ARTICLE
Auteur(s) : Bernard
Chevassus-au-Louis
Institut national de la recherche agronomique (Inra),
Laboratoire de génétique des poissons, Domaine de Vilvert, 78350
Jouy-en-Josas
Le terme « biodiversité » symbolise l’émergence et la
convergence de nouvelles visions de cette diversité du vivant,
aboutissant globalement à proposer un « nouveau regard »
qui met en lumière cinq aspects principaux de cette
diversité :
- – son immensité, insoupçonnée jusqu’alors ;
- – sa complexité, liée à ses différents niveaux
d’organisation et à leurs interactions ;
- – sa stabilité, qui ne doit pas être conçue comme un
équilibre statique mais s’inscrit dans une dynamique
permanente ;
- – son utilité, à travers l’ensemble des « services
écologiques » qu’elle apporte ;
- – sa fragilité enfin, avec la prise de conscience des
impacts humains, souvent irréversibles, sur des ressources que l’on
croyait, parce que vivantes, inépuisables.
Après avoir exploré les deux premières notions dans un précédent
article (Chevassus-au-Louis, 2007), nous examinons ici les aspects
relatifs à la stabilité et à l’utilité.
L’utilité : des fonctions méconnues
Face au défi d’inventorier et, surtout, de préserver un ensemble
dont l’ampleur et la complexité apparaissent aujourd’hui
« inestimables » au cours du présent siècle, la question
de l’utilité de la biodiversité est souvent posée. Nous utilisons
ici le terme « utilité » dans son sens le plus courant
d’utilisation possible d’une entité naturelle ou créée par l’homme
(à quoi cela peut-il servir ?) et non au sens plus technique
que l’on rencontre en particulier en économie et qui implique un
marché (au moins fictif) et des « acquéreurs » potentiels
de cette entité. Nous nous limiterons à un point de vue
anthropocentrique, en examinant essentiellement la question de
l’utilité pour l’espèce humaine.
Nous présenterons tout d’abord les arguments les plus
fréquemment échangés, pour nous attacher ensuite à montrer que les
aspects les plus importants ne sont peut-être pas ceux qui
retiennent immédiatement l’attention.
Les arguments « classiques »
Confrontés à cette question de l’utilité, les défenseurs de la
biodiversité développent le plus souvent deux types
d’argumentaires.
Le premier consiste à dénoncer cette vision
« utilitariste » et à souligner que d’autres raisons,
éthiques, esthétiques, culturelles, suffisent à justifier leur
attitude. Ainsi, l’introduction du concept de « patrimoine
naturel » permet de relier explicitement la protection de la
nature à celle des œuvres de l’homme – tableaux, musiques,
monuments – qui, on en conviendra, n’est pas fondée sur une vision
strictement utilitariste. De même, la référence à d’autres cadres
éthiques1 qu’un anthropocentrisme à
court terme permet de retourner le questionnement et de
s’interroger sur les fondements du droit que l’homme s’attribue de
perturber la nature et de faire disparaître, volontairement ou
involontairement, des espèces. Complétant la dénonciation des
visions discriminatoires du sexisme et du racisme, la dénonciation
du « spécisme », à savoir de la conception de la
supériorité de notre espèce vis-à-vis des autres espèces vivantes,
est l’exemple emblématique de cette remise en cause (Porcher,
2002).
Le second registre consiste, à l’inverse, à rentrer dans cette
logique d’utilitarisme immédiat et à montrer tout ce que la
connaissance et l’utilisation de la biodiversité ont permis à
l’homme de faire depuis ses origines. Le fait que l’agriculture et
l’alimentation européennes soient en grande partie fondées sur des
espèces collectées dans l’ensemble de la planète est connu mais
constitue dans ce contexte un argument fort : les trois
symboles de l’identité française – le pain, le vin et le fromage2 – sont issus d’espèces qui n’étaient
pas présentes sur notre territoire au néolithique ; de même,
plusieurs emblèmes de l’alimentation méditerranéenne – tomates,
poivrons, aubergines – n’ont rejoint qu’assez récemment cette
région. On peut aussi faire remarquer que les bateaux qui ont
permis d’explorer le monde et d’en rapporter toutes ces espèces
sont eux-mêmes issus d’une utilisation pertinente de la
biodiversité : diversité des essences d’arbres pour la coque
(en chêne), les mâts (en sapin), les poulies (en buis), les avirons
(en hêtre), les affûts de canon (en orme) ; diversité des
fibres textiles pour les cordages, les voiles, le calfatage,
etc.
