ARTICLE
Auteur(s) : Emmanuelle Cheyns1, Nicolas
Bricas2, Aïké Aka3
1 Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), TA 80/PS3,
34398 Montpellier cedex 5, France
<emmanuelle.cheyns@cirad.fr>
2 Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), TA 40/16,
34398 Montpellier cedex 5, France
<nicolas.bricas@cirad.fr>
3 15, rue Hincmar 51100 Reims
<aike_aka@hotmail.com>
L’huile de palme est un corps gras essentiel dans la consommation
des ménages ivoiriens : elle représente 55 % des corps
gras consommés en Côte d’Ivoire en 1998, avec une disponibilité
moyenne de 10,3 kg/pers/an sur la période 1996-1998 (contre
3,9 kg/an en 1968) [1].
Cette filière s’est largement développée en Côte d’Ivoire à partir
des années 1960, sous l’impulsion de plans nationaux de
développement, à travers un modèle de production agro-industriel. À
l’issue du deuxième « plan palmier » en 1990,
143 000 hectares de palmiers sélectionnés ont été
plantés, plaçant la Côte d’Ivoire au rang de deuxième producteur
africain et de principal exportateur africain. Cette filière
approvisionne les marchés nationaux et régionaux (Afrique de
l’Ouest) en huile de palme raffinée et en cosmétiques. Dans ce
contexte, le secteur artisanal a longtemps été ignoré tant par la
recherche que par les politiques agricoles. Pourtant, une étude
menée en 1990 auprès de 1 950 ménages indiquait déjà une
production d’huile rouge artisanale de 25 000 t/an
(contre 200 000 à 250 000 t/an d’huile brute
industrielle destinée au raffinage et aux savonneries), dont un
tiers était destiné aux marchés urbains [2]. Ce secteur,
traditionnellement présent en Côte d’Ivoire, a connu un essor
depuis la privatisation de la filière en 1996 [3].
Concernant la consommation, une enquête réalisée en 1978 [4]
indiquait que l’huile de palme artisanale (huile rouge) était
consommée à Abidjan en quantités quatre fois moins importantes que
l’huile de palme raffinée. En 2001, les mêmes proportions ont été
constatées chez les ménages d’Abidjan, sur un petit échantillon de
30 ménages [5]. Il est indéniable que l’huile de palme
raffinée a pris une place importante dans la consommation des
ménages abidjanais, mais l’huile rouge reste un condiment de choix
dans la cuisine ivoirienne [5]. Sa couleur marquée et son goût
spécifique en font un condiment particulier qui ne peut, dans
certains plats, être remplacé par d’autres huiles [4-5].
Deux « ruptures » ont marqué l’évolution du système de
transformation artisanale : l’introduction de palmiers
sélectionnés à partir de 1963, et celle de presses à huile
artisanales depuis une dizaine d’années.
• Avant les années 1960, l’huile artisanale était exclusivement
préparée à partir de graines de palmiers sauvages ou naturels. En
1963, la Côte d’Ivoire lance un vaste plan de développement
agro-industriel de la filière palmier à huile qui se traduit par la
création de plantations de palmiers sélectionnés à haut rendement.
Pour les consommateurs ivoiriens, les graines sélectionnées,
appelées « graines Sodepalm » (du nom de la société
nationale de développement de la filière) ne permettent pas
d’obtenir la même qualité d’huile rouge que les graines des
palmeraies naturelles, appelées « graines africaines ».
Ces deux types d’huile artisanale (à base de graines
« Sodepalm » et à base de graines
« africaines ») sont aujourd’hui présentes sur les
marchés urbains.
• Le deuxième changement majeur est l’introduction de presses
artisanales. Elles permettent de réduire la durée de l’extraction
et de la rendre moins pénible. La diffusion de ces presses s’est
accélérée depuis la privatisation de la filière. Pour certains
consommateurs, l’utilisation de ces matériels modifie la qualité du
produit fini (notamment son odeur). Soulignons aussi que les
procédés de transformation artisanaux sont très variables d’une
région à l’autre.
Aujourd’hui, différents types d’huiles de palme rouge
artisanales sont commercialisés sur les marchés ivoiriens :
des huiles de « graines Sodepalm » ou « graines
africaines » ; des huiles issues de transformation
entièrement manuelle ou de transformation partiellement mécanisée
(presses artisanales) ; et des huiles issues de régions
spécifiques.
