ARTICLE
Auteur(s) : Mohamed
Kouni Chahed1, Hédia Bellali1,
Sassia Dhouibi1, Nissaf Ben Alaya2,
Béchir Zouari1
1Département d'épidémiologie et de médecine
préventive Faculté de médecine de Tunis 15, rue
Djebel-Lakhda La Rabta 1007 Tunis Tunisie
2Service d'épidémiologie médicale Institut Pasteur
de Tunis Tunisie
Grâce à la mise au point d'un vaccin (BCG), à la découverte
d'antibiotiques antituberculeux efficaces, à la mise en œuvre des
programmes de lutte et à l'amélioration des conditions de vie dans
la plupart des pays endémiques, la communauté scientifique
espérait voir la tuberculose reculer, voire disparaître, à la fin
du vingtième siècle [1, 2]. Malheureusement, on assista plutôt à
une recrudescence de la maladie qui a élevé la tuberculose au rang
de sujet d'actualité qui retient l'attention des autorités de santé
publique de tous les pays du monde [3, 4]. Cette recrudescence
a été, notamment, concomitante à l'éclosion de l'épidémie du VIH
[5, 6]. En Tunisie, les efforts de lutte contre la tuberculose ont
démarré dès 1956 sous forme de campagnes de dépistage de masse dans
certaines zones du pays, d'abord par l'utilisation d'appareils
mobiles de microradiographies puis à l'aide de campagnes basées sur
le dépistage de la tuberculose par bacilloscopie directe [7-9].
Ce n'est qu'en 1978 que l'organisation de la lutte
antituberculeuse a été parachevée, avec la naissance du Programme
national de lutte antituberculeuse, dont les composantes
essentielles étaient la vaccination indiscriminée par le BCG
intégré au calendrier vaccinal des enfants d'âge scolaire, le
dépistage systématique de la tuberculose chez toutes personnes qui
consultent dans les centres de santé pour une symptomatologie
suspecte de tuberculose et enfin le traitement gratuit et complet
de tout cas diagnostiqué jusqu'à guérison avec décentralisation du
traitement au niveau le plus périphérique du système de santé (les
centres de santé de base). Grâce à la mise en œuvre de ce
programme, l'incidence de la tuberculose est passée de 48,8 pour
100 000 habitants en 1976 à 22,5 en 2007 [10, 11]. Cependant,
et bien qu'ayant régressé, la tuberculose demeure un problème
de santé publique en Tunisie, car le taux d'incidence demeure
supérieur au seuil de 20 pour 100 000 habitants, seuil au deçà
duquel un pays est classé, par le bureau de la région
méditerranée orientale de l'OMS (EMRO), comme étant de faible
incidence. On constate même que le nombre estimé des cas a suivi
une tendance à la hausse (+ 1,6 % en 2006) [12]. Selon les
estimations éditées dans le rapport mondial de l'OMS 2006, pendant
la période 2004-2006, l'incidence est montée de 22 à
25/100 000, la prévalence est passée de 24 à 28 par
100 000 habitants, et le taux de mortalité s'est accru
de 2 à 3/100 000 habitants [13].
Parmi les raisons qui peuvent être évoquées pour expliquer la
faible tendance à la baisse de cette morbidité, en dehors d'un
phénomène de multirésistance en croissance, on peut citer le manque
d'efficacité du programme de lutte antituberculeuse, d'autant plus
que le pays reste relativement épargné par l'épidémie de VIH/sida ;
l'incidence de l'infection à VIH/sida chez les Tunisiens a été
estimée à 0,69 en 2006, et le nombre des malades bénéficiant du
traitement antirétroviral atteint 296 en 2006 contre 115 en 2001,
avec une survie nettement améliorée grâce à la trithérapie [14].
De même, l'évolution favorable de la situation
socio-économique du pays durant les deux dernières décennies (taux
de croissance économique annuel stable autour de 5 %), et les
différentes analyses socio-économiques ne laissent pas supposer une
relation avec une augmentation des migrations ou de la
précarité.
