ARTICLE
Auteur(s) : Ghislain
de Marsily
Académie des sciences 23, quai de Conti75006 ParisFrance
Depuis son apparition sur terre, l’homme a utilisé à son profit,
et dérobé peu à peu aux écosystèmes naturels, une partie sans cesse
croissante des ressources issues du cycle hydrologique,
essentiellement pour faire fonctionner à son avantage des
écosystèmes agricoles artificiels. Insignifiant au début, ce
détournement de la ressource est devenu de plus en plus grand, et
la part laissée aujourd’hui aux écosystèmes naturels, quand la
terre comporte 6,2 milliards d’habitants, est déjà bien
congrue. Qu’en sera-t-il en 2050 quand la terre comptera
peut-être 9 milliards d’habitants ? Ce problème va être
examiné en comparant besoins et ressources, en climat actuel en
2000 et en climat perturbé par les gaz à effets de serre en
2050, puis en traitant les phénomènes climatiques extrêmes de
sécheresses. Le cas des zones arides sera mis en exergue. On
montre que les problèmes de pénuries ne se situent pas,
contrairement à ce que l’on peut penser, dans les zones arides,
mais dans les zones pauvres, trop peu développées de la planète, en
Afrique subsaharienne et en Asie, où il y a pourtant beaucoup
d’eau.
Les besoins en eau
La quantité d’eau de boisson minimale recommandée par les médecins
est de 2 L/j, quantité qui peut être doublée ou triplée en cas
de chaleur et de sécheresse. Si on y ajoute les besoins de la vie
quotidienne, ce chiffre atteint, au minimum, 20 L/j par
habitant pour les pays les plus pauvres en eau (comme par exemple
la zone côtière dépourvue d’eau douce de la Mauritanie) et jusqu’à
plus de 500 L/j dans les pays insolemment richement dotés ou
peu économes (États-Unis, certaines villes d’Argentine, Afrique du
Sud, Royaume Uni, etc.). En France, les prélèvements moyens sont de
l’ordre de 250 L/j par habitant en ville (chiffre qui inclut
l’eau des installations artisanales, commerces, etc., les fuites
des réseaux et l’eau de lavage des rues et de lutte contre
l’incendie) et de moins de 150 L/j par habitant à la campagne.
La moyenne mondiale est estimée à 170 L/j, soit
384 km3/an.
En 2050, les démographes estiment que la population mondiale
devrait passer à 9 milliards d’individus, la fourchette donnée
évoluant entre 8 et 12 milliards. Après cette date, la
population devrait cesser de croître (sauf peut-être en Afrique
subsaharienne) et même commencer à décroître. En prenant comme
hypothèse 9 milliards d’individus consommant chacun
250 L/j, la quantité totale d’eau nécessaire pour satisfaire
les besoins domestiques représenterait 825 km3
d’eau par an, soit 0,7 % de la pluie qui tombe chaque année sur les
continents ou 6 % de la fraction de l’eau dite récupérable qui
s’écoule dans les rivières et dans les nappes souterraines. Mais
cette eau ainsi « utilisée » ne disparaît pas puisqu’elle est, pour
l’essentiel, rejetée dans le milieu naturel, et peut éventuellement
être réutilisée plus en aval. La consommation nette d’eau
domestique est actuellement de l’ordre de 14 % des prélèvements, si
bien que la consommation nette actuelle est de l’ordre de
53 km3/an. Clairement, la planète ne manquera
jamais d’eau « domestique », comme il est convenu de l’appeler.
