ARTICLE
Auteur(s) :Murilo Flores
Ancien directeur général de l’Embrapa*
* Empresa Brasileira de Pesquisa Agropecuaria (Société
brésilienne de recherche en agronomie)
La crise des attentes
Après quelques décennies, la mise en œuvre des théories
néo-libérales a provoqué de profondes crises, surtout dans les pays
moins développés comme ceux d’Amérique latine. Les effets négatifs
des politiques inspirées des principes néo-libéraux s’imposent à
tous et leur rejet par la société s’intensifie dans les pays de ce
continent. Mais, d’une manière plus générale, les oppositions
existent dans toutes les régions du monde, y compris l’Europe
développée. Elles se manifestent de façons différenciées :
manifestations et contestations publiques coexistent avec la
promotion d’actions de développement local. La durabilité globale
commence à être pensée à partir d’expériences locales.
Le développement durable n’est possible que par la satisfaction
simultanée des attentes individuelles et collectives de cinq grands
types : économique, social, environnemental, politique et
culturel. L’absence de réponses crée des frustrations et des
instabilités dans le processus de développement, ce qui le rend
insoutenable. Mais comment satisfaire ces attentes lorsque, par la
force du pouvoir économique des grandes entreprises, les modes de
consommation sont normalisés pour tous les habitants du village
planétaire ? La force et le pouvoir des firmes mondiales font
qu’elles sont capables de décliner leur projet pour chaque
territoire de n’importe quel endroit de la planète, en créant un
lien étroit avec des individus et des communautés autour de normes
et de modes de vie globalisés. Mais une contradiction majeure
subsiste. Si les normes sont globalisées, l’accès aux biens est
restreint. Le capitalisme exacerbe le modèle de consommation
globalisée mais est incapable de garantir cette même consommation
pour tous. Les inégalités croissent d’autant plus que la
généralisation du modèle de consommation des pays les plus
développés à tous les habitants de la planète provoquerait une
catastrophe environnementale majeure.
La définition de nouvelles valeurs et de nouveaux comportements
est donc devenu nécessaire, sauf à limiter en permanence et par la
force les attentes des populations pauvres du monde. Cet équilibre
instable entre les modèles de consommation et la faiblesse des
revenus suscite des luttes de libération politisées et le
terrorisme qui gagne du terrain comme mode d’expression toujours
plus violent des exclus. D’autres réactions moins politisées
relèvent de la même logique et s’expriment dans la violence des
bals « funk » ou dans les guerres de gangs des grandes
métropoles. La violence est certes une pratique historique de
l’humanité, mais la globalisation a provoqué une capacité de
réaction incommensurable, maintenant à l’échelle mondiale, comme le
prouvent les attentats du 11 septembre 2001.
De nouvelles constructions, de nouvelles voies
Si les limites néo-libérables du marché sont responsables de la
crise, l’enjeu est peut-être d’inventer un nouveau type d’échanges
commerciaux tentant de répondre à quelques impératifs :
– comment établir de nouveaux rapports d’échanges ?
– comment garantir la préservation des valeurs locales (sociales,
environnementales et culturelles) face aux firmes
mondiales ?
– comment favoriser les maillons plus faibles sur le marché
de façon à ce que tous puissent être gagnants dans la négociation
commerciale ?
– comment le marché peut-il jouer un rôle d’inclusion économique
et sociale effectif ?
– comment créer ou recréer des formes de coordination locale dans
un climat d’individualisation compétitive ?
Les réponses à ces questions supposent la subordination du marché
aux intérêts du bien-être collectif, au développement humain et à
celui de l’environnement. Plusieurs expériences et des politiques
publiques concrètes sont en cours d’application dans diverses
parties du monde. Des thèmes comme le développement du territoire,
la valorisation des produits par des systèmes de certification
d’origine, la construction de marchés justes et solidaires,
l’agro-écologie et la production organique sont quelques-unes des
initiatives prises. Ces initiatives ont des bases morales qui
correspondent à un essai de réponse aux projets de vie des
communautés locales, en accord avec leur histoire, leurs valeurs et
leur culture.
Mais ces initiatives ne peuvent relayer les stratégies des marques
globales. Cela redonne à l’État un rôle stratégique, stimulateur et
régulateur dans la construction sociale de territoires fondée sur
l’identité collective. Un espace géographique caractérisé par une
identité culturelle et par des liens de proximité et
d’interdépendance devient d’abord un marché significatif pour les
systèmes productifs locaux. Mais il peut créer une plus-value pour
la compétitivité des produits et services sur d’autres marchés et
pour de nouvelles formes de gestion des ressources.
