Texte intégral de l'article
 
   
  Version PDF

Consumption of tap water, perceived health and beliefs in health and illness


Environnement, Risques & Santé. Volume 11, Number 3, 212-20, Mai-Juin 2012, Article original

DOI : 10.1684/ers.2012.0539

Résumé   Summary  

Author(s) : Lolita Rubens, Jeanne Le Roy, Liliane Rioux, Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense Département de psychologie LAPPS - Laboratoire parisien de psychologie sociale 200, avenue de la République 92001 Nanterre France, EBS (European Business School) Paris Dpt. Management & Stratégie 37-39, boulevard Murat 75016 Paris France, Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense Département de psychologie Groupe de recherche « Processus Transitionnels et Ajustement aux contextes Professionnels et Environnementaux »(ProTAPE), EA 4431 200, avenue de la République 92001 Nanterre France.

Summary : Since 1989, tap water consumption has decreased continuously in France. Both objective and subjective variables might explain this trend. We thus considered the potential impact of perceived health, confidence in tap-water quality, and risk-taking on this consumption. This study adopts a psychosocial perspective to (a) explore the links existing between the perception French residents have of tap water and their consumption of it, and (b) analyse the impact of psychosocial variables on attitudes and behavior towards tap water. One hundred seven subjects aged 17 to 66 years completed a survey including socio-demographic questions, scales (beliefs about health and illness, perceived health) and questionnaires created for the study (tap water consumption, confidence in tap water, risk-taking, and knowledge about the water supply). Tap water consumption was divided into two factors, consumption at home (6 questions) and consumption outside the home (4 questions)\; these two factors explained 67% of the total variance. Knowledge about the water supply was a key element in understanding tap water consumption ( β \=.27, p<\;.01). The relation between knowledge and consumption is mediated by the trust the French have in tap water ( β \=.68, p<\;.001). Therefore, to increase public awareness and use of tap water, it is essential to provide reassuring information to make them have confidence in tap water.

Keywords : drinking, health, knowledge, tap water, trust

Pictures

ARTICLE

ers.2012.0539

Auteur(s) : Lolita Rubens1 lolita.rubens@gmail.com, Jeanne Le Roy2 leroy.jeanne@gmail.com, Liliane Rioux3 lrioux@u-paris10.fr

1 Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense Département de psychologie LAPPS - Laboratoire parisien de psychologie sociale 200, avenue de la République 92001 Nanterre France

2 EBS (European Business School) Paris Dpt. Management & Stratégie 37-39, boulevard Murat 75016 Paris France

3 Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense Département de psychologie Groupe de recherche « Processus Transitionnels et Ajustement aux contextes Professionnels et Environnementaux »(ProTAPE), EA 4431 200, avenue de la République 92001 Nanterre France

Tirés à part : L. Rubens

Contexte et objectifs

Une enquête menée en 2000 auprès d’un échantillon de 2 000 personnes de plus de 18 ans montre que les Français consomment de moins en moins l’eau de distribution [1]. En effet, 58 % en boivent régulièrement, contre 64 % en 1995 et 72 % en 1989. Mais des différences apparaissent en fonction de la région d’appartenance, de l’âge et du sexe. Ainsi, les habitants du Nord et de l’Ouest de la France la consomment moins que ceux du Sud-Ouest, du Centre Est et de la Méditerranée. Le taux de consommation reste dans la moyenne dans la région parisienne et la région Centre. Plus on est âgé, moins on consomme l’eau de distribution, et les femmes la boivent moins que les hommes. Enfin, 39 % de la population ne boit, à table, que de l’eau en bouteille. Globalement, les Français estiment l’eau de distribution comme potable mais considèrent ne pas disposer d’une information suffisante et reprochent à l’eau de distribution ses faibles qualités, notamment gustatives. La présente recherche se propose de comprendre les comportements de consommation d’eau de distribution des Français. C’est à partir du modèle de l’attitude proposé par la psychologie sociale que ces comportements seront étudiés, en considérant notamment les connaissances et la confiance en l’eau de distribution. La place qu’occupe la santé perçue dans ce modèle sera aussi considérée, en se demandant quel est l’impact de la santé perçue dans la relation des Français à l’eau de distribution.

