ARTICLE
nrp.2011.0168
Auteur(s) : Céline Duval 1
, Pascale Piolino 1 , 2 , 3 , Alexandre Bejanin 1 , Mickael Laisney 1 , Francis Eustache 1 , Béatrice Desgranges 1 desgranges-b@chu-caen.fr
1 Inserm–EPHE–Université de Caen/Basse-Normandie,
Unité U923,
GIP Cyceron, Caen
2 Université Paris-Descartes,
Institut de psychologie, Paris
3 CNRS UMR 8189 Groupe de recherche Mémoire et
apprentissage, Paris
Correspondance: B. Desgranges
En neuropsychologie, le concept de théorie de l’esprit
(Theory of Mind en anglais [ToM]) désigne la capacité
mentale d’inférer des états mentaux à soi-même et à autrui et de
les comprendre. L’expression de « théorie de
l’esprit » ne désigne donc pas une théorie
psychologique mais une aptitude cognitive permettant d’imputer une
ou plusieurs représentations mentales, par définition
inobservables, aux autres individus. Le principe de base étant
celui de l’attribution ou de l’inférence, les états affectifs ou
cognitifs d’autres personnes sont déduits sur la base de leurs
expressions émotionnelles, de leurs attitudes ou de leur
connaissance supposée de la réalité. La ToM est référencée dans la
littérature sous différentes acceptions telles que
« mentalizing » (mentalisation [1, 2]),
« mindreading » (lecture d’états mentaux [3]),
« perspective-taking » (prise de perspective [4]),
« empathy » (« empathie » [5]) ou encore
« social understanding » (compréhension sociale
[6]). Cette aptitude nous permet de prédire, d’anticiper et
d’interpréter le comportement ou l’action de nos pairs dans une
situation donnée. Elle est indispensable à la régulation des
conduites et au bon déroulement des interactions sociales. La ToM
fait partie intrinsèque de la cognition sociale qui mobilise un
ensemble de processus mentaux tels la perception de soi et des
autres et l’utilisation des connaissances sur les règles régissant
les interactions interpersonnelles pour décoder le monde social
[7]. Dans cet article nous proposons une synthèse des connaissances
théoriques sur la ToM, guidés par deux questions principales :
comment en aborder l’étude en neuropsychologie ? Quels sont
les effets de l’âge sur cette aptitude cognitive de haut
niveau ?
Naissance du concept de ToM
C’est dans le courant de la philosophie de l’esprit que l’on
peut déceler les prémices de ce qui sera conceptualisé ensuite par
les psychologues et les neuroscientifiques comme la ToM. La
philosophie de l’esprit est un champ d’interrogations et de
propositions sur la nature de l’esprit et ses manifestations dans
lequel différentes théories se sont accumulées au cours des siècles
de réflexions épistémologiques (pour revue voir [8]). Alors que
certains philosophes débattent de la nature même de l’esprit,
d’autres cherchent à décrire son fonctionnement et son contenu.
Dans ce contexte, la théorie de l’esprit est une partie de la
philosophie de l’esprit qui s’attache à la question de
l’intentionnalité et à l’attribution de contenus mentaux.
Le terme « théorie de l’esprit » apparaît pour la
première fois en sciences cognitives en 1978, dans le titre d’une
étude de David Premack et Guy Woodruff : « Does the
chimpanzee have a theory of mind? » [9]. Sous cette
expression, les auteurs désignaient la capacité à comprendre les
conduites d’un autre, supposant qu’elles s’appuyaient sur
l’inférence d’états mentaux. Dans cette étude pionnière, ils
montraient que le chimpanzé Sarah était en mesure de résoudre des
problèmes qui impliquent de comprendre les intentions inobservables
d’un comportement humain (comprendre que celui qui saute veut des
bananes). La ToM, telle que définie par ces auteurs, a ensuite fait
l’objet d’innombrables recherches non seulement en éthologie mais
également dans d’autres domaines.
La psychologie est la discipline où l’étude de la ToM a connu le
plus grand essor au cours des trente dernières années. Les travaux
ont d’abord été effectués dans le domaine de la psychologie du
développement, avec pour intérêt la détermination de la période
d’acquisition de cette capacité cognitive [10] et l’étude de son
dysfonctionnement [11]. Par la suite, d’autres champs de la
psychologie, tels que la psychopathologie, la psychologie cognitive
et la neuropsychologie se sont intéressés à ce concept. Plus
récemment, grâce aux techniques d’imagerie cérébrale, l’étude de la
ToM s’est ouverte aux neurosciences cognitives qui ont mis en
évidence un réseau cérébral sous-tendant cette capacité cognitive
de haut niveau [12]. Ce réseau est composé de différentes régions
corticales, telles le cortex préfrontal, le complexe pôle
temporal/amygdale et le complexe sillon temporal supérieur/jonction
temporo-pariétale ( figure 1
).