Cet article présente les résultats d’enquêtes menées en 2001 et
2002 auprès de consommateurs, commerçantes et transformatrices
artisanales d’huile de palme rouge. Ces enquêtes visaient d’une
part à identifier les critères de qualité des consommateurs, leurs
moyens pour reconnaître les différents types d’huile et leurs modes
d’approvisionnement. Elles visaient d’autre part à caractériser les
modes de production et de coordination entre les acteurs des
différentes sous-filières qui ravitaillent les marchés urbains. La
mise en relation de ces deux éléments met en évidence le rôle des
relations de proximité au sein de réseaux sociaux territorialisés
pour qualifier un produit marqué par une typicité. Cette étude
soulève enfin le lien entre la nature des attributs de qualité
attendus et la structuration de ces sous-filières.
Qualification de l’huile rouge par les consommateurs
urbains
Critères de qualité de l’huile rouge artisanale
D’une façon générale, les consommateurs, ou plus exactement, les
ménagères, ont des attentes de qualité particulières pour les
huiles de palme rouges. Leur couleur doit être bien rouge, elles
doivent être limpides et fluides, ne pas « dormir »,
autrement dit ne pas présenter de phase figée ou de dépôts, et ne
pas « tirer sur la langue » lors de leur consommation.
Les ménagères reconnaissent que toutes les huiles de palme rouge ne
dégagent pas la même odeur et n’ont pas le même goût.
Par ailleurs, les caractéristiques de qualité recherchées ne sont
pas toutes identifiables lors de l’acquisition de l’huile.
Certaines caractéristiques relèvent de ce que l’on peut appeler des
attributs de « connaissance » [6-7], identifiables au
moment de l’acquisition : la couleur, la limpidité, la
fluidité et l’homogénéité peuvent être constatées au travers des
bouteilles commercialisées sur les marchés. De même, les acheteurs
ont parfois la possibilité de goûter l’huile avant de l’acheter.
D’autres caractéristiques relèvent en revanche de ce que l’on peut
appeler des attributs « d’expérience » [6-7], révélés au
moment de l’usage de l’huile, lors de la cuisson et de la
consommation (comportement à la cuisson et à la conservation, goût
et odeur conférés au plat, etc.). Les ménagères sont ainsi en
situation d’incertitude partielle sur la qualité des huiles
lorsqu’elles les acquièrent.
Par ailleurs, la qualification du produit requiert, pour une
majorité de consommateurs, l’identification des facteurs de
production qui, à leur sens, déterminent la qualité du
produit :
– la nature des graines de palme utilisées : les graines des
variétés « traditionnelles » issues des palmeraies
naturelles sont réputées donner une huile de meilleure qualité que
les graines des palmiers sélectionnés ou graines
« Sodepalm » ;
– le procédé de transformation : selon les méthodes utilisées
faisant appel à des fermentations plus ou moins prolongées, à des
clarifications ou des séparations de phases plus ou moins poussées,
à l’utilisation de presse ou non, et selon le savoir-faire des
offreurs, la qualité finale de l’huile est différente.
Ces caractéristiques de l’origine des graines et du mode de
fabrication des huiles ne sont pas identifiables avec certitude
directement dans le produit, ni avant son acquisition ni pendant
son usage. D’un point de vue théorique, on peut ici parler alors
d’attributs de « croyance » [6-7]. Les ménagères
soucieuses de l’authenticité des graines et des procédés, ancrés
dans le « local », doivent donc faire appel à des signes
ou des indicateurs indirects, ou proxis, permettant de se
renseigner sur ces attributs. Quels sont ces indicateurs ?
• La couleur de l’huile est un indicateur (proxi) de la
nature des graines utilisées. Les graines « Sodepalm »
donneraient une huile moins rouge que les graines des palmeraies
naturelles où dominent celles des variétés dura. Mais cet
indicateur est reconnu comme étant incomplet pour réduire
l’incertitude.
