ARTICLE
pnv.2012.0315
Auteur(s) : Christian Derouesné1 chderou@noos.fr, Lucette Lacomblez2, Nicole Fiori3, Marie-Christine Gély-Nargeot1, Catherine Bungener3
1 EA 4556, Laboratoire Epsilon, Dynamique des
capacités humaines et des conduites de santé, Université Paul
Valéry, Montpellier 3
2 Fédération de neurologie, Département de
pharmacologie, Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, Université
Paris VI
3 LPPS - EA 4057, Institut de psychologie,
Université Paris Descartes, Boulogne-Billancourt
Tirés à part : C. Derouesné
Points clés
- •. L’apathie n’est pas un construit unitaire.
- •. Dans la DFT comme dans la MA, les corrélats de
l’apathie sont à la fois cognitifs et émotionnels.
- •. Il n’est pas possible de considérer l’apathie comme
la conséquence unique de la démotivation.
- •. S’il existe des différences dans l’attribution de
l’apathie dans la DFT et la MA, il n’est pas possible de conclure à
des profils clairement distincts.
- •. La notion de motivation est un construit complexe qui
fait intervenir différents mécanismes affectifs et cognitifs.
L’apathie a été décrite par Marin [1] comme un syndrome clinique
distinct de la dépression et défini par la réduction des activités
intentionnelles au niveau comportemental, cognitif et émotionnel,
en liaison avec une perte de motivation. Marin a proposé
l’évaluation de ce syndrome par l’échelle Apathy evaluation
scale (AES) [2], largement utilisée dans la littérature
notamment pour étudier l’apathie dans les affections
neurodégénératives (revue dans [3]). Des modifications ont été
apportées à la définition de Marin comme à l’AES par Starkstein
et al. [4, 5] et Stockeel et al. [6].
Par ailleurs, l’évaluation de l’apathie fait partie du
Neuropsychiatric inventory [7], adaptée par Robert
et al. [8]. Toutes ces évaluations reposent sur une
conception unitaire de l’apathie explorant simultanément des
éléments descriptifs (les comportements) et interprétatifs (les
troubles affectifs et le trouble de la motivation). En réalité,
l’apathie ne peut être évaluée directement, comme la mémoire ou le
langage : c’est une variable latente, déduite de l’exploration
d’un certain nombre de comportements et la nature unitaire du
concept d’apathie mérite d’être remise en question, de même que son
attribution à un trouble univoque de la motivation [9]. Stuss
et al. [10] puis Lévy et Dubois [11] ont ainsi proposé
de distinguer trois types d’apathie, définie par la diminution des
activités intentionnelles, selon qu’elle relève de troubles
cognitifs, de troubles émotionnels ou d’une perte
d’auto-activation. Mais cette distinction repose plus sur une
conception anatomo-clinique théorique que sur l’analyse des faits
cliniques et elle doit donc être confrontée aux corrélats cognitifs
et émotionnels de l’apathie. Nous avions proposé dans ce sens un
nouvel outil, la Goal-directed assessment scale (GDAS) [9]
qui repose, d’une part, sur l’évaluation de la seule réduction des
activités intentionnelles à l’exclusion des facteurs émotionnels et
interprétatifs et, d’autre part, sur les modalités d’attribution de
cette réduction directement par le patient et, éventuellement, de
confronter son interprétation à celle fournie par les proches.
L’objectif de cette étude était d’apprécier s’il était possible
de distinguer des profils cliniques différents d’apathie, cognitifs
et émotionnels, dans la démence frontotemporale (DFT) et la maladie
d’Alzheimer (MA), en cherchant à préciser les différents corrélats
de l’évaluation de l’apathie par l’AES et en les confrontant à
l’étude des causes d’attribution de la GDAS.
Sujets et méthodes
Sujets
Les patients étaient des patients ambulatoires recrutés dans une
consultation neurologique hospitalière. Les patients MA répondaient
aux critères de la NINCDS-ADRDA [12]. Les patients DFT présentaient
la variante frontale selon les critères de Lund [13]. Tous les
patients avaient un score au Mini mental state examination
(MMSE) [14] supérieur à 14 [15] et ne recevaient pas de traitement
psychotrope.
Les sujets témoins étaient des sujets autonomes, recrutés dans
l’entourage des patients ou dans le cadre d’une association pour
personnes âgées, en bonne santé physique et mentale, et ayant un
score au MMSE ≥ 25.
Méthodes
Évaluation de l’apathie
Deux échelles ont été utilisées.