Comprendre les comportements à partir du modèle psychosocial de l’attitude

La psychologie propose de comprendre les comportements des individus, c’est-à-dire leurs actions objectivement observables en réponse aux stimulations du milieu [2], en considérant les facteurs expliquant leur mise en place. Parmi ces facteurs, les attitudes tiennent une place centrale. Définies comme les opinions ou les idées des individus, elles sont donc intérieures et plutôt difficiles à objectiver [3]. Ainsi, les concepts d’attitude et de comportement sont bien distincts. D’une manière générale, l’attitude est considérée comme un facteur déterminant des comportements [4] : il s’agit de « prédispositions acquises à répondre durablement vis-à-vis d’un objet » [5]. À la lumière des travaux portant sur la définition du concept d’attitude [6-10] et plus particulièrement de ceux de Eagly et Chaiken [11], l’attitude peut être définie comme sous-tendue par trois composantes, qu’il faut parfois démêler pour arriver à comprendre un comportement donné. Les trois composantes de l’attitude sont les suivantes :

  • –. une composante cognitive, correspondant aux croyances, aux connaissances possédées à propos de l’objet. Elle concerne, par exemple, les caractéristiques de l’objet et les relations de cet objet aux autres ;
  • –. une composante affective, correspondant aux réactions émotionnelles et physiologiques associées à l’objet. Elle concerne les sentiments et émotions suscités par l’objet ;
  • –. une composante conative, correspondant aux actions et aux intentionnalités d’action qui sont associées à l’objet.


Ainsi, ce sera l’une ou l’autre des composantes de l’attitude qui sera évoquée pour expliquer un comportement donné. Les consommateurs de barres chocolatées feront ainsi référence au plaisir que leur procurent ces produits, donc aux émotions caractéristiques de la composante affective, et non pas aux connaissances qu’ils ont sur ces produits (composante cognitive). On aime les consommer pour le moment de plaisir qu’elles peuvent procurer et rarement pour les sucres et les graisses qu’elles contiennent. En revanche, les adeptes de l’huile de foie de morue feraient plutôt référence aux aspects cognitifs de leur opinion envers ce produit pour expliquer sa consommation. Ainsi, c’est pour ses bienfaits sur leur santé qu’ils la consomment (ce qui renvoie à la composante cognitive de leur opinion) et non par plaisir, en faisant référence à son goût. Enfin, certains comportements peuvent aussi être réalisés parce que l’on en a l’habitude, sans avoir d’arguments particuliers (aspect cognitif) ou d’émotions particulières qui y soient liées (aspect affectif). Dans ce cas, c’est la composante conative qui peut être invoquée pour expliquer le comportement. Cela pourrait être le cas, par exemple, d’une personne consommant de l’huile de foie de morue depuis qu’elle est jeune, qui ne sait plus pourquoi et sans aversion particulière pour son goût. Des modèles développés en psychologie sociale considèrent que certains comportements peuvent influer sur les attitudes [12] alors que d’autres [2] prouvent qu’il est aussi possible de prédire les comportements à partir des attitudes. Ce travail s’appuiera sur ces derniers, et notamment sur le modèle de l’attitude, pour montrer que la consommation d’eau de distribution peut être déterminée par l’attitude des Français à son égard. Une étude menée sur les représentations et les connaissances en matière d’alimentation et de santé [13] met en évidence l’importance du sentiment de connaissance du produit ou de ses vertus sanitaires. La connaissance des produits (composante cognitive de l’attitude) est donc bien un élément déterminant de la consommation en ce qui concerne l’alimentation. En est-il de même pour l’eau de distribution ? Que savons-nous aujourd’hui sur l’eau consommée ? La connaissance (ou non-connaissance) des circuits de distribution influence-t-elle la consommation ? Conformément aux précédents travaux attestant du lien entre la connaissance qu’ont les individus d’un produit et leur intention à le consommer [14], une relation positive est attendue entre la connaissance dans les circuits de distribution et la consommation d’eau de distribution.

Si cette relation entre la connaissance et la consommation semble établie dans la littérature elle n’en est pas moins complexe. En effet, est-ce réellement le cognitif qui génère le comportement de consommation ? La question mérite d’être soulevée afin d’identifier avec rigueur la source du comportement de consommation. L’enjeu associé à cette réflexion est grand quand on se place dans une perspective appliquée. En effet, une campagne d’information donnant accès à la connaissance n’aurait pas d’impact sur la consommation ou sur le comportement si cette connaissance n’est pas reliée à des affects tels que la confiance. Dans cette optique et dans la mesure où de nombreux travaux attestent du rôle joué par la confiance dans la prédiction de comportement [15], il est également important de s’interroger sur la composante affective de l’attitude liée à l’eau de distribution au travers de la confiance. Par ailleurs, les Français affichent une grande sensibilité aux questions environnementales [16]. Ainsi, ils s’avouent inquiets de la pollution touchant les cours d’eau et les rivières qui, selon eux, s’est aggravée au cours des dix dernières années. Mais font-ils un lien avec la qualité de l’eau de distribution ? La confiance des Français en l’eau de distribution a-t-elle un impact sur la consommation de cette dernière ? Enfin, pour tester le modèle psychosocial dans son intégralité et afin de comprendre au mieux le rôle joué par chaque composante dans le comportement de consommation d’eau de distribution, l’hypothèse suivante peut être formulée : la connaissance des individus dans les circuits de distribution devrait activer une confiance en l’eau de distribution, explicative de la consommation d’eau de distribution des individus.