• L’origine géographique de l’huile apparaît également comme un
indicateur à la fois de la nature des graines utilisées et du
procédé employé. La région de l’Ouest ou de Man est réputée pour la
qualité de son huile de palme rouge. Cette réputation tient à la
fois au fait que la palmeraie naturelle domine largement les
plantations dans cette région, et au procédé d’extraction utilisé.
Mais encore faut-il pouvoir faire la preuve de l’origine. Certaines
ménagères considèrent qu’une huile de Man se reconnaît à la
présence d’une phase translucide surnageant au-dessus d’une phase
plus rouge et opaque dans la bouteille. Mais cet indicateur est lui
aussi incomplet. Nous verrons par la suite que cette incertitude
conduit à s’approvisionner directement sur les lieux de production,
ou auprès de vendeuses urbaines originaires de la zone.
Enfin, les ménagères peuvent aussi être soucieuses de consommer
une huile de leur « terroir », mais dans ce cas aussi les
caractéristiques visibles au moment de l’acquisition ne permettent
pas toujours d’identifier avec certitude l’origine du produit.
La multiplicité des transformatrices artisanales d’huile de palme
en Côte d’Ivoire, qui opèrent dans des régions différentes avec des
procédés eux aussi différents, se traduit par une multiplicité des
qualités d’huiles. Les ménagères urbaines sont donc, en théorie,
soumises au risque de ne pouvoir retrouver, lors de leur
approvisionnement en huile, la même qualité d’huile que celle
acquise lors du dernier achat. Par ailleurs, les intermédiaires que
constituent les commerçantes mélangent parfois plusieurs qualités
d’huiles pour augmenter leur bénéfice sans en informer le
consommateur. Les commerçantes peuvent aussi vendre des huiles de
moindre qualité sous des appellations d’huile réputées,
l’identification exacte de l’origine de l’huile étant très
difficile.
Segmentation des marchés de consommation
Les deux enquêtes menées auprès des ménages urbains permettent
de donner des résultats sur un échantillon de 39 ménagères1.
Trois principales « appellations » sont connues par
toutes les ménagères et utilisées pour désigner le type d’huile
utilisé :
– « huile africaine » qui désigne des huiles artisanales
produites à partir de graines des palmeraies naturelles ;
– « huile Sodepalm » qui désigne des huiles artisanales
produites à partir de graines sélectionnées ;
– « huile de Man » ou « huile de l’Ouest » ou
« huile de Danané », qui désignent la provenance
géographique concernant une zone de palmeraies naturelles dans
l’Ouest.
À titre indicatif, et bien qu’il s’agisse d’un échantillon de
taille réduite, un tiers des ménagères déclarent utiliser de
l’huile africaine, un tiers de l’huile de Man et un tiers de
l’huile Sodepalm, mais certaines utilisent plusieurs types
d’huiles.
Ces différents types d’huiles ont des prix de vente sensiblement
différents comme le montre le tableau 1.
Il apparaît que l’huile africaine et l’huile de Man coûtent presque
deux fois plus cher que l’huile de graines Sodepalm, qui est
couramment perçue comme une huile de moindre qualité par rapport
aux autres.
Tableau 1. Prix de vente au
consommateur des huiles de palme rouges à Abidjan en juillet 2002,
en FCFA*/litre
Table 1. Consumer sales prices for red palm oils in
Abidjan in July 2002 (in FCFA/litre).
| Huile de palme
africaine |
835 |
| Huile de
Man |
915 |
| Huile
Sodepalm |
531 |
* 655,96 FCFA = 1 Euro. (source : nos
relevés des prix sur 15 marchés d’Abidjan, en juin/juillet
2002. Prix moyens pour des achats en bouteilles d’un litre ou de
0,90 litres).
Certaines ménagères indiquent, en plus de ces appellations
communes, qu’elles utilisent une huile d’origine géographique ou
géo-culturelle spécifique : huile « des Attié »,
huile « des Adjukru », par exemple. Dans ces cas, elles
ne précisent pas s’il s’agit d’huile à base de graines
sélectionnées (« Sodepalm ») ou naturelles
(« africaines »), même s’il s’agit de zones où les deux
types de graines sont présentes, notamment dans la région Akan.
Dans cette région de forte introduction des palmeraies
sélectionnées, c’est l’ancrage dans un lieu ou un groupe social
(les Attié, les Adjukru) qui compte plus que la nature des
graines.
