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La théorie de l’esprit : aspects conceptuels, évaluation et effets de l’âge


Revue de neuropsychologie. Volume 3, Number 1, 41-51, Mars 2011, Article de synthèse

DOI : 10.1684/nrp.2011.0168

Résumé   Summary  

Author(s) : Céline Duval, Pascale Piolino, Alexandre Bejanin, Mickael Laisney, Francis Eustache, Béatrice Desgranges, Inserm–EPHE–Université de Caen/Basse-Normandie, Unité U923, GIP Cyceron, Caen, Université Paris-Descartes, Institut de psychologie, Paris, CNRS UMR 8189 Groupe de recherche Mémoire et apprentissage, Paris.

Summary : Theory of mind (ToM) refers to the ability to deduce the mental states of other people, as their beliefs, desires, and intentions. It enables to anticipate and interprete human behaviors and is essential in regulating social interactions. The present review exposes current knowledge concerning this high level cognitive function which entails both decoding and reasoning about cognitive and affective mental states, of first- or second-order. Its links with executive functions and memory are often highlighted and might explain deficits of ToM in patients with brain diseases. Furthermore, age effect on ToM remains unclear and results are often contradictory, although recent findings have shed a more accurate light of age effects on the multidimensional ToM.

Keywords : theory of mind, mentalizing, aging, executive functions, metacognition

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ARTICLE

nrp.2011.0168

Auteur(s) : Céline Duval 1 , Pascale Piolino 1 , 2 , 3 , Alexandre Bejanin 1 , Mickael Laisney 1 , Francis Eustache 1 , Béatrice Desgranges 1 desgranges-b@chu-caen.fr

1 Inserm–EPHE–Université de Caen/Basse-Normandie, Unité U923, GIP Cyceron, Caen

2 Université Paris-Descartes, Institut de psychologie, Paris

3 CNRS UMR 8189 Groupe de recherche Mémoire et apprentissage, Paris

Correspondance: B. Desgranges

En neuropsychologie, le concept de théorie de l’esprit (Theory of Mind en anglais [ToM]) désigne la capacité mentale d’inférer des états mentaux à soi-même et à autrui et de les comprendre. L’expression de « théorie de l’esprit » ne désigne donc pas une théorie psychologique mais une aptitude cognitive permettant d’imputer une ou plusieurs représentations mentales, par définition inobservables, aux autres individus. Le principe de base étant celui de l’attribution ou de l’inférence, les états affectifs ou cognitifs d’autres personnes sont déduits sur la base de leurs expressions émotionnelles, de leurs attitudes ou de leur connaissance supposée de la réalité. La ToM est référencée dans la littérature sous différentes acceptions telles que « mentalizing » (mentalisation [1, 2]), « mindreading » (lecture d’états mentaux [3]), « perspective-taking » (prise de perspective [4]), « empathy » (« empathie » [5]) ou encore « social understanding » (compréhension sociale [6]). Cette aptitude nous permet de prédire, d’anticiper et d’interpréter le comportement ou l’action de nos pairs dans une situation donnée. Elle est indispensable à la régulation des conduites et au bon déroulement des interactions sociales. La ToM fait partie intrinsèque de la cognition sociale qui mobilise un ensemble de processus mentaux tels la perception de soi et des autres et l’utilisation des connaissances sur les règles régissant les interactions interpersonnelles pour décoder le monde social [7]. Dans cet article nous proposons une synthèse des connaissances théoriques sur la ToM, guidés par deux questions principales : comment en aborder l’étude en neuropsychologie ? Quels sont les effets de l’âge sur cette aptitude cognitive de haut niveau ?

Naissance du concept de ToM

C’est dans le courant de la philosophie de l’esprit que l’on peut déceler les prémices de ce qui sera conceptualisé ensuite par les psychologues et les neuroscientifiques comme la ToM. La philosophie de l’esprit est un champ d’interrogations et de propositions sur la nature de l’esprit et ses manifestations dans lequel différentes théories se sont accumulées au cours des siècles de réflexions épistémologiques (pour revue voir [8]). Alors que certains philosophes débattent de la nature même de l’esprit, d’autres cherchent à décrire son fonctionnement et son contenu. Dans ce contexte, la théorie de l’esprit est une partie de la philosophie de l’esprit qui s’attache à la question de l’intentionnalité et à l’attribution de contenus mentaux.