Éclairer le modèle psychosocial de l’attitude à partir de la santé perçue

L’enquête menée sur les représentations et les connaissances en matière d’alimentation et de santé fait apparaître le facteur « santé » comme un facteur également explicatif des stratégies de consommation des Français [13]. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la santé perçue est définie comme la perception qu’une personne a de sa santé générale. Il semble intéressant d’explorer les liens qu’il pourrait exister entre ce facteur « santé perçue » et la consommation d’eau de distribution, en étudiant plus précisément le lien susceptible d’exister entre ce que les Français perçoivent de leur propre santé et le fait de consommer, ou non, de l’eau de distribution. La présente étude cherche à observer le rôle de la santé perçue au sein du modèle psychosocial de l’attitude. Les précédents travaux attestent du lien entre la perception de sa propre santé et le niveau de connaissance dans des thématiques associées à la santé [17], la perception que les participants ont de leur propre santé (bonne ou mauvaise) devrait donc activer une volonté de connaissances associées aux thématiques de la santé. De manière plus précise, l’hypothèse suivante peut être formulée : les participants percevant leur santé comme mauvaise seront plus enclins à acquérir des connaissances sur des thématiques associés à la santé afin d’être rassurés.

Peu d’éléments sont disponibles aujourd’hui sur les représentations et les habitudes de consommation d’eau de distribution des Français. La présente recherche se donne deux objectifs principaux :

  • –. étudier les liens qui existent entre les différentes composantes de l’attitude des Français vis-à-vis de l’eau de distribution (connaissances et confiance plus particulièrement) et leur comportement de consommation ;
  • –. analyser le lien que les Français sont susceptibles de faire entre leur état de « santé perçue », leur attitude vis-à-vis de l’eau de distribution et la consommation de cette dernière, notamment en se demandant s’ils perçoivent un risque pour leur propre santé.


Cette enquête se propose d’adopter une perspective psychosociale et de cerner plus finement la perception et le comportement de consommation de l’eau de distribution en lien avec : i) la connaissance des circuits de distribution de l’eau ; ii) la confiance en l’eau de distribution ; iii) les croyances générales face à la santé et à la maladie ; iv) la santé perçue ; et v) la prise de risques.

Méthode

La population est composée de 107 personnes (42 % d’hommes) âgées de 17 à 66 ans (M = 32,23 ; ET = 13,38)1. Quarante-huit pour cent ont un niveau d’études inférieur ou égal au baccalauréat, 30 % un niveau compris entre bac et bac + 5 et 22 % un niveau supérieur à bac + 5. L’échantillon est composé de personnes vivant dans les régions reconnues comme ayant une consommation moyenne en eau de distribution (région parisienne et région Centre) : 13 % vivent à Paris, 41 % en banlieue parisienne et 46 % en région Centre.

L’outil utilisé comprend deux parties.

La première partie, conçue à partir de l’analyse de contenu thématique catégorielle d’entretiens semi-directifs menés auprès de 8 personnes, est un questionnaire regroupant :

  • –. 10 items sur le comportement de consommation d’eau (eau de distribution, eau en bouteille). Par exemple, « Je bois de l’eau du robinet quand je suis chez moi » (échelle de Likert de (1) « Jamais » à (5) « Toujours ») ;
  • –. 5 items sur la confiance en l’eau de distribution s’évaluant sur une échelle de Likert en cinq points allant de (1) « Pas du tout d’accord » à (5) « Tout à fait d’accord ». Par exemple, « J’ai confiance en les contrôles sanitaires de l’eau du robinet » ;
  • –. 4 items sur la prise de risques vis-à-vis de l’eau de distribution s’évaluant sur une échelle de Likert en cinq points allant de (1) « Pas du tout d’accord » à (5) « Tout à fait d’accord ». Par exemple, « J’évite de boire de l’eau du robinet ».


