ARTICLE
Auteur(s) : Sandra Malak
Membre de la Commission d’éthique
de la Société française d’hématologie ; Chef
de clinique, Service d’hématologie clinique, Hôpital
Saint-Antoine, 184 rue du faubourg Saint-Antoine, 75012
Paris ; et Département de recherche en éthique,
Université Paris-Sud 11, 63 rue Gabriel-Péri, 94278
Le Kremlin-Bicêtre
Très souvent, lorsque nous rencontrons une personne malade et
que nous nous posons la question de l’orientation thérapeutique,
l’interrogation qui nous vient immédiatement en tête est « dans
quel protocole vais-je pouvoir l’inclure ? ». Cette idée première
que tout patient doit être rattaché à un protocole n’est pas
neutre, elle est le fruit d’un long conditionnement. Nous sommes
structurés et construits autour de l’opinion que la recherche
clinique, particulièrement dans les centres hospitaliers
universitaires, fonde notre pratique. En hématologie, le
pourcentage de patients inclus dans des protocoles est de l’ordre
de 17 % [1] avec une fréquence particulière dans certaines
pathologies : 30 % des malades pour les lymphomes, myélomes et LLC
dans le cadre des grands groupes coopératifs, et jusqu’à 70 % pour
les leucémies aiguës.
Quels sont les mécanismes qui nous poussent à vouloir, en
première intention, proposer un protocole thérapeutique et cette
façon d’opérer est-elle et doit-elle être généralisable ? Pour
souligner cette intrication du soin et de la recherche, Canguilhem
affirmait : « soigner c’est faire l’expérience, accepter de
soigner, c’est de plus en plus aujourd’hui, accepter d’expérimenter
sous une responsabilité finale rigoureusement sanctionnée, les
médecins ont toujours expérimenté en ce sens qu’ils ont toujours
attendu un enseignement de leurs actions » [2].
Difficultés pour le médecin
Les protocoles thérapeutiques constituent certainement un progrès
majeur dans l’histoire épistémologique de la médecine, mais la
recherche clinique rencontre un certain nombre de limites pratiques
et théoriques dont il pourrait être utile d’être conscient.
En premier lieu, il convient de se poser la question de ce qui
nous motive à inclure un patient dans un protocole. Notre but
est-il de faire avancer la connaissance médicale ? D’offrir à notre
patient le meilleur traitement possible ? Voire potentiellement
l’accès à une innovation ? Mais d’autres arguments plus troubles
pourraient également intervenir de façon plus ou moins consciente
dans notre réflexion, tels la recherche de reconnaissance pour soi
ou l’institution, l’attrait des incitations financières [3] ou
encore une certaine déresponsabilisation, en tant que prescripteur,
liée au formalisme du protocole. L’ensemble est pondéré par la
perception que nous avons de l’importance de la recherche clinique
formelle et de son intérêt pour la communauté scientifique. Cet
état de fait a pu être résumé ainsi par le Pr Zittoun : « On en
vient à constater que l’intérêt que manifestent les cliniciens
envers leurs malades est fonction de leur intégration dans les
protocoles du service et les essais en cours » [4].
En miroir, les obstacles à l’inclusion des patients dans les
protocoles ont été largement étudiés, et les réticences peuvent
aussi bien se situer du côté du patient que du prescripteur.
Les médecins vont être notamment sensibles à la contrainte
temporelle que représente le protocole thérapeutique, qui empiétera
bien souvent sur le temps dévolu aux autres activités de soins, et
se fera donc potentiellement au détriment d’autres personnes
malades. En outre, il peut exister des difficultés de
fonctionnement d’équipe, mettant en cause la capacité à gérer la
lourdeur logistique des protocoles : manque d’habitude des équipes,
manque de personnel dédié, manque d’expérience dans la
recherche.
La question de la responsabilité n’est pas neutre, dans un
contexte de judiciarisation des pratiques, la crainte de telle ou
telle considération ou l’interprétation qu’on peut en faire, pourra
nous amener à prendre la décision que nous jugeons la plus propre à
nous apporter la sécurité médico-légale. La rigueur et le
formalisme du protocole pourraient donc apparaître sécurisants,
mais il faut bien avoir en tête que ni le consentement, ni la
collégialité, ne peuvent en aucun cas délester le médecin de sa
responsabilité propre. A contrario, certains médecins
particulièrement attachés à leur liberté de prescription pourraient
vivre l’inclusion dans un protocole comme une entrave, avec la
perte du pouvoir de décision, la nécessité d’adhérer à des
procédures rigides avec l’obligation de rendre des comptes à des
tiers. Par ailleurs, la place essentielle de la recherche en
général, et en l’occurrence clinique dans l’évolution carriérale
hospitalière, est certainement un facteur nous poussant à inclure
le plus grand nombre de patients possible dans des protocoles.