Qu’en est-il de l’eau nécessaire à la production des aliments
dont l’homme a besoin ? En l’an 2000, quelque
8 175 km3 d’eau par an ont été nécessaires
pour nourrir 6,2 milliards d’habitants, dont
5 500 km3 d’eau de pluie entièrement évaporés
tombant sur 1,34 milliard d’hectares d’agriculture dite
pluviale, 840 km3 d’eau de pluie utile sur les
pâturages et 2 600 km3 d’eau prélevés dans le
milieu naturel (rivières, nappes) pour arroser 264 millions
d’hectares d’agriculture irriguée [1]. Le terme « eau verte »
est employé pour désigner l’eau de l’agriculture pluviale tandis
que le terme « eau bleue » désigne l’eau prélevée pour les besoins
agricoles, industriels et domestiques. Sur les
2 600 km3/an d’eau prélevés pour l’irrigation,
1 835 km3 seulement sont utilement évaporés
par les plantes, le reste s’évapore inutilement, s’infiltre dans
les nappes ou est drainé et participe aux écoulements sur les
continents. Ainsi, les 8 175 km3 d’eau par an
réellement utilisés pour nourrir les hommes représentent en moyenne
1 325 m3/habitant/an en 2000, ce chiffre
allant de 700 à 5 500 m3, selon les
continents et les habitudes alimentaires. Si l’on y ajoute les
consommations moyennes individuelles annuelles domestiques
(8,5 m3), industrielles (14 m3) et
l’évaporation dans les barrages (34 m3), on aboutit
à une consommation annuelle moyenne de
1 380 m3/habitant, et l’on constate que la
nourriture représente 96 % de l’eau consommée (ou 66 % de l’eau
prélevée – le chiffre le plus souvent cité, qui ne compte que l’eau
d’irrigation). C’est aussi 7,5 % de la pluie sur les continents.
Il faut savoir cependant qu’aujourd’hui, environ
1 milliard d’individus sont sous-alimentés du fait de leur
pauvreté, dont un tiers en Afrique subsaharienne et deux tiers en
Asie.
Une ressource en eau pluviale très inégalement
répartie
La ressource en eau renouvelable de la planète est uniquement
fournie par les précipitations annuelles sur les continents, qui
sont estimées à 113 000 km3/an par Shiklomanov
et Rodda [2] et par Trenberth et al. [3], ces derniers ayant
revu très significativement les chiffres des premiers. Cela
correspond en moyenne à une lame d’eau de pluie de l’ordre de
840 mm/an. Le devenir moyen de cette ressource est alors
le suivant [1] :
- – 73 000 km3/an repartent vers
l’atmosphère, par évaporation directe et surtout par transpiration
de la végétation. Cette quantité d’eau alimente à la fois
l’agriculture pluviale (6 340 km3/an
actuellement) et le fonctionnement des écosystèmes. Ce n’est
donc en rien une « perte » ;
- – 3 500 km3/an sont constitués de
glaces de mer (icebergs), rejetés par les calottes glacières
polaires, qui fondent en mer et participent au fonctionnement de la
circulation générale océanique ;
- – 36 000 km3/an constituent
l’écoulement total sur les continents, tant dans les rivières que
dans les nappes. On distingue :
- • 26 000 km3/an s’écoulant dans les
rivières par ruissellement direct lorsqu’il pleut ; une fraction
peut en être récupérée par des barrages et utilisée par l’homme
pour ses prélèvements ; ce flux sert aussi aux écosystèmes
aquatiques lacustres, fluviaux et côtiers ;
- • 10 000 km3/an s’infiltrent dans
les sols et s’écoulent dans les nappes souterraines, qui alimentent
à leur tour les rivières lorsqu’il ne pleut pas
(7 800 km3), ou vont directement en mer
(2 200 km3).
Le bilan est ainsi bouclé. Localement bien sûr, ces pourcentages
peuvent varier. La répartition de cette ressource est
cependant très inégale sur terre. Aux latitudes polaires, il pleut
très peu – de l’ordre de moins de 200 mm/an : c’est ce qu’on
appelle les déserts froids. Les précipitations augmentent
ensuite jusqu’aux zones tempérées (pratiquement jusqu’au centre de
la France), pour atteindre environ 700 à
1 000 mm/an, puis décroissent (zone méditerranéenne) pour
pratiquement s’annuler dans la « ceinture des déserts chauds »,
comme le Sahara. Au sud de cette zone, les précipitations
augmentent à nouveau, dans la zone tropicale, pour y culminer vers
2 300 mm/an. Ce type de répartition est à peu près
le même pour tous les méridiens et pour l’hémisphère sud.