La seconde partie regroupe différentes mesures :

  • –. 3 items libres renvoyant à la connaissance des circuits de distribution de l’eau [1]. Par exemple, « Selon vous, dans votre commune, l’eau du robinet provient du traitement de l’eau provenant des nappes souterraines : non-je ne sais pas-oui ». L’indice calculé correspond à la somme des scores obtenus à ces trois items ; plus le score est élevé plus la connaissance est importante ;
  • –. Le questionnaire des croyances reliées à la santé (QCRS) [18] composé de cinq dimensions : pensée magique (5 items), vulnérabilité (3 items), santé (3 items), conséquences de la maladie (4 items) et responsabilité (4 items). Les réponses se donnent sur une échelle en cinq points allant de (1) « Pas du tout d’accord » à (5) « Tout à fait d’accord » ;
  • –. L’échelle d’inquiétude face à la maladie (ÉIM) [19]. Elle est constituée de 9 items. Les réponses proposées sont dichotomiques (« oui »-« non »). Le score peut aller de 0 à 9 ; plus il est élevé, plus la vulnérabilité est grande ;
  • –. L’item libre préconisé par l’OMS pour cerner la santé perçue des individus (« Considérez-vous votre santé comme : Mauvaise-Passable-Bonne-Très bonne-Excellente ? »).


Les participants ont rempli le questionnaire individuellement, une psychologue étant présente pour répondre à leurs éventuelles demandes de précisions.

Résultats

Analyses factorielles exploratoires et statistiques descriptives

L’analyse factorielle exploratoire des réponses liées aux comportements de consommation est présentée dans le tableau 1. Elle fait apparaître deux facteurs : le premier appelé « comportement de consommation Chez Soi (CS) » sature 6 items (valeur propre de 2,58) et explique 52 % de la variance totale, le second facteur appelé « Comportement de consommation Hors du Domicile (HD) » sature 4 items (valeur propre de 1,77) et rend compte de 15 % de la variance totale.

Tableau 1 Analyse factorielle des comportements de consommation d’eau.

Principal axis factor analysis of water consumption behavior.

CS HD
Je bois de l’eau du robinet quand je suis chez moi 0,91 - 0,02
Chez moi, je bois surtout de l’eau du robinet 0,87 0,02
Quand je suis hors de chez moi, je bois de l’eau du robinet aussi souvent que je peux 0,80 - 0,20
Si je bois de l’eau entre les repas, c’est de l’eau en bouteille - 0,74 0,25
S’il y avait davantage de points d’eau, je boirais davantage d’eau du robinet 0,71 - 0,08
Je bois indifféremment de l’eau du robinet et de l’eau en bouteille 0,66 - 0,07
J’emmène toujours une bouteille d’eau pour boire quand je ne suis pas chez moi - 0,13 0,80
J’emmène de l’eau en bouteille quand je m’absente de chez moi pour un certain temps - 0,25 0,67
Quand je ne suis pas chez moi, je bois de l’eau en bouteille - 0,36 0,66
Je suis obligé d’emmener de l’eau en bouteille si je veux boire sur mon lieu de travail - 0,04 0,59
Valeur propre 2,58 1,77
Variance expliquée (%) 52 15,00

CS = comportement de consommation Chez Soi/consumption behavior at home ; HD = comportement de consommation Hors du Domicile/consumption behavior outside the home

Par ailleurs, les résultats confirment la structure en cinq facteurs du questionnaire des croyances reliées à la santé (QCRS) [18], les moyennes allant de 2,94 (ET = 1,08) pour la dimension « pensée magique » à 3,22 (ET = 1,09) pour la dimension « conséquences de la maladie ». Enfin, l’analyse factorielle exploratoire concernant les réponses liées à la confiance en l’eau de distribution a fait émerger une structure unidimensionnelle. Le score moyen est de 3,18 (ET = 1,21). Les moyennes des items composant ce facteur varient de 2,88 (ET = 1,35) pour l’item « L’eau de distribution est bonne pour la santé » à 3,79 (ET = 1,00) pour l’item « J’ai confiance dans les contrôles sanitaires de l’eau du robinet ».

À l’item « Selon vous, dans votre commune, l’eau du robinet provient du traitement et de recyclage des eaux usées », 51,40 % répondent « oui » et 25 % ne savent pas. Ces résultats traduisent une méconnaissance des circuits de distribution de l’eau.