Le terme « théorie de l’esprit » apparaît pour la première fois en sciences cognitives en 1978, dans le titre d’une étude de David Premack et Guy Woodruff : « Does the chimpanzee have a theory of mind? » [9]. Sous cette expression, les auteurs désignaient la capacité à comprendre les conduites d’un autre, supposant qu’elles s’appuyaient sur l’inférence d’états mentaux. Dans cette étude pionnière, ils montraient que le chimpanzé Sarah était en mesure de résoudre des problèmes qui impliquent de comprendre les intentions inobservables d’un comportement humain (comprendre que celui qui saute veut des bananes). La ToM, telle que définie par ces auteurs, a ensuite fait l’objet d’innombrables recherches non seulement en éthologie mais également dans d’autres domaines.

La psychologie est la discipline où l’étude de la ToM a connu le plus grand essor au cours des trente dernières années. Les travaux ont d’abord été effectués dans le domaine de la psychologie du développement, avec pour intérêt la détermination de la période d’acquisition de cette capacité cognitive [10] et l’étude de son dysfonctionnement [11]. Par la suite, d’autres champs de la psychologie, tels que la psychopathologie, la psychologie cognitive et la neuropsychologie se sont intéressés à ce concept. Plus récemment, grâce aux techniques d’imagerie cérébrale, l’étude de la ToM s’est ouverte aux neurosciences cognitives qui ont mis en évidence un réseau cérébral sous-tendant cette capacité cognitive de haut niveau [12]. Ce réseau est composé de différentes régions corticales, telles le cortex préfrontal, le complexe pôle temporal/amygdale et le complexe sillon temporal supérieur/jonction temporo-pariétale ( figure 1 ).

La théorie de l’esprit en tant que système cognitif

La ToM est une capacité de métacognition : avoir conscience et se représenter l’état mental d’une autre personne revient à construire une métareprésentation. Alors que la représentation renvoie à une perception directe de l’environnement, la métareprésentation est une représentation d’une représentation. La ToM permet ainsi d’avoir des pensées concernant les pensées d’autrui et de raisonner sur ce que l’autre croit, feint ou ressent. Elle suppose un circuit relationnel, impliquant une reconnaissance cognitive et/ou émotionnelle de soi-même et d’autrui actualisée dans l’échange [13]. De nature cognitive ou affective, de premier ou de deuxième ordre, elle implique des processus de décodage ou de raisonnement sur des états mentaux.

La nature des représentations mentales : ToM cognitive/ToM affective

La nature dichotomique des contenus mentaux (pensées versus émotions) a conduit certains auteurs à distinguer deux types de représentations et ainsi deux types de ToM, l’une dite froide, relative aux pensées et l’autre dite chaude, associée aux émotions [14]. Cette distinction a été réactualisée et les termes respectifs de ToM cognitive et de ToM affective sont aujourd’hui employés [15, 16]. La première est définie comme la capacité à se représenter les états épistémiques des autres individus (qui renvoient aux connaissances qu’ils ont sur le monde). Elle permet de comprendre, d’inférer ou de raisonner sur leurs pensées, leurs croyances ou encore leurs intentions, et ce indépendamment de toute connotation émotionnelle. La ToM affective, quant à elle, correspond à la capacité à se représenter les états affectifs des autres, à comprendre et déduire leurs émotions et sentiments. Autrement dit, elle permet d’interpréter la valence et la signification émotionnelle des actions et des intentions des autres dans un contexte social [14].

La distinction entre ToM cognitive et ToM affective trouve appui sur des observations de patients souffrant de troubles psychiatriques ou neurologiques. Ainsi, dans le syndrome d’Asperger et dans la schizophrénie, la ToM affective apparaît plus déficiente que la ToM cognitive [17]. Le même profil de performances a été rapporté chez des patients avec des lésions localisées dans le cortex préfrontal ventromédian [15] alors que le pattern inverse a été mis en évidence dans une étude effectuée dans la maladie d’Alzheimer [21]. Des études d’activation en neuro-imagerie chez le sujet sain soulignent aussi la relative indépendance fonctionnelle entre ToM cognitive et ToM affective, avec une implication du cortex préfrontal dorsolatéral pour la ToM cognitive [16] et du cortex préfrontal ventromédian dans la prise de perspective émotionnelle [4].

Le niveau cognitif des représentations : ToM de 1er ordre/ToM de 2e ordre

Au-delà de la nature (émotionnelle ou cognitive) des représentations mentales impliquées, différents niveaux peuvent être distingués selon que l’articulation se fait entre réalité physique (représentation) et réalité mentale de cette réalité (métareprésentation), ou entre une réalité mentale propre à un individu et celle d’autrui. En tant que capacité métacognitive, la ToM mobilise une série de représentations qui s’emboîtent les unes dans les autres à l’image de poupées russes ( figure 2 ). Les recherches en psychologie développementale et en neuropsychologie ont mis l’accent sur deux niveaux cognitifs de mentalisation découlant de raisonnements récursifs de type « A pense que B pense que… ». Les auteurs parlent ainsi de représentations, de ToM, d’attribution, ou encore de fausses croyances de 1er et de 2e ordre [18] qui sont les prolongements cognitifs d’un niveau d’ordre zéro, purement perceptif et n’impliquant aucun raisonnement sur un état mental [19]. Les représentations de 1er ordre correspondent à celles que l’on a de l’état mental d’une personne en adoptant sa perspective. Ce niveau cognitif permet de prendre conscience qu’autrui possède des représentations mentales qui peuvent ou non correspondre à la réalité. Par extension, cela implique que cet autre possède une conscience propre, différente de la nôtre et de celles d’autres individus. Les représentations de 2e ordre correspondent aux représentations mentales qu’une personne a sur les représentations mentales d’une autre personne. Elles requièrent d’adopter deux perspectives simultanément. Un tel niveau de raisonnement cognitif mobilise de plus importantes ressources cognitives que le 1er ordre [20] et apparaît nécessaire à une compréhension plus précise du comportement humain.

La distinction empirique entre ToM de 1er et de 2e ordre a été faite initialement dans le champ de la psychologie du développement. Les auteurs ont mis en évidence un continuum développemental dans la construction des représentations mentales, suivant la mise en place progressive des représentations de 1er ordre puis de celles de 2e ordre [18]. Des études réalisées en neuropsychologie auprès de patients souffrant de maladie d’Alzheimer renforcent cette distinction montrant que les performances des patients sont altérées uniquement pour les tâches de ToM de 2e ordre [21, 22]. Le pattern inverse n’est jamais observé, mais la différence de complexité entre les deux types de tâches pourrait suffire à expliquer une telle dichotomie.

Les processus fonctionnels de la ToM : décodage/raisonnement

L’attribution d’états mentaux n’est pas le résultat d’un seul processus, mais résulte de deux mécanismes fonctionnels qui agissent de concert pour permettre d’inférer correctement l’état mental d’une personne : le décodage et le raisonnement [23]. Le décodage des états mentaux, qu’ils soient affectifs ou cognitifs, fait référence à la perception et l’identification d’informations sociales et d’indices présents dans l’environnement. Ces différents éléments peuvent être par exemple l’action réalisée par une personne, la direction de son regard ou encore son expression faciale. Ils ne se limitent pas à la modalité visuelle et la prosodie constitue notamment une source importante d’informations. Pour Coricelli [14], ce mécanisme de décodage serait automatique, spontané et préconceptuel. En ce sens, il serait tributaire de l’information perceptive et impliquerait préférentiellement des processus primaires [24]. Ainsi, décoder un sarcasme résulte de la détection et la confrontation d’indices prosodiques, d’expressions émotionnelles ou comportementales de l’orateur pour identifier le sérieux ou non de son propos. Au total, le mécanisme de décodage associé à la ToM recouvre des processus de détection, d’intégration et de confrontation d’indices issus de sources multimodales et permet de définir la nature de l’état mental.

Le processus de raisonnement permet, quant à lui, de comprendre, d’expliquer ou de prédire les actions et requiert nécessairement l’accès aux connaissances ou faits concernant, soit le protagoniste, soit les circonstances contextuelles. En effet, selon les situations, plusieurs significations peuvent être inférées à partir d’une même expression faciale. Par exemple, voir quelqu’un pleurer conduit automatiquement à lui inférer une tristesse intérieure. Cependant, placé par exemple dans le contexte d’une remise de diplôme, les larmes du protagoniste seront interprétées comme l’expression d’un sentiment de joie. Le processus de raisonnement de la ToM semble dès lors impliquer des fonctions de plus haut niveau que le décodage [24] et permet de distinguer la plaisanterie du mensonge, prédire des comportements, etc. Ainsi, la ToM engage des processus cognitifs complexes et fonctionne souvent de concert avec d’autres fonctions cognitives, d’où la difficulté d’évaluer cette habileté de haut niveau.

Évaluation : les paradigmes expérimentaux

Plusieurs épreuves ont été élaborées afin d’évaluer la ToM. Stone et al. [25] ont proposé de classer ces épreuves en trois catégories, selon la nature épistémique, affective ou volitionnelle des états mentaux mis en jeu.

Les tâches d’attribution d’états mentaux épistémiques

Les tâches d’attribution d’états mentaux épistémiques se fondent sur l’inférence d’états mentaux cognitifs tels que des pensées, des croyances ou des connaissances qu’un ou plusieurs personnages ont sur le monde. Elles sont généralement présentées sous forme d’histoires mettant en jeu plusieurs protagonistes et sont construites sur la base du paradigme de fausse croyance [18]. Dans ce paradigme, le sujet doit inférer l’état mental d’un personnage qui a une croyance erronée d’une situation car non conforme à la réalité. Le paradigme des fausses croyances est principalement utilisé pour évaluer la ToM cognitive et cela à différents niveaux (1er ordre et 2e ordre). Dans le cas d’une fausse croyance de 1er ordre, le sujet doit déterminer la représentation mentale d’un personnage ( figure 3 A) alors que dans celui d’une fausse croyance de 2e ordre, il doit inférer la représentation mentale qu’un personnage a de celle d’un autre personnage ( figure 3 B). Afin d’évaluer la compréhension de l’histoire, des questions se référant à la réalité sont associées à ce paradigme.

Les tâches d’attribution d’états mentaux affectifs

Les tâches d’attribution d’états mentaux affectifs utilisent principalement des photographies ou des vidéos de visages ou de la région des yeux [26, 27]. La tâche du sujet consiste à choisir parmi plusieurs adjectifs proposés, celui qui qualifie le mieux l’émotion exprimée par un visage ou un regard. Deux types d’expressions émotionnelles sont généralement distingués : celles d’émotions « de base » et celles d’émotions « complexes » ou « sociales ». Les émotions de base, au nombre de six (joie, surprise, colère dégoÛt, peur et tristesse), sont des expressions affectives universelles, transculturelles et probablement sous-tendues par des mécanismes innés. Elles sont traitées automatiquement et peuvent s’interpréter en dehors du contexte. En revanche, les émotions complexes caractérisent un état émotionnel illustrant soit une expression cognitive (par exemple pensif, fatigué, interrogatif…), soit des émotions sociales (par exemple charmeur, conspirateur, coupable, amical…) qui dépendent nécessairement d’une situation interpersonnelle particulière [28]. Les émotions complexes ne seraient pas entièrement prédéterminées et leur interprétation correcte ne pourrait se faire que dans les interactions avec les autres individus [29]. Par conséquent, le traitement de ce type d’expressions émotionnelles requiert des processus de réflexion et de raisonnement. Des histoires peuvent aussi être utilisées pour mesurer la ToM affective [4]. Elles se fondent sur le même principe que les histoires évaluant la ToM cognitive mais la tâche du sujet consiste dans ce cas à inférer ou attribuer précisément l’émotion ressentie par un personnage placé dans un scénario social.

Les tâches d’attribution d’intention

Les tâches d’attribution d’intention demandent d’inférer l’intention ou le comportement à venir de personnages d’une histoire présentée le plus souvent sous forme de vignettes ou séquences d’images [32]. À la place des personnages, des formes géométriques [30] ou des parties du corps en mouvement [31] peuvent également être utilisées. La tâche la plus connue est celle de Brunet et al. [33] dont l’objectif est de déterminer la fin logique d’une histoire mettant en scène un personnage affichant l’intention de réaliser une action (regarder une pâtisserie avec envie et vérifier que l’on a assez d’argent pour l’acheter). Deux conditions contrôles invitent le sujet à déterminer la fin logique de l’histoire, l’une avec des personnages sans intention particulière, l’autre avec des objets.

Les tâches mixtes

Au-delà de cette classification, d’autres tâches, plus complexes, combinent plusieurs dimensions de la ToM. Le test du faux pas social [25] exploite la notion de maladresse sociale : un protagoniste évoluant dans une situation sociale particulière a un comportement inadapté ou tient des propos inappropriés et ce, sans réaliser la portée de ce qu’il a dit ou fait (dire à une amie dont l’appartement a été entièrement rénové que ses rideaux sont laids et qu’elle devrait en acheter de nouveaux). Le test du faux pas nécessite d’intégrer les composantes cognitive et affective de la ToM, puisqu’il faut comprendre que le discours d’une personne est déplacé (ToM cognitive) et blessant ou insultant pour son interlocuteur (ToM affective). La tâche de Yoni, proposée par Shamay-Tsoory et al. [2] repose sur l’inférence de l’état mental d’un personnage présenté visuellement, avec pour indice son expression faciale, la direction de son regard et une phrase à compléter. Cette tâche a la particularité de combiner ToM cognitive et affective, ToM de 1er ordre et de 2e ordre (pour détails voir [2]).

Les liens entre la ToM et les autres systèmes cognitifs

Une théorie de l’esprit modulaire ou non modulaire ?

Plusieurs auteurs défendent l’idée d’une modularité de la ToM sur la base de nombreux travaux montrant, d’une part que la ToM s’acquiert au cours de l’enfance indépendamment du niveau intellectuel [11], et d’autre part que des patients avec lésions du lobe frontal [34] ou souffrant de démence fronto-temporale [21] ou de maladie d’Alzheimer [22] présentent un déficit spécifique acquis de ToM. De plus, alors que des autistes avec un syndrome d’Asperger dont le niveau d’efficience intellectuelle générale est préservé montrent un trouble de ToM, les patients souffrant du syndrome de Williams ou de celui de Down ont des capacités de ToM préservées en dépit d’une déficience intellectuelle globale [27]. Bien que ces études suggèrent l’existence d’un module de ToM, d’autres chercheurs considèrent que la ToM n’est pas une fonction cognitive autonome et qu’elle dépend nécessairement d’autres fonctions cognitives, notamment les fonctions exécutives et la mémoire épisodique. Leurs arguments se fondent sur des résultats d’analyses de corrélations entre des performances cognitives et sur des travaux de neuro-imagerie montrant un chevauchement entre les activations cérébrales liées à la réalisation de tâches de ToM et celles liées à ces autres fonctions cognitives [1].

Théorie de l’esprit et langage

Étant donné le niveau de complexité de la ToM et la forte implication du langage dans les tâches de ToM, les relations entre ces deux systèmes cognitifs ont été la cible de nombreuses recherches. Celles portant sur le développement cognitif de l’enfant ont souligné une relation entre le développement du langage et l’acquisition de la ToM. Dans leur revue, Apperly, Samson et Humphreys [35] soulignent que les performances des enfants aux tâches de fausses croyances sont associées au développement de la sémantique du langage et qu’un retard d’acquisition du langage peut s’associer à un retard dans le développement de la ToM. Bien qu’il existe des données contradictoires, il est admis que le langage et la ToM entretiennent une relation d’interactions bidirectionnelles. Chez l’adulte, Newton et de Villiers [36] ont montré que les performances à une tâche de fausses croyances présentées sous forme de vidéo étaient perturbées par l’écoute simultanée de phrases et non par la réalisation gestuelle d’une séquence rythmique. Enfin, peu d’études ont investi la question chez des patients présentant des troubles du langage, se heurtant de fait à la difficulté de les évaluer avec un matériel nécessitant souvent une verbalisation. Cependant les quelques cas décrits dans la littérature semblent montrer qu’un trouble de la pragmatique du langage (c’est-à-dire utilisation et compréhension du langage dans un contexte interactif) contribue au déficit dans des tâches de raisonnement sur les états mentaux alors que ces dernières seraient réussies en cas de trouble du langage portant sur la grammaire et la sémantique (pour revue voir [35]).

Théorie de l’esprit et fonctions exécutives

Le lien entre la ToM et les fonctions exécutives s’établirait au cours du développement de l’enfant. En effet, des études ont montré que les capacités exécutives et celles de mentalisation, effectives à l’âge de 4-5 ans, présentent un pattern de développement parallèle et similaire, dépendant de la maturation du cortex préfrontal [37]. Il a également été montré que les troubles des fonctions exécutives chez des enfants autistes sont toujours associés à ceux de ToM, alors que le pattern inverse n’est pas systématiquement retrouvé [37]. Enfin, la réussite des enfants aux tâches de fausses croyances est corrélée à leurs capacités exécutives [35]. Les fonctions exécutives seraient donc nécessaires au bon fonctionnement de la ToM et ce de manière plus marquée pour la ToM de 2e ordre [20].

Chez l’adulte, de nombreuses études ont également souligné les liens entre les fonctions exécutives et la ToM [35]. Bull, Phillips et Conway [38] ont montré que les performances des sujets à une tâche de fausses croyances et d’inférence d’émotions étaient abaissées en condition de double tâche (c’est-à-dire mobilisant conjointement la ToM et des processus exécutifs) par rapport à la condition de simple tâche. De manière similaire, German et Hehman [40] montrent qu’augmenter le niveau de demande exécutive d’une tâche de ToM cognitive, en manipulant simultanément la croyance (vraie/fausse) et le désir (approcher/éviter une situation) d’un personnage, entraîne systématiquement une baisse de performances. McKinnon et Moscovitch [41] retrouvent cet effet de la double tâche sur un test de fausses croyances, surtout pour des histoires de 2e ordre. Enfin, plus spécifiquement, les capacités d’inhibition seraient en jeu dans une tâche de ToM affective nécessitant d’inférer l’état émotionnel à partir d’un regard expressif [38, 39].

Ainsi, plusieurs travaux chez le sujet sain suggèrent l’existence d’une relation significative entre les fonctions exécutives et la ToM, qu’elle soit cognitive ou affective, de 1er ou de 2e ordre. Sur le plan clinique, de nombreux patients cérébro-lésés présentent incontestablement un déficit combiné des fonctions exécutives et de la ToM [25]. Pourtant, certains cas de patients décrits dans la littérature remettent en cause le rôle déterminant des fonctions exécutives dans la ToM. Le patient B.M., souffrant d’une lésion acquise de l’amygdale, présentait de bonnes capacités de contrôle exécutif alors que son raisonnement sur les états mentaux d’autrui était déficitaire [42]. À l’inverse, après une attaque cérébrale provoquant une atteinte frontale majeure, G.T. avait des capacités de mentalisation intactes malgré un syndrome dysexécutif marqué comportant une altération des capacités de planification, un déficit aux tâches de fluence verbale et des confabulations [43]. Au regard de l’ensemble des études, Apperly et al. [35] soulignent que le pattern mitigé des liens entre fonctions exécutives et ToM résulterait de la trop grande diversité et variabilité des tests utilisés selon les études.

Théorie de l’esprit et mémoire épisodique

Au-delà de la relation entre la ToM et les fonctions exécutives, l’étude de Perner, Kloo et Gornik [44] suggère que l’acquisition de la ToM est liée au développement de la mémoire épisodique. Par ailleurs, sur la base des régions cérébrales impliquées dans ces deux fonctions, Maguire, Vargha-Khadem et Mishkin [45] font l’hypothèse d’une relation entre mémoire autobiographique et capacités d’inférence, ces dernières permettant l’attribution des souvenirs à soi-même. Cette hypothèse est également défendue par Frith et Frith [1] qui, sur la base d’une revue de la littérature portant sur une douzaine d’études de neuro-imagerie, montrent que les capacités de mentalisation et les processus mnésiques autobiographiques sont sous-tendus par des régions cérébrales en partie communes. Plusieurs autres études ont également fait état d’un réseau cérébral commun à ces deux grandes fonctions qui partageraient des processus de projection mentale de soi [46]. Selon ces auteurs, la projection de soi implique un changement de perspective propre, de l’environnement immédiat vers une perspective alternative. Alors que la mémoire épisodique mobilise des processus de projection de soi dans le temps et l’espace afin de revivre consciemment les expériences passées, la simulation de la perspective d’autrui sous-tendant la ToM demande de se projeter à la place de l’autre.

Théorie de l’esprit et vieillissement cognitif

Bien que la plupart des travaux sur le vieillissement tendent aujourd’hui à montrer une diminution de cette capacité avec l’âge, les résultats de la littérature n’ont pas toujours été limpides et consensuels.

Préservation ou troubles spécifiques de ToM avec l’âge ?

L’étude princeps de l’effet de l’âge sur la ToM a été réalisée par Happé, Winner et Brownell [47] en utilisant une tâche verbale d’histoires nécessitant d’inférer la pensée, les sentiments ou les intentions d’un personnage. Les auteurs ont montré que les sujets âgés présentaient de meilleures performances que des sujets plus jeunes, suggérant ainsi une augmentation des capacités de ToM avec l’âge. Énumérant un certain nombre de limites à cette étude (biais de recrutement, absence d’autres mesures cognitives, charge cognitive non contrôlée…), Maylor et al. [48] ont, sur la base de la même épreuve, adapté le protocole et réalisé l’expérience auprès d’un groupe de sujets jeunes, d’âge intermédiaire et âgés. Contrairement à l’étude précédente, ils ont mis en évidence un effet significatif de l’âge tel que les sujets d’âge intermédiaire et âgés étaient moins performants que les sujets jeunes, mais seuls les sujets d’âge intermédiaire parvenaient à réduire leurs difficultés lorsque la charge cognitive était moindre. Par ailleurs, Sullivan et Ruffman [6] ont également mis en évidence un déclin lié à l’âge des capacités d’inférence des états mentaux à des personnages présentés non seulement dans des histoires verbales mais aussi dans des clips vidéo. Cependant, Slessor, Philipps et Bull [49] ont montré que les plus faibles performances des sujets âgés dans des tâches de ToM dépendaient de la nature du matériel. En effet, les sujets âgés présentaient des diminutions de performances spécifiques à la tâche visuelle statique (test du regard [27]) et dynamique (tâche vidéo [6]). En revanche, la tâche d’histoires verbales était bien réussie. Cette dissociation a permis aux auteurs de postuler que le déclin de la ToM avec l’âge s’expliquerait par une difficulté à décoder les indices statiques ou dynamiques informatifs sur autrui, plutôt que par un trouble spécifique de la ToM. Cependant, cette absence d’effet sur la tâche d’histoires n’est pas contradictoire avec la littérature dans le sens où l’âge moyen des sujets âgés de l’étude équivalait à celui du groupe d’âge intermédiaire de Maylor et al. [48] et la tâche verbale ne requérait que peu de charge cognitive. Par ailleurs, en mettant l’accent sur les niveaux cognitifs de mentalisation, McKinnon et Moscovitch [41] ont montré que les sujets âgés étaient moins performants que les sujets jeunes dans des tâches d’histoires de 2e ordre alors qu’aucune différence n’était retrouvée sur les histoires de 1er ordre. Castelli et al. [3] ont montré le même pattern de performances entre le 1er et le 2e ordre. Les résultats de ces études indiquent clairement que les personnes âgées éprouvent une difficulté particulière à prendre en compte la perspective de deux personnes simultanément. La cause de cette difficulté reste encore discutée. Récemment, en reprenant la tâche d’histoires de Happé et al. [47], Charlton et al. [50] ont mis l’emphase sur une diminution linéaire avec l’âge de la capacité à inférer des états mentaux. En effet, en scindant leur groupe de sujets âgés en quatre groupes d’âge, ils montrent que les participants âgés de 50 à 59 ans réussissent mieux la tâche de ToM que ceux âgés de 60-69 ans et 70-79 ans. De plus, le groupe d’âge de 80-89 ans est moins performant que les trois autres groupes. L’affaiblissement des capacités de ToM cognitive semble donc progressif avec l’avancée en âge.

Certaines études portant sur le versant affectif de la ToM montrent un déclin lié à l’âge pour inférer les sentiments ou « lire » l’état mental émotionnel exprimé par un individu à partir de différentes tâches, telles que de courtes histoires, des clips vidéo [6, 49] ou des photographies de la région des yeux [39, 49]. A contrario, Phillips, MacLean et Allen [51] ne retrouvent pas de différence notable entre jeunes adultes et personnes âgées sur des tâches d’histoires émotionnelles ou de photographies de visages exprimant des émotions de base, mais seulement sur une tâche d’inférence d’émotions complexes à partir de regards. Toutefois, ce dernier résultat n’a pas été retrouvé par Castelli et al. [3] qui ont pourtant utilisé la même épreuve de ToM en IRMf. Dans cette étude, les sujets jeunes et âgés de l’expérience présentaient des performances cognitives similaires à la tâche de lecture d’états mentaux de Baron-Cohen et al. [27], indiquant des capacités efficientes de ToM affective. Cependant, sur le plan cérébral, les auteurs remarquent une différence d’activation cérébrale notable entre les deux groupes : alors que les sujets jeunes et âgés activent de façon similaire les régions corticales fronto-temporales, impliquées dans le système des neurones-miroirs, les sujets âgés désengagent l’amygdale et présentent une activité frontale bilatérale plus marquée. Cette réorganisation cérébrale fonctionnelle liée au vieillissement normal pourrait sous-tendre un mécanisme de compensation à l’origine de la préservation de la ToM affective.

Quelques études utilisant des tâches de ToM combinant différents aspects, comme celle du faux pas social ne retrouvent pas de déclin lié à l’âge. En effet, MacPherson et al. ne montrent aucune différence significative entre des sujets jeunes, d’âge intermédiaire et plus âgés sur leur aptitude à détecter un faux pas dans une courte histoire [52]. Dans cette étude, il apparaît que la mise en action conjointe de la ToM cognitive et la ToM affective n’est pas affectée par l’âge. Par ailleurs, indépendamment de la dissociation ToM cognitive/ToM affective, German et Hehman montrent que la simple inférence de vraies et de fausses croyances à partir d’histoires est réussie chez des sujets âgés, mais que leur manipulation est plus difficile [40]. Les auteurs concluent que l’âge n’affecterait pas l’inférence d’états mentaux per se, mais le traitement des représentations mentales résultantes.

Dans l’ensemble, l’hétérogénéité des résultats des effets de l’âge sur la ToM rend difficile d’en établir un pattern bien précis. Ces différences peuvent s’expliquer selon les études par certaines limites méthodologiques (petite taille des échantillons ; grande diversité des tâches de ToM utilisées ; effets plafonds). De plus, l’exploration d’un seul aspect de la ToM dans la plupart des études ou l’utilisation de différentes tâches évaluant un même aspect ne permettent pas de conclure précisément sur les effets du vieillissement sur le fonctionnement de la ToM en général. Parallèlement, bien que cela soit encore sujet de débat dans la littérature, des chercheurs suggèrent, sur la base des relations entre la ToM et le système exécutif, que l’impact de l’âge sur la ToM pourrait s’expliquer par la défaillance des fonctions exécutives avec l’âge.

Quelle relation avec un système exécutif défaillant avec l’âge ?

Le vieillissement normal s’accompagne d’un déclin des fonctions exécutives et de la mémoire épisodique [53]. De plus, le cortex préfrontal, impliqué dans les fonctions exécutives et dans des processus mnésiques, est l’une des régions cérébrales les plus sensibles aux effets de l’âge [54]. Étant donné que le cortex préfrontal sous-tend également les capacités de ToM, un lien entre le déclin de ces systèmes cognitifs est légitimement envisageable. Ainsi, quelques études portant sur le vieillissement de la ToM ont investigué l’implication des fonctions exécutives dans la réalisation de tâches d’histoires ou d’inférence d’émotions complexes sur la base de regards. Alors que Maylor et al. [48] ne retrouvent pas de lien notable entre un déficit de ToM cognitive observé chez les sujets âgés et leurs performances de fonctions exécutives, des données plus récentes montrent que la réalisation de tâches de ToM cognitive, nécessitant une importante demande exécutive, est particulièrement difficile pour des sujets âgés [40]. German et Hehman suggèrent ainsi que la baisse de performances à des épreuves de ToM cognitive chez les personnes âgées serait le résultat d’un déclin des fonctions exécutives plutôt qu’un trouble de mentalisation proprement dit. Dans la même optique, McKinnon et Moscovitch [41] considèrent que la forte charge exécutive qu’implique le 2e ordre de la ToM contribue à la baisse des performances des sujets âgés à ce type de tâches [48]. Charlton et al. [50] montrent que les effets négatifs de l’âge sur la ToM sont entièrement médiés par les effets de l’âge sur la vitesse de traitement, les fonctions exécutives et l’intelligence verbale. De ces études, il résulte que les fonctions exécutives semblent pour une part impliquées dans le déclin de la ToM cognitive chez les sujets âgés. Par ailleurs, très peu de recherches se sont penchées sur l’impact des fonctions exécutives sur le fonctionnement de la ToM affective dans le vieillissement. À notre connaissance, seuls Bailey et Henry [39] suggèrent que les effets de l’âge observés sur la ToM affective via un test du regard s’expliqueraient par l’effet de l’âge sur les capacités d’inhibition des individus âgés.

Des données récentes sur une ToM multimodale

Face aux résultats sporadiques de la littérature concernant l’impact du vieillissement normal sur la ToM, nous avons réalisé une évaluation extensive de cette capacité cognitive de haut niveau chez 70 sujets sains d’âge différent [55]. Les effets de l’âge ont été appréhendés sur les dimensions cognitive et affective de la ToM à partir d’une évaluation à la fois objective et subjective. L’évaluation objective était basée sur l’utilisation d’épreuves classiques de ToM adaptées pour pallier certains biais, notamment le test d’attribution d’intentions de Brunet et al. [33], un test original de fausses croyances et le test des yeux adapté de Baron-Cohen et al. [26]. Une tâche nouvelle de ToM composite, le test de Tom, a également été employée afin d’appréhender la ToM au plus proche de son expression quotidienne dans un contexte interpersonnel fictif impliquant le sujet lui-même. Par ailleurs, l’évaluation subjective a été faite à partir d’un questionnaire d’auto-évaluation, l’échelle de ToM, constituée de deux sous-échelles mesurant respectivement la dimension cognitive et la dimension affective de la ToM. Nous avons cherché à savoir si les effets de l’âge mis en évidence sur la ToM s’expliquaient par les effets de l’âge observés sur d’autres fonctions cognitives, notamment exécutives et mnésiques.

Les résultats de cette étude ont révélé un effet significatif de l’âge sur l’évaluation objective de la ToM cognitive et affective, ainsi que sur les autres fonctions cognitives évaluées. Cependant, l’effet direct de l’âge n’est apparu que sur la ToM cognitive de 2e ordre, et un effet indirect, médié par les fonctions exécutives, a été mis en évidence sur la ToM cognitive de 1er ordre. Aucun effet direct de l’âge n’a été observé sur la ToM affective et le test de ToM composite. Par ailleurs, aucune différence intergroupe n’a été retrouvée à l’évaluation subjective de la ToM, soulignant ainsi une dichotomie de performances entre les deux types d’évaluation. Dans l’ensemble, cette étude atteste d’un impact négatif de l’âge sur la ToM et confirme l’existence de différentes dimensions dont certaines entretiennent des liens plus marqués avec les fonctions exécutives ( figure 4 ).

Conclusion

Au total, cette synthèse de la littérature met en lumière toute la complexité du concept de ToM : décodage et/ou raisonnement sur des états mentaux cognitifs et/ou affectifs, de 1er ou de 2e ordre. Comme l’étude de l’effet de l’âge sur la ToM le montre, la question de sa modularité reste encore débattue de par l’implication de certains processus cognitifs, notamment exécutifs dans la réalisation de tâches de ToM. L’investigation approfondie de chacune de ses dimensions comme envisagée dans notre étude récente [55] pourrait permettre de brosser des profils de déficits précis et distincts dans différentes pathologies où prédominent des troubles des interactions sociales.

Remerciements

Les auteurs remercient Philippe Conejero pour son aide à la réalisation des figures.

Conflits d’intérêts: Aucun.

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