Enfin, l’utilisation par l’homme des propriétés pharmacologiques
des plantes a sans doute été souvent cruciale pour sa survie et cet
inventaire est aujourd’hui loin d’être terminé : de l’aspirine
issue du saule blanc à des antitumoraux récents comme la
vinblastine (issue de la pervenche de Madagascar) ou le taxotère
(issu de l’if américain), cette quête s’élargit aujourd’hui aux
invertébrés marins. C’est par exemple à partir de l’étude d’une
éponge qu’a été élaborée une molécule antivirale comme
l’azidothymidine (AZT).
Cependant, il nous semble important d’insister ici sur trois
autres aspects de la biodiversité, moins connus mais à notre avis
encore plus essentiels pour l’avenir : son rôle comme source
d’innovation, sa contribution à des fonctions « non
marchandes » et, enfin, son rôle de sentinelle face aux
pollutions.
Biodiversité et innovation : la biomimétique
Observer la nature pour en tirer des innovations utiles n’est pas
une idée nouvelle : Léonard de Vinci était un zélateur
emblématique de ce principe, qui a sans doute permis à l’homme
certaines de ses avancées majeures : aurions-nous rêvé de
conquérir les airs sans la contemplation, depuis des millénaires,
du merveilleux ballet des oiseaux ? Aurions-nous muni nos
pieds de palmes pour explorer les océans sans l’observation des
oiseaux aquatiques ?
Quelques exemples récents vont nous permettre de montrer combien
ce principe peut se révéler également fécond pour l’avenir.
Le premier est relatif aux nouveaux matériaux : on connaît
l’histoire et le succès du velcro, dont les crochets sont imités de
ceux de plantes comme la bardane et fournissent un système
d’accrochage à la fois rapide, solide et réversible. Un exemple
plus récent est celui d’un scarabée du désert de Namibie, Onymacris
unguicularis. Dans ce milieu extrême, cet insecte réussit, grâce à
la structure très particulière de la surface de ces élytres, à
condenser la faible humidité matinale pour en tirer l’eau
nécessaire à sa subsistance (Parker et Laurence, 2001). La
constitution de tissus reproduisant ces structures est envisagée
pour améliorer l’efficacité des filets à brouillard, actuellement
utilisés dans des zones de faible pluviométrie, comme la côte
pacifique de l’Amérique du Sud, pour fournir de l’eau potable aux
villages isolés.
Le deuxième aspect est celui de la locomotion dans divers
milieux : ainsi, une analyse hydrodynamique de l’immense
nageoire de la baleine à bosse, bordée de gros tubercules
irréguliers, a montré que cette morphologie a priori
surprenante était beaucoup plus efficace que des structures lisses
dans certains types d’écoulements, observation ouvrant des
perspectives intéressantes pour des engins comme les voiliers de
compétition (Miklosovic et al., 2004). Autre exemple, dans le
domaine de la robotique, la création de machines reproduisant la
marche bipède des oiseaux ou celle, hexapode, des insectes a montré
que ce mode de locomotion pouvait dans certains milieux être plus
intéressant que les roues ou la marche bipède ou quadrupède des
mammifères. Enfin, la fabrication de « nanodrones »,
avions sans pilote de la taille d’un gros insecte, amène à tenter
de comprendre et reproduire le vol de la libellule, qui peut
alternativement être en vol stationnaire ou se déplacer
rapidement : on y parvient aujourd’hui à condition que le
nanodrone demeure relié à un fil, ce qui montre le chemin restant à
parcourir (Constans, 2006).
Nous terminerons3 par un aspect
qui nous est cher : celui des sociétés de robots et de
l’intelligence répartie. En effet, les premiers robots étaient
conçus de manière anthropocentrique, c’est-à-dire comme des
individualités autonomes qui devaient pouvoir capter, traiter et
explorer les informations à partir de leurs ressources propres.
C’est d’ailleurs l’image que les films de science-fiction – voir
par exemple R2D2 et Z6PO dans « La guerre des étoiles » –
ont contribué à populariser. Cette conception s’est heurtée à un
certain nombre de limites, dès lors que l’on cherchait à augmenter
les capacités de ces robots : en particulier, lorsqu’il
s’agissait d’évoluer dans un environnement mal connu et hostile
(exploration spatiale, installations nucléaires, villes après un
séisme, etc.), la taille et le coût de ces robots constituaient
souvent un facteur limitant. Or, il existe un autre type
d’intelligence – définie ici comme la capacité d’analyser une
situation et d’en déduire un comportement approprié – que ce modèle
« concentré » et individuel qui est le nôtre : c’est
celui des insectes sociaux, fourmis, abeilles, termites. Dans ce
cas, l’intelligence de chaque individu est relativement
restreinte : il ne capte que des signaux locaux et ne peut
réaliser qu’un traitement sommaire de ces informations. En
revanche, il échange en permanence, à travers des messages
chimiques, tactiles ou visuels, les informations qu’il capte avec
divers congénères et contribue ainsi à une « intelligence
répartie », qui permet à une colonie de localiser et
d’exploiter rapidement une ressource alimentaire, de déplacer son
couvain en cas de danger ou de neutraliser un agresseur. C’est sur
ce principe que se sont développées les « sociétés de
robots », constituées d’un grand nombre de petits robots, peu
coûteux et n’ayant que de faibles capacités, mais interconnectés.