En ce qui concerne la prise de risques, moins de 4 % des participants considèrent prendre un risque en consommant l’eau de distribution, ce sont toutes des personnes ayant un score supérieur à 2 à l’échelle d’inquiétude face à la maladie (ÉIM).

Les réponses obtenues à cette échelle montrent que plus de 48 % des participants présentent un score de vulnérabilité nulle (sur un score maximal de 9 points), 9 % obtiennent un score supérieur à 2, et 1,8 % un score supérieur à 8. Ce dernier pourcentage est en adéquation avec les résultats de l’étude menée par Gureje, Üstün et Simon [20] auprès de plusieurs sites internationaux et rapportant que le taux de prévalence de l’hypocondrie varie entre 0,8 et 1,5 % dans la population générale.

La santé perçue (« Vous considérez votre santé comme : mauvaise-passable-bonne-très bonne-excellente ? ») recueille une moyenne de 3,23, ce qui correspond à un état de santé perçu bon (le score maximal possible était de 5), associé à un écart type modéré (ET = 1,01).

Les Français ont relativement confiance en l’eau de distribution (« J’ai confiance en l’eau du robinet », par exemple) : la moyenne est de 3,1 avec un écart type de 0,41 ; seuls 10 % ont peu ou pas confiance.

Analyses corrélationnelles concernant la confiance et la consommation

Les résultats sont regroupés dans le tableau 2. Parmi les variables sociodémographiques (âge, sexe, niveau d’études, lieu d’habitation), deux résultats sont à noter. L’âge présente un lien positif significatif avec la confiance en l’eau de distribution (r = 0,26, p< 0,05). Le niveau d’études est significativement lié au comportement de consommation hors du domicile (r = - 0,29, p < 0,01). Autrement dit, plus les personnes sont âgées, plus elles ont confiance en l’eau de distribution, et plus elles ont un haut niveau d’études, moins elles en consomment lorsqu’elles sont hors de leur domicile.

Tableau 2 Corrélations, moyennes et écarts types.

Correlation, means and standard deviations.

M (ET) (1) (2) (3) (4) (5) (6) (7) (8) (9) (10) (11)
Âge (1) 32,23 (13) -
Sexe (2) - 0,10 -
Niveau d’études (3) - 0,15 - 0,19* -
Lieu d’habitation (4) - -0,11 0,22* 0,01 -
Connaissances (5) 1,74 (0,83) 0,17 - 0,13 0,08 - 0,04 -
Santé perçue (6) 3,23 (0,99) - 0,06 - 0,08 - 0,002 - 0,02 - 0,29** -
Santé (QCRS) (7) 2,94 (10,88) - 0,15 - 0,16 0,23* 0,001 0,07 0,14 -
ÉIM (8) 1,87 (0,16) 0,15 - 0,16 0,23* - 0,002 0,07 0,13 0,17 -
Confiance (9) 3,12 (0,41) 0,26* - 0,05 0,10 - 0,06 0,25** - 0,22* 0,01 0,01 -
Prise de risque (10) 3,81 (0,72) 0,001 - 0,08 0,12 0,01 0,22* - 0,04 0,07 0,05 0,07 -
Comportements CS (11) 2,92 (1,02) 0,13 - 0,02 0,08 - 0,11 0,22* - 0,07 0,10 - 0,09 0,66** 0,14 -
Comportements HD (12) 2,54 (1,02) - 0,14 0,04 - 0,29** - 0,07 - 0,17 - 0,001 0,001 0,10 - 0,36** 0,12 - 0,32**

n = 107 ; * p < 0,05 ; **p < 0,01.

QCRS : questionnaire des croyances reliées à la santé/health beliefs questionnaire (HBQ) ; ÉIM : échelle d’inquiétude face à la maladie/illness worry scale (IWS) ; M : moyenne/mean ; ET : écart type/standard deviation ; CS = comportement de consommation Chez Soi/consumption behavior at home ; HD = comportement de consommation Hors du Domicile/consumption behavior outside the home.

Par ailleurs, les participants qui connaissent les circuits de distribution de l’eau sont d’une part ceux qui perçoivent leur santé comme plus fragile (r = - 0,29, p < 0,01) mais aussi ceux qui ont le plus confiance en l’eau de distribution (r = 0,24, p < 0,05) et qui consomment le plus fréquemment de l’eau de distribution lorsqu’ils sont à leur domicile (r = 0,22, p < 0,05). En revanche, il n’y a pas de lien significatif à 0,05 avec le type de consommation hors du domicile. Il est également à noter que plus les participants ont confiance en l’eau de distribution, plus ils en consomment chez eux (r = 0,69, p < 0,01) et moins ils consomment de l’eau en bouteille quand ils sont hors de leur domicile (r = - 0,36, p < 0,01).