La théorie de l’esprit en tant que système cognitif
La ToM est une capacité de métacognition : avoir conscience
et se représenter l’état mental d’une autre personne revient à
construire une métareprésentation. Alors que la représentation
renvoie à une perception directe de l’environnement, la
métareprésentation est une représentation d’une représentation. La
ToM permet ainsi d’avoir des pensées concernant les pensées
d’autrui et de raisonner sur ce que l’autre croit, feint ou
ressent. Elle suppose un circuit relationnel, impliquant une
reconnaissance cognitive et/ou émotionnelle de soi-même et d’autrui
actualisée dans l’échange [13]. De nature cognitive ou affective,
de premier ou de deuxième ordre, elle implique des processus de
décodage ou de raisonnement sur des états mentaux.
La nature des représentations mentales : ToM cognitive/ToM
affective
La nature dichotomique des contenus mentaux (pensées versus
émotions) a conduit certains auteurs à distinguer deux types de
représentations et ainsi deux types de ToM, l’une dite froide,
relative aux pensées et l’autre dite chaude, associée aux émotions
[14]. Cette distinction a été réactualisée et les termes respectifs
de ToM cognitive et de ToM affective sont aujourd’hui employés
[15, 16]. La première est définie comme la capacité à se
représenter les états épistémiques des autres individus (qui
renvoient aux connaissances qu’ils ont sur le monde). Elle permet
de comprendre, d’inférer ou de raisonner sur leurs pensées, leurs
croyances ou encore leurs intentions, et ce indépendamment de toute
connotation émotionnelle. La ToM affective, quant à elle,
correspond à la capacité à se représenter les états affectifs des
autres, à comprendre et déduire leurs émotions et sentiments.
Autrement dit, elle permet d’interpréter la valence et la
signification émotionnelle des actions et des intentions des autres
dans un contexte social [14].
La distinction entre ToM cognitive et ToM affective trouve appui
sur des observations de patients souffrant de troubles
psychiatriques ou neurologiques. Ainsi, dans le syndrome d’Asperger
et dans la schizophrénie, la ToM affective apparaît plus déficiente
que la ToM cognitive [17]. Le même profil de performances a été
rapporté chez des patients avec des lésions localisées dans le
cortex préfrontal ventromédian [15] alors que le pattern
inverse a été mis en évidence dans une étude effectuée dans la
maladie d’Alzheimer [21]. Des études d’activation en neuro-imagerie
chez le sujet sain soulignent aussi la relative indépendance
fonctionnelle entre ToM cognitive et ToM affective, avec une
implication du cortex préfrontal dorsolatéral pour la ToM cognitive
[16] et du cortex préfrontal ventromédian dans la prise de
perspective émotionnelle [4].
Le niveau cognitif des représentations : ToM de
1er ordre/ToM de 2e ordre
Au-delà de la nature (émotionnelle ou cognitive) des
représentations mentales impliquées, différents niveaux peuvent
être distingués selon que l’articulation se fait entre réalité
physique (représentation) et réalité mentale de cette réalité
(métareprésentation), ou entre une réalité mentale propre à un
individu et celle d’autrui. En tant que capacité métacognitive, la
ToM mobilise une série de représentations qui s’emboîtent les unes
dans les autres à l’image de poupées russes ( figure 2 ).
Les recherches en psychologie développementale et en
neuropsychologie ont mis l’accent sur deux niveaux cognitifs de
mentalisation découlant de raisonnements récursifs de type « A
pense que B pense que… ». Les auteurs parlent ainsi de
représentations, de ToM, d’attribution, ou encore de fausses
croyances de 1er et de 2e ordre [18] qui sont
les prolongements cognitifs d’un niveau d’ordre zéro, purement
perceptif et n’impliquant aucun raisonnement sur un état mental
[19]. Les représentations de 1er ordre correspondent à
celles que l’on a de l’état mental d’une personne en adoptant sa
perspective. Ce niveau cognitif permet de prendre conscience
qu’autrui possède des représentations mentales qui peuvent ou non
correspondre à la réalité. Par extension, cela implique que cet
autre possède une conscience propre, différente de la nôtre et de
celles d’autres individus. Les représentations de 2e
ordre correspondent aux représentations mentales qu’une personne a
sur les représentations mentales d’une autre personne. Elles
requièrent d’adopter deux perspectives simultanément. Un tel niveau
de raisonnement cognitif mobilise de plus importantes ressources
cognitives que le 1er ordre [20] et apparaît nécessaire
à une compréhension plus précise du comportement humain.