Une telle configuration présente en particulier l’intérêt d’être
robuste par rapport aux perturbations, la disparition de quelques
unités dans des environnements hostiles ne diminuant pas
l’intelligence collective de l’ensemble.
Biodiversité et services écologiques
Les arguments relatifs à la fourniture d’aliments, de matériaux ou
de médicaments ont en commun le fait qu’il s’agit de biens pouvant
être mis sur le marché et dont la « valeur » peut donc
être estimée par un prix. Or, il existe d’autres fonctions liées à
la biodiversité qui ne font pas l’objet d’échanges marchands mais
qui n’en sont pas moins importantes : régulation du climat et
de la composition de l’atmosphère, fixation des sols permettant de
limiter l’érosion, épuration de l’eau, pollinisation des cultures,
recyclage de la matière organique, fourniture d’espèces pouvant
réguler les ravageurs, etc. Par exemple, l’introduction des bovins
en Australie a buté sur l’absence de bousiers capables de traiter
les bouses de vache, les espèces locales étant spécialisées dans le
traitement des excréments des kangourous. Il a donc fallu importer
des bousiers européens pour éviter la stérilisation des pâturages.
La valeur du travail de ces bousiers a été estimée à
2 milliards de dollars par an (Anonyme, 2002).
On regroupe ces différentes fonctions sous le terme de
« services écologiques » et, depuis une dizaine d’années,
des économistes essayent d’estimer par diverses méthodes la valeur
de ces services : on peut, par exemple, calculer la perte de
productivité des cultures si la pollinisation par les insectes
venait à diminuer4 ou le coût du
traitement des eaux si l’épuration naturelle cessait de
fonctionner. Une première estimation globale de l’ensemble de ces
services (Constanza et al., 1997) a fourni le chiffre
impressionnant de 33 000 milliards de dollars par an, soit
presque le double du PNB mondial.
Mais ce travail a surtout souligné que la part des biens
marchands dans cet ensemble n’était que d’environ 7 %,
autrement dit que ces services écologiques gratuits, dont nous
n’avons souvent pas conscience, était en fait la partie majeure de
l’utilité de la biodiversité.
Développant cette approche, le Millenium Ecosystem Assessment5 a identifié 24 services rendus
par les écosystèmes, en distinguant trois catégories :
- – les services de prélèvement, qui correspondent à la
fourniture – via la productivité des écosystèmes – d’eau, de
produits alimentaires, de matériaux, de fibres textiles ou de
médicaments ;
- – les services de régulation, liés au rôle des
écosystèmes dans la réalisation des grands cycles biogéochimiques
et à leurs conséquences sur la qualité de l’air, le climat, la
limitation de l’érosion et des inondations mais aussi dans la
limitation des agents pathogènes et des parasites ou dans la
« fourniture » d’insectes pollinisateurs et autres
auxiliaries;
- – les services culturels, c’est-à-dire qui
« alimentent » des valeurs spirituelles, religieuses ou
esthétiques, y compris des activités de récréation et de
tourisme.
Le Millenium Ecosystem Assessment a, en outre, mis en évidence
ce que nous appelons le « paradoxe de la mise en valeur »
des écosystèmes : à partir de diverses études de cas, il
apparaît que, lorsque l’on aménage un écosystème pour en tirer plus
de produits commercialisables (par exemple le développement
d’élevage de crevettes dans des zones côtières tropicales ou
l’aménagement de forêts pour favoriser la production de bois de
qualité), la valeur totale des services rendus diminue de manière
souvent considérable. Sans être inéluctable, ce phénomène nous
invite à considérer autrement des milieux comme des friches, des
jachères, des zones humides, apparemment
« improductives » mais impliquées en fait dans la
production de services dont la valeur peut se révéler très
supérieure à ceux issus des zones « productives ».
Biodiversité et vigilance : les bioindicateurs
Les activités humaines conduisent à libérer dans l’environnement un
nombre sans cesse croissant de substances chimiques. Certaines,
comme les nitrates et les phosphates, sont, hélas, en
concentrations importantes dans de nombreux milieux aquatiques et
peuvent être facilement suivies par des méthodes physicochimiques
simples et peu coûteuses. Même si des efforts importants sont
encore à accomplir, on peut espérer que ces
« macropolluants » seront à l’avenir de mieux en mieux
contrôlés.
La situation est très différente dans le cas des
« micropolluants », substances présentes à faible
concentration mais de plus en plus nombreuses et, en outre,
chimiquement très diverses. On cite souvent le chiffre de 100
000 molécules différentes produites par l’homme et
susceptibles de se retrouver dans l’environnement et
350 molécules nouvelles seraient produites chaque année. Outre
cette diversité, leur dosage est souvent coûteux et leurs effets
biologiques mal connus. En effet, seules certaines molécules sont
soumises à une obligation d’évaluation a priori de leurs
effets toxicologiques6 et, même dans
ce cas, les tests sont réalisés sur un nombre restreint d’espèces
et pendant des périodes relativement courtes. En outre, alors que
pour des molécules « classiques » on observe une relation
assez simple entre les doses et les effets biologiques –
augmentation régulière de l’effet en fonction de la dose – qui
permet donc de fixer simplement des limites admissibles de
concentration, les courbes de réponse des micropolluants sont
souvent plus complexes, avec par exemple des relations en
« U inversé », c’est-à-dire des effets biologiques
maximaux pour des concentrations faibles ou moyennes ; de ce
fait, la définition de doses admissibles à partir de
l’extrapolation des effets observés à des doses élevées devient
délicate. Enfin, la question complexe des interactions éventuelles
entre toutes ces molécules (ou leurs produits de dégradation) et
des effets à long terme de ces mélanges ne peut à l’évidence être
abordée par ces tests a priori.
C’est pourquoi le suivi de certaines composantes de la
biodiversité peut jouer un rôle utile, car permettant une double
intégration : l’intégration des effets conjoints des
différentes substances et l’intégration dans le temps de ces
effets, ce que des dosages chimiques ponctuels ne permettent pas.
On peut citer comme exemple récent la réduction des populations de
bulots de la mer du Nord, du fait d’anomalies de leurs organes
génitaux, attribuées finalement aux peintures antisalissures des
bateaux, le déclin de la population des alligators de Floride, du
fait d’une pollution au DDT causant une réduction de la taille du
pénis, ou enfin le développement de poissons intersexués en
Grande-Bretagne et en France, sous l’effet de polluants mimant les
hormones stéroïdes (Cravedi, 2004).
Même si la perturbation d’une fonction physiologique chez une
espèce donnée ne constitue pas forcément une indication d’un risque
pour l’homme, ce rôle de « sentinelle » que peut jouer la
biodiversité peut à l’avenir se révéler précieux, en fournissant
des signaux d’alerte globaux qu’il conviendra ensuite d’analyser
plus finement.
Importance du temps long
Pour conclure sur cette nouvelle vision de l’utilité, nous
soulignerons le fait que ces différentes fonctions et services de
la biodiversité dont nous pouvons bénéficier aujourd’hui se sont
forgés dans la très longue durée. Nous prendrons l’exemple de trois
ressources clés de la révolution industrielle qui ont façonné le
monde d’aujourd’hui : l’acier, le béton et l’énergie :
- – l’histoire de l’acier a débuté il y a plus de deux
milliards d’années, quand les cyanobactéries présentes dans l’océan
ont commencé à libérer de l’oxygène. Celui-ci, avant de se libérer
dans l’atmosphère, a d’abord oxydé le fer dissous dans les océans,
pour donner les précipitations d’hydroxyde de fer à l’origine des
minerais exploités de nos jours. Il faut d’ailleurs souligner que
la formation de très nombreux filons métallifères, qui fournissent
une ressource concentrée pouvant être exploitée économiquement7, implique l’intervention de bactéries.
On notera en particulier que nos réserves d’uranium, considérées
comme pouvant relayer pour un temps les énergies fossiles,
résultent de ce phénomène (Northrop et al., 1990) ;
- – les dépôts de calcaire exploité par l’industrie
cimentière datent pour la plupart du Jurassique et du Crétacé,
c’est-à-dire d’une période allant de 200 à 65 millions
d’années avant notre ère. L’accumulation lente des minuscules
coquilles calcaires d’organismes planctoniques a donc permis
l’édification des coquilles humaines d’aujourd’hui que sont nos
maisons et autres bâtiments !
- – enfin, les dépôts fossiles de pétrole, de gaz et de
charbon, notamment ceux de charbon au Carbonifère il y a plus de
300 millions d’années, sont tous issus d’accumulation de
matière organique et ont rendu possible la production d’énergie à
bas prix qui est à la base du modèle économique des pays
développés. Pour souligner la dépendance vis-à-vis de cette
activité passée de la biodiversité, on peut calculer que notre
planète consomme chaque jour une quantité de charbon équivalente à
la production de dix siècles d’énergie fossile !
C’est pourquoi la réflexion sur l’utilité de la biodiversité
doit impérativement se placer dans la perspective non seulement des
biens et services actuels mais aussi de ceux susceptibles d’être
produits à l’avenir et utilisés par les générations futures.
La stabilité : une dynamique permanente
Le contexte de l’étude de la biodiversité a profondément changé
depuis le début du XVIIIe siècle. Il s’agissait
alors d’étudier une situation supposée stable, de visiter l’œuvre
du Créateur, et d’en récolter les bienfaits. Ainsi, lorsque
Louis XIV envoie en 1700 le botaniste Joseph Pitton de
Tournefort en expédition au Levant, ce dernier ne manque pas de
gravir le mont Ararat, à la recherche d’éventuels restes de l’Arche
de Noé (Laissus, 2003).
La découverte des faunes disparues, puis les hypothèses
transformistes du XIXe siècle, n’ont finalement que
peu modifié cette vision statique, dès lors que les espèces
apparaissaient, à l’échelle humaine, des entités immuables. La
fameuse étude par Cuvier des momies d’ibis des tombes de Thèbes, en
tous points semblables aux ibis actuels, même si elle ne constitue
pas, comme le souhaitait Cuvier, un argument contre le
transformisme, illustre la persistance de ce point de vue (Laissus,
2003). En outre, le fait d’attribuer la disparition des faunes
passées à des événements cataclysmiques (déluges, météorites
géantes…) pouvait conforter l’idée qu’entre ces événements
rarissimes, les écosystèmes étaient des états d’équilibre stable au
sens dynamique du terme, c’est-à-dire pouvant revenir à cet état
d’équilibre après des perturbations éventuelles.
L’un des grands changements conceptuels de la fin du
XXe siècle a été à notre avis l’abandon – ou du
moins la relativisation – de cette notion d’état d’équilibre en
biologie et en écologie. Cette évolution résulte à la fois
d’observations empiriques et de progrès conceptuels.
Les écosystèmes ont une histoire
Sur le plan empirique, l’observation fine des écosystèmes et de
leur histoire a conduit à mettre en évidence le caractère souvent
contingent de leur état à un instant donné, résultant de phénomènes
historiques (arrivées ou disparitions d’espèces dans les
biocénoses, « catastrophes » plus ou moins périodiques,
impacts durables des environnements passés, etc.). Ainsi, le faible
nombre d’espèces de poissons dans les eaux douces des pays d’Europe
du Nord (une quarantaine en moyenne), qui contraste avec la grande
diversité des pays méditerranéens (par exemple près de
100 espèces en Grèce et plus de 150 espèces en Turquie),
s’explique essentiellement par le rôle de refuge qu’a joué le sud
de l’Europe lors des dernières glaciations et reflète donc une
dynamique de recolonisation qui est peut-être encore en cours. De
même, la structuration complexe actuelle des peuplements de chênes
blancs européens, ensemble comprenant huit espèces, ne peut se
comprendre qu’en retraçant les routes de migration depuis la fin de
la dernière glaciation, mais aussi les importantes interventions
humaines sur ces peuplements (Petit et al., 2002).
Cette vitesse de transformation des écosystèmes est d’ailleurs
impressionnante : on peut calculer que la remontée des chênes
vers le nord de l’Europe au Néolithique s’est faite au rythme de
plusieurs centaines de mètres par an (Kremer et Petit, 2001). Une
telle modification des écosystèmes sous l’effet de facteurs
environnementaux peut s’observer aujourd’hui sur des pas de temps
extrêmement courts : en une trentaine d’années,
l’enrichissement progressif du golfe de Gascogne en espèces
subtropicales et la raréfaction des espèces d’eau froide ont été
spectaculaires (Blanchard et Vandermeirsch, 2005). Des changements
de l’aire de répartition de plus d’un kilomètre par an sont
fréquemment enregistrés : de 1975 à 2004, la limite nord de
répartition des oiseaux présents l’hiver en Amérique du Nord s’est
décalée en moyenne de 1,5 kilomètre par an (La Sorte et
Thompson, 2007) ; dans le Bassin parisien, la chenille
processionnaire du pin a migré également de 2,7 kilomètres par
an pendant cette période (Battisti et al., 2005).
