourd’hui.
Tableau 2 Caractéristiques des unités de sols de la
classification paysanne.Table 2. Characteristics of the soils’
units in the farmers’ classification.
|
Villages
|
Variables descriptives
|
|
- Sol II
- (versant et moyen glacis)
|
|
|
Kanian
|
Noms vernaculaires des sols
|
Henré
|
|
|
|
Texture
|
Sables grossiers et gravillons
|
Sables
|
Limoneux avec un peu d’argile
|
|
Cultures principales *
|
|
- Arachide +
- Fonio +
- Sésame +
- Sorgho et Mil -
|
|
|
Variété de sorgho préférée
|
|
|
|
|
Kaniko
|
Noms vernaculaires des sols
|
- Niang tion
- Niang faraké
- Niang gwagwara
- Niang fere
|
Guéchien
|
Tawogo
|
|
Texture
|
Gravillons et sables grossiers
|
Sols sablo-limoneux
|
Argilo-sableux
|
|
Cultures principales *
|
- Mil ++
- Sorgho ++,
- Coton -
|
- Coton ++
- Maïs ++
- Sorgho ++
- Mil -
|
- Sorgho +/-
- Coton +
- Maïs +
|
|
Variété de sorgho préférée
|
Kalagniguè fulu
|
Seguetana
|
|
|
Siramana
|
Noms vernaculaires des sols
|
- Niang gwagwa
- Nianpouniniogo
- Kantjipogo I
|
- Gougoukoungo
- Finferkè ou Ferkewa, Kantjipogo II
|
Faggo ou Fagué
|
|
Texture
|
Gravillons et cailloux
|
Argilo-sableux
|
Argilo-limoneux
|
|
Cultures principales *
|
- Coton ++
- Maïs ++
- Mil +
- Sorgho +
|
- Coton ++
- Maïs ++
- Mil +
- Sorgho ++
|
- Coton ++
- Maïs ++
- Mil +
- Sorgho +
- Riz ++
|
|
Variété de sorgho préférée
|
Seguetana
|
Toutes les variétés
|
Sambou
|
Les variétés de sorgho dans l’espace
Le suivi sur 3 ans permet d’analyser la distribution des
parcelles semées en sorgho sur les unités de sol. L’abondance
relative des variétés et sa variabilité interannuelle servent de
clés à l’analyse. L’ensemble des sols décrits par les villageois
montre une très forte diversité d’appellations locales (figure 3A, B et C)
qu’il a fallu regrouper en trois types agrégés selon notre
classification des sols. La figure 4 illustre,
pour le cas de Kaniko, l’abondance relative des variétés en
fonction de la surface occupée et de leur localisation sur le
territoire villageois durant 3 années consécutives : 2002,
2003 et 2004. L’analyse des semis par variété sur les grands types
de sols I, II, et III permet d’appréhender la notion d’écologie des
variétés et la gestion empirique de cette connaissance (figures 5, 6 et 7).
L’introduction rapide sur le village de Kanian par les
organisations paysannes d’une variété (CSM63) issue de la recherche
change totalement la configuration de l’utilisation des variétés du
village sur un pas de temps très court de 2 ans (figure 5). En 2002,
les variétés doubirou et doumouzo représentaient l’essentiel des
surfaces semées en sorgho dans le village. La variété tardive
doubirou était semée sur le sol « toumbirou »
(sol III). Ce sol est riche en argile et profond, ce qui lui
confère une bonne rétention de l’eau. La variété doumouzo, précoce,
se concentrait autour du village où elle bénéficiait non seulement
des meilleurs entretiens culturaux mais surtout d’une protection
par les enfants contre les oiseaux pour une floraison précoce.
Cette disposition des parcelles de doumouzo à proximité des
habitations demeure constante en 2003, malgré une forte concurrence
de CSM63, elle aussi précoce. L’évolution de l’emprise spatiale de
la variété CSM63 en 2003, puis en 2004, est particulièrement
intéressante à analyser. L’introduction de la variété s’est faite
d’abord sur les sols sableux à gravillonnaires du village et les
agriculteurs parlent alors d’une variété résistante à la
sécheresse. En fait, il s’agit plus d’une stratégie dite
d’évitement puisque cette variété précoce boucle son cycle cultural
avant l’assèchement des sols, en fin de saison des pluies. La
rusticité de la variété justifie ensuite son expérimentation
d’abord sur les sols « boo, bozo, et henritoi » à
proximité des habitations. Enfin, l’introduction sur les sols de
type toumbirou est logique car celui-ci est favorable à toutes les
variétés dès lors que le taux d’argile ne devient pas un facteur
limitant avec un risque d’hydromorphie. La culture de la variété
CSM63 sur ce sol plus éloigné du village n’est intervenue que dans
un second temps lorsque le taux d’adoption de la variété est devenu
très important dans le village. Ainsi, même si la variété est
précoce, le grand nombre de parcelles disséminées sur le territoire
villageois limite le risque lié aux oiseaux.