Apathy evaluation scale (AES) [2]. Cette échelle comporte
18 items explorant trois dimensions : affective,
comportementale et cognitive, cotés de 0 (jamais effectué) à 4 (la
plupart du temps). Elle a été remplie, d’une part, par le patient
et, d’autre part, par le conjoint. La version conjoint a été
retenue pour les analyses de corrélation du fait de la fréquente
minimisation des troubles par les patients.
Goal-directed assessment scale (GDAS) [9]. Cette échelle
comprend deux parties.
La première partie, quantitative, évalue trente-deux activités
purement comportementales. L’évaluation porte sur le nombre
d’activités réduites et sur la sévérité de la réduction cotée, pour
chaque activité, de 1 (réduction légère) à 3 (réduction sévère). La
seconde partie, qualitative, demande aux sujets (et également aux
conjoints) d’attribuer une cause à la réduction des activités en
distinguant quatre dimensions. La dimension E attribue la réduction
d’activité à des circonstances étrangères, indépendantes du sujet
(exemple : J’aimerais bien continuer à danser, mais je ne vais
plus à mon club de danse parce qu’il est fermé). La dimension M
attribue la restriction d’activité aux conséquences directes de la
maladie (exemple : J‘aimerais bien continuer à lire des
livres, mais je n’ai plus de mémoire). La dimension C peut être
considérée comme de type dépressif (exemple : J’aimerais bien
aller au spectacle, mais je manque de courage, je suis fatiguée,
c’est devenu trop difficile). La dimension D est en rapport avec un
manque de motivation (exemple : Cela ne m’intéresse plus, j’en
ai perdu le goût).
Évaluation des corrélats cognitifs
L’évaluation globale du fonctionnement cognitif a été effectuée
à l’aide du MMSE [14] et de la Dementia rating scale (DRS)
[15].
Une évaluation spécifique du fonctionnement cognitif a été
également réalisée pour la mémoire, par le rappel total du test
RL/RI-16 items [16] et le fonctionnement exécutif, par le test de
Stroop C (inhibition) [17] et le test des 6 éléments, calcul du
profil (planification) [18].
Évaluation du fonctionnement affectif et comportemental
L’évaluation de la dépression a été effectuée par la
Montgomery-Asberg depression rating scale (MADRS) [19] et la
Hamilton depression rating scale (HDRS) [20] utilisée dans
la version à 17 items.
La présence de modifications émotionnelles a été évaluée
par : a) la Depressive mood scale (DMS) [21],
évaluant les émotions exprimées et observées du patient au moyen
d’un entretien semi-structuré et portant sur 20 items regroupés en
deux dimensions : émoussement affectif et perte de contrôle
émotionnel ; b ) l’échelle d’Abrams et Taylor (ATS)
évaluant l’émoussement affectif au moyen de 15 items cotés de
0 (absent) à 2 (clairement présent) [22] ; c) l’étude de
la réactivité émotionnelle par les images de l’International
affective picture system. Les réactions des sujets à ces
images, présentées sur un écran d’ordinateur, ont été évaluées à
l’aide de deux échelles d’évaluation appelées SAM (Self
assessment manikin), placées sous chaque image [23] : le
SAM « valence » correspond à cinq personnages décrivant
des émotions allant de la plus plaisante (5) à la plus déplaisante
(1), en passant par une émotion neutre (3). Le SAM « intensité
émotionnelle » correspond à cinq personnages à l’intérieur
desquels se trouve un éclair plus ou moins grand selon l’intensité
émotionnelle. Le plus petit éclair décrit une intensité
émotionnelle nulle (1) et le plus grand une forte intensité
émotionnelle (5).
L’étude de la personnalité a été effectuée par le NEO
PI-R [24] et celle des mécanismes de défense par le DSQ-40
(Defense style questionnaire [25]).
La relation avec le comportement frontal a été précisée par le
Frontal behavioral inventory (FBI) [26], questionnaire
rempli par le conjoint qui évalue les items comportementaux de 0
(absence de trouble) et de 1 à 3 selon la sévérité du trouble
(score de 0 à 72).
Évaluation du retentissement fonctionnel
Le retentissement sur la vie quotidienne a été évalué par
a) trois échelles distinctes : la Physical
self-maintenance scale (ADL) [27], l’Instrumental activities
of daily living (IADL) [28] et la Social activities of daily
living (SADL) [29] ; b) la Disability assessment
for dementia (DAD) [30], échelle globale dont le score va
de 40 (activité normale) à 0 (incapacité fonctionnelle totale) qui
permet de distinguer trois composantes : initiation,
programmation, réalisation.
