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The expert and the sexual aggressor does it constitute a perverse couple?


l'Information Psychiatrique. Volume 88, Number 2, 95-9, Février 2012, Perversions (2)

DOI : 10.1684/ipe.2012.0886

Résumé   Summary  

Author(s) : Pierre Legrand, Psychiatre des hôpitaux, centre hospitalier du Rouvray, BP 45, 76301 Sotteville-lès-Rouen, France.

Summary : Taking as a reference the text of Jean Clavreul (1967), we show that between the legal expert and the person accused of a crime or sex crime develops towards the economy of perverse subversion of positions with respect to three dimensions: that of knowledge, that of the law and of seeing. While the expert is the one who questions the enigma of human desire, the perverted individual transmits his certainty of knowledge, to legislate and demonstrate it. Several clinical vignettes, especially in post-sentencing expertise, will illustrate this inversion. The identification of mental functioning is a fundamental and clinical reference, which often remains stable throughout the penal course of events. The risk of increase is high due to amplification of the certainty of the perverse and thus, there is the avoidance of change and patient care. Does the 1998 Act not risk extending the territory of the pervert by passing from one scenario to two, or a multiple system? Alternatively, does the system permit a reduction towards the human?

Keywords : corruption, criminal sexual assault, forensic, clinical case management, Clavreul Jean

ARTICLE

ipe.2012.0886

Auteur(s) : Pierre Legrand psyleg@wanadoo.fr

Psychiatre des hôpitaux, centre hospitalier du Rouvray, BP 45, 76301 Sotteville-lès-Rouen, France

Tirés à part : P. Legrand

En préambule aux propos qui sont basés sur une longue expérience de l’expertise, il y a plusieurs réductions cliniques à opérer.

La première réduction se situe dans la diversité des situations d’expertise. La clinique de la perversion au sens des conduites perverses et du fonctionnement structural ne constitue qu’une partie assez réduite des expertises pénales des infractions sexuelles, qui se répartissent en plusieurs cohortes : celle des pères incestueux, celle des carencés narcissiques et celle des pervers. Cette dernière catégorie n’est pas la plus fréquente mais c’est celle qui mobilise un soin spécifique. Cette clinique différentielle des auteurs d’agression sexuelle a été remise en cause par Balier [1], qui explique que le passage à l’acte prédateur du corps de l’autre est le plus souvent un surgissement d’une solution de sauvetage narcissique dans une économie du traumatisme.

La seconde réduction relève de la diachronie par mise en perspective de plusieurs instantanés à des années d’intervalle entre les expertises pré- et post-sententielles en série. L’expert échappe ainsi à la connaissance du parcours évolutif constaté par thérapeute.

Le parcours pénitentiaire modifie la position subjective entre le temps de l’instruction, le temps de la condamnation et le temps de la demande d’aménagement de la peine. L’intérêt clinique des expertises post-sententielles ordonnées par le JAP est majeur au-delà de la question de la prédictibilté de la récidive car le condamné a traversé un temps qui peut lui permettre de faire un travail psychique : travail du temps de la peine, travail de la responsabilité, travail psychologique du moi, travail sur l’identité sociale. C’est la fixité du fonctionnement pervers qui ne cessera de nous interroger malgré le déroulement apparent d’un travail.

Le recours à l’expertise à tous les temps du parcours judiciaire est censé de mesurer un changement de position subjective et il peut survenir dans les énoncés sans pour autant rassurer la société sur le danger social. L’expert est convoqué sur les indicateurs de risque tout en devant se prononcer sur la thérapeutique (sans référentiel de traitement et sans certitude de curabilité). Il y a un évident paradoxe entre évaluer un risque et prononcer une indication de soins au péril de donner au soin la seule valeur de protecteur du risque. Selon Furtos [2], nous serions dans l’âge post-thérapeutique de la psychiatrie où l’évaluation des risques serait privilégiée avant toute perspective de traitement…

La loi de 1998 installe un modèle qui tente de lever ce paradoxe entre évaluation des risques par le médecin coordonnateur et le déroulement d’un parcours thérapeutique avec un subtil maniement des espaces public/privé, intime/social. Nous verrons qu’au-delà de l’appréciation de l’efficacité encore impossible des soins, il est pour les cliniciens important d’analyser comment le condamné se saisit du dispositif pour y déployer son fonctionnement psychique.