La distinction empirique entre ToM de 1er et de
2e ordre a été faite initialement dans le champ de la
psychologie du développement. Les auteurs ont mis en évidence un
continuum développemental dans la construction des représentations
mentales, suivant la mise en place progressive des représentations
de 1er ordre puis de celles de 2e ordre [18].
Des études réalisées en neuropsychologie auprès de patients
souffrant de maladie d’Alzheimer renforcent cette distinction
montrant que les performances des patients sont altérées uniquement
pour les tâches de ToM de 2e ordre [21, 22]. Le
pattern inverse n’est jamais observé, mais la différence de
complexité entre les deux types de tâches pourrait suffire à
expliquer une telle dichotomie.
Les processus fonctionnels de la ToM :
décodage/raisonnement
L’attribution d’états mentaux n’est pas le résultat d’un seul
processus, mais résulte de deux mécanismes fonctionnels qui
agissent de concert pour permettre d’inférer correctement l’état
mental d’une personne : le décodage et le raisonnement [23].
Le décodage des états mentaux, qu’ils soient affectifs ou
cognitifs, fait référence à la perception et l’identification
d’informations sociales et d’indices présents dans l’environnement.
Ces différents éléments peuvent être par exemple l’action réalisée
par une personne, la direction de son regard ou encore son
expression faciale. Ils ne se limitent pas à la modalité visuelle
et la prosodie constitue notamment une source importante
d’informations. Pour Coricelli [14], ce mécanisme de décodage
serait automatique, spontané et préconceptuel. En ce sens, il
serait tributaire de l’information perceptive et impliquerait
préférentiellement des processus primaires [24]. Ainsi, décoder un
sarcasme résulte de la détection et la confrontation d’indices
prosodiques, d’expressions émotionnelles ou comportementales de
l’orateur pour identifier le sérieux ou non de son propos. Au
total, le mécanisme de décodage associé à la ToM recouvre des
processus de détection, d’intégration et de confrontation d’indices
issus de sources multimodales et permet de définir la nature de
l’état mental.
Le processus de raisonnement permet, quant à lui, de comprendre,
d’expliquer ou de prédire les actions et requiert nécessairement
l’accès aux connaissances ou faits concernant, soit le
protagoniste, soit les circonstances contextuelles. En effet, selon
les situations, plusieurs significations peuvent être inférées à
partir d’une même expression faciale. Par exemple, voir quelqu’un
pleurer conduit automatiquement à lui inférer une tristesse
intérieure. Cependant, placé par exemple dans le contexte d’une
remise de diplôme, les larmes du protagoniste seront interprétées
comme l’expression d’un sentiment de joie. Le processus de
raisonnement de la ToM semble dès lors impliquer des fonctions de
plus haut niveau que le décodage [24] et permet de distinguer la
plaisanterie du mensonge, prédire des comportements, etc. Ainsi, la
ToM engage des processus cognitifs complexes et fonctionne souvent
de concert avec d’autres fonctions cognitives, d’où la difficulté
d’évaluer cette habileté de haut niveau.
Évaluation : les paradigmes expérimentaux
Plusieurs épreuves ont été élaborées afin d’évaluer la ToM.
Stone et al. [25] ont proposé de classer ces épreuves en
trois catégories, selon la nature épistémique, affective ou
volitionnelle des états mentaux mis en jeu.
Les tâches d’attribution d’états mentaux épistémiques
Les tâches d’attribution d’états mentaux épistémiques se fondent
sur l’inférence d’états mentaux cognitifs tels que des pensées, des
croyances ou des connaissances qu’un ou plusieurs personnages ont
sur le monde. Elles sont généralement présentées sous forme
d’histoires mettant en jeu plusieurs protagonistes et sont
construites sur la base du paradigme de fausse croyance [18]. Dans
ce paradigme, le sujet doit inférer l’état mental d’un personnage
qui a une croyance erronée d’une situation car non conforme à la
réalité. Le paradigme des fausses croyances est principalement
utilisé pour évaluer la ToM cognitive et cela à différents niveaux
(1er ordre et 2e ordre). Dans le cas d’une
fausse croyance de 1er ordre, le sujet doit déterminer
la représentation mentale d’un personnage ( figure 3 A)
alors que dans celui d’une fausse croyance de 2e ordre,
il doit inférer la représentation mentale qu’un personnage a de
celle d’un autre personnage ( figure 3 B).
Afin d’évaluer la compréhension de l’histoire, des questions se
référant à la réalité sont associées à ce paradigme.
Les tâches d’attribution d’états mentaux affectifs
Les tâches d’attribution d’états mentaux affectifs utilisent
principalement des photographies ou des vidéos de visages ou de la
région des yeux [26, 27]. La tâche du sujet consiste à choisir
parmi plusieurs adjectifs proposés, celui qui qualifie le mieux
l’émotion exprimée par un visage ou un regard. Deux types
d’expressions émotionnelles sont généralement distingués :
celles d’émotions « de base » et celles d’émotions
« complexes » ou « sociales ».
Les émotions de base, au nombre de six (joie, surprise,
colère dégoÛt, peur et tristesse), sont des expressions affectives
universelles, transculturelles et probablement sous-tendues par des
mécanismes innés. Elles sont traitées automatiquement et peuvent
s’interpréter en dehors du contexte. En revanche, les émotions
complexes caractérisent un état émotionnel illustrant soit une
expression cognitive (par exemple pensif, fatigué, interrogatif…),
soit des émotions sociales (par exemple charmeur, conspirateur,
coupable, amical…) qui dépendent nécessairement d’une situation
interpersonnelle particulière [28]. Les émotions complexes ne
seraient pas entièrement prédéterminées et leur interprétation
correcte ne pourrait se faire que dans les interactions avec les
autres individus [29]. Par conséquent, le traitement de ce type
d’expressions émotionnelles requiert des processus de réflexion et
de raisonnement. Des histoires peuvent aussi être utilisées pour
mesurer la ToM affective [4]. Elles se fondent sur le même principe
que les histoires évaluant la ToM cognitive mais la tâche du sujet
consiste dans ce cas à inférer ou attribuer précisément l’émotion
ressentie par un personnage placé dans un scénario social.
Les tâches d’attribution d’intention
Les tâches d’attribution d’intention demandent d’inférer
l’intention ou le comportement à venir de personnages d’une
histoire présentée le plus souvent sous forme de vignettes ou
séquences d’images [32]. À la place des personnages, des formes
géométriques [30] ou des parties du corps en mouvement [31] peuvent
également être utilisées. La tâche la plus connue est celle de
Brunet et al. [33] dont l’objectif est de déterminer la fin
logique d’une histoire mettant en scène un personnage affichant
l’intention de réaliser une action (regarder une pâtisserie avec
envie et vérifier que l’on a assez d’argent pour l’acheter). Deux
conditions contrôles invitent le sujet à déterminer la fin logique
de l’histoire, l’une avec des personnages sans intention
particulière, l’autre avec des objets.
Les tâches mixtes
Au-delà de cette classification, d’autres tâches, plus
complexes, combinent plusieurs dimensions de la ToM. Le test du
faux pas social [25] exploite la notion de maladresse
sociale : un protagoniste évoluant dans une situation sociale
particulière a un comportement inadapté ou tient des propos
inappropriés et ce, sans réaliser la portée de ce qu’il a dit ou
fait (dire à une amie dont l’appartement a été entièrement rénové
que ses rideaux sont laids et qu’elle devrait en acheter de
nouveaux). Le test du faux pas nécessite d’intégrer les composantes
cognitive et affective de la ToM, puisqu’il faut comprendre que le
discours d’une personne est déplacé (ToM cognitive) et blessant ou
insultant pour son interlocuteur (ToM affective). La tâche de Yoni,
proposée par Shamay-Tsoory et al. [2] repose sur l’inférence
de l’état mental d’un personnage présenté visuellement, avec pour
indice son expression faciale, la direction de son regard et une
phrase à compléter. Cette tâche a la particularité de combiner ToM
cognitive et affective, ToM de 1er ordre et de
2e ordre (pour détails voir [2]).
Les liens entre la ToM et les autres systèmes cognitifs
Une théorie de l’esprit modulaire ou non modulaire ?
Plusieurs auteurs défendent l’idée d’une modularité de la ToM
sur la base de nombreux travaux montrant, d’une part que la ToM
s’acquiert au cours de l’enfance indépendamment du niveau
intellectuel [11], et d’autre part que des patients avec lésions du
lobe frontal [34] ou souffrant de démence fronto-temporale [21] ou
de maladie d’Alzheimer [22] présentent un déficit spécifique acquis
de ToM. De plus, alors que des autistes avec un syndrome d’Asperger
dont le niveau d’efficience intellectuelle générale est préservé
montrent un trouble de ToM, les patients souffrant du syndrome de
Williams ou de celui de Down ont des capacités de ToM préservées en
dépit d’une déficience intellectuelle globale [27]. Bien que ces
études suggèrent l’existence d’un module de ToM, d’autres
chercheurs considèrent que la ToM n’est pas une fonction cognitive
autonome et qu’elle dépend nécessairement d’autres fonctions
cognitives, notamment les fonctions exécutives et la mémoire
épisodique. Leurs arguments se fondent sur des résultats d’analyses
de corrélations entre des performances cognitives et sur des
travaux de neuro-imagerie montrant un chevauchement entre les
activations cérébrales liées à la réalisation de tâches de ToM et
celles liées à ces autres fonctions cognitives [1].
Théorie de l’esprit et langage
Étant donné le niveau de complexité de la ToM et la forte
implication du langage dans les tâches de ToM, les relations entre
ces deux systèmes cognitifs ont été la cible de nombreuses
recherches. Celles portant sur le développement cognitif de
l’enfant ont souligné une relation entre le développement du
langage et l’acquisition de la ToM. Dans leur revue, Apperly,
Samson et Humphreys [35] soulignent que les performances des
enfants aux tâches de fausses croyances sont associées au
développement de la sémantique du langage et qu’un retard
d’acquisition du langage peut s’associer à un retard dans le
développement de la ToM. Bien qu’il existe des données
contradictoires, il est admis que le langage et la ToM
entretiennent une relation d’interactions bidirectionnelles. Chez
l’adulte, Newton et de Villiers [36] ont montré que les
performances à une tâche de fausses croyances présentées sous forme
de vidéo étaient perturbées par l’écoute simultanée de phrases et
non par la réalisation gestuelle d’une séquence rythmique. Enfin,
peu d’études ont investi la question chez des patients présentant
des troubles du langage, se heurtant de fait à la difficulté de les
évaluer avec un matériel nécessitant souvent une verbalisation.
Cependant les quelques cas décrits dans la littérature semblent
montrer qu’un trouble de la pragmatique du langage (c’est-à-dire
utilisation et compréhension du langage dans un contexte
interactif) contribue au déficit dans des tâches de raisonnement
sur les états mentaux alors que ces dernières seraient réussies en
cas de trouble du langage portant sur la grammaire et la sémantique
(pour revue voir [35]).
Théorie de l’esprit et fonctions exécutives
Le lien entre la ToM et les fonctions exécutives s’établirait au
cours du développement de l’enfant. En effet, des études ont montré
que les capacités exécutives et celles de mentalisation, effectives
à l’âge de 4-5 ans, présentent un pattern de développement
parallèle et similaire, dépendant de la maturation du cortex
préfrontal [37]. Il a également été montré que les troubles des
fonctions exécutives chez des enfants autistes sont toujours
associés à ceux de ToM, alors que le pattern inverse n’est
pas systématiquement retrouvé [37]. Enfin, la réussite des enfants
aux tâches de fausses croyances est corrélée à leurs capacités
exécutives [35]. Les fonctions exécutives seraient donc nécessaires
au bon fonctionnement de la ToM et ce de manière plus marquée pour
la ToM de 2e ordre [20].
Chez l’adulte, de nombreuses études ont également souligné les
liens entre les fonctions exécutives et la ToM [35]. Bull, Phillips
et Conway [38] ont montré que les performances des sujets à une
tâche de fausses croyances et d’inférence d’émotions étaient
abaissées en condition de double tâche (c’est-à-dire mobilisant
conjointement la ToM et des processus exécutifs) par rapport à la
condition de simple tâche. De manière similaire, German et Hehman
[40] montrent qu’augmenter le niveau de demande exécutive d’une
tâche de ToM cognitive, en manipulant simultanément la croyance
(vraie/fausse) et le désir (approcher/éviter une situation) d’un
personnage, entraîne systématiquement une baisse de performances.
McKinnon et Moscovitch [41] retrouvent cet effet de la double tâche
sur un test de fausses croyances, surtout pour des histoires de
2e ordre. Enfin, plus spécifiquement, les capacités
d’inhibition seraient en jeu dans une tâche de ToM affective
nécessitant d’inférer l’état émotionnel à partir d’un regard
expressif [38, 39].
Ainsi, plusieurs travaux chez le sujet sain suggèrent
l’existence d’une relation significative entre les fonctions
exécutives et la ToM, qu’elle soit cognitive ou affective, de
1er ou de 2e ordre. Sur le plan clinique, de
nombreux patients cérébro-lésés présentent incontestablement un
déficit combiné des fonctions exécutives et de la ToM [25].
Pourtant, certains cas de patients décrits dans la littérature
remettent en cause le rôle déterminant des fonctions exécutives
dans la ToM. Le patient B.M., souffrant d’une lésion acquise de
l’amygdale, présentait de bonnes capacités de contrôle exécutif
alors que son raisonnement sur les états mentaux d’autrui était
déficitaire [42]. À l’inverse, après une attaque cérébrale
provoquant une atteinte frontale majeure, G.T. avait des capacités
de mentalisation intactes malgré un syndrome dysexécutif marqué
comportant une altération des capacités de planification, un
déficit aux tâches de fluence verbale et des confabulations [43].
Au regard de l’ensemble des études, Apperly et al. [35]
soulignent que le pattern mitigé des liens entre fonctions
exécutives et ToM résulterait de la trop grande diversité et
variabilité des tests utilisés selon les études.
Théorie de l’esprit et mémoire épisodique
Au-delà de la relation entre la ToM et les fonctions exécutives,
l’étude de Perner, Kloo et Gornik [44] suggère que l’acquisition de
la ToM est liée au développement de la mémoire épisodique. Par
ailleurs, sur la base des régions cérébrales impliquées dans ces
deux fonctions, Maguire, Vargha-Khadem et Mishkin [45] font
l’hypothèse d’une relation entre mémoire autobiographique et
capacités d’inférence, ces dernières permettant l’attribution des
souvenirs à soi-même. Cette hypothèse est également défendue par
Frith et Frith [1] qui, sur la base d’une revue de la littérature
portant sur une douzaine d’études de neuro-imagerie, montrent que
les capacités de mentalisation et les processus mnésiques
autobiographiques sont sous-tendus par des régions cérébrales en
partie communes. Plusieurs autres études ont également fait état
d’un réseau cérébral commun à ces deux grandes fonctions qui
partageraient des processus de projection mentale de soi [46].
Selon ces auteurs, la projection de soi implique un changement de
perspective propre, de l’environnement immédiat vers une
perspective alternative. Alors que la mémoire épisodique mobilise
des processus de projection de soi dans le temps et l’espace afin
de revivre consciemment les expériences passées, la simulation de
la perspective d’autrui sous-tendant la ToM demande de se projeter
à la place de l’autre.
Théorie de l’esprit et vieillissement cognitif
Bien que la plupart des travaux sur le vieillissement tendent
aujourd’hui à montrer une diminution de cette capacité avec l’âge,
les résultats de la littérature n’ont pas toujours été limpides et
consensuels.
Préservation ou troubles spécifiques de ToM avec
l’âge ?
L’étude princeps de l’effet de l’âge sur la ToM a été réalisée
par Happé, Winner et Brownell [47] en utilisant une tâche verbale
d’histoires nécessitant d’inférer la pensée, les sentiments ou les
intentions d’un personnage. Les auteurs ont montré que les sujets
âgés présentaient de meilleures performances que des sujets plus
jeunes, suggérant ainsi une augmentation des capacités de ToM avec
l’âge. Énumérant un certain nombre de limites à cette étude (biais
de recrutement, absence d’autres mesures cognitives, charge
cognitive non contrôlée…), Maylor et al. [48] ont, sur la
base de la même épreuve, adapté le protocole et réalisé
l’expérience auprès d’un groupe de sujets jeunes, d’âge
intermédiaire et âgés. Contrairement à l’étude précédente, ils ont
mis en évidence un effet significatif de l’âge tel que les sujets
d’âge intermédiaire et âgés étaient moins performants que les
sujets jeunes, mais seuls les sujets d’âge intermédiaire
parvenaient à réduire leurs difficultés lorsque la charge cognitive
était moindre. Par ailleurs, Sullivan et Ruffman [6] ont également
mis en évidence un déclin lié à l’âge des capacités d’inférence des
états mentaux à des personnages présentés non seulement dans des
histoires verbales mais aussi dans des clips vidéo. Cependant,
Slessor, Philipps et Bull [49] ont montré que les plus faibles
performances des sujets âgés dans des tâches de ToM dépendaient de
la nature du matériel. En effet, les sujets âgés présentaient des
diminutions de performances spécifiques à la tâche visuelle
statique (test du regard [27]) et dynamique (tâche vidéo [6]). En
revanche, la tâche d’histoires verbales était bien réussie. Cette
dissociation a permis aux auteurs de postuler que le déclin de la
ToM avec l’âge s’expliquerait par une difficulté à décoder les
indices statiques ou dynamiques informatifs sur autrui, plutôt que
par un trouble spécifique de la ToM. Cependant, cette absence
d’effet sur la tâche d’histoires n’est pas contradictoire avec la
littérature dans le sens où l’âge moyen des sujets âgés de l’étude
équivalait à celui du groupe d’âge intermédiaire de Maylor et al.
[48] et la tâche verbale ne requérait que peu de charge cognitive.
Par ailleurs, en mettant l’accent sur les niveaux cognitifs de
mentalisation, McKinnon et Moscovitch [41] ont montré que les
sujets âgés étaient moins performants que les sujets jeunes dans
des tâches d’histoires de 2e ordre alors qu’aucune
différence n’était retrouvée sur les histoires de 1er
ordre. Castelli et al. [3] ont montré le même pattern de
performances entre le 1er et le 2e ordre. Les
résultats de ces études indiquent clairement que les personnes
âgées éprouvent une difficulté particulière à prendre en compte la
perspective de deux personnes simultanément. La cause de cette
difficulté reste encore discutée. Récemment, en reprenant la tâche
d’histoires de Happé et al. [47], Charlton et al. [50] ont
mis l’emphase sur une diminution linéaire avec l’âge de la capacité
à inférer des états mentaux. En effet, en scindant leur groupe de
sujets âgés en quatre groupes d’âge, ils montrent que les
participants âgés de 50 à 59 ans réussissent mieux la tâche de ToM
que ceux âgés de 60-69 ans et 70-79 ans. De plus, le groupe d’âge
de 80-89 ans est moins performant que les trois autres groupes.