L’impression est grande que bien plus que notre capacité clinique
ou de pédagogie, c’est la capacité que nous aurons à mener, ou tout
du moins à participer, à des publications qui sera le moteur de la
carrière universitaire ou parfois même hospitalière. Dans ce
contexte, le choix d’inclure ou non un patient sera souvent entaché
de mobiles propres.
Dans d’autres cas, nous pouvons nous trouver dans une situation
où il est difficile d’allier à la fois le rôle de thérapeute et
celui d’investigateur avec un possible conflit entre ces deux
aspects de la pratique médicale. Des exemples illustrant ces
situations sont la possibilité d’inclusion dans un protocole dont
la question posée nous semble désuète, l’inquiétude que nous
pouvons avoir concernant la toxicité d’un traitement, la préférence
personnelle pour l’un des traitements, la réticence à recruter des
patients dans un essai comprenant un bras sans traitement, la
restriction de la capacité d’individualisation du soin, ou encore
l’inflation d’examens sans bénéfice direct pour la personne
malade.
Difficultés pour le malade
Le risque serait que la décision thérapeutique soit plus orientée
vers le bénéfice de la recherche que celui de la personne malade.
Dans toute recherche il y a une certaine instrumentalisation du
sujet de recherche, qui risque d’être traité comme un simple objet,
et non pas comme une personne [5]. Une partie de la solution
pourrait se trouver dans la règle kantienne absolue, selon laquelle
l’autre doit être toujours traité « comme une fin en soi, et jamais
comme un moyen ». La déclaration d’Helsinki qui édicte les
principes éthiques applicables aux recherches médicales sur des
sujets humains affirme : « Dans la recherche médicale sur les
sujets humains, les intérêts de la science et de la société ne
doivent jamais prévaloir sur le bien-être du sujet » [6].
De plus, l’inclusion dans un essai nécessite de pouvoir donner
un consentement libre, mais les fortes implications de la relation
thérapeutique et le sentiment de dépendance ressenti par une
personne malade vis-à-vis de son médecin, font qu’il est difficile
d’exercer sa liberté de choix quand soins et recherches sont aussi
étroitement liés. Le consentement est un élément fondateur de
l’éthique de la recherche clinique. Celle-ci est apparue
indispensable dans les suites de la seconde guerre mondiale et
s’est construite en réaction aux atrocités commises lors
d’expérimentations humaines passées. Elle s’est imposée comme une
mesure éthique indispensable au respect de la personne impliquée
dans une recherche biomédicale, lui rendant la parole, de façon à
ce qu’elle puisse exercer son autonomie. Tous les codes éthiques et
les recommandations l’édictent comme principe essentiel à toute
démarche expérimentale impliquant des êtres humains.
Le premier principe du Code de Nuremberg est rédigé dans les
termes suivants : « le consentement volontaire de l’être humain est
absolument essentiel ». Il a même été complété en spécifiant
qu’« il faut que la volonté soit pleine et autonome, que la
personne soit parfaitement consciente des implications de sa
participation à la recherche. Le consentement le plus
authentique est donc celui qui est donné en pleine connaissance des
objectifs, des méthodes et des effets possibles de la recherche »
[7]. Mais bien souvent, nous nous retrouvons face à des personnes
en situation de grande fragilité, pour lesquelles « consentir à un
acte thérapeutique se fait dans l’émotion, la souffrance, le
désarroi et l’urgence, sans véritable compréhension de la portée de
la décision » [8]. Peut-on alors parler de consentement ? Et
quelles sont donc les raisons qui poussent quelqu’un à participer à
une recherche ?« Parce qu’il a confiance en ce médecin ou en la
médecine ? Par désir de plaire au médecin ? Par désir de contribuer
à l’avancement de la science ? Par goût du risque ? » [9]. En
outre, la recherche clinique constitue la voie privilégiée d’accès
à l’innovation. Pour une personne qui présente une pathologie pour
laquelle il n’existe pas de traitement de référence et dont la
seule possibilité thérapeutique se trouve dans l’accès à un
protocole, peut-on encore parler de liberté de participation, si on
ne lui offre pas la possibilité d’accès à l’innovation en
dehors de ce protocole ? [10].
Nous nous retrouvons donc certainement, malgré les énoncés
déontologiques, dans une situation d’asymétrie ; et bien souvent on
se rend compte que dans le cadre de la relation thérapeutique, le
principal n’est pas le consentement lui-même, l’accord ou le refus,
mais la parole rendue et échangée. L’avantage pour la personne
malade pourra pourtant se retrouver dans la sécurité méthodologique
liée au protocole, sécurité d’une étude multicentrique sur les
motivations des investigateurs, leur consensus et les espoirs
attendus, sécurité vis-à-vis de la toxicité par les mesures de
pharmacovigilance et la veille sanitaire, validation des données,
et au moindre doute, obtention de résultats globaux immédiats.