Nous prétendons que l’expertise psychiatrique n’est pas seulement un élément d’enquête judiciaire mais un temps où se scénarise la structure ; cette expérience permet le repérage symptomatique mais surtout le mode d’utilisation de l’autre.

Dans la rencontre avec les pervers, la question posée par l’expert est celle de l’amour, la réponse du pervers l’entraîne dans une confusion des langues entre la pulsion, le désir, l’attachement et la place de l’autre dans le jeu de l’amour.

Cette question posée dans une rencontre à deux avec une référence extérieure (celle de la loi) nous amène à l’analyse du couple pervers.

Le texte de Jean Clavreul dans Désir et Perversion (1967) [3]

L’auteur centre son travail sur le rapprochement entre couple pervers et le transfert pervers sur le thérapeute. Le pervers est le champion du discours sur l’amour et sur la passion dans une allégeance apparente aux valeurs universelles. Il entraîne son auditeur dans la culture, sa démarche devient esthétisante sur le chemin de la sublimation artistique, il faut rappeler l’importance des créations artistiques inspirées par la perversion. L’allégation amoureuse est quasi constante au point de faire oublier le corps pulsionnel. N’oublions pas que l’étymologie de pervertir renvoie au faussaire, à celui qui falsifie un texte.

La notion de contrat secret sans référence à un tiers constitue le pacte d’allégeance qu’il voudrait réciproque en oubliant que les contractants ne sont pas à égalité de libre arbitre. Après que la victime ait dénoncé cette fausse alliance, l’agresseur n’a plus que mépris pour la personne qu’il adorait.

La recherche de l’innocence, de la pureté et de la plus haute valeur morale de la victime est la source de la jouissance pour faire déchoir l’idéal du bien dans le mal absolu.

Jean Clavreul analyse les trois axes de la subversion perverse : celle du voir, celle du savoir et celle de la loi.

Le voir

Le corpus analytique indique que le pervers dénie la différence des sexes et veut doter la femme du pénis et attirer tous les regards sur cette absence/présence. Ce désaveu de l’absence du pénis stimule les pulsions scopiques jusqu’à la fascination, il se crée un monde de l’illusion qui doit capter le regard de l’autre pour constituer un faux monde par complicité.

Le savoir

Il s’agit d’une certitude absolue écartant le doute, le désir d’apprendre, d’expérimenter et de vérifier. Le pervers se veut enseignant de son savoir sur le désir de l’autre en s’excluant du champ des objets d’expérience.

La loi

Elle peut sembler avoir été exclue du jeu pervers car le pacte secret paraît en dehors du social. En fait, la loi est rétablie par des règles fixes, celles imposées par le désir de l’autre dans un monde de l’illusion avec une répétition très stéréotypée des procédures quasi juridiques de l’accès à la jouissance.

En conséquence, Jean Clavreul se montre très pessimiste sur l’accès de ces sujets à une thérapeutique relationnelle car le thérapeute est réduit à l’impuissance du voyeur, il est instrumentalisé pour capter des pulsions partielles et en faire son complice.

Analogies avec la situation d’expertise

Le texte de Jean Clavreul nous amène la résonance avec les propos entendus au cours des examens d’expertise. Mais, c’est dans la dynamique relationnelle que l’analogie avec le couple pervers a un intérêt majeur.

Comment le prévenu parvient-il à recréer un monde de l’illusion et à tenter une subversion par la complicité avec l’expert ?

Tout d’abord par une inversion des positions sur le savoir : le prévenu se place comme un détenteur du savoir sur le rapport amoureux avec certitude alors que l’expert est celui qui cherche à savoir et à éclaircir l’énigme face aux affirmations péremptoires (« Elle m’aimait » en évoquant la victime souvent mineure). Qui est le sujet supposé savoir dans le duo ?