Analyse statistique
La comparaison entre les trois groupes de sujets a été effectuée
par une analyse de variance, Anova, et le test PLSD de Fisher pour
les différences entre chaque groupe. Les corrélations ont été
effectuées et exprimées par le coefficient de Pearson, après
vérification par le coefficient de Spearman pour les petits
effectifs. Les calculs ont été effectués à l’aide du logiciel
Statview 5®. Le seuil de significativité a été fixé à
0,05.
Résultats
Caractéristiques générales
Elles sont exposées dans le tableau
1.
Tableau 1 Caractéristiques générales.
General characteristics.
|
| DFT |
MA |
Témoins |
p |
p |
p |
p |
|
| N = 13 |
N = 36 |
N = 29 |
Anova |
DFT/T |
MA/T |
DFT/MA |
| Age |
63,9 ± 9,4 |
75,1 ± 9,5 |
71,1 ± 9,6 |
*** |
** |
ns |
*** |
| Sexe H/F |
12/1 |
17/19 |
10/19 |
| *** |
*** |
*** |
| Années d’étude |
10,3 ± 5,0 |
10,9 ± 5,0 |
8,7 ± 3,8 |
ns |
ns |
ns |
ns |
| Durée de la maladie (mois) |
33,2 ± 32,5 |
40,1 ± 24,5 |
0,0 ± 0,0 |
| ** |
** |
ns |
| MMSE |
23,4 ± 6,6 |
22,6 ± 5,2 |
29,4 ± 0,7 |
*** |
*** |
*** |
ns |
| DRS Total |
118,5 ± 26,6 |
119,8 ± 15,9 |
141,8 ± 2,2 |
*** |
*** |
*** |
ns |
RDL/RDI-16
Total % |
72,5 ± 27,1 |
42,4 ± 35,1 |
99,4 ± 3,5 |
*** |
** |
*** |
*** |
| Stroop C |
41,6 ± 6,8 |
47,0 ± 11,7 |
53,9 ± 3,7 |
*** |
*** |
*** |
ns |
| 6 éléments (profil) |
1,9 ± 0,8 |
2,4 ± 1,0 |
3,9 ± 0,3 |
*** |
*** |
*** |
* |
| FBI |
36,1 ± 10,7 |
12,8 ± 7,1 |
0,7 ± 0,9 |
*** |
*** |
*** |
*** |
| MADRS |
17,1 ± 3,4 |
15,5 ± 5,9 |
2,9 ± 2,0 |
*** |
*** |
*** |
ns |
| HDRS |
9,4 ± 4,4 |
7,9 ± 3,6 |
2,5 ± 2,0 |
*** |
*** |
*** |
ns |
DMS
Émoussement |
9,9 ± 4,5 |
7,9 ± 5,7 |
0,8 ± 3,4 |
*** |
*** |
*** |
ns |
DMS
Perte contrôle |
12,1 ± 7,6 |
4,4 ± 3,9 |
1,5 ± 2,6 |
*** |
*** |
*** |
** |
| IAPS + F valence |
4,4 ± 0,3 |
4,0 ± 0,6 |
4,1 ± 0,3 |
** |
** |
ns |
** |
| IAPS + F intensité |
3,1 ± 0,8 |
3,0 ± 0,8 |
2,9 ± 0,7 |
ns |
ns |
ns |
ns |
| ATS |
22,2 ± 5,2 |
9,1 ± 6,4 |
0,4 ± 1,2 |
*** |
*** |
*** |
*** |
| NPI Total |
44,5 ± 16,0 |
20,1 ± 8,0 |
5,1 ± 5,3 |
*** |
*** |
*** |
*** |
| ADL |
7,8 ± 2,5 |
7,5 ± 2,0 |
6,0 ± 0,0 |
*** |
*** |
*** |
ns |
| IADL |
24,2 ± 6,7 |
18,6 ± 6,3 |
9,0 ± 0,0 |
*** |
*** |
*** |
** |
| SADL |
18,5 ± 4,2 |
13,0 ± 4,0 |
6,0 ± 0,0 |
*** |
*** |
*** |
*** |
| DAD Total |
23,1 ± 6,1 |
31,1 ± 6,8 |
40,0 ± 0,0 |
*** |
*** |
*** |
*** |
*p < 0,05 ; **p < 0,01 ; ***p < 0,001
DRS = Dementia rating scale ; RDL/RDI = rappel
différé libre et indicé ; FBI = Frontal behavioral
inventory ; MADRS = Montgomery-Asberg depression rating
scale ; HDRS = Hamilton depression rating
scale ; DMS = Depression mood scale ;
IAPS = International affective picture system ;
ATS = Abrams and Taylor scale ;
NPI = Neuropsychiatric inventory ; ADL = Activities
of daily living (self maintenance) ;
IADL = Instrumental activities of daily living ;
SADL = Social activities of daily living ;
DAD = Disability assessment for dementia.