Si le marché apparaît donc segmenté, les sous-filières propres à
chacun des produits fonctionnent-elles toutes de la même
façon ? Un premier élément de réponse est fourni par l’analyse
des modes d’approvisionnement des ménagères pour chacun de ces
types d’huile rouge.
1 La première série
d’entretiens réalisée en 2001 a porté sur 28 ménages. Elle a
été complétée par des entretiens auprès de 11 ménages en 2002.
Les 39 ménages sont choisis de façon à être représentatifs
d’une diversité sociale. Les ménagères ont été approchées en se
rendant à leur domicile, le choix étant fait sur la base d’une
diversité observable des quartiers et des types d’habitats. Les
ménages enquêtés couvrent ainsi 12 quartiers (Abobo,
Treichville, Yopougon, Adjamé, Koumassi, Port Bouet, Cocody,
Marcory, Riviera, Plateau, II plateaux, Williamsville). Trente-sept
ménagères sont ivoiriennes, d’origines géo-culturelles variées
(Agni, Abey, Bété, Gouro, Attié, Malinké, Ebrié, Sénoufo, Baoulé et
Adjukru). Différents niveaux de vie et classes professionnelles
sont représentés ; il en va de même de l’âge des ménagères ou
de leur parcours « migratoire ».
Un mode d’approvisionnement de proximité
Interrogées sur leurs modes habituels d’approvisionnement en
huile, les ménagères ont cité au total 59 réponses qui peuvent
être classées en plusieurs types et qui sont présentées dans la
figure 1.
Sur 59 modes d’approvisionnement enregistrés, 49 sont des
approvisionnements impliquant une relation de proximité avec le
fournisseur : réception directe d’huiles envoyées par des
relations (parents, amis ou collègues), achat au marché auprès
d’une vendeuse auprès de qui la consommatrice est fidélisée, achat
(ou don) dans le village d’origine.
En termes de lieux d’achat, parmi les 39 ménages,
21 ménages s’approvisionnent en zone rurale et sur le marché
urbain, 10 ménages uniquement sur le marché urbain, et
6 ménages uniquement en zone rurale.
Ainsi, plus des deux tiers des ménagères de cet échantillon
s’approvisionnent en zones rurales, tout en indiquant leur besoin
de s’approvisionner à la source et de limiter le nombre
d’intermédiaires. L’huile de palme acquise en zone rurale est le
plus souvent recherchée dans la région d’origine de la ménagère
(16 ménagères sur 27), qui peut être ou non une zone de
plantations de palmiers sélectionnés. Les femmes ne précisent plus,
dans ce cas, s’il s’agit d’huile africaine ou Sodepalm ; elles
parlent en premier lieu de la région. Les ménagères qui
s’approvisionnent hors de leur région d’origine (7 ménagères
sur 27) ont recours à l’huile de Man ou africaine. Ces femmes
n’achètent jamais d’huile Sodepalm, elles sont originaires de
régions où l’huile fabriquée est de l’huile africaine (hors zone
Sodepalm) et ont de fortes attentes de qualité pour les huiles.
L’approvisionnement en zones rurales n’est pas exclusif puisque 21
des ménagères qui y ont recours déclarent acheter aussi de l’huile
sur le marché urbain. Mais dans la plupart de ces cas,
l’approvisionnement en zones rurales se fait en grandes quantités
(4, 5 voire 10, 20 litres) alors que le recours au marché
constitue un achat d’appoint.
En ce qui concerne l’achat sur les marchés d’Abidjan, la grande
majorité des consommatrices (24 sur 31) est fidélisée à une
vendeuse qui leur garantit la qualité de l’huile.
Quels sont, pour les ménagères, les intérêts d’une telle pratique
de fidélisation ?
En premier lieu, compte tenu de la diversité des huiles existantes
et de l’impossibilité d’identifier toutes les caractéristiques
recherchées lors de l’achat, s’adresser à n’importe quelle vendeuse
apparaît trop risqué. Le recours à une même vendeuse lors d’achats
répétés limite les risques d’acquérir une huile de qualité
différente de celle de l’achat précédent. Nombre de femmes
insistent sur la constance de la qualité de l’huile que leur
garantit le recours à une vendeuse attitrée.