Anecdotiquement, il est souvent dit que les patients inclus dans
les protocoles, toute situation égale par ailleurs, auraient un
meilleur pronostic, mais à ce jour cette assertion n’a pas pu être
vérifiée [11].
Le dialogue sur la participation ou non à une recherche ne peut
se faire sans une information adaptée. Et celle-ci dans le cadre de
la recherche clinique n’est pas sans poser problème. Malgré les
explications et les échanges, quand nous devons donner la feuille
d’information contenant tous les effets secondaires possibles des
traitements de référence et des traitements expérimentaux, combien
de fois observons-nous un mouvement de recul de la part des
patients, lié à l’incompréhension de ces informations qui malgré
tout le soin qu’on peut y apporter restent d’une grande brutalité
pour la personne qui se voit déjà en subir les effets. Cette façon
de faire est souvent en conflit avec les précautions d’annonce que
les bonnes pratiques nous dictent et la possibilité de réaliser une
annonce en plusieurs étapes. Faut-il « toujours dire toute la
vérité à tous les malades » [9]. La tentation que peut avoir
le médecin de « tout dire » pourrait se confondre avec le désir de
se décharger d’un lourd fardeau, voire de se défausser de toute
responsabilité sur l’avenir de ce malade. Le médecin, en
informant, doit prendre garde à ne pas entacher cette information
de ses propres mobiles psychologiques, sociaux ou culturels qui
pourraient parasiter le message, mais il est certain que plus le
projet proposé nous semblera adapté, plus nous y adhérons, plus le
raisonnement ayant amené à cette décision nous semble cohérent et
fruit d’une délibération sereine, plus le partage de l’information
sera aisé et plus grande sera l’adhésion du patient.
Limites des protocoles
Ces différentes questions ne peuvent se poser que pour les patients
potentiellement incluables dans les protocoles, mais il n’est pas
toujours possible de trouver un essai à proposer à notre patient,
soit parce que la pathologie dont il souffre est peu courante, soit
parce qu’il n’y a pas de centre investigateur à proximité du centre
de traitement, soit encore, parce qu’il n’y a pas d’essai ouvert à
ce moment donné pour cette pathologie. Mais, même quand un essai
clinique est a priori accessible, l’inclusion d’un patient n’est
pas toujours possible, il sera souvent exclu, du fait de
comorbidités, de l’état d’avancement de la maladie, d’un âge
inadéquat, ou d’un état général trop précaire [12]. En effet, seule
une minorité de personnes — les patients les plus en forme et
souvent ayant une maladie à un stade initial de prise en charge —
est éligible pour la recherche clinique. Ce sont ceux pour
lesquels un maximum de bénéfice est attendu, et qui ne risquent
donc pas de compromettre lerésultat de l’étude par une évolutivité
trop grande de la maladie ou des effets secondaires trop
importants.
En l’absence d’essai ouvert, constatant ce manque, les médecins
pourraient initier un nouvel essai avec un objectif adéquat à
proposer à notre patient mais, les délais des différentes
démarches, notamment auprès des instances de régulation et des
comités d’éthique, sont incompatibles avec une évolution de la
maladie à l’échelon individuel. Devant une pathologie tumorale
évolutive, il est inconcevable d’entreprendre la création d’un
essai clinique qui pourrait bénéficier à notre patient, la réponse
ne sera que différée et collective.
Le concept de protocole n’est d’ailleurs pas univoque.La
situation est éminemment différente en fonction des objectifs
poursuivis et de ses concepteurs. S’il s’agit d’un protocole de
recherche académique multicentrique conçu par les représentants de
la majorité des investigateurs d’une discipline sur tout le
territoire national, les enjeux apparaissent plus clairement pour
les malades qui y participent et pour les investigateurs.
Le plus souvent, ils représenteront le référentiel
thérapeutique du meilleur traitement. S’il s’agit d’un protocole «
Essais précoces », il s’adresse à des malades en fin de ressources
thérapeutiques, c’est une chance qu’on peut leur donner avec une
nouvelle molécule, mais c’est aussi des effets secondaires majeurs
et une qualité de vie altérée, la limite avec la phase terminale
étant étroite. Quant aux protocoles à visée biologique, ils
n’interviennent, le plus fréquemment, que par les contraintes
qu’ils entraînent pour les malades sans que ceux-ci n’en tirent
directement bénéfice. À l’opposé de ces essais coopératifs, se
situent les protocoles gérés par l’industrie pharmaceutique dont
l’intérêt est souvent scientifique mais dont la finalité est aussi
commerciale pour le développement d’un nouveau médicament ou
l’obtention d’AMM. L’intérêt pour l’investigateur pourra être
financier, en plus d’être médical, et son champ d’intervention est
quasiment nul. C’est dans le cadre de ces protocoles qu’il est le
plus difficile de déterminer les enjeux, tant parfois le véritable
moteur de la recherche semble nous échapper.