Il est dû à la circulation générale de l’atmosphère autour du
globe. De plus, les précipitations augmentent en général avec
l’altitude et avec l’exposition au vent : il pleut par exemple près
de 10 m d’eau par an au sommet du volcan du Piton de la
Fournaise dans l’île de la Réunion, sur la côte « au vent ».
En associant à chaque zone climatique le pourcentage de la
population mondiale qui y vit, l’écoulement total et le
ruissellement direct s’écoulant dans les rivières, on peut
constater que la répartition de la population ne suit pas du tout
la disponibilité de la ressource en eau (tableau 1). Aux régions présentant un déficit
en eau pour des raisons purement physiques (prélèvements supérieurs
à 75 % des ressources), s’ajoutent celles qui présentent un déficit
pour des raisons économiques par manque de moyens pour exploiter la
ressource (figure 1).
Cette carte mérite que l’on s’y arrête un instant.
Les zones rouges sont les zones arides qui nous intéressent
particulièrement ici : il s’agit de zones où l’eau manque, mais ce
ne sont pas les zones où sévissent la malnutrition et les carences
alimentaires. Comme nous le verrons par la suite, ces zones arides
sont dès aujourd’hui en fort déficit alimentaire (environ 30 % de
la nourriture y est importée, parfois dite « eau virtuelle »), mais
elles disposent en général de ressources naturelles (de type minier
ou pétrolier), ou d’activité industrielle ou de tourisme qui
génèrent les devises nécessaires à ces importations (à quelques
exceptions près). Les zones sous-alimentées de la planète (en
Afrique et en Asie) sont bien au contraire des zones tropicales où
il pleut en général beaucoup : les pénuries proviennent de
l’insuffisance du développement et de la pauvreté, et non de la
sécheresse.
Tableau 1 Classification des climats et des zones de
végétation à l’exclusion de l’Antarctique et de la partie englacée
du Groënland (d’après [4]).
|
Classe climatique
|
Zones de végétation
|
A %
|
POP %
|
Q %
|
q mm/a
|
|
Polaire et froid
|
Toundra et polaire, parcs froids
|
14,8
|
3,2
|
11,9
|
245
|
|
Fraîche
|
Toundra forestière, forêt boréale
|
11,3
|
4,0
|
11,6
|
313
|
|
Tempérée
|
Forêt tempérée, forêt tempérée chaude
|
9,9
|
23,3
|
15,2
|
465
|
|
Steppe
|
Steppe, chaparral
|
9,7
|
13,6
|
1,9
|
59
|
|
Aride
|
Déserts froids, déserts chauds
|
18,5
|
7,9
|
0,3
|
5
|
|
Subtropicale
|
Tropicale semi-aride, forêt tropicale sèche
|
18,3
|
24,8
|
8,8
|
147
|
|
Tropicale humide
|
Forêt tropicale saisonnière, forêt tropicale pluvieuse
|
17,5
|
23,2
|
50,3
|
872
|
Les réserves en eau
Les réserves naturelles du globe en eau douce (tableau 2) sont relativement bien connues [1].
On voit que les nappes souterraines contiennent les principales
réserves d’eau douce utilisables de la planète (les glaces étant
difficilement utilisables). Certains pays ont déjà commencé à
prélever ces réserves. Les États-Unis avec le grand aquifère
de l’Ogalala dans les plaines centrales sont le pays qui a le plus
réduit ses stocks d’eau souterraine, suivi par la Chine du Nord.