Enfin, les analyses corrélationnelles pointent que 18 % des participants affirment « ne jamais boire d’eau en bouteille » tout en précisant qu’ils « seraient obligés d’emmener de l’eau en bouteille s’ils voulaient boire sur leur lieu de travail ». Autrement dit, ce sont des personnes qui ne boivent pas sur leur lieu de travail. On pourrait penser qu’il s’agit de personnes qui se privent de boire et ce, d’autant plus que 95 % d’entre elles précisent que « s’il y avait davantage de points d’eau, elles boiraient davantage d’eau du robinet ». Ce sont essentiellement des personnes dont le niveau d’études est inférieur au baccalauréat et il semble raisonnable de penser qu’elles ne boivent pas autant qu’elles en auraient envie pour des raisons financières. Ce résultat est par ailleurs corroboré par les entretiens de pré-enquête.

« Quand je rentre chez moi, la première chose que je fais est de boire de l’eau du robinet. Je ne peux pas me permettre d’acheter des bouteilles d’eau avec mon petit salaire…et remplir une bouteille vide dans les toilettes, cela me dégoûte. Les sanitaires sont tellement sales » (employé de bureau, 36 ans).

« J’habite loin donc je ne peux pas emmener de bouteilles remplies d’eau du robinet comme mes collègues. Et puis, il paraît que ce n’est pas très sain. Alors j’attends le soir pour bien boire… L’eau en bouteille c’est cher, c’est un vrai budget. Il faut vraiment que je ne tienne plus pour en acheter au distributeur » (ouvrière, 28 ans).

Enfin, plus les participants ont confiance en l’eau de distribution, plus ils en consomment chez eux (r = 0,69, p < 0,01) et moins ils consomment de l’eau en bouteille quand ils sont hors de leur domicile (r = - 0,36, p < 0,01).

Analyse des médiations

La relation entre ce que l’on perçoit et la variable explicative de cette perception peut être comprise par le déclenchement d’une seconde variable explicative, appelée médiatrice. Ainsi, si la perception qu’un individu a de sa santé (bonne ou mauvaise) est un élément prédictif de sa confiance dans l’eau de distribution, c’est parce que cette perception déclenche une connaissance dans les circuits de distribution. Cette hypothèse peut être testée en trois étapes prescrites par Baron et Kenny [21] (tableau 3). La santé perçue doit à la fois prédire la confiance et la connaissance (étapes 1 et 3a). La connaissance (le médiateur) doit prédire la confiance (étape 2). Une fois ces conditions établies, une régression finale est réalisée en intégrant à la santé perçue la connaissance dans l’analyse pour prédire la confiance (étape 3b). L’effet de la santé perçue sur la confiance en l’eau de distribution est considérablement réduit lorsque la connaissance des circuits de l’eau de distribution est prise en compte.

Tableau 3 Analyse de médiation de la connaissance sur la relation entre la santé perçue et la confiance.

Mediation analysis: knowledge as a mediator of perceived health in predicting trust in tap water.

Connaissance Confiance Confiance
Variables indépendantes Étape 1 Étape 2 Étape 3
Étape 3a Étape 3b
Santé perçue - 0,29 - 0,22 - 0,16
Connaissance 0,25 0,20
R2 à chaque étape 0,07** 0,05** 0,04* 0,07*
R2Δ 0,03

n = 107 ; * p < 0,05 ; ** p < 0,01.

Comme indiqué plus haut, la santé perçue a un effet important sur la connaissance (β = - 0,29, F(1,106) = 9,94, p < 0,01) et sur la confiance en l’eau de distribution (β = - 0,22, F(1,106) = 5,39, p < 0,05). Une troisième analyse de régression démontre que la connaissance est également un prédicteur important de la confiance en l’eau de distribution (β = 0,25, F(1,106) = 6,95, p < 0,01). Enfin, la régression multiple de ces deux variables prédictives sur la confiance en l’eau de distribution (étape 3b) montre que, dans ce cas, la santé perçue n’est plus un facteur prédictif significatif (t = - 1,64, β = - 0,16, p > 0,10), tandis que la connaissance reste importante dans l’équation (t = 2,06, β = 0,20, p < 0,05). L’analyse de médiation est résumée dans la figure 1.