L’affaiblissement des capacités de ToM cognitive semble donc
progressif avec l’avancée en âge.
Certaines études portant sur le versant affectif de la ToM
montrent un déclin lié à l’âge pour inférer les sentiments ou
« lire » l’état mental émotionnel exprimé par un individu
à partir de différentes tâches, telles que de courtes histoires,
des clips vidéo [6, 49] ou des photographies de la région des
yeux [39, 49]. A contrario, Phillips, MacLean et Allen
[51] ne retrouvent pas de différence notable entre jeunes adultes
et personnes âgées sur des tâches d’histoires émotionnelles ou de
photographies de visages exprimant des émotions de base, mais
seulement sur une tâche d’inférence d’émotions complexes à partir
de regards. Toutefois, ce dernier résultat n’a pas été retrouvé par
Castelli et al. [3] qui ont pourtant utilisé la même épreuve
de ToM en IRMf. Dans cette étude, les sujets jeunes et âgés de
l’expérience présentaient des performances cognitives similaires à
la tâche de lecture d’états mentaux de Baron-Cohen et al.
[27], indiquant des capacités efficientes de ToM affective.
Cependant, sur le plan cérébral, les auteurs remarquent une
différence d’activation cérébrale notable entre les deux
groupes : alors que les sujets jeunes et âgés activent de
façon similaire les régions corticales fronto-temporales,
impliquées dans le système des neurones-miroirs, les sujets âgés
désengagent l’amygdale et présentent une activité frontale
bilatérale plus marquée. Cette réorganisation cérébrale
fonctionnelle liée au vieillissement normal pourrait sous-tendre un
mécanisme de compensation à l’origine de la préservation de la ToM
affective.
Quelques études utilisant des tâches de ToM combinant différents
aspects, comme celle du faux pas social ne retrouvent pas de déclin
lié à l’âge. En effet, MacPherson et al. ne montrent aucune
différence significative entre des sujets jeunes, d’âge
intermédiaire et plus âgés sur leur aptitude à détecter un faux pas
dans une courte histoire [52]. Dans cette étude, il apparaît que la
mise en action conjointe de la ToM cognitive et la ToM affective
n’est pas affectée par l’âge. Par ailleurs, indépendamment de la
dissociation ToM cognitive/ToM affective, German et Hehman montrent
que la simple inférence de vraies et de fausses croyances à partir
d’histoires est réussie chez des sujets âgés, mais que leur
manipulation est plus difficile [40]. Les auteurs concluent que
l’âge n’affecterait pas l’inférence d’états mentaux per se,
mais le traitement des représentations mentales résultantes.
Dans l’ensemble, l’hétérogénéité des résultats des effets de
l’âge sur la ToM rend difficile d’en établir un pattern bien
précis. Ces différences peuvent s’expliquer selon les études par
certaines limites méthodologiques (petite taille des
échantillons ; grande diversité des tâches de ToM
utilisées ; effets plafonds). De plus, l’exploration d’un seul
aspect de la ToM dans la plupart des études ou l’utilisation de
différentes tâches évaluant un même aspect ne permettent pas de
conclure précisément sur les effets du vieillissement sur le
fonctionnement de la ToM en général. Parallèlement, bien que cela
soit encore sujet de débat dans la littérature, des chercheurs
suggèrent, sur la base des relations entre la ToM et le système
exécutif, que l’impact de l’âge sur la ToM pourrait s’expliquer par
la défaillance des fonctions exécutives avec l’âge.
Quelle relation avec un système exécutif défaillant avec
l’âge ?
Le vieillissement normal s’accompagne d’un déclin des fonctions
exécutives et de la mémoire épisodique [53]. De plus, le cortex
préfrontal, impliqué dans les fonctions exécutives et dans des
processus mnésiques, est l’une des régions cérébrales les plus
sensibles aux effets de l’âge [54]. Étant donné que le cortex
préfrontal sous-tend également les capacités de ToM, un lien entre
le déclin de ces systèmes cognitifs est légitimement envisageable.
Ainsi, quelques études portant sur le vieillissement de la ToM ont
investigué l’implication des fonctions exécutives dans la
réalisation de tâches d’histoires ou d’inférence d’émotions
complexes sur la base de regards. Alors que Maylor et al.