L’effort est facilement perceptible dans les sociétés européennes.
Dans des pays comme le Brésil, le concept de territorialité se
généralise. Au sud du pays, des municipes aux identités
culturelles semblables s’associent au sein de micro-régions
(d’origine ethnique, née de la colonisation européenne, ou
d’identité professionnelle forte comme celle des pêcheurs) autour
de la valorisation de leurs produits typiques ou de stratégies de
consolidation des systèmes de production. À travers tout le pays,
dans les régions où l’indice de développement humain est faible,
des projets associent la communauté à l’invention de nouvelles
voies de développement.
La construction de « marchés justes et solidaires »
s’appuie ainsi sur un développement territorial où s’établissent de
nouvelles relations entre des communautés productrices de biens et
de services et d’autres communautés consommatrices. Certains
veulent réduire le marché « juste et solidaire » à un
créneau de marché. Parmi eux, quelques-uns souhaitent freiner les
changements. D’autres cherchent à bénéficier de la tendance, en
créant une nouvelle tribu virtuelle globale sur le mode
« solidaire ».
En fait, il s’agit de proposer un retour des valeurs morales
originelles du marché, idéaux de liberté et égalité des classiques
du XIXe siècle, ou même, qui sait, la construction d’une
nouvelle éthique mercantile. La seconde option est plus novatrice.
Le marché que nous connaissons ne permet probablement pas ce modèle
moral que nous désirons. Mais, si c’est un cadre d’échanges juste,
moral et solidaire que nous voulons, nous devons le construire
collectivement. Si nous croyons qu’une grande partie de la misère
et des inégalités du monde provient de relations de commerce et de
travail injustes entre personnes, entreprises et nations, alors
nous devons travailler à ce que ce même marché soit le lieu et
l’objet de la transformation morale de ces relations.
Le commerce juste, moral et solidaire repose sur des principes
tels que l’éradication du travail infantile et de l’esclavage,
l’élimination des discriminations raciales, de sexe et de religion,
la préservation de la santé des personnes et de l’environnement,
l’élimination des niveaux d’intermédiaires spéculatifs, la garantie
du paiement de prix justes aux petits producteurs, l’application du
droit du travail, le respect des identités historiques et
culturelles, la valorisation des territoires, le renforcement des
capacités d’auto-gestion des individus, la promotion des
associations et des coopératives, le soutien au développement, le
développement d’outils de connaissance et de prise de
décisions.
En outre, le commerce juste, moral et solidaire exige de nouvelles
postures éthiques pour une production respectueuse de
l’environnement. Dans l’agriculture, la production agro-écologique
ou organique se place bien au-delà d’un nouveau modèle
technologique avec une simple substitution d’intrants. Elle
rétablit une relation éthique entre les producteurs et
l’environnement, d’une part, et la population
« consommatrice », d’autre part, grâce à la qualité des
aliments proposés. Réduire cette ambition à un simple nouveau
modèle technologique, c’est limiter sa portée et son impact sur les
ressources naturelles mais aussi, par-dessus tout, pour chaque
individu du présent et du futur.
Au Brésil, comme dans d’autres pays d’Amérique latine, en
particulier l’Argentine, une modification significative des normes
technologiques est perceptible. Il y a, au Brésil, environ
20 000 agriculteurs biologiques dont
4 000 certifiés. Mais les agriculteurs qui pratiquent une
agriculture moins agressive pour l’environnement sont bien plus
nombreux. Des pratiques comme le semis direct, le contrôle
biologique ou les systèmes agro-forestiers sont déjà largement
diffusées. En Amazonie, les organisations de petits agriculteurs
militent pour la création d’un programme du gouvernement
(Proambiente) pour une production intégrée de la forêt.
D’importants pas sont franchis et les forces sociales évoluent de
façon cohérente.
Il s’agit là d’un ensemble de nouveaux défis pour la société à ce
moment de notre histoire. La globalisation perverse pourra être
remplacée par une globalisation humaine. Dans cette perspective, la
science et la technologie qui ont contribué à des formes perverses
de développement devront évoluer pour collaborer à la construction
d’un nouveau marché, au service de tous n
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