L’Inde puise dans ses nappes phréatiques superficielles, et est en
passe de consommer tous les stocks régulateurs d’eau souterraine
d’ici 10 à 20 ans. Ce pays ne pourra plus, ensuite,
qu’utiliser les flux annuels d’eau souterraine qui se seront
infiltrés pendant la saison humide précédente, très variables d’une
année sur l’autre. Les pays sahariens (Algérie, Libye,
Tunisie) exploitent, quant à eux, de très grands aquifères dont les
ressources sont énormes, et pourraient tenir des siècles au rythme
actuel des prélèvements. Mais ces eaux sont chères (coût de
pompage…) et ce type de grands aquifères fossiles est très rare sur
terre.
Il est intéressant de savoir si l’homme a fait varier le volume
des réserves d’eau sur terre. Selon de Marsily [1] :
- – l’eau stockée dans toutes les retenues est estimée à
8 500 km3 ;
- – l’eau extraite de tous les aquifères et ayant donc
diminué leurs réserves est de l’ordre de
2 000 km3 ; l’homme a donc augmenté (et non
pas réduit) les stocks totaux d’eau douce sur les continents ;
- – depuis 1900, les glaciers auraient perdu
20 000 km3, soit 0,07 % des réserves de glace
du fait du réchauffement.
Tableau 2 Volume estimé des réserves d’eau douce sur
terre.
|
Milieux
|
Volumes (km3)
|
|
Neige et glace sur les pôles et les montagnes
|
28 millions
|
|
Eaux souterraines
|
15 millions
|
|
Eaux de tous les lacs d’eau douce
|
176 000
|
|
Mers intérieures
|
105 000
|
|
Eaux présentes dans les sols
|
122 000
|
|
Eaux présentes à tout instant dans l’atmosphère
|
12 700
|
|
Eaux présentes à tout instant dans toutes les rivières
|
1 700
|
Effets des changements climatiques annoncés
Il est aujourd’hui admis que les émissions de gaz à effet de serre
(GES) sont responsables de l’accélération du changement climatique.
L’examen conduit pour l’Académie des sciences sous la direction de
de Marsily [6] conclut que, pour le siècle à venir, les effets du
changement climatique sont relativement bien prédits en ce qui
concerne l’augmentation de la température, en fonction des
scénarios d’émission de GES. Les effets hydrologiques sont
cependant beaucoup plus incertains. Néanmoins, la prévision
actuelle est que l’augmentation de la température causera une
accélération considérable du cycle de l’eau avec plus d’évaporation
et plus de vapeur d’eau présente dans la troposphère, tandis que
l’humidité relative restera plus ou moins constante.
La pluviométrie mondiale s’accroîtra donc, mais sa
distribution spatiale est beaucoup moins certaine. La figure 2 montre
la distribution de la pluviométrie moyenne (d’un pôle à l’autre)
pour le climat actuel, observée (ligne noire épaisse) et calculée
pour l’actuel avec 15 modèles climatiques différents. On
observe une grande variabilité entre les modèles, ce qui explique
en partie pourquoi les prédictions par les modèles de la
pluviométrie dans les climats futurs sont tellement incertaines.
Les conséquences générales du changement climatique sont que les
zones climatiques se déplaceront en apparence vers les pôles, comme
le montre le trait rouge épais sur la figure 2.
Les zones arides dans le monde, illustrées par la figure 3, se
déplaceraient vers le nord dans l’hémisphère nord et vers le sud
dans l’hémisphère sud. En même temps, les latitudes supérieures et
les tropiques recevraient plus de pluie.
La figure 4 montre les
changements de précipitations (en millimètres par jour et en
pourcentages) de la seconde moitié du XXe siècle à la
seconde moitié du XXIe siècle, pour les périodes de
décembre à mars et de juin à septembre, calculés par le modèle de
Météo France du Centre national de recherches météorologiques
(CNRM) pour le scénario B2 du Groupement d’experts
intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC/IPCC) [6].
Les mêmes résultats fournis par le dernier rapport du GIEC [8]
fondés sur une moyenne de différents modèles sont tout à fait
cohérents avec les précédents.