Notre travail se propose d'évaluer l'efficacité opérationnelle
du programme tunisien de lutte contre la tuberculose en
analysant le devenir de deux cohortes rétrospectives de malades
tuberculeux, mis sous traitement durant les années 2004 et 2005
dans la région de Beja (nord-ouest du pays) et censés être guéris
au moment de la réalisation de l'étude (2008).
Matériel et méthode
Zone de l'étude, choix et sélection des sujets
inclus
L'étude a été menée dans une région du pays (le gouvernorat de
Beja) connue pour son taux d'incidence élevé de tuberculose.
Ce choix se justifie également par le fait que la région de
Beja est une zone qui a les mêmes caractéristiques
sociodémographiques et le même profil sanitaire (offre de soins et
qualité du système de santé) que la plupart des gouvernorats de
l'intérieur du pays, où le problème reste persistant.
Nous avons choisi d'analyser le devenir de tous les tuberculeux
déclarés bacillifères, durant les deux années de l'étude, par
les quatre laboratoires de bacilloscopie chargés des activités de
dépistage des cas de tuberculose que compte la région.
Le dépistage des cas de tuberculose pulmonaire est mené, selon
les recommandations techniques du Programme national de lutte
antituberculeuse, à l'aide de l'examen microscopique direct de
l'expectoration des personnes qui consultent dans les diverses
formations sanitaires pour une symptomatologie suspecte de
tuberculose. Toutes les lames positives et 10 % des lames négatives
sont contrôlées au niveau du laboratoire de référence. La mise
en culture des prélèvements n'est réalisée qu'en cas d'échec de
traitement ou de rechute.
Tous les cas de Bacille de Koch (BK) positifs notifiés par ces
laboratoires, en 2004 et 2005, ont été inventoriés, et une enquête
exhaustive a été conduite pour analyser leurs itinéraires
thérapeutiques et déterminer leur devenir. Les malades
tuberculeux inclus ont été vus en 2008, soit deux années au
moins après avoir été diagnostiqués, pour s'assurer du fait qu'ils
aient eu le temps de terminer leur traitement et de guérir dans le
cas de consignes du programme bien appliquées. Notons que dans le
cadre de la lutte antituberculeuse, chaque centre de santé tient à
jour un cahier de traitement ambulatoire des cas de tuberculose.
L'infirmier du centre inscrit dans ce cahier tout nouveau cas qui
arrive pour compléter son traitement dans le centre de santé (le
démarrage de traitement se fait dans une structure hospitalière
jusqu'à négativation des prélèvements de l'appareil respiratoire).
Il lui fournit le traitement prescrit et indique les modalités
de mise en œuvre de ce traitement dans le centre (la Tunisie
applique la stratégie DOTS depuis l'année 2000). Le cahier de
traitement ambulatoire fait fonction d'échéancier qui permet de
réaliser la surveillance de la régularité du traitement.
L'infirmier est ainsi appelé à identifier les retardataires
(au-delà du 15e jour de la date de rendez-vous), à
lancer une procédure de convocation de ces malades retardataires et
à notifier les guérisons et les changements d'adresse éventuels
ainsi que les décès.
Variables de l'étude
Pour chaque malade, un questionnaire individuel a permis de relever
tous les paramètres relatifs à la prise en charge du cas et de
décrire toutes les étapes successives que le malade tuberculeux
doit franchir selon les recommandations du programme national :
date du début des symptômes, date du recours aux soins, date de la
demande de l'examen microscopique des expectorations, résultats des
examens bascilloscopiques, date du début de traitement, observance
de traitement, examens de contrôle et délai de la déclaration de la
guérison.
Estimation de l'efficacité
Nous avons utilisé, comme cadre conceptuel pour évaluer
l'efficacité du programme de lutte antituberculeuse, le modèle de
stimulation proposé par Piot [15-17] en 1967, qui permet l'analyse
de l'ensemble des activités d'un programme à partir de
l'identification des principales étapes qu'un patient tuberculeux
doit franchir pour être guéri (tableau
1).
Nous avons défini cinq indices d'efficacité à partir de ce
modèle d'analyse opérationnelle d'un programme de lutte (tableau 2).