L’effet de la confiance a ensuite été testé comme variable médiatrice de la connaissance dans la prédiction de la consommation d’eau de distribution. Dans la mesure où il n’y a pas de relation significative entre la consommation hors du domicile et la connaissance, les résultats relatifs à la consommation d’eau de distribution hors du domicile ne sont pas présentés (tableau 4).

Tableau 4 Analyse de médiation de la confiance comme médiateur de la connaissance pour prédire la consommation de l’eau de distribution chez soi.

Mediation analysis: trust as a mediator of knowledge in predicting tap water consumption at home.

Confiance Consommation CS
Variables indépendantes Étape 1 Étape 2 Étape 3
Étape 3a Étape 3b
Connaissance 0,25 0,27 0,05
Confiance 0,66 0,68
R2 à chaque étape 0,05** 0,43** 0,04* 0,43**
R2Δ 0,39

n = 107 ; * p < 0,05 ; ** p < 0,001.

Comme indiqué plus haut, la connaissance a un effet important sur la confiance (β = 0,25, F(1,106) = 6,95, p < 0,01) et sur la consommation d’eau de distribution chez soi (β = 0,27, F(1,106) = 5,61, p < 0,01). Une troisième analyse de régression démontre que la confiance est également un prédicteur important de la consommation d’eau de distribution chez soi (β = 0,66, F(1,106) = 5,61, p < 0,01). Enfin, la régression multiple de ces deux variables prédictives sur la consommation d’eau de distribution chez soi montre que, dans ce cas, la connaissance n’est plus un facteur prédictif significatif (t = 0,77, β = 0,05, p > 0,1), tandis que la confiance reste importante dans l’équation (t = 9,45, β = 0,68, p < 0,001). L’analyse de médiation est résumée dans la figure 2.

Discussion

Cette étude se propose d’apporter des éléments de compréhension sur les représentations et les habitudes des Français concernant leur consommation d’eau de distribution. Ainsi, il s’agissait de savoir, dans une perspective exploratoire, dans quelle mesure les croyances générales des Français face à la santé et à la maladie impactent leurs habitudes de consommation d’eau de distribution. Les résultats obtenus mettent en évidence que les participants n’associent pas la consommation d’eau de distribution à un comportement à risque. En effet, les croyances générales des participants sur la santé et la maladie n’apparaissent pas comme étant des déterminants de la consommation (ou non-consommation) de l’eau de distribution. De plus, l’eau de distribution n’est pas directement associée à un élément dangereux ou nocif pour la santé. Ces conclusions font directement écho à une tendance actuelle de valorisation de l’eau de distribution pour des consommations courantes. Jusqu’à présent, l’eau en bouteille était privilégiée, comme le montre l’étude de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa)2[22] en tant qu’eau à utiliser pour les biberons.

Si la consommation d’eau de distribution des participants de cette enquête n’est pas déterminée par leur représentation générale de la santé ou de la maladie, elle peut être comprise à partir du modèle psychosocial des attitudes. Selon ce modèle, des déterminants cognitifs et affectifs peuvent venir expliquer les comportements. La connaissance des circuits de distribution est apparue comme un élément clé de la consommation d’eau. Plus précisément, la relation entre la connaissance et la consommation d’eau de distribution chez soi est médiatisée par le sentiment de confiance que les participants accordent à cette eau. Il est intéressant de noter ici que ce n’est pas la connaissance ou le savoir en tant que tel qui conduit à la consommation d’eau de distribution chez soi mais bien le fait que ces informations permettent aux individus d’avoir confiance.

La recherche comporte des limites liées à la fois à la relative faiblesse de l’effectif de l’échantillon et à sa situation géographique. En effet, les résultats ont été obtenus auprès de 107 participants vivant exclusivement dans des régions à niveau de consommation d’eau de distribution moyenne [1]. Cependant, la cohérence des résultats avec les statistiques connues concernant notamment la santé perçue et le taux d’hypocondrie dans la population donne une certaine validité à ce travail. Sans pouvoir généraliser, il semble tout de même possible d’affirmer que, dans une perspective de sensibilisation des Français, il serait important d’axer les informations sur un volet rassurant leur donnant confiance. Par ailleurs, les campagnes de sensibilisation ne devraient pas avoir le même impact selon la perception que les Français ont de leur santé, la santé perçue pouvant très probablement jouer un rôle sur l’attitude des individus vis-à-vis de l’eau de distribution. Ainsi, avoir une assez mauvaise perception de sa santé rendrait davantage sensible aux informations liées aux circuits de distribution, ce qui permettrait d’avoir confiance.