Données démographiques
La comparaison entre les trois groupes fait apparaître une
différence significative entre les patients DFT et MA : comme
on pouvait s’y attendre, les patients DFT étaient plus jeunes et
plus souvent des hommes que les patients MA. En revanche, il n’y
avait pas de différence entre les groupes pour le niveau
d’études.
Données cognitives
Les patients avaient des scores significativement inférieurs à
ceux des témoins dans toutes les évaluations cognitives. La
comparaison des données entre DFT et MA ne montrait pas de
différence significative pour les scores au MMSE, à la DRS et au
Stroop C. L’atteinte était plus sévère dans la DFT pour le score
aux 6 éléments et dans la MA pour le RL/RI.
Données affectives et comportementales
Les scores à la MADRS et à l’HDRS étaient plus élevés chez les
patients que chez les témoins, mais aucune différence significative
n’était observée entre DFT et MA. En revanche, les scores à l’item
dysphorie du NPI étaient plus élevés dans la MA que dans la DFT
(2,8 ± 3,1 vs 1,1 ± 2,4 ; p ≤ 0,05).
Les scores d’émoussement affectif à l’ATS et à la DMS étaient
significativement plus élevés chez les patients que chez les
témoins. Le score d’émoussement était significativement plus élevé
dans la DFT que dans la MA à l’ATS, mais non à la DMS qui montrait,
en revanche, une dimension perte de contrôle plus élevée dans la
DFT. Les données de l’IAPS ne montraient pas de différence entre
les patients et les témoins pour l’intensité des réactions comme
pour l’évaluation des valences déplaisantes dans la DFT comme dans
la MA. En revanche l’identification des valences plaisantes était
plus élevée dans la DFT que chez les témoins et les patients
MA.
Les scores au NPI total et au FBI étaient significativement plus
élevés dans la DFT que dans la MA et, comme attendu,
significativement plus élevés chez les patients que chez les
témoins.
Aucune différence n’a été observée entre les trois groupes en ce
qui concerne les évaluations de la personnalité antérieure ou du
style défensif.
Données fonctionnelles
L’activité fonctionnelle était plus sévèrement réduite dans la
MA que dans la DFT pour toutes les dimensions à l’exception de
l’ADL.
Analyse quantitative des scores d’apathie entre les
groupes
La comparaison entre l’évaluation des scores d’apathie dans les
trois groupes est présentée dans le tableau
2. Elle montre que les patients présentaient des scores
significativement supérieurs aux témoins (p ≤ 0,0001) pour la
dimension apathie au NPI (F(2,75) = 60,5), l’AES (F(2,75) = 108,5)
et la GDAS pour le nombre d’activités réduites (F(2,75) = 90,2)
comme pour la sévérité de la réduction (F(2,75) = 59,7).
Tableau 2 Évaluation quantitative de l’apathie.
Apathy: quantitative assessment.
|
| DFT |
MA |
Témoins |
P |
P |
P |
P |
|
| N = 13 |
N = 36 |
N = 29 |
Anova |
DFT/T |
MA/T |
DFT/MA |
| NPI Apathie |
10,8 ± 1,6 |
8,3 ± 2,8 |
0,0 ± 0,0 |
*** |
*** |
*** |
*** |
| AES C |
57,9 ± 8,6 |
45,6 ± 9,3 |
23,3 ± 3,2 |
*** |
*** |
*** |
*** |
| AES P |
41,5 ± 8,4 |
35,1 ± 9,3 |
22,7 ± 3,2 |
*** |
*** |
*** |
** |
| Index anosognosie |
16,5 ± 10,8 |
10,5 ± 9,7 |
0,3 ± 1,4 |
*** |
*** |
*** |
ns ( .07) |
| GDAS C score |
69,5 ± 16,2 |
42,6 ± 18,5 |
4,6 ± 4,8 |
*** |
*** |
*** |
*** |
| GDAS C réduction |
27,9 ± 4,5 |
20,3 ± 6,0 |
3,7 ± 3,1 |
*** |
*** |
*** |
*** |
**p < 0,01 ; ***p < 0,001
AES = Apathy evaluation scale (C = conjoints ;
P = patients) ; GDAS = Goal-directed assessment
scale.