De ce fait, un état observé d’un écosystème, même considéré
comme « naturel », ne peut être considéré sans prudence
comme un « état de référence » qu’il convient de
préserver ou, en cas de perturbations humaines ou naturelles, de
« restaurer ».
Toujours sur un plan empirique, de nombreuses opérations de
protection ou de restauration visant en particulier à diminuer
l’impact anthropique ont montré leurs limites, avec notamment la
disparition d’espèces inféodées, souvent de manière complexe, aux
activités humaines. Le narcisse des Glénans est un exemple
emblématique de cette difficulté. Cette espèce endémique était
menacée par la surexploitation (arrachage des bulbes) et a été
classée parmi les espèces protégées par la Convention de Berne de
1979. Mais il est apparu que sa persistance n’était possible que si
la fauche ou le pâturage des moutons maintenaient une prairie rase,
d’où la nécessité d’encourager ces pratiques. En outre, le
développement excessif des goélands, eux-mêmes protégés, conduit à
un enrichissement du sol en azote qui semble préjudiciable à cette
plante (Guy, 1990). On peut d’ailleurs étendre cette observation à
de nombreuses plantes prairiales (orchidées, flore alpine), qui
dépendent fortement du maintien d’une pelouse pâturée.
L’équilibre stable : une singularité théorique
Sur un plan conceptuel, les progrès de la modélisation et la
possibilité de suivre le comportement pas à pas d’un système – au
lieu d’être seulement à même de calculer son éventuel état
asymptotique – ont montré combien des équilibres stables ne
constituaient que des cas très particuliers d’évolution de systèmes
régis par des lois et des paramètres constants : des modèles
de comportements fluctuants plus ou moins périodiques, voire
chaotiques, ont été développés par la dynamique des populations et
des peuplements (Costantino et al., 1997 ; Ricard, 2003). Ils
ont montré en particulier qu’il n’était pas nécessaire de
rechercher systématiquement l’influence forte d’un facteur
environnemental pour expliquer une évolution majeure d’un
écosystème. En effet, des phénomènes non linéaires (effets de
seuils, points critiques, etc.) peuvent conduire à deux évolutions
très différentes pour deux systèmes initialement similaires.
Popularisée par René Thom avec la notion mathématique de
« catastrophe » (Thom, 1989), cette nouvelle vision s’est
peu à peu étendue à de nombreux domaines des sciences, en
particulier de la biologie.
De manière moins radicale, ces approches ont permis également de
montrer que le temps nécessaire pour atteindre un nouvel équilibre
stable était souvent très supérieur à la durée de stabilité des
paramètres biologiques ou écologiques déterminants. De ce fait,
l’état d’équilibre, même s’il existe, apparaît comme une
abstraction sans grande pertinence concrète.
La manière de considérer les perturbations a elle-même changé,
dès lors qu’il est apparu que des événements comme les incendies,
les inondations, les tornades, étaient nécessaires à la
régénération ou à la dissémination de certaines espèces, qui
disparaissaient donc dans des milieux trop « protégés ».
Cette hypothèse de la « perturbation intermédiaire »,
c’est-à-dire du rôle positif d’un régime de perturbations modérées
sur la biodiversité, a été émise par Connel (1978) à propos des
massifs coralliens et théorisée notamment par Huston (1979). Elle a
été testée dans des situations variées, par exemple pour expliquer
les variations de biodiversité de la végétation rivulaire des
fleuves en fonction du régime hydraulique (Tabacchi et al.,
1990 ; Bendix, 1997 [[manque référence Bendix, 1997]]). La
décision de ne plus lutter contre les incendies dans les parcs
nationaux américains, sauf en cas de danger pour les populations,
illustre bien cette nouvelle perception du rôle parfois bénéfique
des perturbations8. Certains ont même
proposé de s’inspirer du mode d’action des incendies pour
développer des pratiques durables d’exploitation des forêts :
c’est le concept de « sylviculture simulée » (McRae et
al., 2001), qui constitue donc un autre exemple de
biomimétisme !
Cet intérêt pour les perturbations temporelles s’est accompagné
d’une prise en compte croissante de l’hétérogénéité spatiale. Comme
nous l’avons vu, le passage du concept d’écosystème, considéré
comme homogène en tout point, à celui de paysage, constitué de
multiples discontinuités susceptibles de moduler la structure de la
biodiversité, est une évolution forte et assez récente de la pensée
écologique. Se dégage donc peu à peu une vision selon laquelle
l’hétérogénéité spatio-temporelle d’un milieu serait le moteur
d’une dynamique permanente, elle-même nécessaire au maintien et à
l’évolution de la biodiversité. Certains théoriciens (O’Neill,
2001) considèrent même qu’il y a une contradiction logique entre
les notions d’homogénéité et de stabilité d’un écosystème et que
l’hétérogénéité spatio-temporelle de l’écosystème est une condition
nécessaire à une certaine stabilité de ses propriétés
fonctionnelles.