Remerciements et autres mentions

Financement : aucun ; conflits d’intérêts : aucun

Références

1. Ortalda L, Hatchuel G. La perception de la qualité de l’eau et la sensibilité de la population à l’environnement. Paris : Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), 2000.

2. Bloch H, et al., eds. Grand dictionnaire de la psychologie. Paris : Larousse, 1994.

3. Phaneuf M. Quelques repères pour évaluer les attitudes et les comportements professionnels en soins infirmiers. Infiressources, août 2010.

4. Fishbein M, Ajzen I, eds. Belief, attitude, intention, and behavior : an introduction to theory and research. Reading : Addison-Wesley, 1975.

5. Bromberg M, Trognon A, eds. Psychologie sociale. Paris : PUF, 2006.

6. Allport GW. Attitudes. In : Murchison CM, ed. Handbook of Social Psychology. Worcester : Clark University Press, 1935.

7. Eagly AH, Chaiken S. The psychology of attitudes. Fort Worth (Texas) : Harcourt Brace Jovanovich, 1993.

8. Fazio RH. Attitudes as object-evaluation associations : Determinants, consequences, and correlates of attitude accessibility. In : Petty RE, Krosnick JA, eds. Attitude strength : antecedents and consequences. Hillsdale (New Jersey) : Erlbaum, 1995.

9. Rosenberg MJ, Hovland CI. Cognitive, affective and behavioral components of attitudes. In : Hovland CI, Rosenberg MJ, McGuire WJ, Abelson RP, Brehm JW, eds. Attitude organization and change. New Haven : Yale University Press, 1960.

10. Thrustone LL, Chave E.J. The measurement of attitudes. Chicago : University of Chicago Press, 1929.

11. Eagly AH, Chaiken S. Attitude, structure, and functions. In : Gilbert DT, Fiske ST, Lindzey G, eds. The Handbook of social psychology. 4th ed., vol. 1. New York : McGraw-Hill, 1998.

12. Beauvois JL, Bungert M, Mariette P. Forced compliance : Commitment to compliance and commitment to activity. Eur J Soc Psychol 1995 ; 25 : 17-26.

13. Centre international de hautes études agronomiques méditerranéenne/Institut agronomique méditerranéen de Montpellier (CIHEAM/IAM.M). Représentations et connaissances en matière d’alimentation et de santé. Montpellier : CIHEAM/IAMM, 2004.

14. Hines JM, Hungerford HR, Tomera A.N. Analysis and synthesis of research on responsible pro-environmental behavior : a meta-analysis. J Environ Educ 1986–1987 ; 18 : 1-8.

15. Seligman A.B. Complexité du rôle, risque et émergence de la confiance. Réseaux 2001 ; 108 : 37-61.

16. Hoibian S. Enquête sur les attitudes et comportements des Français en matière d’environnement. Paris : Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), 2010.

17. Leplège A, Lechopier N. Perspectives contemporaines sur la mesure de la santé perçue. In : Fagot-Largeault A, Debru C, Morange M, Han HJ, eds. Philosophie et médecine. En hommage à Georges Canguilhem. Collection Histoire des Sciences. Paris : Vrin, 2008.

18. Pelletier O, Gosselin P, Langlois F, Ladouceur R. Évaluation des croyances reliées à la santé : étude des propriétés psychométriques de deux nouveaux instruments évaluant les croyances présentes dans l’hypocondrie auprès d’une population non clinique. L’Encéphale 2002 ; 28 : 298-309.

19. Robbins JM, Kirkmayer L.J. Transient and persistent hypochondriacal worry in primary. Psychol Med 1996 ; 26 : 575-589.

20. Gureje O, Üstün B, Simon G.E. The syndrome of hypochondriasis : a cross national study in primery care. Psychol Med 1997 ; 27 : 1001-1010.

21. Baron RM, Kenny D.A. The moderator-mediator variable distinction in social psychological research : Conceptual, strategic, and statistical considerations. J Pers Soc Psychol 1986 ; 51 : 1173-1182.

22. Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) Rapport du comité d’experts spécialisé « eaux » concernant les critères de qualité des eaux minérales naturelles et des eaux de source embouteillées permettant une consommation sans risque sanitaire pour les nourrissons et les enfants en bas âge. Maisons-Alfort : Afssa, 2003.

1 M : moyenne ; ET : écart type.

2 Devenue, à compter de juillet 2010, Agence nationale chargée de la sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).


Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés