ARTICLE
ipe.2012.0886
Auteur(s) : Pierre Legrand psyleg@wanadoo.fr
Psychiatre des hôpitaux, centre hospitalier du Rouvray, BP 45,
76301 Sotteville-lès-Rouen, France
Tirés à part : P. Legrand
En préambule aux propos qui sont basés sur une longue expérience
de l’expertise, il y a plusieurs réductions cliniques à opérer.
La première réduction se situe dans la diversité des situations
d’expertise. La clinique de la perversion au sens des conduites
perverses et du fonctionnement structural ne constitue qu’une
partie assez réduite des expertises pénales des infractions
sexuelles, qui se répartissent en plusieurs cohortes : celle
des pères incestueux, celle des carencés narcissiques et celle des
pervers. Cette dernière catégorie n’est pas la plus fréquente mais
c’est celle qui mobilise un soin spécifique. Cette clinique
différentielle des auteurs d’agression sexuelle a été remise en
cause par Balier [1], qui explique que le passage à l’acte
prédateur du corps de l’autre est le plus souvent un surgissement
d’une solution de sauvetage narcissique dans une économie du
traumatisme.
La seconde réduction relève de la diachronie par mise en
perspective de plusieurs instantanés à des années d’intervalle
entre les expertises pré- et post-sententielles en série. L’expert
échappe ainsi à la connaissance du parcours évolutif constaté par
thérapeute.
Le parcours pénitentiaire modifie la position subjective entre
le temps de l’instruction, le temps de la condamnation et le temps
de la demande d’aménagement de la peine. L’intérêt clinique des
expertises post-sententielles ordonnées par le JAP est majeur
au-delà de la question de la prédictibilté de la récidive car le
condamné a traversé un temps qui peut lui permettre de faire un
travail psychique : travail du temps de la peine, travail de
la responsabilité, travail psychologique du moi, travail sur
l’identité sociale. C’est la fixité du fonctionnement pervers qui
ne cessera de nous interroger malgré le déroulement apparent d’un
travail.
Le recours à l’expertise à tous les temps du parcours judiciaire
est censé de mesurer un changement de position subjective et il
peut survenir dans les énoncés sans pour autant rassurer la société
sur le danger social. L’expert est convoqué sur les indicateurs de
risque tout en devant se prononcer sur la thérapeutique (sans
référentiel de traitement et sans certitude de curabilité). Il y a
un évident paradoxe entre évaluer un risque et prononcer une
indication de soins au péril de donner au soin la seule valeur de
protecteur du risque. Selon Furtos [2], nous serions dans l’âge
post-thérapeutique de la psychiatrie où l’évaluation des risques
serait privilégiée avant toute perspective de traitement…
La loi de 1998 installe un modèle qui tente de lever ce
paradoxe entre évaluation des risques par le médecin coordonnateur
et le déroulement d’un parcours thérapeutique avec un subtil
maniement des espaces public/privé, intime/social. Nous verrons
qu’au-delà de l’appréciation de l’efficacité encore impossible des
soins, il est pour les cliniciens important d’analyser comment le
condamné se saisit du dispositif pour y déployer son fonctionnement
psychique.
Nous prétendons que l’expertise psychiatrique n’est pas
seulement un élément d’enquête judiciaire mais un temps où se
scénarise la structure ; cette expérience permet le repérage
symptomatique mais surtout le mode d’utilisation de l’autre.
Dans la rencontre avec les pervers, la question posée par
l’expert est celle de l’amour, la réponse du pervers l’entraîne
dans une confusion des langues entre la pulsion, le désir,
l’attachement et la place de l’autre dans le jeu de l’amour.
Cette question posée dans une rencontre à deux avec une
référence extérieure (celle de la loi) nous amène à l’analyse du
couple pervers.
Le texte de Jean Clavreul dans Désir et Perversion
(1967) [3]
L’auteur centre son travail sur le rapprochement entre couple
pervers et le transfert pervers sur le thérapeute. Le pervers est
le champion du discours sur l’amour et sur la passion dans une
allégeance apparente aux valeurs universelles. Il entraîne son
auditeur dans la culture, sa démarche devient esthétisante sur le
chemin de la sublimation artistique, il faut rappeler l’importance
des créations artistiques inspirées par la perversion. L’allégation
amoureuse est quasi constante au point de faire oublier le corps
pulsionnel. N’oublions pas que l’étymologie de pervertir renvoie au
faussaire, à celui qui falsifie un texte.
La notion de contrat secret sans référence à un tiers constitue
le pacte d’allégeance qu’il voudrait réciproque en oubliant que les
contractants ne sont pas à égalité de libre arbitre. Après que la
victime ait dénoncé cette fausse alliance, l’agresseur n’a plus que
mépris pour la personne qu’il adorait.
La recherche de l’innocence, de la pureté et de la plus haute
valeur morale de la victime est la source de la jouissance pour
faire déchoir l’idéal du bien dans le mal absolu.
Jean Clavreul analyse les trois axes de la subversion
perverse : celle du voir, celle du savoir et celle de la
loi.
Le voir
Le corpus analytique indique que le pervers dénie la différence
des sexes et veut doter la femme du pénis et attirer tous les
regards sur cette absence/présence. Ce désaveu de l’absence du
pénis stimule les pulsions scopiques jusqu’à la fascination, il se
crée un monde de l’illusion qui doit capter le regard de l’autre
pour constituer un faux monde par complicité.
Le savoir
Il s’agit d’une certitude absolue écartant le doute, le désir
d’apprendre, d’expérimenter et de vérifier. Le pervers se veut
enseignant de son savoir sur le désir de l’autre en s’excluant du
champ des objets d’expérience.
La loi
Elle peut sembler avoir été exclue du jeu pervers car le pacte
secret paraît en dehors du social. En fait, la loi est rétablie par
des règles fixes, celles imposées par le désir de l’autre dans un
monde de l’illusion avec une répétition très stéréotypée des
procédures quasi juridiques de l’accès à la jouissance.
En conséquence, Jean Clavreul se montre très pessimiste sur
l’accès de ces sujets à une thérapeutique relationnelle car le
thérapeute est réduit à l’impuissance du voyeur, il est
instrumentalisé pour capter des pulsions partielles et en faire son
complice.
Analogies avec la situation d’expertise
Le texte de Jean Clavreul nous amène la résonance avec les
propos entendus au cours des examens d’expertise. Mais, c’est dans
la dynamique relationnelle que l’analogie avec le couple pervers a
un intérêt majeur.
Comment le prévenu parvient-il à recréer un monde de l’illusion
et à tenter une subversion par la complicité avec
l’expert ?
Tout d’abord par une inversion des positions sur le
savoir : le prévenu se place comme un détenteur du savoir sur
le rapport amoureux avec certitude alors que l’expert est celui qui
cherche à savoir et à éclaircir l’énigme face aux affirmations
péremptoires (« Elle m’aimait » en évoquant la victime
souvent mineure). Qui est le sujet supposé savoir dans le
duo ?
Clavreul a insisté sur l’importance du regard de l’autre dans
l’accès à la jouissance perverse ; le voir et le scopique, ce
sont les outils constitutifs de l’illusion dans laquelle le pervers
cherche à nous emmener par la fascination, par la captation du
regard de l’autre, qui va s’abimer et éteindre sa raison, qui lui
permettrait d’exercer une critique des propos. L’œil contre la
raison, c’est l’enjeu de l’expertise pour rendre visible le caché,
pour sortir de l’œil comme outil d’une clinique froide du regard
dans laquelle voudrait nous entraîner le pervers et ramener à la
lumière du visible, c’est-à-dire dans l’humanisation du monde
visible, tel que Merleau-Ponty nous l’enseigne [4].