Le nombre de nouveaux cas de tuberculose pulmonaire à frottis
positif a été estimé à partir des données rapportées à l'échelle
nationale par le rapport annuel du programme. En effet, le
Programme national de lutte antituberculeuse assure le traitement
gratuit de tous les cas de tuberculose, quelle que soit la
localisation, l'origine géographique ou la provenance des cas
(public ou privé). Chaque malade doit disposer d'un carnet de «
malade tuberculeux », qui lui donne accès à cette gratuité.
Le carnet doit être validé par les responsables du programme,
et la quantité des médicaments à fournir aux structures se fait sur
la base d'une notification exhaustive de tous les cas sous
traitement dans chaque structure de santé qui commande les
médicaments antituberculeux. Vu sa durée relativement longue, son
prix relativement élevé et la large information de sa gratuité, on
estime que le programme national parvient à tenir un état exhaustif
de tous les cas sous traitement dans le pays (nouveaux et anciens).
Le nombre des cas de tuberculose pulmonaire à frottis positif
du gouvernorat de Beja durant les années 2004 et 2005 a ainsi été
généré à partir des données compilées à l'échelle nationale.
Il s'agit des cas diagnostiqués et traités dans les structures
de santé du gouvernorat et des cas originaires de Beja (censés être
découverts par le gouvernorat de résidence), mais qui ont été
diagnostiqués et rapportés par des structures de santé en dehors du
gouvernorat.
Dans ce travail, nous définissons « un cas régulier au
traitement » comme un cas qui respecte tous ses rendez-vous de
traitement et de contrôle médical au niveau du centre de santé où
il est inscrit pour suivre son traitement ambulatoire. Le cas
est considéré comme « perdu de vue » quand il ne reprend plus son
traitement dans le centre de santé malgré les multiples
convocations qui lui ont été adressées. Le cas est déclaré «
guéri » quand il a terminé son traitement (régime de huit mois) et
a subi un contrôle médical terminal attestant de sa guérison
clinique.
Tableau 1 Description des différentes étapes du modèle
de Piot.
Table 1. Description of the different stages of the Piot
model.
|
Mot clé
|
Description de l'étape
|
No de l'étape
|
|
Incidence
|
Probabilité d'être malade
|
1
|
|
Conscience
|
Probabilité d'en être conscient si on est malade
|
2
|
|
Motivation
|
Probabilité de recourir aux services de santé si on est
conscient
|
3
|
|
Examen
|
Probabilité d'être examiné lorsqu'on a recours aux services de
santé
|
4
|
|
Sensibilité
|
Probabilité d'avoir un résultat positif lorsqu'on est
tuberculeux
|
5
|
|
Fiabilité
|
Probabilité que le résultat positif soit lu comme positif par le
microscopiste
|
6
|
|
Régularité
|
Probabilité que le tuberculeux prenne régulièrement son
traitement
|
7
|
|
Efficacité
|
Probabilité que le tuberculeux qui prend régulièrement son
traitement soit guéri
|
8
|
Tableau 2 Différents indices utilisés dans notre
étude.Table 2. Different indicators used in this study.
|
Définition
|
Indice
|
|
Nombre de cas détectés/nombre de cas existant réellement ou
attendus
|
1. Indice d'efficacité de détection précoce
|
|
Nombre de cas mis au traitement/nombre de cas détectés
|
2. Indice d'efficacité de la mise en marche du traitement
|
|
Nombre de cas dont le traitement est mené à terme/nombre de cas mis
au traitement
|
3. Indice d'efficacité de l'observance du traitement
|
|
Nombre de cas déclarés guéris/nombre de cas dont le traitement est
mené à terme
|
4. Indice d'efficacité de l'efficacité du traitement
|
|
Produit des quatre premiers indices (nombre des sujets déclarés
guéris/nombre de cas existant réellement)
|
5. Indice d'efficacité globale du programme
|
Résultats
Étant donné que l'objectif de notre travail est d'évaluer
l'efficacité opérationnelle du programme, c'est-à-dire l'analyse
des séquences qui amènent le malade du diagnostic jusqu'à la
guérison indépendamment du type ou des caractéristiques de ce
malade, nous n'avons pas jugé utile de s'intéresser aux données
individuelles. Notre cas est défini comme « tout sujet ayant eu un
examen microscopique positif dans l'un des laboratoires de
diagnostic de tuberculose de la région où le malade devrait
commencer son traitement antituberculeux en le continuant dans le
centre de santé le plus proche jusqu'à guérison ». Pour la
recherche des cas, nous avons eu besoin uniquement de l'adresse du
sujet à partir du laboratoire de diagnostic pour suivre, à partir
de là, son itinéraire en passant par l'hôpital, s'il a été admis,
et jusqu'au centre où il devrait continuer son traitement
ambulatoire jusqu'à guérison.
