ARTICLE
Auteur(s) : Jean Semal
Résidence L’échiquier, 6, Boulevard Dolez, Boîte B41, 7000 Mons
Belgique
En 1859, entre deux élections, un homme politique trouvait le
temps de réfléchir aux grands problèmes de son temps. Battu alors
qu’il briguait un siège de sénateur, celui qui devait accéder
l’année suivante à la présidence de son pays écrivait ce qui
suit : « Chaque feuille d’herbe est un sujet d’étude et
produire deux plantes là où il n’y en avait qu’une est à la fois un
profit et un plaisir. Et ce ne sont pas les herbes seulement, mais
les sols, les semences et les saisons, les fossés et les clôtures,
le drainage, la sécheresse et l’irrigation, le labour, la fauche,
la mise en gerbes, l’engrangement, les ennemis et les maladies des
cultures et tout ce qui peut les préserver et les guérir. Des mille
objets de cette nature, chacun constitue un monde d’étude en
soi. »
Ce texte d’Abraham Lincoln illustre bien la philosophie qui
allait permettre à son pays de devenir un des premiers fournisseurs
de produits alimentaires au monde.
Qu’en est-il après un siècle et demi, alors que de nouvelles
dynamiques s’esquissent dans les rapports entre biosphère et
anthroposphère ? L’heure serait-elle propice à la prise en
compte de cette maxime de Francis Bacon : « On ne
commande à la nature qu’en lui obéissant. » ?
À cet égard, l’année 2007 s’est terminée dans le
« vert » généralisé, du moins sur le plan de la
rhétorique. Vingtième anniversaire du rapport Brundtland sur le
développement, Grenelle de l’environnement, Conférence de Bali sur
le climat, ont tenu en haleine celles et ceux qui étaient concernés
par les rapports entre environnement et développement. Un
développement qualifié de « durable »,
« soutenable », ou « viable », tous termes
souvent considérés comme interchangeables, alors que les nuances
qu’ils expriment méritent réflexion.
L’année 2008 verra-t-elle une meilleure harmonisation des
rapports entre les organismes vivants et leur milieu de vie,
notamment dans le domaine des agricultures ? Telle est la
question qui se pose pour donner sens et substance au projet d’une
exploitation « raisonnable » de la biosphère.
Les Cahiers Agricultures : une œuvre d’ensemblier
Les Cahiers Agricultures sont nés en 1992, l’année même de la
Conférence de Rio sur le développement et l’environnement.
L’Agenda 21, relatif à la programmation décennale
d’exploitation de la biosphère, adopté à l’issue de cette
Conférence, contient une dizaine de dispositions relatives aux
agricultures. Il s’agit notamment de prendre en compte l’ensemble
des relations entre organismes et environnements. Écosystèmes,
agrosystèmes et anthroposystèmes interagissent, tant dans la mise
en œuvre des itinéraires techniques que pour ce qui concerne
l’organisation des filières de mise en valeur des produits.
Dans ce contexte, les Cahiers Agricultures se sont vus
accrédités par leur comité scientifique dans la fonction
d’ensemblier, avec la mission constante d’identifier et d’évaluer
les interactions entre les paramètres techno-scientifiques,
socio-économiques et écologiques. Ce cap intégrateur fut maintenu
tout au long des quinze années de parution de la revue.
Aujourd’hui, après un quart de siècle d’innovations en matière
d’ingénierie génétique, avec des applications à grande échelle, on
constate que ces découvertes ont essentiellement bénéficié aux
systèmes de productions intensives, requérant des investissements
élevés pour rendre les environnements à même de répondre aux
exigences de plus en plus affirmées de génotypes cultivés de plus
en plus performants.
En revanche, dans le cas des agrosystèmes peu productifs,
pauvres en capacité d’investissements, l’environnement constitue
une contrainte peu flexible, avec comme variable d’ajustement,
l’hétérogénéité génétique de cultivars rustiques résistants aux
stress et adaptés aux milieux.
Aujourd’hui, alors que se fait sentir la nécessité d’accroître
la productivité des agricultures marginales et des cultures de
subsistance, s’élabore une nouvelle stratégie de gestion de
génotypes qui soient à la fois rustiques et productifs.
La philosophie de l’appropriation réciproque des organismes et
des environnements prend racine chez les premiers théoriciens de
l’agriculture raisonnée, comme en témoigne le « Théâtre
d’Agriculture et Mesnage des Champs » d’Olivier de Serres,
paru en 1600. Au XXe siècle, elle se structure
notamment dans l’œuvre du biologiste René Dubos, dont les écrits
plaident pour l’adaptabilité réciproque des partenaires dans la
coexistence biocénotique. Un moment récusée dans le contexte de
l’agro-taylorisme, cette stratégie reprend force et vigueur pour se
concrétiser avec succès dans les travaux contemporains de sélection
du riz par le généticien Monty Jones.
Olivier de Serres et le Théâtre d’Agriculture
Olivier de Serres naît en 1539 à Villeneuve-de-Berg (Ardèche) au
sein d’une famille de notables protestants locaux. Orphelin à
7 ans, il est éduqué par des précepteurs et fréquente
l’université de Valence. À 19 ans, il vend les terres
dispersées de son héritage pour acheter le domaine du Pradel qui
compte 150 hectares d’un seul tenant.
S’inspirant des Anciens, Olivier de Serres, définit le premier
devoir du « mesnager » dans la conduite d’un
domaine : « Bien cognoistre les terres pour les acquérir
et les employer selon leur naturel. » Son ambition est de
faire partager aux paysans un savoir acquis par observations et
expérimentations personnelles afin qu’ils fassent fructifier leurs
domaines. Il prône une agriculture scientifique fondée sur
l’économie domestique et la gestion rigoureuse. Cette science doit
être « entendue par ses principes, appliquée avec raison,
conduicte par expérience et pratiquée par diligence ».
Passant à l’acte, de Serres remplace la jachère par les
amendements et les rotations. Il introduit nombre de nouvelles
cultures et développe des outils pour travailler la terre et pour
semer. Il construit un système d’irrigation et de drainage muni
d’une source artificielle, appelée « mère des fontaines »
toujours visible de nos jours, afin de centraliser la gestion de
l’eau sur l’ensemble du domaine.
Fort de son expérience, de Serres rédige son « Théâtre
d’Agriculture et Mesnage des Champs », comportant un millier
de feuillets rédigés en français et traitant des différents aspects
de la production et de la consommation agricoles.
En 1599, de Serres se rend à Paris en emportant son texte. Le
roi Henri IV prend connaissance de l’ouvrage et s’intéresse à
la partie qui se rapporte à l’élevage du ver à soie, qu’il fera
imprimer. Cette brochure, largement diffusée dans le royaume,
assure la célébrité de son auteur : de Serres trouve bientôt
les moyens de publier l’ensemble de son œuvre qui paraîtra le
1er juillet 1600. L’ouvrage sera réédité huit
fois du vivant de son auteur qui s’éteint en 1619, à l’âge de
80 ans.
En 1628, les armées royales mettent à sac et rasent l’hérétique
Pradel. Le « Théâtre d’Agriculture » tombe dans l’oubli
pour être redécouvert à l’époque napoléonienne. L’édition de 1804,
richement annotée par les agronomes du temps, fait le bilan d’une
agriculture « réfléchie » aux fonctions multiples, avec
un rôle social éminent.
Aujourd’hui, le Domaine Olivier de Serres-Le Pradel héberge un
établissement public d’enseignement agricole qui organise
régulièrement les « Entretiens du Pradel ». En 2004, sous
le titre « Agronomes et Innovations », on y fit le point
sur les enjeux sociaux, économiques et environnementaux des
agricultures : après 404 ans, les thèmes favoris
d’Olivier de Serres étaient toujours d’actualité...
René Dubos : de l’Agro de Paris au Rockefeller de
New-York
René Dubos est né dans le Val d’Oise avec le
XXe siècle. Il est reçu à l’Institut national
agronomique de Paris, dont il sort ingénieur en 1921.
En 1927, sur les conseils d’Alexis Carrel, il est recruté à
l’Institut Rockefeller de New York pour y étudier le bacille
tuberculeux.
En 1932, il identifie le phénomène des enzymes adaptatives, ce
qui le conduira à découvrir les effets pharmacologiques de la
tyrothricine.
Il met en évidence l’action spécifique d’une enzyme qui
décompose la paroi du pneumocoque, ce qui l’amène en 1938 à
caractériser le premier antibiotique qui sera breveté en 1940 sous
le nom de gramicidine.
En 1941, Dubos est reçu à l’Académie des sciences des États-Unis
et, en 1945, il publie une somme sur la cellule bactérienne sous le
titre « The Bacterial Cell ».
