ARTICLE
Auteur(s) : Bernard
Chevassus-au-Louis1, Didier Bazile2
1Institut national de la recherche agronomique
(Inra), Laboratoire de génétique des poissons, Domaine de Vilvert,
78350 Jouy-en-Josas
2Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Département
Environnements & Sociétés, UPR 47 « GREEN », Campus
international de Baillarguet, TA C-47/F, 34398 Montpellier cedex
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L’utilisation du terme « agrobiodiversité » manifeste
clairement la volonté de relier la thématique de la diversité des
plantes cultivées aux cadres conceptuels plus larges de la
biodiversité. Une telle attitude est relativement récente et fait
suite à une longue période de clivage entre le monde des agronomes
et celui des écologues.
Du côté des agronomes, la thématique des ressources génétiques,
principalement animée au niveau international par l’Organisation
des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et les
centres de recherche agronomique internationaux, s’est organisée
dans les années 1950 autour du concept dominant de constitution et
de regroupement dans des lieux protégés de collections de
populations des grandes espèces cultivées. Cette stratégie de
conservation ex situ s’inspirait implicitement d’une logique
« archéologique », à savoir la nécessité de sauver des
patrimoines menacés en les soustrayant à un environnement supposé
peu favorable à leur conservation. En contrepartie, la création
variétale par des semenciers professionnels dans des sites
spécialisés devait permettre, à partir de ces ressources, de
proposer aux agriculteurs des variétés modernes adaptées à leurs
besoins.
Du côté des écologues, la thématique de la biodiversité,
popularisée par Edward O. Wilson, s’était surtout développée autour
de la « nouvelle frontière » que représentait la
découverte, dans les années 1980, de l’ampleur insoupçonnée de la
diversité spécifique. Ce n’est qu’en 1992 que Eugen Odum suggéra
que « la biodiversité devait inclure la diversité génétique et
la diversité paysagère ». Autre évolution forte de cette
période, la conviction que les stratégies de conservation devaient
surtout permettre l’expression des dynamiques évolutives des
populations a remplacé peu à peu une vision statique de la
conservation d’entités en équilibre. Complétant cette approche
essentiellement biologique, la convention de Rio et son fameux
article 8j introduisait le concept de diversité culturelle
comme étant à la fois le reflet, le moteur et le garant d’une
partie notable de la diversité biologique.
Ce numéro des Cahiers Agricultures dévolu à l’agrobiodiversité
illustre le renouvellement conceptuel qu’a apporté cette thématique
de la biodiversité à la question de la conservation et de
l’utilisation de la diversité génétique des plantes cultivées. Ce
renouvellement nous semble particulièrement important à deux
niveaux.
Le premier est le regain d’intérêt pour des stratégies
in situ, associées aux pratiques agricoles et combinant
étroitement des objectifs de production et de conservation. Cette
option, qui vise à favoriser une coévolution permanente entre les
variétés cultivées et un contexte – agronomique, climatique,
socio-économique – changeant et imprévisible, s’inspire fortement
de la théorie de la viabilité, en ce qu’elle cherche à combiner des
solutions satisfaisantes à court terme mais préservant aussi les
possibilités d’adaptation à d’autres contextes. Elle se démarque
d’une vision d’optimisation dans un contexte connu, stable dans le
temps et homogène dans l’espace, qui a dominé l’agronomie des pays
développés jusqu’à récemment.
Le second changement est la volonté de réassocier les
agriculteurs à cette gestion dynamique des ressources et de rompre
ainsi avec une vision taylorienne séparant les producteurs et les
utilisateurs des innovations et regardant les savoirs profanes avec
dédain, voire avec méfiance. Considérer les agriculteurs et leurs
pratiques, dans leur diversité, comme les meilleurs alliés de la
biodiversité s’inscrit dans l’esprit de « l’écologie de la
réconciliation ». Cette attitude amène à promouvoir la notion
d’agroécosystème – il faudrait d’ailleurs parler
d’agro-socio-écosystème – comme une entité spécifique qui n’est ni
un « écosystème dégradé » ni un agrosystème encore mal
maîtrisé, mais une forme originale de coadaptation entre la nature
et les activités humaines dont la bonne gestion – il est d’ailleurs
préférable d’utiliser le vieux terme de « ménagement » –
conditionnera sans doute l’alimentation mondiale de demain.