La comparaison entre DFT et MA montre une plus grande sévérité
de l’apathie dans la DFT que dans la MA dans toutes les
évaluations. Le score à l’AES allait de 21 à 26 pour les sujets
témoins : tous les sujets DFT avaient des scores supérieurs
aux témoins (36 à 71), mais, en revanche, deux sujets MA
présentaient des scores comparables à ceux des témoins (23 et 24).
Par ailleurs, la différence entre les scores à l’AES remplie par
les patients et par les conjoints n’atteignait pas le seuil de
significativité entre DFT et MA (index d’anosognosie = AES conjoint
– AES patient : 16,5 ± 10,8 vs 10,5 ± 9,7 ;
t47 = 1,85 ; p = 0,07).
Analyse qualitative de l’apathie : corrélations de
l’AES
Corrélations démographiques
Le score à l’AES n’était pas corrélé à l’âge ni dans la DFT ni
dans la MA.
Corrélations cognitives
Le score à l’AES était corrélé aux scores cognitifs globaux dans
la DFT (MMSE : r = - 0,55 ; p ≤ 0,05 ;
DRS : r = - 0,56 ; p ≤ 0,05) comme dans la MA
(MMSE : r = - 0,59 ; p ≤ 0,001 ; DRS :
r = - 0,53 ; p ≤ 0,001). En revanche, le score à l’AES
n’était corrélé aux scores spécifiques que dans la MA (RL/RI :
r = - 0,52 ; p ≤ 0,001 ; Stroop :
r = - 0,34 ; p ≤ 0,01 ; 6 éléments :
r = 0,39 ; p ≤ 0,01).
Corrélations affectives et comportementales
Dépression : le score à l’AES n’était pas corrélé
aux scores à la MADRS et à la HDRS ni dans la DFT ni dans la
MA.
Émoussement affectif : le score à l’AES était
fortement corrélé à l’ATS dans la DFT (r = 0,70 ; p ≤ 0,01)
et, dans un moindre degré, dans la MA (r = 0,40 ; p ≤ 0,01).
En revanche, il n’était corrélé à la dimension émoussement de la
DMS ni dans la DFT ni dans la MA.
FBI : Le score à l’AES était fortement corrélé au
score du FBI dans la DFT (r = 0,78 ; p ≤ 0,001) et la MA
(r = 0,68 ; p ≤ 0,001).
Données fonctionnelles
Le score à l’AES était fortement corrélé à la réduction des
scores des IADL et SADL dans les deux groupes (r de = 0,73 à
0,80 ; p ≤ 0,01), mais non à l’ADL dans la DFT
(r = 0,39 ; ns). Le score à l’AES était corrélé au score total
de la DAD dans la DFT (r = - 0,72 ; p ≤ 0,001) et la MA
(r = - 0,66 ; p ≤ 0,001). Toutefois, si les scores aux
trois subdivisions de la DAD étaient corrélés à l’AES dans la MA (r
de - 0,54 à - 0,66 ; p ≤ 0,001), dans la DFT les
corrélations n’étaient significatives que pour les dimensions
initiation (r = - 0,66 ; p ≤ 0,01) et réalisation
(r = - 0,73 ; p ≤ 0,001).
Analyse qualitative de l’apathie : données de la GDAS
Dans la DFT, les scores obtenus aux différentes modalités
d’attribution, comme la fréquence relative des pourcentages (tableau 3), montrent une prédominance des
causes D, c’est-à-dire imputant la réduction d’activité à une perte
de motivation, chez les patients DFT par rapport aux patients MA.
On remarque le faible pourcentage d’attribution à la maladie, M,
aussi bien chez les conjoints que chez les patients. En revanche,
il existait une nette différence d’appréciation concernant
l’importance attribuée aux éléments extérieurs, E, qui était
minimisée par les conjoints et, au contraire, considérée comme la
seconde cause de réduction de l’activité par les patients.
Tableau 3 Apathie : attribution de causalité.
Qualitative evaluation of apathy: causality attribution.
| A. Scores |
|
| DFT |
MA |
Témoins |
P |
P |
P |
P |
|
| N = 13 |
N = 36 |
N = 29 |
Anova |
DFT/T |
MA/T |
DFT/MA |
| E |
1,3 ± 0,5 |
0,9 ± 0,9 |
3,1 ± 3,6 |
*** |
** |
*** |
ns |
| M |
0,0 ± 0,0 |
1,1 ± 0,4 |
0,0 ± 0,0 |
|
|
| |
| C |
2,5 ± 1,7 |
8,4 ± 3,0 |
0,5 ± 0,7 |
*** |
** |
*** |
*** |
| D |
23,7 ± 4,1 |
8,2 ± 3,7 |
0,0 ± 0,0 |
*** |
*** |
*** |
*** |
| B. Pourcentages |
|
| DFT |
MA |
Témoins |
| |
|
| P |
C |
P |
C |
|
| |
| E % |
31 |
00 |
28 |
37 |
90 |
| |
| M % |
01 |
05 |
03 |
0,1 |
00 |
| |
| C % |
08 |
10 |
36 |
48 |
06 |
| |
| D % |
60 |
85 |
33 |
45 |
04 |
| |
|
| 100 |
100 |
100 |
100 |
100 |
| |
** p < 0,01 *** p < 0,001
E = liée à des événements extérieurs ; M = liée à la
maladie ; C = liée à des éléments dépressifs ; D = liée à
une perte de motivation.