Estimation de l'incidence réelle
de la tuberculose dans la région durant
la période de l'étude
Les 142 cas de notre étude correspondent au total des cas de
tuberculose pulmonaire notifiés dans les rapports annuels du
programme national (provenant de toutes les sources qui déclarent
des cas de tuberculose dans le pays), durant les deux années de
l'étude, et qui sont considérés comme originaires du gouvernorat de
Beja (tableau 3).
Tableau 3 Estimation du nombre des cas attendus de
tuberculose bacillifère, en fonction des données nationales
rapportées par le rapport annuel du programme, durant la période de
l'étude.
Table 3. Number of expected cases of active tuberculosis,
according to the national data in the Annual Programme Report,
during the study period.
|
An2
|
An1
|
Variable
|
|
94
|
94
|
Nouveaux cas de tuberculose rapportés, toutes formes cliniques
|
|
85
|
79
|
Cas de tuberculose pulmonaire, parmi le total des cas
|
|
92
|
79
|
Pourcentage observé de cas de BK + parmi les cas de tuberculose
pulmonaire (national)
|
|
79
|
63
|
Nombre de BK + attendus
|
Estimation des indices d'efficacité du programme
Comme le montre le tableau 4, le nombre
total des cas diagnostiqués positifs, parmi les malades suspects
chez qui on a effectué un examen des crachats durant la période de
l'étude, était de 87, soit un indice d'efficacité des activités de
détection des cas de tuberculose de 61 %. Rappelons que les cas
inclus dans notre étude sont ceux qui ont eu des prélèvements
respiratoires positifs dans l'un des quatre laboratoires de
diagnostic microscopique de la tuberculose de la région. On n'a pas
inclus des patients diagnostiqués par une culture positive ou sur
des arguments radiocliniques.
L'efficacité de la prise en charge des cas diagnostiqués (mise
sous traitement), qui devrait tendre vers 100 %, n'était que de 70
% dans notre étude, soit une perte de 30 % des cas détectés.
Soulignons que, d'une manière générale, même les cas qui restent
hospitalisés durant une grande partie de leur traitement finiront
par rallier le centre de santé le plus proche pour terminer la
phase ultime de leur traitement en ambulatoire et passeront ainsi
par une phase de traitement et de suivi dans les centres de santé
périphériques.
La régularité au traitement a été évaluée en calculant le nombre
des patients qui ont démarré et mené à terme leur traitement.
L'organisation du programme de lutte antituberculeuse prévoit que
les malades arrivent au centre de santé avec une ordonnance
indiquant le type et la durée de leur traitement. Ils auront
mené à terme leur traitement quand ils ont été réguliers pour venir
prendre leur traitement durant toute la période indiquée pour le
traitement (généralement quelques mois) sans aucune interruption
dans la prise des médicaments.
Dans notre travail, la régularité au traitement a été estimée de
deux manières, en fonction de l'existence ou non de la notion de
défaillance lors de la prise des médicaments antituberculeux. En
effet, nous considérons comme différent un traitement achevé sans
interruption de traitement, d'un traitement certes fini mais avec
plusieurs interruptions de traitement. On définit la défaillance au
traitement comme étant toute interruption du traitement dans le
centre de santé, pour des raisons qui n'ont pas pu être décelées
(nouvelle hospitalisation, changement d'adresse, décès, etc.). En
excluant tous les cas ayant eu une défaillance lors de leur
itinéraire thérapeutique, l'indice de régularité au traitement a
été estimé à 71 %. En incluant les cas irréguliers au traitement
qui ont nécessité une durée de traitement plus longue que celle
recommandée par le programme, mais qui ont été déclarés guéris à la
fin du traitement, l'indice de régularité au traitement a été
estimé à 87 %. Signalant, par ailleurs, que la seule méthode de
dépistage des cas retenue par le programme est la microscopie des
expectorations. Puisque notre objectif était d'évaluer le
programme, nous n'avons inclus que les cas qui avaient des frottis
positifs (exclusion des faux-positifs).