On n’entend pas beaucoup la loi et les interdits fondamentaux
concernant la sexualité : celui de la différence des
générations, celui de la contrainte ou de la violence. Et pourtant,
il y a de la logique dans le récit du pervers, la rationalisation
est constante en référence à une interprétation fallacieuse du
désir de l’autre, c’est une loi privée et secrète. D’ailleurs, le
sujet garde toujours un écart entre la loi qui l’a puni et la loi
de cette morale privée qui l’exonère de la culpabilité, celle-ci
n’a pas de localisation psychique car il n’y a pas de manque à être
sur le plan de l’idéal (« On ne comprend rien à l’amour »
en évoquant l’instruction judiciaire).
Que ce soit par l’illusion ou par l’interprétation, le sujet est
aux confins de la psychose car pour dénier le réel, il doit parfois
faire le sacrifice du pacte de réalité avec l’autre.
Quel est le mécanisme de la réduction à l’impuissance de
l’expert dans sa mission ?
Par la conviction de la normalité que le sujet professe et
celle-ci clôt toute demande de soins.
Est-ce à dire que l’espace du soin est inexistant comme le dit
Clavreul ?
Le soin intracarcéral est souvent subverti par la recherche des
bénéfices, mais certains préfèrent faire toute leur peine que de
jouer la parodie du soin pour éviter la demande.
Le soin sous contrainte évite la demande impossible et donne un
temps pour que la dépression survienne… Cette attente de l’arrivée
de la culpabilité ne rejoint-il pas une illusion commune des
thérapeutes : celle de la névrotisation des structures non
névrotiques ? On se souviendra des processus de névrotisation
des schizophrènes dans les années 1960, qui retrouvent une
actualité dans les thérapies de remédiation cognitive en vue de
réattribution à un moi fictif. N’est-il pas aussi illusoire de
greffer un appareil de culpabilité sur un sujet non
receveur ?
Trois vignettes cliniques
Subversion de la loi médicale : un ORL curieux
Monsieur X. a été condamné à dix ans de réclusion pour
agressions sexuelles sur mineures en récidive. Il décrit un
parcours de névrosé avec un évitement de la sexualité et une
dépendance affective à sa mère âgée. Il était médecin ORL et a été
condamné pour des abus sur des fillettes qu’il était amené à
examiner avec leur mère qui était proche. Il a fait un parcours
pénitentiaire sans faille, sa mère est décédée pendant ce temps.
Radié définitivement de l’Ordre des médecins, il a fait des études
de psychologie pour faire du coaching à sa sortie.
La surprise de cette expertise vient de sa position par rapport
aux faits puisqu’il prétend à un médecin qu’il était utile de faire
un examen du corps entier et notamment génital des fillettes pour
résoudre leur problème ORL (l’hypothèse d’un délire physiologique a
été soulevé sur l’influence hormonale dans les pathologies ORL).
Par ailleurs, il indique que l’une des victimes devenue adulte a
maintenu un lien avec lui par courrier, visites évoquant l’amour de
transfert sans révéler ses propres pulsions pédophiles.
Il montre une subversion de la loi de la médecine pour
rationaliser sa paraphilie et celle-ci est restée inchangée par la
peine et par le travail psychologique qu’il a assidument suivi. Il
peut même prendre à témoin un confrère dans une rationalisation
quasi délirante des actes commis sans renoncer à l’influence sur
autrui par la position du savoir (comme coach).
Perversion et psychose : un train d’enfer
Monsieur B. a été condamné à 17 ans de réclusion pour viol
avec actes de barbarie sur une personne âgée. Il est expertisé
après 12 ans d’une détention sans histoire. Il reconnaît des
jouissances perverses par l’échangisme, le fétichisme sur les
sous-vêtements féminins, qui lui ont valu des condamnations
antérieures. L’examen montre des troubles schizotypiques avec un
repli total, il consacre son temps à dessiner du matériel
ferroviaire que sa grand-mère lui envoie et qu’il vend à une
galerie d’art brut. C’est une suppléance qui lui évite de sombrer
dans la psychose et endigue un petit automatisme mental. Il ne
montre aucune critique de l’émergence des pulsions sadiques sur
cette femme âgée dans une absence totale d’empathie…
Le désaveu de l’humain est total et la prison contient
l’explosion psychotique. Il n’a lâché à l’expert que le site
Internet où l’on peut voir ses œuvres dépourvues de toute
représentation humaine. La dangerosité est majeure malgré les soins
ordonnés par une peine de suivi sociojudiciaire.
