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La
faculté universitaire des sciences agronomiques de Gembloux a organisé
le 16 mai dernier une rencontre de réflexion placée sous l'égide
de la région wallonne, sur le sujet : « Les multiples visages
de la valorisation ».
Après une introduction par Anne-Marie Strauss, chef de Cabinet-adjoint
du ministre de la Recherche et des Technologies nouvelles, quatre thèmes
furent successivement évoqués :
1) Science sans conscience, sous la présidence de Bernard Rentier,
vice-recteur de l'université de Liège.
2) De l'université à l'entreprise, animé par Philippe
Thonart, professeur à la faculté de Gembloux.
3) De l'entreprise à l'université, présidé
par Didier Paquot, de l'union wallonne des entreprises.
4) Des outils de valorisation, dirigé par Jean-Paul Feldbush
de « Namur Invest ».
La séance fut clôturée par André Théwis,
recteur de la faculté universitaire de Gembloux.
Le premier thème fut traité par Claude Javeau, sociologue
de l'université de Bruxelles et Dominique Vinck de l'université
de Grenoble.
C. Javeau considère deux niveaux d'éthique : l'éthique
de la responsabilité et l'éthique de la conviction. En matière
de valorisation de l'innovation, dans une société à
risque, il y a interaction entre responsabilité et conviction.
Dans ce contexte, les aléas personnels se traduisent par la quantification
des risques et l'évaluation de leurs probabilités.
D'où le rôle des experts issus tant du monde scientifique
que du champ éthique, avec une responsabilité nouvelle du
cher-cheur et du responsable des valorisations.
L'expertise est en relation constante avec la société
: l'expert mesure le risque computable, les médias transforment
les données d'expertise, l'opinion réagit à leur
égard. On aboutit parfois à des oppositions entre la conviction
(« c'est vrai ») et le caractère opérationnel
(« ça marche » ou « ça rapporte »).
Le scientifique doit, dans certains cas, avoir le courage de dire «
je ne sais pas ». Il faut alors l'intervention de sociologues, de
philosophes, d'historiens pour éclairer le débat dans sa
dimension citoyenne.
Dominique Vinck, spécialiste de l'innovation (transposition d'une
invention dans la pratique), a analysé les rapports entre laboratoires
universitaires et industries. Le discours dominant des 20 dernières
années postule que l'université doit s'occuper elle-même
de la valorisation, via des interfaces et des « spin-off
» conduisant à la création d'entreprises satellites.
Or, les chercheurs résistent et leur mobilisation est marginale
en la matière. S'agit-il d'une question de mentalité, d'inertie,
de manque de compétence ? Il faut comprendre qu'il s'agit ici d'une
différence fondamentale de culture, avec des logiques différentes,
des contraintes différentes et des systèmes de valorisation
différents (diffusion pour l'université, appropriation pour
l'industrie). Le passage de l'un à l'autre requiert un apprentissage
long, difficile et coûteux. Il y a aussi des différences
de temporalités et de technique de communication (une publication
a une écriture différente de celle d'un brevet). Il s'agit
en réalité d'une dualité de dynamique et de logique
collective.
Pour Dominique Vinck, la solution la plus adéquate réside
dans le partenariat dans le cadre d'une typologie où l'on traite
de chercheurs universitaires à chercheurs industriels. Le système
est fonctionnel lorsqu'il s'agit de grandes entreprises, mais est moins
performant pour les PME.
En conclusion, l'orateur considère qu'on ne mélange pas
les talents, on ne force pas les compétences, mais on les valorise
en partenariats dans un contexte d'échange.
Le second thème fut évoqué successivement par Jean
Semal, rédacteur en chef des Cahiers Agricultures et Marc
van Montagu, fondateur de la société « Plant Genetic
Systems ».
Élargissant le concept d'entreprise aux petites unités
de production, Jean Semal traita du sujet « agriculture rentable
et durable : une anti-utopie ? » sur la base notamment des manuscrits
reçus par la revue qu'il anime.
L'« Utopie » de Thomas More (1516) fait table rase du passé
et du présent et crée la Cité Idéale. C'est
ce que les agricultures hyperproductives ont poursuivi comme objectif
au xxe siècle en maîtrisant tous les facteurs
en tous lieux pour obtenir des systèmes « parfaits ».
Cette stratégie repose sur l'emploi de génotypes à
haut potentiel placés dans des environnements favorables aménagés
et/ou contrôlés et régulés.
À l'opposé, les agricultures pauvres, peu productives
et fragiles reposent sur la complicité entre des environnements
quasi naturels (eu égard à l'incapacité d'investir)
et un ensemble de génotypes rustiques, peu exigeants et diversifiés.
L'agriculture durable reposant sur le maintien du potentiel de production-valorisation
et sur la flexibilité vis-à-vis des marchés ou des
besoins d'autoconsommation, est menacée, dans les deux systèmes,
par les aléas financiers et environnementaux.
Récemment, outre les exigences du rentable et du durable, s'est
développé un nouveau paramètre l'acceptabilité.
Dans ce contexte, plutôt que d'opposer utopie et anti-utopie,
il conviendrait de développer le concept d'« eutopie »
(More, 1516) où l'on adapte les stratégies aux lieux et
aux situations, avec des aménagements diversifiés basés
sur les demandes et informations fournies par les agriculteurs eux-mêmes.
Dans la relation université-entreprise, il faudra prendre en compte
la vocation universelle de la première et la vocation circonstantielle
de la seconde.
L'une privilégiera la formation, la diffusion, l'invention et
la mission de service comme partenaire du développement et acteur
des productions non monnayables. L'autre aura des objectifs primordiaux
de rentabilité financière, des exigences d'hypercompétitivité
ou des impératifs de rendement immédiat.
Marc Van Montagu, inventeur et promoteur des plantes génétiquement
modifiées, considère que l'essentiel pour l'université
est d'être et de demeurer à la pointe de la recherche. C'est
de cette manière qu'elle pourra constituer un pôle d'attraction
pour les entreprises. La valorisation ne doit pas se faire dans l'université
même, mais bien par les entreprises uvrant en partenariat
avec les laboratoires de recherche fondamentale. Les biotechnologies ont
mobilisé des masses monétaires considérables sur
le marché des capitaux, avec des sorts variables.
Selon Marc Van Montagu, le cas de Plant Genetic Systems est emblématique
d'une entreprise à succès. Pour réaliser cette performance,
il faut un management volontariste et des bailleurs de fonds qui admettent
une rentabilité différée, avec des pertes dans les
premiers temps. Moyennant quoi, une petite société soutenue
par une sucrerie locale et par la région flamande, PGS a été
vendu finalement à un prix extrêmement élevé.
La question la plus urgente à l'heure actuelle est celle des
pays en développement, avec un besoin de start-up pour identifier
les problèmes et pour assurer le suivi des opérations mises
en uvre.
Selon l'orateur, il faut se défier à cet égard
des idéologies et notamment des campagnes anti-OGM, qui donnent
une fausse image d'un capitalisme sauvage agressant le Tiers-Monde.
Après la pause du déjeuner, l'après-midi fut consacré
aux aspects plus proprement entrepreneuriaux de la valorisation : transferts
de technologies, gestion de la propriété intellectuelle,
promotion de l'innovation, études de cas dans le secteur agro-alimentaire.
Une journée riche d'enseignements, d'échanges de confrontations
et de réflexions, programmée et organisée avec brio
par Mariette Bairiot, responsable de la cellule « valorisation »
de la Faculté universitaire de Gembloux.
Jean Semal
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