Clavreul a insisté sur l’importance du regard de l’autre dans l’accès à la jouissance perverse ; le voir et le scopique, ce sont les outils constitutifs de l’illusion dans laquelle le pervers cherche à nous emmener par la fascination, par la captation du regard de l’autre, qui va s’abimer et éteindre sa raison, qui lui permettrait d’exercer une critique des propos. L’œil contre la raison, c’est l’enjeu de l’expertise pour rendre visible le caché, pour sortir de l’œil comme outil d’une clinique froide du regard dans laquelle voudrait nous entraîner le pervers et ramener à la lumière du visible, c’est-à-dire dans l’humanisation du monde visible, tel que Merleau-Ponty nous l’enseigne [4].

On n’entend pas beaucoup la loi et les interdits fondamentaux concernant la sexualité : celui de la différence des générations, celui de la contrainte ou de la violence. Et pourtant, il y a de la logique dans le récit du pervers, la rationalisation est constante en référence à une interprétation fallacieuse du désir de l’autre, c’est une loi privée et secrète. D’ailleurs, le sujet garde toujours un écart entre la loi qui l’a puni et la loi de cette morale privée qui l’exonère de la culpabilité, celle-ci n’a pas de localisation psychique car il n’y a pas de manque à être sur le plan de l’idéal (« On ne comprend rien à l’amour » en évoquant l’instruction judiciaire).

Que ce soit par l’illusion ou par l’interprétation, le sujet est aux confins de la psychose car pour dénier le réel, il doit parfois faire le sacrifice du pacte de réalité avec l’autre.

Quel est le mécanisme de la réduction à l’impuissance de l’expert dans sa mission ?

Par la conviction de la normalité que le sujet professe et celle-ci clôt toute demande de soins.

Est-ce à dire que l’espace du soin est inexistant comme le dit Clavreul ?

Le soin intracarcéral est souvent subverti par la recherche des bénéfices, mais certains préfèrent faire toute leur peine que de jouer la parodie du soin pour éviter la demande.

Le soin sous contrainte évite la demande impossible et donne un temps pour que la dépression survienne… Cette attente de l’arrivée de la culpabilité ne rejoint-il pas une illusion commune des thérapeutes : celle de la névrotisation des structures non névrotiques ? On se souviendra des processus de névrotisation des schizophrènes dans les années 1960, qui retrouvent une actualité dans les thérapies de remédiation cognitive en vue de réattribution à un moi fictif. N’est-il pas aussi illusoire de greffer un appareil de culpabilité sur un sujet non receveur ?

Trois vignettes cliniques

Subversion de la loi médicale : un ORL curieux

Monsieur X. a été condamné à dix ans de réclusion pour agressions sexuelles sur mineures en récidive. Il décrit un parcours de névrosé avec un évitement de la sexualité et une dépendance affective à sa mère âgée. Il était médecin ORL et a été condamné pour des abus sur des fillettes qu’il était amené à examiner avec leur mère qui était proche. Il a fait un parcours pénitentiaire sans faille, sa mère est décédée pendant ce temps. Radié définitivement de l’Ordre des médecins, il a fait des études de psychologie pour faire du coaching à sa sortie.

La surprise de cette expertise vient de sa position par rapport aux faits puisqu’il prétend à un médecin qu’il était utile de faire un examen du corps entier et notamment génital des fillettes pour résoudre leur problème ORL (l’hypothèse d’un délire physiologique a été soulevé sur l’influence hormonale dans les pathologies ORL). Par ailleurs, il indique que l’une des victimes devenue adulte a maintenu un lien avec lui par courrier, visites évoquant l’amour de transfert sans révéler ses propres pulsions pédophiles.

Il montre une subversion de la loi de la médecine pour rationaliser sa paraphilie et celle-ci est restée inchangée par la peine et par le travail psychologique qu’il a assidument suivi. Il peut même prendre à témoin un confrère dans une rationalisation quasi délirante des actes commis sans renoncer à l’influence sur autrui par la position du savoir (comme coach).