A : scores d’attribution ; B : pourcentage
d’attribution de la réduction d’activité ; P = évaluation des
patients ; C = évaluation des conjoints.
E = related to external factors;
M = disease related; C = affective
disturbances related; D = lack of motivation.
A: scores on each causality attribution factor; B: percentage
of the different factors in patients (P) and relatives (C).
Dans la MA, les causes C étaient plus fréquentes que dans la
DFT. Le profil des pourcentages était analogue chez les patients et
les conjoints, et montrait une fréquence sensiblement égale pour
les causes C et D. Les causes d’attribution de la réduction
d’activité à la maladie étaient très peu fréquentes, comme dans la
DFT, mais l’attribution à des causes étrangères tenait ici une
place importante.
L’étude des corrélations des facteurs C et D a montré l’absence
de corrélation avec l’âge, la DRS, le Stroop, les 6
éléments, les dimensions de l’EHD et l’ATS aussi bien dans la DFT
que dans la MA. Dans la DFT, les seules corrélations significatives
portaient sur l’âge (r = 0,67) pour la dimension D et le score au
MMSE (r = - 40 ; ≤ 0,05) pour la dimension C. Dans la MA,
le facteur D était corrélé au score au MMSE (r = - 0,40 ;
p ≤ 0,05) et au RL/RI (r = - 0,35 ; p ≤ 0,05) et le
facteur C aux scores à la MADRS (r = 0,45 ; p ≤ 0,05) et à
l’HDRS (r = 0,46 ; p ≤ 0,05), ce qui confirme la nature
dépressive de l’attribution.
Discussion
L’objectif de ce travail était de préciser si des profils
distincts d’apathie pouvaient être mis en évidence dans la DFT et
la MA au moyen de l’étude des corrélats des scores de l’AES et des
causes d’attribution définies dans la GDAS. Les limitations de
notre étude portent sur le petit nombre de sujets, notamment dans
la DFT, du fait du caractère extensif des explorations cognitives
et affectives. Dans le cadre de cet article, nous avons dû
restreindre l’étude des corrélats à l’AES, échelle la plus
répandue, sans les comparer aux corrélats quantitatifs de la
GDAS.
Analyse quantitative
L’apathie était plus fréquente et plus sévère dans la DFT que
dans la MA dans notre étude comme dans la littérature. Dans la DFT,
l’étude de Chow et al. [31] mentionnait la présence
d’apathie dans 60 à 90 % des cas. En fait, l’apathie était
présente dans tous les cas de cette étude comme dans la nôtre et
celle de Pasquier et al. [32]. Dans la MA, la fréquence
de l’apathie est moindre : elle était de 59 % dans
l’étude de Starkstein [3] et de 76 % dans celle de Derouesné
et al. [33] ; dans la présente étude, 2 des 36
patients MA avaient des scores qui ne différaient pas de ceux des
témoins. Les scores d’apathie à l’AES comme à la GDAS étaient
significativement plus élevés dans la DFT que dans la MA, ainsi que
le nombre d’activités réduites à la GDAS.
Analyse qualitative
L’apathie a été initialement rattachée à un mécanisme unique, la
démotivation, par Marin [1]. Par la suite, plusieurs auteurs ont
souligné la complexité de l’apathie [5] et proposé l’intervention
de trois mécanismes distincts [10, 11] :
a) l’apathie cognitive, caractérisée par un défaut de
planification et d’organisation des actions volontaires, en rapport
avec des lésions préfrontales ; b) l’apathie
émotionnelle-affective, en rapport avec un émoussement affectif et
une perte de motivation, liée à des lésions orbito-frontales et
limbiques ; c) l’apathie liée à un trouble de
l’auto-activation que traduit une perte de l’initiative, en rapport
avec des lésions des ganglions centraux. Nous avions fait
l’hypothèse d’une prédominance des corrélats cognitifs dans la DFT
et des corrélats émotionnels dans la MA. En réalité, cette
hypothèse est discutable dans la mesure où la DFT est associée à un
émoussement affectif majeur en liaison avec les lésions
orbitofrontales et que la MA entraîne précocement une perturbation
du fonctionnement du cortex dorsolatéral. De fait, les résultats
des corrélats de l’AES comme l’interrogation des sujets sur les
causes d’attribution n’ont pas permis de mettre en évidence une
distinction claire entre mécanismes cognitifs et affectifs.