À l’exception des changements moyens de la pluviométrie, la
question de la variabilité du climat a également été examinée par
l’Académie des sciences [6] et par le GIEC [8]. La probabilité
d’occurrence des précipitations annuelles peut être décrite par
leur fonction de distribution. Les climatologues s’accordent
pour considérer que si la pluviométrie annuelle moyenne augmente,
il est fort probable que toute la distribution de probabilité se
déplace vers une augmentation. Dans ce cas, la probabilité de crues
croîtra et celle de sécheresses décroîtra. Le contraire serait
vrai si la pluviométrie moyenne diminuait. En revanche, ce que nous
ne savons pas, c’est si un déplacement de la moyenne affecterait
également la forme de la distribution et modifierait, par exemple,
sa variance. Dans un tel cas, la probabilité de sécheresses, aussi
bien que de crues, pourrait augmenter, quel que soit le déplacement
de la moyenne. Le dernier rapport du GIEC [8] indique que,
selon les observations, une augmentation de la variabilité du
climat semble, en effet, probable (c’est-à-dire, non seulement un
déplacement de la distribution, mais aussi un changement de la
variance vers plus de variabilité). Malheureusement, les modèles
actuels du climat sont incapables de répondre précisément à cette
question ; seules les observations peuvent être utilisées pour
prédire les changements, mais il est évident qu’il faut pour cela
disposer de séries longues.
Ces changements sont, comme nous l’avons dit précédemment, très
incertains et peuvent se produire avant la seconde moitié de ce
siècle.
Parmi les conséquences majeures prévues concernant la
distribution des ressources en eau dans le monde, on retiendra
:
- – Pour l’Europe du Sud, les zones de latitudes
méditerranéennes, l’Amérique du Sud et le sud de l’Australie :
- • une forte baisse, en moyenne, du taux d’humidité dans
le sol (évapotranspiration plus forte due à l’augmentation de la
température et diminution de la pluviométrie, en particulier en
été) ;
- • une baisse de la production de l’agriculture pluviale
;
- • un risque accru de sécheresses agricoles (dites
édaphiques), qui se produisent au printemps et en été et qui
affectent surtout la végétation ;
- • un risque plus fort de sécheresses hydrologiques,
survenant en automne et en hiver, influençant l’alimentation des
aquifères et, par conséquent, le débit des rivières le reste du
temps ; toutefois, ce risque est probablement plus faible que celui
de sécheresses agricoles car la diminution des précipitations se
produit le plus souvent pendant les mois d’été ;
- • un plus grand risque de crues ; il est probable que
les pluies très intenses deviennent plus fréquentes ;
- • un risque accru d’incendies de forêts.
- – Pour l’Europe du Nord, le nord de la Russie,
l’Amérique du Nord et les zones équatoriales :
- • une augmentation des ressources en eau en été et en
hiver ;
- • un risque plus fort de crues, particulièrement en
hiver ;
- • une possibilité de sécheresses plus fréquentes.
- – En général :
- • la fonte des glaciers dans les Alpes (ainsi que dans
l’Himalaya, les Andes, etc.) et sur les bords des calottes polaires
(avec peut-être augmentation des glaciers aux pôles à cause d’une
pluviométrie plus forte) ;
- • des températures plus élevées à la surface de la mer,
augmentant vraisemblablement (en force et/ou en fréquence) les
ouragans dans les zones tropicales ;
- • une fréquence plus élevée des événements El Niño-La
Niña ; cela se discute encore, mais la zone des moussons serait la
plus touchée ;
- • une montée du niveau de la mer (autour de 0,50 m en
2050, actuellement 3 mm/an) due au réchauffement général des mers
(dilatation thermique) et fonte des glaces ;
- • un effet potentiel sur le Gulf Stream est parfois
mentionné, avec, pour corollaire, une baisse de la température en
Europe ; toutefois, cet effet est très incertain et sa date
d’occurrence est inconnue, mais il ne pourrait pas compenser la
hausse générale des températures.