[48] ne retrouvent pas de lien notable entre un déficit de ToM
cognitive observé chez les sujets âgés et leurs performances de
fonctions exécutives, des données plus récentes montrent que la
réalisation de tâches de ToM cognitive, nécessitant une importante
demande exécutive, est particulièrement difficile pour des sujets
âgés [40]. German et Hehman suggèrent ainsi que la baisse de
performances à des épreuves de ToM cognitive chez les personnes
âgées serait le résultat d’un déclin des fonctions exécutives
plutôt qu’un trouble de mentalisation proprement dit. Dans la même
optique, McKinnon et Moscovitch [41] considèrent que la forte
charge exécutive qu’implique le 2e ordre de la ToM
contribue à la baisse des performances des sujets âgés à ce type de
tâches [48]. Charlton et al. [50] montrent que les effets négatifs
de l’âge sur la ToM sont entièrement médiés par les effets de l’âge
sur la vitesse de traitement, les fonctions exécutives et
l’intelligence verbale. De ces études, il résulte que les fonctions
exécutives semblent pour une part impliquées dans le déclin de la
ToM cognitive chez les sujets âgés. Par ailleurs, très peu de
recherches se sont penchées sur l’impact des fonctions exécutives
sur le fonctionnement de la ToM affective dans le vieillissement. À
notre connaissance, seuls Bailey et Henry [39] suggèrent que les
effets de l’âge observés sur la ToM affective via un test du
regard s’expliqueraient par l’effet de l’âge sur les capacités
d’inhibition des individus âgés.
Des données récentes sur une ToM multimodale
Face aux résultats sporadiques de la littérature concernant
l’impact du vieillissement normal sur la ToM, nous avons réalisé
une évaluation extensive de cette capacité cognitive de haut niveau
chez 70 sujets sains d’âge différent [55]. Les effets de l’âge ont
été appréhendés sur les dimensions cognitive et affective de la ToM
à partir d’une évaluation à la fois objective et subjective.
L’évaluation objective était basée sur l’utilisation d’épreuves
classiques de ToM adaptées pour pallier certains biais, notamment
le test d’attribution d’intentions de Brunet et al. [33], un
test original de fausses croyances et le test des yeux adapté de
Baron-Cohen et al. [26]. Une tâche nouvelle de ToM
composite, le test de Tom, a également été employée afin
d’appréhender la ToM au plus proche de son expression quotidienne
dans un contexte interpersonnel fictif impliquant le sujet
lui-même. Par ailleurs, l’évaluation subjective a été faite à
partir d’un questionnaire d’auto-évaluation, l’échelle de ToM,
constituée de deux sous-échelles mesurant respectivement la
dimension cognitive et la dimension affective de la ToM. Nous avons
cherché à savoir si les effets de l’âge mis en évidence sur la ToM
s’expliquaient par les effets de l’âge observés sur d’autres
fonctions cognitives, notamment exécutives et mnésiques.
Les résultats de cette étude ont révélé un effet significatif de
l’âge sur l’évaluation objective de la ToM cognitive et affective,
ainsi que sur les autres fonctions cognitives évaluées. Cependant,
l’effet direct de l’âge n’est apparu que sur la ToM cognitive de
2e ordre, et un effet indirect, médié par les fonctions
exécutives, a été mis en évidence sur la ToM cognitive de
1er ordre. Aucun effet direct de l’âge n’a été observé
sur la ToM affective et le test de ToM composite. Par ailleurs,
aucune différence intergroupe n’a été retrouvée à l’évaluation
subjective de la ToM, soulignant ainsi une dichotomie de
performances entre les deux types d’évaluation. Dans l’ensemble,
cette étude atteste d’un impact négatif de l’âge sur la ToM et
confirme l’existence de différentes dimensions dont certaines
entretiennent des liens plus marqués avec les fonctions exécutives
( figure
4 ).
Conclusion
Au total, cette synthèse de la littérature met en lumière toute
la complexité du concept de ToM : décodage et/ou raisonnement
sur des états mentaux cognitifs et/ou affectifs, de 1er
ou de 2e ordre. Comme l’étude de l’effet de l’âge sur la
ToM le montre, la question de sa modularité reste encore débattue
de par l’implication de certains processus cognitifs, notamment
exécutifs dans la réalisation de tâches de ToM. L’investigation
approfondie de chacune de ses dimensions comme envisagée dans notre
étude récente [55] pourrait permettre de brosser des profils de
déficits précis et distincts dans différentes pathologies où
prédominent des troubles des interactions sociales.
Remerciements
Les auteurs remercient Philippe Conejero pour son aide à la
réalisation des figures.
Conflits d’intérêts: Aucun.
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