Après une carrière distinguée en tant que bactériologiste et
biologiste moléculaire, Dubos s’oriente vers la réflexion en
écologie globale. Il prône l’usage du terme « milieu »
plutôt que celui d’« environnement » et on lui doit
notamment la devise « Penser globalement, agir
localement » qui a fait le tour du monde. Le fondement
théorique de sa recherche repose sur l’idée
d’« humanisation » de la Terre requérant la mise en œuvre
de cinq concepts : écologie, économie, énergie, esthétique et
éthique, avec lesquels les biosystèmes (dont les agricultures) sont
en dialogue permanent.
Dubos publie plusieurs ouvrages qui font date, notamment
« So human an animal », qui lui vaut le prix Pulitzer de
littérature en 1969 et qui sera traduit en français en 1972 sous le
titre « Cet animal si humain ». En 1972 également, il est
chargé, avec Barbara Ward, de préparer le rapport introductif de la
première Conférence internationale sur l’environnement qui aura
lieu à Stockholm en 1974.
René Dubos dédiera son dernier ouvrage à l’Institut national
agronomique « qui m’a formé et qui continue à modeler la terre
française ». Sa mort en 1982 n’éveillera pas l’attention
qu’eut mérité ce précurseur génial de l’explosion biotechnologique
et de ses impacts environnementaux.
Le concept d’adaptation de l’homme à son milieu est central dans
la philosophie de Dubos. Mais pour lui, la liberté d’adaptation a
la responsabilité comme corollaire indispensable : « Le
grand problème de notre temps va être de savoir et de décider à
quoi nous devons refuser de nous adapter. » Et pour cela, il
convient de considérer les organismes et les fonctions à partir des
usages qui en sont faits, en les replaçant, avec leurs structures
génétiques et leurs substrats, dans le système où ils sont appelés
à fonctionner.
Quand l’Afrique montre la voie du « progrès
approprié »
Au début du XXIe siècle, une opération de
recherche-développement, placée sous la houlette du Dr Monty Jones,
allait se dérouler en Afrique, avec pour prémisses les thèses
préconisées par de Serres et Dubos.
Monty Jones est né en 1951 en Sierra Leone au sein d’une famille
de « cols blancs ». Après un parcours scolaire à
Freetown, il s’oriente vers les sciences, contre l’avis de ses
professeurs, des religieux irlandais qui le destinaient à la
prêtrise.
Le petit Monty rêve, depuis sa plus tendre enfance, de pouvoir
aider le monde à se nourrir. C’est pourquoi, après avoir conquis
une licence en biologie, il poursuit ses études scientifiques au
Royaume-Uni, à l’université de Birmingham, grâce à une bourse de la
FAO. Il y obtient les diplômes de maîtrise (1979) et de doctorat
(1983) et se verra décerner le diplôme de docteur honoris causa par
cette même université en 2005. Entre ces deux doctorats se déroule
le parcours professionnel de Monty Jones. Il débute dans un poste
de sélectionneur à la station rizicole de Sierra Leone, se poursuit
dans une fonction de coordinateur au sein de l’Institut
international d’agriculture tropicale et aboutit en tant que
sélectionneur senior à l’Association pour le Développement de la
Riziculture en Afrique de l’Ouest (Adrao) créée en 1971, et
devenue, depuis 2003, le Centre du riz pour l’Afrique, regroupant
21 pays.
En 1991, Jones est nommé chef de programme de sélection du riz
pluvial. Il propose à l’Adrao de mettre en œuvre des recherches sur
le croisement entre le riz asiatique Oryza sativa et le riz
africain Oryza glaberrima. Le premier est très productif, répond
bien aux intrants, mais est sensible aux facteurs de stress. Le
second est peu productif mais très rustique et résistant aux stress
biotiques et abiotiques.
Ces deux espèces de riz coexistent en Afrique de l’Ouest depuis
des siècles sans jamais se croiser et toutes les tentatives pour
obtenir des hybrides interspécifiques fertiles avaient échoué
jusque-là.
Malgré les réserves de certains responsables de l’Adrao, qui
estimaient impossible de mener à bien un tel projet, Jones obtient
le feu vert de son institution. Dès lors, les recherches se
poursuivront avec l’appui du Groupe consultatif pour la recherche
agricole internationale (GCRAI), du Programme des Nations unies
pour le développement (Pnud), de la FAO, de la Commission
économique pour l’Afrique, de la Banque africaine pour le
développement, de la Coopération japonaise, de la Fondation
Rockefeller et d’autres encore...
En 1994, Jones réalise une avancée décisive en obtenant des
hybrides interspécifiques fertiles et stables. Après sélection, les
variétés ainsi obtenues seront dénommées « Nerica » (New
Rice for Africa).