Sur le village de Kaniko, le grand nombre d’appellations des
sols reflète davantage un marquage géographique de sous-terroirs
que de réelles différences de sols (figure 3B). De même,
la très forte diversité variétale ne met pas en évidence des
variétés plus abondantes. Néanmoins, trois variétés sont semées un
peu plus souvent que les autres (figure 6) : ce
sont le kala gnigue, le kala fulu et le kala figue. Le Kala gnigue
montre une grande plasticité puisque cette variété se retrouve
depuis les sols gravillonnaires à l’ouest jusque sur les sols
argileux au nord. Les cultivateurs ont même sélectionné un écotype
précoce, le kala gnigue fulu (rouge précoce), pour les sols à
texture grossière et à faible capacité de rétention en eau. Moins
dispersé, le kala fulu, ou kala figue fulu (blanc précoce), est
semé sur le sifongon et les guechien I et II. La
profondeur importante de ces sols sableux améliore leur faible
capacité de rétention en eau. Enfin, la variété kala figue, ou
kacen, est la plus tardive du village : c’est pourquoi, elle
est majoritaire sur les sols III, profonds et argileux
(Tawogo) qui peuvent subvenir aux besoins de la plante même après
l’arrêt des pluies.
Sur le village de Siramana (figure 7), la variété
sambou est omniprésente. Il s’agit d’une variété moyenne à tous
points de vue : précocité, longueur de cycle, rusticité et
plasticité écologique. Le faible nombre de parcelles d’autres
variétés et leur taille modeste explique leur faible abondance par
rapport à sambou. Elles totalisent moins de 20 % des surfaces
en sorgho du village. Le regroupement des unités de sols permet une
analyse du nombre de semis par variété indépendamment des surfaces
semées. Seguetana, résistant au striga, est semé sur les
sols I et II où la végétation du sorgho sera moins
abondante. Nio ble et Nio ba, variétés traditionnelles sont
cantonnées au sol II.
Du discours à la pratique des semis
L’analyse croisée des variétés de sorgho les mieux adaptées pour
les paysans sur les trois grands types de sols (tableau 2) avec l’utilisation réelle des
variétés sur le territoire villageois (figure 4) répond à
notre question initiale sur l’écologie des variétés et leur
adaptation à un type de sol en particulier (figures 5 à 7). Il
est intéressant de noter au préalable que les trois villages sont
situés sur la même unité de paysage (sol III) à proximité des
cours d’eau. Les trois années de références pour l’étude (2002,
2003 et 2004) correspondent successivement à des années
déficitaire, normale et déficitaire comparativement à la moyenne
des précipitations de la période 1969-1998.
Dans le village de Kanian (figure 5), le
sol I n’est pas favorable à la culture du sorgho ; il est
donc exceptionnel d’y trouver une parcelle, quelle que soit la
variété. Le sol II présente aussi de fortes contraintes pour
cette culture et explique la faible fréquence des semis. Enfin, le
sol III est le seul du village où les contraintes pour la
culture du sorgho sont modérées et toutes les variétés de sorgho
peuvent y être semées.
Dans le village de Kaniko (figure 6), les
paysans préconisent sur le sol I la variété kala gnigue fulu.
C’est effectivement la plus semée sur les trois années de suivi,
mais d’autres variétés y sont semées avec une fréquence
équivalente : kala gnigue et kala figue fulu. De plus, cette
variété kala gnigue fulu est plus semée sur le sol II où
différentes variétés remplacent progressivement le seguetana car la
priorité n’est plus la résistance au striga. Le même constat est
fait sur le sol III où deux variétés étaient préconisées. Le
désintérêt actuel pour la variété seguetana fait que kala figue
devient la variété quasi exclusive. Pourtant, encore une fois,
comme le sol III est peu étendu en surface, la variété kala
figue est majoritairement semée sur l’unité de sol II, où se
concentre l’essentiel des cultures du village.