En second lieu, avoir une vendeuse attitrée avec qui on a pu
discuter apporte des indications sur l’origine géographique ou
géo-culturelle de l’huile. Mais il est important de souligner ici
que la fidélisation ne repose pas toujours sur une base de commune
appartenance ethnique, même si l’on observe de tels cas. La
réputation de l’huile de Man est ainsi telle que 12 ménagères
qui ne sont pas originaires de cette région ni de l’ethnie qui y
est dominante, achètent cette huile à Abidjan auprès de vendeuses
elles-mêmes originaires de cette région. En ce qui concerne les
autres huiles, 6 ménagères sont fidélisées auprès d’une
vendeuse de même groupe ethnique qu’elles (Akan ou Bété), mais dans
13 autres cas, aucun lien de commune appartenance entre la
vendeuse et la cliente n’a pu être identifié, ou ce lien n’est pas
apparu déterminant dans la qualification. Pour les achats en ville,
la fidélisation à une vendeuse ne s’inscrit donc pas exclusivement
dans un rapport de proximité géo-culturelle entre offreur et
acheteur. En revanche, le fait que les vendeuses d’huile de Man à
Abidjan soient originaires de cette région de production pourrait2 constituer pour les ménagères un gage
de garantie sur la qualité, dans une perspective de délégation de
compétences à qualifier à l’offreur : la vendeuse est la
personne qui qualifie le produit [8].
On constate donc que c’est largement par l’identification précise
des fournisseurs et/ou par le tissage de relations de confiance
(avec la famille, des relations du même village ou une fidélisation
avec une vendeuse) que les ménagères se garantissent la qualité des
huiles qu’elles recherchent. Les attributs de qualité n’étant pas
tous visibles dans le produit, l’achat auprès de vendeuses urbaines
dans des relations d’anonymat est considéré comme trop risqué.
Si l’on constate des relations de proximité entre ménagères et
fournisseurs, qu’en est-il alors plus en amont, entre les acteurs
des filières commerciales ?
2 Il s’agit d’une
hypothèse.
Des réseaux de distribution et de production segmentés et
spécifiques
Des procédés de transformation et des réseaux différents
Des entretiens auprès de 22 transformatrices d’huile ont
été réalisés dans les régions sud et sud-est de la Côte d’Ivoire
(ce qui exclut la région de Man). Ces enquêtes ont été menées,
d’une part en zone de production où dominent les palmeraies
sélectionnées et, d’autre part, dans une région où les palmeraies
sélectionnées sont peu développées.
L’huile africaine
Dans les villages produisant les deux types d’huiles, on
constate que l’huile africaine est produite en moindre quantité.
Cela lui donne un caractère de « rareté » par rapport à
l’huile Sodepalm produite pour un marché plus large. Une partie de
l’huile produite est toujours réservée à l’autoconsommation du
ménage. Cette huile reste donc un produit domestique avant d’être
un produit commercial.
Des procédés de fabrication particuliers ont par ailleurs été
repérés pour ce type d’huile : utilisation de feuilles de
bananiers pour couvrir les graines en cours de fermentation, ajout
de nouvelles graines à celles déjà cuites avant pilage, utilisation
de cailloux chauds pour réchauffer les fibres avant pressage. La
presse artisanale est rarement utilisée, alors qu’elle est
maintenant systématique dans la fabrication d’huile Sodepalm. Les
productrices qui ne l’utilisent pas pour l’huile africaine mais
seulement pour l’huile Sodepalm invoquent la mauvaise odeur
apportée par la presse au produit fini.
Enfin, cette huile est vendue par les transformatrices à des
consommatrices ou des commerçantes, directement ou par le biais de
réseaux de proximité sociale (amie, « grande
connaissance », etc.), lignagère, ou professionnelle (une
femme originaire de régions productrices, etc.).
L’huile Sodepalm
Les soins apportés à la transformation de l’huile Sodepalm sont
moins marqués que pour l’huile africaine. Il existe cependant une
nette distinction entre l’extraction d’huile destinée à la
production de savon et celle d’huile pour un usage alimentaire.