Perversion et psychose : un train d’enfer

Monsieur B. a été condamné à 17 ans de réclusion pour viol avec actes de barbarie sur une personne âgée. Il est expertisé après 12 ans d’une détention sans histoire. Il reconnaît des jouissances perverses par l’échangisme, le fétichisme sur les sous-vêtements féminins, qui lui ont valu des condamnations antérieures. L’examen montre des troubles schizotypiques avec un repli total, il consacre son temps à dessiner du matériel ferroviaire que sa grand-mère lui envoie et qu’il vend à une galerie d’art brut. C’est une suppléance qui lui évite de sombrer dans la psychose et endigue un petit automatisme mental. Il ne montre aucune critique de l’émergence des pulsions sadiques sur cette femme âgée dans une absence totale d’empathie…

Le désaveu de l’humain est total et la prison contient l’explosion psychotique. Il n’a lâché à l’expert que le site Internet où l’on peut voir ses œuvres dépourvues de toute représentation humaine. La dangerosité est majeure malgré les soins ordonnés par une peine de suivi sociojudiciaire.

Un corps absolu : une arme fatale

Monsieur M. a été condamné à 16 ans de réclusion pour viols sur mineures, les filles de sa compagne. Sa détention a été marquée par l’extension du moi, qui lui donne une posture physique toute-puissante par le sport intensif et une posture personnelle de conseiller des autres détenus, de sage, une posture sexuelle sans aucun manque grâce à sa bisexualité. À propos des faits, il déclare : « Des douches et des bains pris ensemble, des massages… c’est vrai, ce n’était pas mon rôle, j’étais plus ou moins leur père de substitution… de mon côté, je n’ai jamais été demandeur de quoi que ce soit, c’était les enfants qui venaient d’eux-mêmes en présence de leur mère… »

La position perverse de projection sur les enfants de l’origine du désir sexuel est totalement accomplie sans aucune place pour le doute de la culpabilité. Il ne veut être demandeur de rien et surtout pas d’une réduction de peine, qui l’exposerait à reconnaître un manque. Dans son rapport avec les soignants, il montre ses capacités de subversion en rappelant qu’il avait réussi à séduire une soignante. La séduction est plus forte que la loi et que les rôles sociaux. Le pronostic des soins ordonnés est très réservé.

Conclusion par des questions

Notre propos était de montrer par la clinique expertale qu’il y a une actualisation dans la rencontre clinique des processus pervers plus dans la reproduction de la structure que dans un impossible transfert. C’est dans la subversion du savoir sur le désir, dans une captation du regard de l’autre, dans la subversion de la loi que le déploiement des mécanismes pervers est reproduit par le prévenu avec l’expert.

Oui, l’expert et l’auteur présumé de violences sexuelles constituent un couple pervers dans le temps de l’expertise et c’est un repère clinique fondamental pour atteindre une certaine vérité clinique.

En conclusion, nous ne pouvons que poser des questions sans réponse.

  • –. Alors que la question théorique de la singularité de la perversion comme structure autonome de personnalité versus les aménagements et les conduites pervers est contestée, y a-t-il un intérêt à maintenir ce repère structural comme guide clinique ?
  • –. Y a-t-il intérêt à maintenir une illusion thérapeutique comme vaine tentative de névrotisation de la perversion ? Le processus de soins vise à faire émerger une culpabilité alors que la catégorie est manquante et vise à corriger des impasses cognitives alors que la dialectique est impossible.
  • –. La triangulation imposée par la loi de 1998 ne constitue-t-elle que la construction subvertie d’un mode de l’illusion pour voyeurs complices dans un pacte de changement factice ou bien un processus thérapeutique avec délimitation des espaces permettant le changement?
  • –. Est-il explicable que les experts s’intéressent à ce que montrent les pervers autrement que dans une curiosité pour ce qu’ils savent du secret du désir sexuel ?
  • –. Alors que faire ? Le dispositif de la loi de 1998 constitue un cadre en cohérence interne et son usage doit s’accompagner d’une lucidité des acteurs soignants et judiciaires pour analyser comment le sujet se saisit de ce cadre avec les écarts et les transgressions, comment il peut reproduire son fonctionnement structural dans le dispositif.


Conflits d’intérêts: aucun.

Références

1. Balier C. La violence en abyme. Paris : PUF, 2005.

2. Furtos J. Éditorial. Rhizome ; no 39 : 1.

3. Clavreul J, Aulagnier P, Perrier F, et al. Le Désir et la Perversion. Paris : Seuil, 1967.

4. Merleau-Ponty M. L’Œil et l’Esprit. Paris : PUF, 1960.


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