Un corps absolu : une arme fatale
Monsieur M. a été condamné à 16 ans de réclusion pour viols
sur mineures, les filles de sa compagne. Sa détention a été marquée
par l’extension du moi, qui lui donne une posture physique
toute-puissante par le sport intensif et une posture personnelle de
conseiller des autres détenus, de sage, une posture sexuelle sans
aucun manque grâce à sa bisexualité. À propos des faits, il
déclare : « Des douches et des bains pris ensemble, des
massages… c’est vrai, ce n’était pas mon rôle, j’étais plus ou
moins leur père de substitution… de mon côté, je n’ai jamais été
demandeur de quoi que ce soit, c’était les enfants qui venaient
d’eux-mêmes en présence de leur mère… »
La position perverse de projection sur les enfants de l’origine
du désir sexuel est totalement accomplie sans aucune place pour le
doute de la culpabilité. Il ne veut être demandeur de rien et
surtout pas d’une réduction de peine, qui l’exposerait à
reconnaître un manque. Dans son rapport avec les soignants, il
montre ses capacités de subversion en rappelant qu’il avait réussi
à séduire une soignante. La séduction est plus forte que la loi et
que les rôles sociaux. Le pronostic des soins ordonnés est très
réservé.
Conclusion par des questions
Notre propos était de montrer par la clinique expertale qu’il y
a une actualisation dans la rencontre clinique des processus
pervers plus dans la reproduction de la structure que dans un
impossible transfert. C’est dans la subversion du savoir sur le
désir, dans une captation du regard de l’autre, dans la subversion
de la loi que le déploiement des mécanismes pervers est reproduit
par le prévenu avec l’expert.
Oui, l’expert et l’auteur présumé de violences sexuelles
constituent un couple pervers dans le temps de l’expertise et c’est
un repère clinique fondamental pour atteindre une certaine vérité
clinique.
En conclusion, nous ne pouvons que poser des questions sans
réponse.
- –. Alors que la question théorique de la singularité de
la perversion comme structure autonome de personnalité
versus les aménagements et les conduites pervers est
contestée, y a-t-il un intérêt à maintenir ce repère structural
comme guide clinique ?
- –. Y a-t-il intérêt à maintenir une illusion
thérapeutique comme vaine tentative de névrotisation de la
perversion ? Le processus de soins vise à faire émerger une
culpabilité alors que la catégorie est manquante et vise à corriger
des impasses cognitives alors que la dialectique est
impossible.
- –. La triangulation imposée par la loi de 1998 ne
constitue-t-elle que la construction subvertie d’un mode de
l’illusion pour voyeurs complices dans un pacte de changement
factice ou bien un processus thérapeutique avec délimitation des
espaces permettant le changement?
- –. Est-il explicable que les experts s’intéressent à ce
que montrent les pervers autrement que dans une curiosité pour ce
qu’ils savent du secret du désir sexuel ?
- –. Alors que faire ? Le dispositif de la loi de
1998 constitue un cadre en cohérence interne et son usage doit
s’accompagner d’une lucidité des acteurs soignants et judiciaires
pour analyser comment le sujet se saisit de ce cadre avec les
écarts et les transgressions, comment il peut reproduire son
fonctionnement structural dans le dispositif.
Conflits d’intérêts: aucun.
Références
1. Balier C. La violence en abyme. Paris : PUF, 2005.
2. Furtos J. Éditorial. Rhizome ;
no 39 : 1.
3. Clavreul J, Aulagnier P, Perrier F, et al. Le
Désir et la Perversion. Paris : Seuil, 1967.
4. Merleau-Ponty M. L’Œil et l’Esprit. Paris : PUF,
1960.
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