Ainsi, le « foulage aux pieds » est désormais utilisé
pour l’extraction de l’huile pour savon alors que cette technique
semblait rare en Côte d’Ivoire jusqu’à présent3. Pour ces femmes, cette technique ne peut être
utilisée pour l’extraction d’huile alimentaire pour des raisons de
propreté. La presse est en revanche systématiquement utilisée pour
l’extraction de l’huile alimentaire. Elle permet d’extraire des
quantités relativement importantes.
Parmi les transformatrices d’huile Sodepalm, les femmes migrantes,
burkinabé notamment, sont assez nombreuses. Cette activité n’est
donc plus réservée, comme c’est encore le cas pour l’huile
africaine, aux femmes « autochtones ».
Enfin, les réseaux de commercialisation sont plus
« anonymes ». Les acheteurs peuvent être d’autres
origines que des régions productrices (femmes dioula, maliennes,
burkinabé, etc.) et les transformatrices parlent alors de
« commerçantes » et non plus de
« relations ».
3 La technique consiste à écraser
les graines avec les pieds, en remplacement du pilage traditionnel
au mortier qui est un travail éprouvant pour la transformatrice. On
la rencontre cependant au Bénin et au Ghana [9].
Des circuits avec plus ou moins d’intermédiaires
L’étude des circuits de commercialisation des différents types
d’huile repose sur deux types d’enquêtes : d’une part, des
entretiens approfondis auprès des différents acteurs de la filière
de commercialisation, de la transformatrice au consommateur ;
d’autre part, une enquête par questionnaire auprès de
49 détaillantes et semi-grossistes d’huile rouge sur les
marchés d’Abidjan. Les données recueillies auprès de ces
49 vendeuses ont permis d’identifier 69 cas de couples
« produit-circuit » d’huile rouge. Une même vendeuse peut
en effet vendre deux ou trois types d’huile rouge, mais chaque type
d’huile a ensuite été rapporté à son circuit de commercialisation
(type de fournisseur, etc.).
La répartition des couples produits-circuits selon les modes
d’approvisionnement des détaillantes et selon le type d’huile est
présentée dans le tableau 2.
Tableau 2. Les modalités
d’approvisionnement des détaillantes d’huile de palme rouge à
Abidjan (source : enquête auprès de 49 détaillantes
d’Abidjan (69 produits-circuits) [10]).
Table 2. Red palm oil supply methods for retailers in
Abidjan.
Modalités d’approvisionnement
des détaillantes |
Huile Sodepalm |
Huile de Man |
Huile africaine |
Total
|
|
|
n |
n |
n |
n |
% |
Directement en zone rurale auprès
de transformatrices |
2 |
5 |
7 |
14 |
20 |
|
Auprès d’un « proche » |
0 |
6 |
1 |
7 |
10 |
Auprès de collectrices urbaines
ou de grossistes (hors marché de gros) |
15 |
16 |
6 |
37 + 3* |
58 |
| Sur
le marché de gros |
2 |
6 |
0 |
8 |
12 |
|
Total couples produit-circuit |
19 |
33 |
14 |
69 |
100 |
* Trois cas correspondent à des achats auprès de collectrices ou
grossistes pour lesquels le type d’huile n’a pas été spécifié.
Près d’un tiers des 69 produits-circuits identifiés sont
des « circuits courts » : approvisionnement de la
détaillante chez la productrice, directement ou par le biais d’un
proche ou d’un parent. Ces circuits ne comportent qu’un seul
intermédiaire entre la productrice et le consommateur final de
l’huile rouge, il s’agit de la détaillante. En revanche, dans
58 % des cas, la détaillante s’approvisionne chez une
collectrice urbaine qui se déplace de marchés en marchés et
effectue le transport vers les marchés urbains, ou auprès d’une
grossiste. Enfin, 12 % des produits sont achetés par la
détaillante auprès de collectrices regroupées sur un marché de gros
à Abidjan.
Ces modes d’approvisionnement, et donc la nature des
« circuits », sont différents selon le type d’huile.