Dans le village de Siramana (figure 7), la faible
occupation agricole du territoire villageois (20 %) fait que
les meilleures terres sont d’abord mises en valeur au sein des
trois types décrits sur la toposéquence. Malgré tout, les paysans
préconisent seguetana sur le sol I, où elle domine
effectivement durant 3 ans, même si on la retrouve aussi sur
le sol II. La variété Nio ble est aussi présente sur le
sol I, mais elle est majoritairement semée sur le sol II
avec toutes les variétés du village. Enfin, sambou est considérée
comme la mieux adaptée sur le sol III où elle totalise 40 des
41 parcelles semées en sorgho sur 3 ans sur cette unité
de sol. Cette variété se retrouve aussi sur les sols I
et II.
Sur les trois villages, il existe pour un type de sol donné une
variété plus représentée que les autres. Cependant, la variété
préconisée pour un type de sol n’est pas confinée uniquement à
celui-ci. On retrouvera ainsi assez facilement les variétés du
sol I sur le sol II, et les variétés du sol III sur
le sol II ; en revanche, il est très improbable de
trouver les mêmes variétés à la fois sur les sols I
et III qui correspondent à des milieux très différents. Ce cas
exceptionnel existe pourtant comme nous venons de le voir avec la
variété sambou à Siramana. Celle-ci est extrêmement rustique et
surtout très photosensible, ce qui lui confère une grande souplesse
dans les dates de semis tout en conservant une floraison groupée.
En effet, le photopériodisme d’une plante de jours courts comme le
sorgho va déterminer l’épiaison en dessous d’une certaine durée
d’éclairement du jour.
Classification des variétés
Les analyses cartographiques montrent que la présence d’une variété
sur un sol peut être considérable par rapport à sa présence sur les
autres, mais elles ne suffisent pas à valider une adaptation
supérieure. Le choix d’une variété repose sur un ensemble de
critères autres que la seule adaptation au sol. Une analyse
multivariée (AFC, analyse factorielle des correspondances) conduite
sur chaque village met en évidence ces liens entre les critères de
choix des variétés semées sur un même sol. Trois critères sont
déterminants dans la distribution spatiale : le cycle, la
végétation et les résistances.
Les variétés sambou et kalagniguè sont très photosensibles et de
cycle moyen ; cela explique leur répartition sur presque tous
les sols. Seguetana s’adapte aux mauvaises conditions (texture,
mauvaises herbes) des sols I. Toutes les variétés conviennent
au sol II. La bonne fertilité du sol III est contrariée
par un possible excès d’eau qui limite le choix des variétés de
sorgho à kalafigue pour Kaniko et sambou pour Siramana. Les autres
caractéristiques des variétés interviennent aussi dans le choix des
agriculteurs dès lors que le facteur limitant sol est réglé.
Conclusion
La diversité des sols se présente de la même façon dans les trois
zones, même si les plateaux et versants sont moins marqués au nord
qu’au sud de notre zone d’étude. Certaines variétés sont plus
représentées sur certains types de sol mais la relation
d’adaptation variété/sol décrite simplement par les villageois lors
du DP apparaît beaucoup plus complexe dans sa mise en pratique. De
façon générale, les variétés précoces, avec une végétation peu
dense, occupent les sols gravillonnaires peu profonds et les
variétés tardives à végétation dense occupent les sols
argilo-sableux profonds.
La différence de pression démographique sur les terres des trois
villages biaise l’analyse et oblige à regarder en détail la qualité
des sols progressivement mis en valeur sur chacun des trois types
décrits. Une analyse fine du parcellaire par exploitation explique
la combinaison de variétés selon plusieurs critères.
Enfin, quel que soit le village, le sol II est celui qui
offre la possibilité de semer toutes les variétés. Or c’est là que
le sorgho est le plus en concurrence avec le maïs et le coton et,
une amélioration de sa productivité s’avère nécessaire pour qu’il
se maintienne dans ces systèmes de cultures intensifiés. Mais le
sorgho présente d’autres avantages pour lesquels sa culture mérite
d’être encouragée : la diversité et la rusticité des variétés
locales déterminent sa capacité à assurer la sécurité alimentaire
de demain sur les sols nouvellement défrichés des plateaux et
versants compte tenu de la saturation progressive des glacis. La
conservation de cette frange de la biodiversité constitue en soi un
enjeu de développement durable.
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