Au plan théorique, le renouvellement des pratiques de recherche
agronomique en amélioration variétale marque la fin du modèle de
production « fordiste » et propose un nouveau cadre de
production de savoirs sur les variétés et les systèmes semenciers.
L’innovation n’est plus cloisonnée au seul domaine de la production
agricole mais doit prendre en compte les dimensions multiples de la
sécurité alimentaire, de la diffusion des variétés par les
différents systèmes semenciers et de la conservation des ressources
phytogénétiques. Cette vision intégrée de l’objet
« agrobiodiversité » implique la reconnaissance des
différents porteurs de savoirs dans la construction des
innovations. L’émergence du modèle participatif de coconstruction
de l’innovation prône cette nouvelle régulation des savoirs
appliquée à la construction du progrès en génétique végétale. La
participation citoyenne oblige désormais le chercheur
« disciplinaire » à se décentrer pour considérer
globalement l’enjeu de société que représente la thématique de la
biodiversité.
Pour conclure, nous souhaitons évoquer une question que le
lecteur se posera certainement, à savoir l’évaluation de
l’efficacité de ces approches par rapport aux approches
« conventionnelles » de la conservation et de
l’amélioration génétique évoquées en introduction. Cette évaluation
est indispensable si l’on veut éviter une approche idéologique mais
nous ferons trois remarques complémentaires pour préciser les
enjeux.
La première est la nécessité d’évaluer cette efficacité sur des
pas de temps suffisamment longs et donc d’intégrer des critères de
résilience et de durabilité plutôt que des performances
instantanées : on sait qu’en génétique, des stratégies
générant un fort progrès à court terme – et donc favorisées
par des opérateurs privés pour des raisons évidentes de
compétitivité – peuvent se révéler moins efficaces à long
terme que des approches plus centrées sur la conservation d’une
forte variabilité génétique, en particulier lorsque les objectifs
d’amélioration peuvent être amenés à changer.
Deuxième remarque, il sera indispensable de mesurer l’efficacité
au niveau des utilisateurs finaux et de l’appropriation effective
de ces innovations et non au niveau de la performance à la sortie
de la station expérimentale ou des essais multilocaux : cette
distinction entre l’évaluation des « inventions » et
l’évaluation de leurs impacts peut là aussi amener – mais il faut
s’en assurer – des inversions de classement entre les différentes
approches.
Enfin, et c’est là certainement l’aspect le plus important,
cette évaluation devra intégrer les critères du développement
durable, qu’il s’agisse de l’amélioration du « capital
humain » que représente un réseau d’acteurs effectivement
capable de produire les innovations qui lui sont nécessaires ou du
capital social et culturel que constitue le système d’échanges mis
en place pour conserver ces ressources – système d’échanges
qui peut être le support de bien d’autres formes de solidarité et
de diffusion des connaissances. En effet, l’innovation se retrouve
au cœur d’un réseau d’influences au sein duquel il faut mobiliser
ce capital social pour faciliter sa diffusion. C’est pourquoi
l’évaluation de cet équilibre partenarial et de la redéfinition des
rôles et responsabilités des différents acteurs se doit d’être
examinée sous l’angle éthique. Nous entendons ici qu’il est
nécessaire de questionner non seulement la pertinence et le rôle
des plates-formes de transferts dans la création variétale, tant au
Nord qu’au Sud, mais aussi la possibilité de détournement des
réseaux sociaux locaux à des fins de valorisation de travaux de
chercheurs.
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