Apathie et déficits cognitifs
La sévérité de l’apathie est liée à l’importance des déficits
cognitifs globaux dans la MA dans la littérature comme dans notre
étude et la fréquence comme la sévérité de l’apathie augmentent
avec la progression de la MA [33]. Une liaison identique était
notée dans notre étude chez les patients DFT. Mais le fait d’avoir
observé des scores d’apathie plus sévères dans la DFT alors que la
sévérité des déficits globaux ne différait pas de celle de la MA,
pouvait suggérer l’intervention de déficits cognitifs spécifiques,
en particulier sur les fonctions exécutives. En fait, si les
déficits exécutifs étaient plus sévères dans la DFT que dans la MA,
la corrélation entre l’AES et les scores aux tests de Stroop
et des 6 éléments n’était significative que dans la MA. Il faut
noter également que la dimension « planification » de la
DAD n’était pas corrélée avec l’AES dans la DFT, contrairement à ce
qui était observé dans la MA. L’existence de troubles précoces des
fonctions exécutives est aujourd’hui reconnue dans la MA [34], mais
il est difficile d’expliquer la discordance entre les corrélations
observées dans la MA et dans la DFT.
Apathie et troubles affectifs-émotionnels
Dépression : la dépression est très souvent associée
à l’apathie, notamment dans les dépressions majeures, mais
l’existence de dépression sans apathie, ou l’inverse, a été montrée
à plusieurs reprises [4, 35]. Cette double dissociation plaide
ainsi en faveur de l’indépendance de ces deux syndromes. Dans notre
étude, les scores de dépression étaient significativement plus
élevés chez les patients DTA et MA que chez les témoins, ce qui
témoigne de la présence d’une symptomatologie dépressive plus que
d’une dépression caractérisée, en accord avec l’étude de Bungener
et al. [36] dans la MA. Néanmoins, nous n’avons pas mis
en évidence de corrélation entre les scores d’apathie de l’AES et
de dépression, ni dans la MA ni dans la DFT. Seule la dimension C
était corrélée aux échelles de dépression dans la MA.
Émoussement affectif : il est défini par une
diminution de l’expression émotionnelle pour les stimuli
déplaisants comme plaisants, ce qui le différencie de l’anhédonie
qui ne porte que sur la diminution des réactions aux stimuli
positifs et de la recherche du plaisir. Marin [1] définissait
l’émoussement affectif comme une conséquence émotionnelle de
l’apathie. Il admettait toutefois qu’un syndrome apathique pouvait
être observé « lorsque les individus sont privés de leurs
sources habituelles de stimulants ou de récompense », donc que
l’émoussement affectif peut être la cause et non la conséquence de
l’apathie.
Dans notre étude, le score de la DFT à l’échelle d’émoussement
affectif d’Abrams et Taylor était significativement plus élevé que
dans la MA et représentait le principal corrélat de l’AES. À
l’inverse, si des scores élevés étaient notés, dans la DFT comme
dans la MA, à la dimension émoussement de la DMS, qui évalue
directement l’émotion exprimée et observée lors d’un entretien, il
n’existait pas de différence significative entre les deux groupes,
ni de corrélation entre cette dimension et le score de l’AES. De la
même façon, l’étude des réactions émotionnelles à l’IAPS, également
directe, n’a pas montré de différence significative entre les
patients et les témoins pour l’évaluation de l’intensité des
réactions émotionnelles ni pour l’étude du caractère plaisant ou
déplaisant dans la MA, alors que l’identification des valences des
stimuli plaisants était surexprimée dans la DFT par rapport aux
témoins comme aux patients MA. La dissociation des évaluations de
l’émoussement affectif peut être liée au fait que l’ATS est une
échelle comportementale qui contient des items communs avec l’AES,
alors que la DMS comme l’IAPS sont des évaluations directes du
comportement du patient.