Les commerçantes qui réduisent volontairement le nombre
d’intermédiaires pour leurs approvisionnements sont surtout celles
de l’huile de Man et de l’huile africaine. L’huile de Man est
ainsi, dans la moitié des cas, achetée par les détaillantes,
directement à la transformatrice, par le biais d’un proche en zone
de collecte, ou à des collectrices qui sont originaires de la
région et regroupées sur un marché de gros à Abidjan. Il s’agit
donc de circuits courts (peu d’intermédiaires) dans les deux
premiers cas. Dans le cas du marché de gros, on note un
intermédiaire supplémentaire, mais nous verrons qu’il intervient
dans le cadre d’une commune origine des commerçantes qui opèrent
sur ce marché de gros.
En ce qui concerne l’huile « africaine », la moitié des
approvisionnements des détaillantes sont des achats effectués
directement auprès des transformatrices (circuits courts).
En revanche, les commerçantes d’huiles Sodepalm achètent en très
grande majorité auprès de collectrices urbaines ou de grossistes
qui se déplacent sur les marchés de détail, et en dehors d’un
marché de gros. Les circuits de l’huile Sodepalm multiplient ainsi
les acteurs économiques de la distribution du produit.
Proximité dans les liens entre acteurs de la filière
Les 49 détaillantes d’Abidjan ont été interrogées sur
l’importance qu’elles accordent à la connaissance de l’origine
culturelle de leurs fournisseurs. Sur les 69 produits-circuits
identifiés, les détaillantes d’huile Sodepalm sont celles qui
accordent le moins d’importance à l’appartenance ethnique de leurs
fournisseurs (75 % des cas). En revanche, les vendeuses
d’huile de Man et d’huile africaine considèrent cette connaissance
comme importante dans près de la moitié des cas.
L’affiliation des acteurs est particulièrement marquée dans le
circuit de l’huile de Man. Sur le marché de gros de la « gare
de Ban » à Abidjan (cette gare routière concentre les
véhicules qui relient Abidjan à Man), les femmes qui vendent cette
huile sont toutes d’origine Mahou ou Yacouba, ethnies dominantes de
la région de l’Ouest. La grande distance avec la région de Man
incite les commerçantes d’Abidjan à s’approvisionner sur un marché
de gros. Mais ce lieu bénéficie aussi d’une grande notoriété. Les
clientes qui viennent s’y approvisionner considèrent qu’elles sont
assurées de l’authenticité de la provenance des huiles. Par
ailleurs, de même que cela a été évoqué pour l’achat au détail par
les ménagères, la commune origine des produits et des offreurs
suppose une compétence à qualifier de la part des offreurs. Cette
compétence peut même, sur ces marchés, être « déléguée »
à l’offreur, quand l’acheteur ne dispose pas de compétences
suffisantes.
Sur les marchés de détail, on retrouve également une certaine
spécialisation ethnique par type d’huile commercialisée. Ainsi,
près de la moitié (48 %) des vendeuses d’huile de Man
appartiennent au groupe ethnique des Mandé et 88 % des
commerçantes mandé vendent de l’huile de l’Ouest. De même 85 %
des Akan commercialisent de l’huile africaine.
Pour les huiles africaines et de Man, la tendance à privilégier
les circuits courts et les relations de proximité dans les
relations entre ménagères et détaillantes se retrouve donc dans les
relations plus en amont des filières, c’est-à-dire entre les
détaillantes et leurs fournisseurs.
Conclusion
Deux conclusions peuvent être tirées de ces résultats
empiriques. La première est qu’on constate une correspondance entre
le mode de qualification du produit, le type de procédé d’obtention
du produit et le mode de coordination des acteurs de la filière
(cette correspondance est synthétisée dans le tableau 3). Ainsi, quand les attentes des
consommateurs urbains sur la qualité des huiles portent sur des
attributs de croyance ancrés dans le « local » (origine
géographique, terroir, origine des graines, procédé utilisé et
savoir-faire), les circuits de commercialisation sont courts et les
relations de proximité entre les acteurs de la transaction sont
privilégiées. C’est une forme de contrat moral entre ces acteurs
qui permet alors de réduire l’incertitude sur la qualité et de
limiter les risques de tromperie, voire d’assurer les compétences
dans la qualification. À l’inverse, c’est parce que les modes de
qualification des consommateurs urbains de l’huile Sodepalm portent
essentiellement sur des attributs de connaissance (couleur de
l’huile en particulier) que les modes de coordination entre les
acteurs de la filière autorisent plus d’intermédiaires et des
relations plus distanciées.