Cette nouvelle vision rompt avec une longue tradition de
l’écologie : la notion de climax, terme désignant la structure
d’équilibre – en termes de composition et d’abondance relative des
espèces – d’une communauté végétale a été un concept majeur tout au
long du XXe siècle. Confronté à l’observation de
perturbations naturelles récurrentes des communautés au niveau
local empêchant d’atteindre cet état d’équilibre, certains
théoriciens ont réintroduit la notion d’équilibre au niveau du
« paysage » (ensemble des unités écologiques
interconnectées d’une région) en dénommant métaclimax l’équilibre
dynamique entre ce paysage et un régime de perturbation supposé
stable à cette échelle. La longue histoire de cette idéologie de
« l’équilibre de la nature », qui a conditionné une
conception « fixiste » de sa conservation, est décrite en
particulier par Blandin (2004).
Cette nouvelle perspective amène donc à considérer la situation
instantanée d’une population, d’une espèce ou d’un écosystème non
pas comme un état stable et optimum mais comme un point sur une
trajectoire, qui peut n’être elle-même que l’une des trajectoires
possibles. C’est d’ailleurs sans doute cette dynamique qui confère
aux écosystèmes leurs propriétés de résistance (capacité à
conserver leurs propriétés fonctionnelles en cas de perturbations
modérées) et de résilience (capacité à retrouver ces propriétés
après des perturbations plus fortes). De ce fait, la notion de
gestion durable prend une connotation très différente de celle
relative aux ressources non renouvelables (pétrole, minerais), pour
lesquelles elle implique essentiellement une gestion économe
permettant aux générations futures d’accéder à ces ressources. Dans
le cas de la biodiversité, la question devient celle de
« l’adaptabilité durable », à savoir l’identification des
composantes ou des processus d’un système écologique qu’il convient
de préserver, renforcer, modifier pour que son évolution ne
handicape pas les générations futures, voire leur bénéficie. Comme
l’écrivaient dès 1984 Lamotte et al. (voir également Blandin,
1986) : « Conserver la nature, c’est lui conserver ses
potentialités évolutives. » (Lamotte et al., 1984).
Des conséquences tant théoriques que pratiques
Un tel énoncé permet de mesurer l’ampleur du défi posé à la
science : abandonner le paradigme de « l’équilibre
harmonieux des écosystèmes », c’est accepter de soumettre à un
examen critique l’état d’un écosystème, c’est-à-dire reconnaître la
possible légitimité d’un certain nombre de pratiques (introduction
ou éradication d’espèces, modification des habitats…) jugées
jusqu’alors regrettables, car « modifiant l’équilibre »
ou ne visant pas à revenir à un état de référence antérieur. Mais
en même temps, il importe de reconnaître que ce nouveau paradigme –
« Tout est perturbation » – n’est pas non plus exempt de
connotation idéologique et peut conduire, à l’extrême, à une
déconstruction de la nature nous dédouanant de toute éthique
environnementale.
Ainsi, Génot (2006) affirme la nécessité « politique »
de continuer à mettre en avant ce concept d’état d’équilibre, même
s’il est scientifiquement contestable, pour éviter de telles
dérives : « À force de glorifier le changement et de
mettre sur le même plan perturbation naturelle et anthropique, on
soutient l’idée qu’il n’y a pas de lois de la nature à respecter,
donc pas d’éthique à adopter vis-à-vis de la nature. Les
scientifiques veulent gérer des écosystèmes tout en rejetant toute
notion d’état de référence. (…) Si communauté et équilibre posent
un problème sur le plan scientifique, ils doivent être mis en avant
pour une éthique guidant les rapports entre l’homme et la nature,
sous peine de voir Homo destructor ne jamais devenir Homo
ecologicus. »
De manière plus fondamentale, Blandin et Bergandi (1997)
soulignent que cette prise en compte de la dimension historique et
contingente des écosystèmes peut être redoutée, et donc refusée,
par certains chercheurs travaillant sur la biodiversité, car
susceptible d’affaiblir le statut scientifique et épistémologique
de leurs études : la description, même détaillée, d’événements
uniques, non reproductibles, est souvent considérée comme ne
permettant guère la découverte de lois de portée générale et la
« scientificité » des disciplines se livrant à de telles
études est, selon la pyramide classique – mais toujours prégnante
dans certains esprits – d’Auguste Comte, considérée comme
inférieure.