Tableau 4 Résultats du suivi de la cohorte
rétrospective des tuberculeux bacillifères détectés durant la
période de l'étude.
Table 4. Results of the follow-up of the retrospective cohort
study of patients with active tuberculosis detected during the
study period.
|
Total période
|
An2
|
An1
|
Variable
|
|
142
|
79
|
63
|
Cas de BK + attendus
|
|
87
|
45
|
42
|
Cas de BK + détectés à l'échelle régionale
|
|
61
|
32
|
29
|
Cas mis au traitement ambulatoire
|
|
10
|
4
|
6
|
Cas irréguliers au traitement
|
|
6
|
3
|
3
|
Cas perdus de vue
|
|
51
|
25
|
26
|
Cas ayant eu un traitement à terme
|
|
43
|
23
|
20
|
Cas guéris selon le protocole programme
|
|
2
|
2
|
–
|
Cas décédés
|
|
8
|
2
|
6
|
Cas déclarés guéris tardivement
|
Estimation de l'efficacité globale du programme
L'efficacité globale du programme a oscillé, selon les deux
scénarios de calcul de l'efficacité de l'observance du traitement,
entre 26 et 31 %. Cela signifie que sur 100 tuberculeux existant
réellement dans la région, 26 à 31 seulement sont pris en charge
par le programme selon l'optimum souhaité. Mais il conviendrait de
regarder ces résultats essentiellement dans une optique
d'évaluation opérationnelle du programme jugeant de l'efficacité
des structures de première ligne du système de santé dans le
dépistage, de la mise sous traitement, de la régularité au
traitement et de la surveillance jusqu'à guérison des cas de
tuberculose pulmonaire à frottis positif, cela en vue de réduire la
transmission de la tuberculose. Sur la base de ces résultats, on
peut surtout dire que la part qui peut être assurée par les centres
de santé dans la réussite de la stratégie de lutte antituberculeuse
ne doit pas être surestimée. Il y a, en effet, des situations
telles que l'apparition d'une résistance au traitement ou
l'émergence d'une comorbidité qui retarde la guérison. Ces cas
ne peuvent pas être assumés par le premier niveau d'attention de
soins et amènent le malade à interrompre son contact avec le centre
de santé et à repasser au deuxième niveau spécialisé des soins, où
il pourrait terminer son traitement sans jamais retourner au centre
de santé (tableau 5).
Tableau 5 Principaux indices d'efficacité du programme
national de lutte antituberculeuse calculés à partir des résultats
du suivi du sort d'une cohorte de tuberculeux bacillifères détectés
durant la période de l'étude.
Table 5. Principal efficacy indicators for the national
tuberculosis control programme, calculated from the outcome of a
cohort of patients with active tuberculosis detected during
the study period.
|
Indice d'efficacité
|
Numérateur
|
Dénominateur
|
Valeur estimée
|
|
An1
|
An2
|
période
|
|
Efficacité des activités de détection précoce
|
Cas détectés
|
Cas attendus
|
0,66
|
0,57
|
0,61
|
|
Efficacité de la mise en marche du traitement
|
Cas mis au traitement
|
Cas détectés
|
0,69
|
0,71
|
0,70
|
|
Efficacité de l'observance du traitement
|
Cas traités à terme
|
Cas mis au traitement
|
0,90a 0,69b
|
0,84a 0,72b
|
0,87a 0,71b
|
|
Efficacité du traitement (guérison)
|
Cas guéris
|
Cas traités à terme
|
0,77
|
0,92
|
0,84
|
|
Efficacité globale du programme
|
K1aK2aK3aK4
|
Cas attendus
|
0,31a 0,26b
|
Discussion
En Tunisie, l'endémie tuberculeuse qui sévissait depuis plusieurs
décennies a fait l'objet d'un programme national de lutte
développé, lancé depuis 1956, et qui a donné rapidement de bons
résultats [18, 19]. Mais, malgré le fait que le pays soit
relativement épargné par l'épidémie du sida et enregistre une
croissance économique assez stable, on a constaté ces dernières
années un recul trop lent de l'endémie. On peut évoquer, pour
expliquer cette tendance, l'émergence de la chimiorésistance, dont
la prévalence en 2002 a été estimée à 1,14 % parmi les nouveaux cas
et 31 % parmi les anciens cas retraités et qui seraient
respectivement de l'ordre de 2,7 et 36 % en 2006 [12, 13], mais
aussi l'augmentation des formes extrapulmonaires même si celles-ci,
moins contagieuses, devraient favoriser à terme la diminution du
nombre de cas et la persistance de poches de vulnérabilité ou
encore la faible efficacité opérationnelle du programme de lutte
liée, notamment au manque de performance des structures de santé.