Par ailleurs, la question même de la méthodologie et de la
statistique pourrait être interrogée. La recherche clinique en
général et thérapeutique telle que nous la pratiquons aujourd’hui
est certainement une avancée majeure. L’evidence based-medicine
permet de peser scientifiquement nos décisions, en s’affranchissant
d’un empirisme pétri de croyances. Elle apporte une plus grande
objectivité dans les pratiques [13]. Il s’agit-là d’une
avancée majeure et elle devrait nous faire passer « de la médecine
expérimentale à la médecine scientifique » [14]. Nous incluons dans
des protocoles parce que nous avons l’espérance et la croyance que
de ce type d’étude pourra découler la meilleure prise en charge
possible. Il n’est pas rare de voir des échanges au cours des
réunions de concertation pluridisciplinaire se résumer à
desconfrontations d’articles où les pourcentages sont avancés
telles des vérités définitives devant emporter la décision et
dicter le destin du patient. L’étude randomisée devient ainsi
détentrice de la preuve absolue. Elle accepte la dimension de
l’incertitude statistique, mais réfute dans son essence même la
présomption improuvable, alors qu’un certain nombre de champs sont
aujourd’hui encore très difficilement étudiés par des essais
randomisés parmi lesquels : les traitements considérés efficaces
par sagesse conventionnelle, par exemple la chirurgie du cancer,
les maladies de trop faible prévalence comme les maladies
orphelines, des traitements dont l’impact est perçu comme trop
faible ou trop important [15]… Il est essentiel de se rappeler
qu’il s’agit avant tout d’une méthode d’aide à la décision
thérapeutique, et en tant que telle, elle connaît bien évidemment
de nombreuses limites, intrinsèques et d’applicabilité.
En conclusion, il est certain que la recherche clinique formelle
est source d’enseignements rigoureux, et permet une évaluation
fiable. Mais le formalisme ne semble pas adapté à toutes les
situations et la recherche ne peut être une fin en soi.
Elle devra répondre à la double exigence du soin et de
la recherche, notre but de thérapeute étant la meilleure prise
en charge possible de notre malade qui doit rester la finalité
première et ne peut se faire sans un examen de nos motivations.
Conflit d’intérêts
aucun.
Références
1 Inca. Plan d’action 2010 : Recherche. 04/02/2010
2 Canguilhem G. Le Normal et le pathologique. Paris :
PUF, 1966.
3 Hirsh J, Guyatt G. Clinical experts or
methodologists to write clinical guidelines ? Lancet 2009 ;
374 : 273-5.
4 Zittoun R. Donner leur juste place à la clinique et aux soins
en hématologie. Paris : Commission d’éthique de la SFH, 2009.
5 Rodriguez-Arias D. Recherche biomédicale et populations
vulnérables. Paris : L’Harmattan, 2006.
6 Article 5. Principes éthiques applicables à la recherche
médicale impliquant des êtres humains. Déclaration d’Helsinki.
Association Mondiale Médicale; juin 1964, amendée à Séoul 2008
(disponible sur:
http://www.wma.net/fr/30publications/10policies/b3/index.html).
7 Jonas H. Le principe responsabilité, une éthique pour la
civilisation technologique. Paris : Flammarion, 2001.
8 Hirsch E, Pytkwicz P. Le consentement. Éthique et
soins hospitaliers Espace éthique - Travaux 1997-1999. Paris :
AP-HP/Doin, 2001.
9 Jouet JP. L’illusion du choix. Les relations
asymétriques. Paris : Commission d’éthique de la SFH, 2005.
10 Ameisen J, Hirsch E. Le traitement compassionnel.
Médecine/Sciences 2005 ; 21 : 102-5.
11 Peppercorn JM, Weeks JC, Cook EF,
Joffe S. Comparison of outcomes in cancer patients treated
within and outside clinical trials : conceptual framework and
structured review. Lancet 2004 ; 363 : 263-70.
12 Townsley CA, Selby R, Siu LL. Systematic
Review of Barriers to the Recruitment of Older Patients With Cancer
Onto ? Clinical Trials. J Clin Oncol 2005 ; 23 :
3112-24.
13 Fourrier L. Evidence based Medicine. In :
Dictionnaire de la pensée médicale. Paris : PUF, 2005.
14 Bernard C. Introduction à l’étude de la médecine
expérimentale. Paris : Flammarion, 1997.
15 Cook D. Evidence-based Critical Care Medicine.
A potential tool for change. New Horiz 1998 ; 6 :
20-5.
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