Conclusion : de l’exploitation des ressources à la gestion
des services
L’évolution, que nous venons de décrire, de nos conceptions de
l’utilité et de la stabilité de la biodiversité modifie assez
profondément la manière de concevoir l’utilisation des
« ressources » naturelles vivantes ou issues du vivant.
Dans une conception classique, on puisait dans la nature des
ressources – produits de la pêche, produits forestiers, productions
agricoles – qui, parce qu’elles étaient produites par des êtres
vivants, étaient qualifiées de « renouvelables ». Face à
la perception du caractère non inépuisable de ces ressources se
sont mis en place divers systèmes de régulation – quotas, réserves,
périodes d’exploitation –, mais qui restaient tous centrés sur
la ressource et son exploitation marchande optimale et visaient à
« équilibrer » les prélèvements et le renouvellement de
la ressource, à l’image des modèles de dynamique des populations
utilisés en halieutique et en foresterie.
Ces modèles ne prenaient donc pas en compte les effets de cette
exploitation sur d’autres services des écosystèmes – la forêt étant
par exemple considérée uniquement dans sa fonction de production de
bois – ni même les effets indirects de cette exploitation, au-delà
de l’effet direct des prélèvements, sur l’évolution de la ressource
elle-même. Des crises emblématiques, comme l’effondrement des
stocks de morue de Terre-Neuve, des remises en cause par la société
de gestion trop « mono-usage » de certains milieux, comme
les forêts domaniales périurbaines, ou la mise en évidence de la
dégradation de certains services non marchands, comme la qualité
des eaux, ont montré les limites de ces modes d’exploitation
classiques.
On est donc amené à passer de cette vision d’exploitation
équilibrée d’une ressource à celle d’une gestion dynamique d’un
écosystème et de l’ensemble des biens et services qu’il produit,
avec, comme nous l’avons indiqué, la préoccupation de la fourniture
à long terme de ces biens et services. Cette ambition de gestion
durable suppose l’élaboration de nouveaux savoir-faire, qui devront
combiner à la fois les compétences des sciences écologiques et des
sciences humaines pour définir des stratégies adaptées. En effet,
il apparaît illusoire de vouloir gérer cette question de manière
technocratique, par exemple en définissant une « valeur
totale » des services d’un écosystème. Les choix qui seront
faits seront donc des compromis, des ajustements permanents entre
des attentes sociales, elles-mêmes multiples, et les capacités des
écosystèmes à y répondre à court terme tout en assurant leur
viabilité à long terme.
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1 Nous renvoyons à notre article
Chevassus-au-Louis et al. (2004) pour une présentation de ces
différentes éthiques de la protection de la nature.2 Dans le cas des bovins, l’auroch était présent en
Europe occidentale mais ne semble pas avoir été domestiqué. Les
bovins domestiques auraient été introduits du Proche-Orient (Vigne,
2004).3 Nous invitons le lecteur intéressé
par cet immense domaine à interroger un moteur de recherche autour
des termes « biomimetics » ou
« bionics ».4 Cette fonction de
pollinisation par les insectes a été estimée aux États-Unis à
15 milliards de dollars en l’an 2000 (source : Inra
Presse, communiqué du 25 juillet 2005).5
Cette initiative financée par de nombreux pays, programmes des
Nations unies et fondations internationales, a mobilisé de 2001 à
2005 1 360 experts de 95 pays pour mieux évaluer les
services rendus par les écosystèmes et leurs contributions au
bien-être humain. Elle fait suite aux travaux du Groupe
international d’étude du climat (GIEC) qui avait identifié le
risque d’une dégradation des écosystèmes suite au changement
climatique. Voir le site www.maweb.org.6
C’est tout le débat actuel autour du programme REACH (Registration,
Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals,
enregistrement, évaluation, autorisation et restrictions relatifs
aux substances chimiques) de l’Union européenne, qui vise à mettre
en place un système global d’évaluation et de suivi pour toutes les
molécules dont la production serait supérieure à un certain
seuil.7 À titre d’exemple, les océans
contiennent à l’état dissous 1 mg d’or par mètre cube, soit
plus d’un milliard de tonnes d’or au total, à comparer aux 30
000 tonnes de réserves de l’ensemble des banques
mondiales ; mais cette richesse est économiquement
inexploitable !8 On se gardera bien
sûr de généraliser cette observation à l’ensemble des
perturbations, en particulier celles dues aux activités
humaines.
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