Utilisant la technique du sauvetage d’embryons sur milieu de
culture contenant du lait de noix de coco, Jones observe pour la
première fois que 7 croisements sur 48 produisaient des hybrides
stables et fertiles. Ultérieurement, son équipe appliquera avec
succès la méthode de culture d’anthères pour accélérer l’obtention
de lignées stabilisées.
Après multiplication, des milliers de cultivars hybrides de
Nerica furent soumis à la sélection participative en milieu paysan.
La procédure utilisée comporte trois phases : 1) établissement
par l’Adrao de jardins variétaux villageois ; 2) sélection
paysanne de 5 cultivars qui seront ressemés ; 3) choix
par les paysans dans leurs champs de 3 variétés dont les
graines serviront pour les cultures subséquentes ; 4) suivi de
ces variétés.
Sélectionnées tout d’abord dans les zones de riz pluvial de
collines, les variétés de Nerica le furent ensuite pour leur
adaptation aux rizières de plaine et sont aujourd’hui cultivées
dans des agrosystèmes très divers.
Considérés comme « riz-miracle » par des centaines de
milliers de paysans d’une vingtaine de pays d’Afrique, les riz
Nerica ont également reçu l’aval de nombreux responsables
institutionnels internationaux. Leurs performances sont
exceptionnelles sur plusieurs plans : rendements élevés,
teneur accrue des graines en protéines, croissance rapide éliminant
les adventices (ce qui libère femmes et enfants des travaux
astreignants du désherbage), résistance à la sécheresse et aux
stress biotiques. Le cycle de production est raccourci, ce qui
permet des intercultures de légumineuses, avec enrichissement des
sols en composés azotés.
Les riz Nerica ont un goût apprécié et fournissent des revenus
monétaires autrefois inexistants, avec pour premier résultat une
meilleure scolarisation des enfants. La valeur des travaux de Monty
Jones a été reconnue non seulement par les paysans et les
responsables de la recherche africaine, mais aussi par de
nombreuses organisations internationales de recherche et de
financement.
En 2000, l’Adrao se voyait décerner le prix Roi Baudouin pour le
développement décerné par le GCRAI pour ses travaux sur le riz. En
2002, Jones était nommé secrétaire exécutif du Forum pour la
recherche scientifique en Afrique et, en 2004, il devenait
cotitulaire, avec le Chinois Yuam Longping, du Prix mondial de
l’alimentation, considéré comme le Nobel d’agriculture.
À cette occasion, l’œuvre de Jones fut célébrée comme
symbole d’espoir pour des millions de paysans pauvres d’Afrique et
considérée comme avancée technologique majeure aux applications
parfaitement appropriées à la diversité des situations des
producteurs et des consommateurs africains. En disant sa gratitude
pour l’attribution du prix, Jones précisa que rien n’eût été
possible sans l’appui éclairé de l’Adrao et sans le soutien de ses
collaborateurs et amis.
En 2006, le Centre du riz pour l’Afrique recevait le prix des
Nations unies pour le partenariat Sud-Sud et, en janvier 2007,
Monty Jones se voyait décerner la plaquette d’honneur de l’Adrao.
À cette occasion, son génie créateur fut salué par l’ensemble
des intervenants, tandis que dans son allocution de remerciements,
Jones invitait les chercheurs africains à coopérer davantage en vue
de dynamiser leurs efforts communs.
Enfin, cerise sur le gâteau, Monty Jones était récemment retenu
par la revue américaine Time Magazine parmi les
100 personnalités les plus influentes de l’année 2007, au
moment même où le président Bush disparaissait de la liste.
En juin 2007, j’ai rencontré le Dr Jones lors d’un colloque
organisé à Bruxelles par l’Union européenne. Le personnage est
affable, souriant et modeste. Sa vision actuelle dépasse largement
la riziculture et vise à l’organisation d’une recherche agricole
performante et appropriée aux besoins et aux réalités de
l’Afrique.
Il y a 20 ans, la docteure Gro Brundtland, qui fut
notamment premier ministre de Norvège et directrice générale de
l’Organisation mondiale de la santé, rédigeait un rapport qui fit
date sur l’avenir écologique de la Terre sous le titre « Notre
avenir commun ».
Allait-on réaliser le « Village global » ou la
« Jungle planétaire » ? Aujourd’hui, alors que la
question est toujours pendante, Monty Jones nous invite, preuve à
l’appui, à surmonter ce dilemme : ni Village ni Jungle, mais
réflexion globale et action planétaire dans la recherche et la mise
en œuvre du « progrès approprié ».
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