Pour évaluer l'efficacité opérationnelle du Programme national
tunisien de lutte antituberculeuse, nous avons utilisé le modèle de
Piot qui décompose l'itinéraire du patient en plusieurs étapes
qu'il doit franchir pour guérir [15-17]. Selon ce modèle, un
programme idéal de lutte antituberculeuse devrait permettre à tous
les nouveaux cas de tuberculose :
- de pouvoir consulter sans délai, chose qui dépend de la prise
de conscience et de la motivation des patients, le programme devant
agir par une sensibilisation constante de la population à la
nécessité d'un recours rapide aux soins, d'un diagnostic sans
retard et sans erreur dès le moindre doute ;
- de profiter d'une qualité des services (clinique et
laboratoire) qui joue un rôle majeur, de l'investissement du
programme qui doit être important (formation du personnel,
amélioration de l'accueil et délais d'attente courts) et de l'accès
à une prescription correcte ;
- d'obtenir les médicaments prescrits et d'assurer une prise
régulière, le temps nécessaire pour assurer la guérison.
Nous avons utilisé les taux d'incidence de la tuberculose des
années de l'étude, publiés dans le rapport annuel du Programme
national de lutte antituberculeuse, pour estimer le nombre réel des
cas [10, 11]. Cette estimation est vraisemblablement assez valide
dans la mesure où tous les cas de tuberculose diagnostiqués sont
censés être déclarés au ministère de la Santé publique qui fournit
gratuitement les médicaments. L'efficacité des activités de
détection des cas de tuberculose, estimée à 61 %, dépend de
beaucoup de paramètres :
- la probabilité de contracter la maladie en communauté ;
- la prise de conscience de ce risque quand on présente des
symptômes ;
- la rapidité du recours aux services de santé ou la qualité de
ces services pour porter rapidement un diagnostic chez les
suspects.
L'interprétation d'un tel résultat est de ce fait difficile.
Les responsabilités sont partagées entre la population et les
services de santé.
L'efficacité de la prise en charge des cas diagnostiqués, qui
devrait tendre vers 100 %, n'était que de 70 % dans notre étude,
soit une perte de 30 % des cas détectés. Ce résultat pose en
priorité le problème crucial de la perte des malades entre le
diagnostic bactériologique et les structures curatives. Il met
en évidence le manque de coordination entre ces deux structures de
diagnostic et de soins. Ce résultat ne signifie pas que ces
malades n'ont jamais eu de traitement. Ils ont peut-être été
récupérés par d'autres structures de santé dans d'autres endroits.
Mais, ils n'ont pas été traités et suivis dans les structures
appropriées selon le schéma organisationnel du programme. En effet,
la stratégie du programme préconise de traiter les malades dans les
structures les plus proches de leur domicile. Même s'ils ont été
récupérés par d'autres structures ou qu'ils aient choisi de
fréquenter des structures autres que celles qui leur sont
destinées, on peut considérer qu'il s'agit de situations non
conformes aux instructions du programme.
La régularité au traitement a été estimée respectivement à 87 %
(en incluant les cas irréguliers au traitement qui ont nécessité
une durée de traitement plus longue que celle recommandée par le
programme) et à 71 % (en excluant les cas ayant eu la moindre
défaillance dans leur itinéraire thérapeutique). L'observance du
traitement est un élément déterminant pour la guérison et un
facteur important pour prévenir l'apparition de la
chimiorésistance. Le programme de lutte doit, de ce fait,
empêcher la défaillance d'accès aux soins chez les malades détectés
et mis au traitement. La stratégie Dots [20, 21] a permis
d'améliorer nettement les performances dans ce domaine [12].