Mécanismes de défense psychologiques : le patient
peut refuser de s’engager dans une activité avec le désir d’éviter
d’être mis en échec afin de protéger son estime de soi et son image
par rapport aux autres [9]. Les mécanismes de défense
psychologiques du moi sont toutefois bien difficiles à évaluer
objectivement. Peu d’études sont disponibles et, à titre
expérimental, nous avons cherché s’il était possible de mettre en
évidence des différences de personnalité entre les groupes au moyen
du NEOPI-R pour l’étude de la personnalité et au DSQ-40 pour celle
des mécanismes de défense. Aucune différence significative n’a été
observée entre patients et témoins dans les résultats de ces
évaluations. Cette absence de résultats ne permet nullement
d’écarter l’intervention des mécanismes de défense psychologique du
fait du caractère réducteur de ce type de méthodes
comportementales.
Démotivation : la démotivation, décrite par la perte
d’intérêt pour les activités explorées, constituait la très grande
majorité des explications dans la DFT pour les patients (60 %
des cas) et les conjoints (85 %), et la seconde cause
d’attribution dans la MA. Il est très curieux de voir, chez les
patients comme chez les témoins, que très peu de sujets des deux
groupes attribuaient les troubles à la maladie. Cette absence
d’attribution à la maladie peut trouver une explication dans
l’anosognosie des patients, présente dans la DFT comme dans la MA.
En revanche, il est plus difficile de comprendre les raisons
données par les conjoints, comme il est difficile d’expliquer
l’absence d’attribution à des facteurs extérieurs dans la DFT. En
effet, les conjoints de notre étude étaient parfaitement conscients
du caractère pathologique des troubles de leurs patients, dont
témoignaient les scores élevés à l’AES comme à la GDAS, mais ils
privilégiaient les explications psychologiques sans faire de lien
entre les perturbations de l’activité et la maladie. L’hypothèse
d’une mauvaise classification des causes d’attribution ne peut être
retenue car les résultats d’une étude analogue effectuée dans la
maladie de Parkinson et la sclérose latérale amyotrophique sont
très différents [37].
Apathie et perturbations fonctionnelles
À l’exception des ADL, la sévérité du déclin fonctionnel était
plus grande dans la DFT que dans la MA. L’étude des composantes de
la DAD mettait également en évidence une différence, les trois
composantes étant également touchées dans la MA alors que la
corrélation avec la dimension planification n’était pas
significative dans la DFT. Le score à l’AES était fortement
négativement corrélé aux scores à l’IADL, à la SADL et à la DAD
aussi bien dans la DFT que dans la MA. Dans la MA, il est habituel
de considérer que la réduction des activités quotidiennes est
directement liée à la sévérité des déficits cognitifs. En réalité,
l’apathie intervient fortement dans la réduction des activités de
la vie quotidienne comme nous l’avons montré à partir d’une étude
antérieure [38] qui mettait en évidence, par une régression
multiple, que la réduction des activités de la vie quotidienne
était liée à deux facteurs indépendants de même force :
l’apathie (r = 0,48) et le score au MMSE (r = - 0,41).
Existe-t-il des profils distincts dans la DFT et la
MA ?
L’étude des corrélats de l’AES n’a pas permis de faire la
distinction entre un profil cognitif et un profil
affectif-émotionnel ni dans la DFT ni dans la MA : dans les
deux cas l’apathie était associée à un mélange de troubles
cognitifs et affectifs.
L’analyse des causes d’attribution permettait toutefois une
distinction entre DFT et MA. Dans la très grande majorité des cas,
dans la DFT, l’apathie était attribuée à la démotivation (60 %
chez les patients, 85 % chez les conjoints). La démotivation
ne représentait que la seconde cause d’attribution dans la MA (33
et 45 %), derrière les facteurs de type dépressif (36 %
pour les patients, 48 % pour les conjoints).
Conclusion
Dans cette étude, il n’a pas été possible de distinguer des
profils cliniques d’apathie cognitifs ou émotionnels-affectifs, ni
dans la DFT ni dans la MA. L’apathie, comme le concept de
motivation [39] sont des constructions complexes qui font
intervenir de multiples mécanismes cognitifs et affectifs qui ne
peuvent être arbitrairement dissociés : ce sont des phénomènes
surdéterminés qui ne peuvent trouver d’explication dans une cause
unique. La mise en évidence des bases anatomophysiologiques de ces
phénomènes peut fournir une meilleure analyse des phénomènes
cliniques, elle ne saurait s’y substituer : il est important
de respecter les différents niveaux de lecture des phénomènes
psychiques et de résister à la tentation d’oublier la place qui
revient à l’analyse clinique précise de la complexité des
phénomènes.
Conflits d’intérêts: aucun.
Remerciements
Nous sommes redevables à Nolwenn Quoniam pour la rédaction de
cet article.
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