Tableau 3. Correspondance entre la
nature des attributs de qualité des huiles et la structuration de
la filière (synthèse).
Table 3. Correspondence between the quality attributes
of the various types of oil and the structuring of the commodity
chain (summary).
|
Type d’huile |
Mode de qualification |
Procédé d’extraction |
Mode de coordination |
Huile de Man
et huile africaine |
Attributs de croyance liés à l’authenticité locale des
graines et des procédés localisés |
Production dédiée
Production manuelle
Nombreux soins apportés à l’extraction |
Circuits courts
Proximité sociale ou culturelle entre acteurs |
|
Huile Sodepalm |
Attributs de connaissance dominants |
Production de masse
Production mécanisée |
Circuits longs
Relations plus distanciées entre les acteurs |
Cela signifie t-il qu’une commercialisation d’huiles à forte
typicité comme l’huile de Man ou les huiles africaines ne pourrait
être assurée par la seule déclaration de leur origine et de leur
mode de production, par exemple sous forme d’un label apposé sur
les bouteilles ? Aucune tentative de ce type n’a été tentée
jusqu’à présent en Côte d’Ivoire. Mais on peut faire l’hypothèse
qu’une telle typicité signalée indépendamment de relations sociales
entre acteurs ne pourrait réduire l’incertitude que si le signe de
qualité est jugé crédible par les consommateurs. Pour cela, des
procédures de contrôle et de sanction du respect d’un cahier des
charges associé au signe de qualité sont nécessaires. Pour l’heure,
seul le contrôle mutuel des acteurs de commune appartenance permet
de rendre crédibles les attributs de connaissance intervenant comme
proxis d’attributs de croyance, telle la vente sur le marché
de gros de l’huile de Man. La suite du travail pourrait par
ailleurs s’orienter sur l’offre et la demande de qualité de l’huile
rouge et sa signalisation au-delà des frontières ivoiriennes, dans
le cadre de circuits longs.
La seconde conclusion est méthodologique. Elle montre l’intérêt,
dans l’analyse de la perception de la qualité par les
consommateurs, de distinguer trois niveaux de perception :
– les critères de qualité recherchés, autrement dit ce qui fait
qu’un produit est jugé bon ou mauvais : dans le cas de l’huile
rouge, ces critères sont la couleur, le goût, l’odeur et le
comportement de l’huile au moment de son utilisation ;
– les facteurs de qualité, autrement dit ce qui détermine les
critères de qualité : dans le cas de l’huile rouge, ces
facteurs sont la nature des graines et le procédé d’extraction
utilisé, parfois aussi une référence globale et plus directe au
« terroir » ;
– les indicateurs de qualité mobilisés lors de la transaction,
autrement dit ce à quoi les consommateurs sont attentifs lors de
l’acquisition du produit pour garantir la qualité : dans le
cas de l’huile rouge, ces indicateurs sont la couleur en tant que
telle et en tant que proxi de la nature des graines, et
l’origine géographique ou territoriale, là encore en tant que telle
et en tant que proxi de la nature des graines et du procédé
n
Remerciements
Les auteurs tiennent à remercier le professeur Francis Akindès
de l’université de Bouaké qui a participé à l’encadrement du
travail de Aïké Aka en Côte d’Ivoire, ainsi que les lecteurs
anonymes pour leur commentaires.
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l’Ouest : quelles perspectives face à la mondialisation ?
OCL 2002 ; 6 : 426-32.
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économie de plantation face au désengagement de l’État : le
cas de la filière palmier à huile en Côte d’Ivoire. OCL
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4. MARCOMER. Résultats généraux sur la
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5. Cheyns E. La consommation urbaine de l’huile de
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9. Fournier S. Dynamiques de réseaux, processus
d’innovation et construction de territoires dans la production
agro-alimentaire artisanale. Études de cas autour de la
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Bénin. Thèse de doctorat en économie, université Versailles/St
Quentin en Yvelines, 2002, 456 p.
10. Aka A. Géographie économique de l’huile de
palme artisanale : une application aux circuits de
commercialisation d’Abidjan. Mémoire Esitpa, Rouen, 2002.
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