L'efficacité globale du programme a oscillé, selon les deux
scénarios de calcul de l'efficacité de l'observance du traitement,
entre 26 et 31 %. Ce faible résultat est surtout lié à une
défaillance du système de détection qui permet d'atteindre moins
des deux tiers des cas attendus. D'autres défaillances du programme
font que les cas qui sont détectés ne sont pas tous mis au
traitement dans les structures appropriées (30 %), et que parmi
ceux qui le sont, entre 13 et 29 % ne vont pas au bout de leur
traitement et n'obtiennent pas de guérison (16 %).
Ces résultats montrent que l'efficacité opérationnelle du
programme de lutte contre la tuberculeuse est loin d'être parfaite.
Ils donnent la preuve que l'une des raisons du lent recul de
l'endémie tuberculeuse en Tunisie est le manque de performance du
programme de lutte, d'autant plus qu'en Tunisie, il n'y a pas de
migrations des pays du Sud, et le programme offre ses services
gratuitement et au niveau le plus périphérique pour contourner tous
les obstacles géographiques ou économiques de l'accès aux
soins.
Références
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tuberculose ? Bull Acad Natle Med 1999 ; 183 : 1317-32.
2 Voisin C. L'éradication de la tuberculose est-elle
possible ? Bull Acad Natle Med 1999 ; 183 : 1299-306.
3 ECDC ; WHO Europe. Surveillance report–Tuberculosis
surveillance in Europe, 2007ECDC2009.
http:/ECDC.Europa.EU/en/publications/Publications/0904_SUR_Tuberculosis_in_Europe.pdf
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report. WHO /HTM /TB /2009.426. Genève : WHO, 2009.
http://www.who.int/tb/publications/global_report/2009/update/tbu_9.pdf
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financing. WHO report 2003. Genève : WHO, 2003.
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co-infection tuberculose/VIH. WHO/CDS/TB/2002.296 and
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Épidémiologie de la tuberculose dans le Sahel tunisien. Med Mal
Infect 1998 ; 28 : 199-202.
8 Said R. La tuberculose en Tunisie au cours du
XXe siècle : épidémiologie et méthodes de lutte.
Thèse, faculté de médecine de Tunis (Tunisie), 1996.
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XXe siècle. Revue maghrébine d'endocrinologie,
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10 Ministère de la santé publique. Programme national de lutte
antituberculeuse. Rapport annuel de la direction des soins de santé
de base (1997-2007).
11 Ministère de la santé publique. Direction des soins de santé
de base. Série des bulletins épidémiologiques, Tunisie
(1976-2007).
12 Situation de la tuberculose en Tunisie ; requête auprès du
Global Fund.
http://www.theglobalfund.org/grantdocuments/8TUNT_1770_0_full.pdf
13 WHO. Report 2006. Global tuberculosis control. Surveillance,
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14 Suivi de la déclaration d'engagement sur le VIH/sida.
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http://data.unaids.org/pub/Report/2008/tunisia_2008_country_progress_report_fr.pdf.
15 Dujardin B. Utilisation d'un modèle pour identifier les
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16 Dujardin B. Tuberculose-sida : de nouveaux enjeux pour
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17 Piot MA. Un modèle de stimulation de dépistage – traitement
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18 Nacef M. Incidence des maladies transmissibles en Tunisie de
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19 Ben Romdhane H, Khaldi R, Oueslati A, Skhiri H. Transition
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Tunisie. Options Méditerranéennes, Sér. B/n°41, 2002.
20 Stratégie DOTS – un cadre élargi pour lutter efficacement
contre la tuberculose. Halte à la tuberculose.
(WHO/CDS/TB/2002.297). Genève : OMS 2003.
21 Organisation mondiale de la santé - DOTS. Un guide pour
comprendre la stratégie DOTS contre la tuberculose recommandée par
l'OMS. Genève : OMS, 1999 (WHO/CDS/CPC/TB/ 99.270).
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