La baisse de la pluviométrie se fera malheureusement sentir dans
la plupart des zones arides, aux latitudes de la ceinture
désertique, puisqu’elles seront les plus touchées par le changement
climatique, au moins dans leurs parties les plus au nord (pour
l’hémisphère nord) et les plus au Sud (pour l’hémisphère sud). Pour
la zone aride périméditerranéenne, les conséquences les plus
probables du changement climatique semblent donc être une
diminution de la pluie et une plus grande fréquence des sécheresses
entraînant des effets assez sévères pour la disponibilité de l’eau
verte (eau de pluie alimentant l’évapotranspiration agricole) et de
l’eau bleue (eau captée en rivière ou aquifères). En supposant une
réduction de 10 % des deux types d’eau, les importations d’eau
virtuelle (nourriture) devraient passer dans cette zone de la
valeur actuelle d’environ 30 % à une valeur de l’ordre de 40 %,
toutes choses égales par ailleurs [9-13].
Du point de vue de l’effet du changement climatique sur
l’agriculture, selon Seguin [14], la photosynthèse des couverts
végétaux pourrait s’accroître de 20 à 30 % dans l’hypothèse
d’un doublement du dioxyde de carbone (CO2), produisant
une augmentation de l’assimilation nette de l’ordre de 10 à 20
% en prenant en compte l’augmentation de la respiration avec celle
de la température. La biomasse produite et les rendements
potentiels des plantes d’intérêt agricole pourraient croître.
La transpiration pourrait ne pas être modifiée, et il en
résulterait une amélioration de l’efficience de l’eau. Cette
réponse positive de la photosynthèse à la croissance du
CO2 dépend toutefois de différents facteurs : type de
métabolisme carboné, température, disponibilité en eau. Ainsi les
plantes en C3 – riz, blé, betterave, pois, etc. –,
majoritaires dans les zones tempérées, répondent fortement à une
augmentation de la teneur en carbone atmosphérique dans la gamme de
400 à 700 ppm, mais les plantes en C4 – maïs,
sorgho, canne à sucre – répondent très faiblement au-delà de
400 ppm, valeur proche de la teneur actuelle de l’atmosphère
(385 ppm). Les effets d’un léger réchauffement peuvent
également être favorables pour la plupart des processus
physiologiques, au moins dans les régions tempérées tant qu’un
optimum n’est pas dépassé (déjà atteint, sinon dépassé, dans les
régions tropicales). Un autre effet porte sur l’accélération du
calendrier phénologique qui accompagne l’élévation de température :
pour les cultures annuelles, elle raccourcit les cycles de culture
et donc le temps de travail de la photosynthèse, alors que, pour
les prairies et les forêts, l’avancée des stades de développement
au printemps et le retard dans l’arrêt physiologique à l’automne
augmentent la durée de la saison de végétation.
L’idée se dégage d’un effet variable selon les régions et les
productions. Certaines zones des latitudes moyennes et élevées
gagneront à un réchauffement modéré (1 à 3 °C), mais
celles des faibles latitudes y perdront vraisemblablement.
L’adaptation pourra permettre de valoriser les aspects positifs
dans le premier cas (gains de rendement de 10-20 %) et de limiter
les pertes dans le second, la disponibilité en eau restant un enjeu
majeur dans les zones à climat sec. Au-delà, pour un réchauffement
supérieur à 3 °C, les rendements des différentes productions
pourront chuter sérieusement, bouleversant l’agriculture au Nord et
provoquant des situations dramatiques au Sud.
Les événements extrêmes vont intervenir pour tirer ce tableau
moyen vers un bilan plus négatif : l’effet du gel, même s’il n’est
pas forcément atténué, n’apparaît pas comme un fléau dominant. En
revanche, les sécheresses vont voir leur impact potentiellement
accentué, ainsi que celui, souvent associé, de températures
excessives, encore mal connu dans le climat actuel.
En ce qui concerne les surfaces cultivables, on estime ainsi que
le changement climatique ferait croître de 160 millions
d’hectares les terres cultivables dans les pays du Nord d’ici 2100,
par remontée de la zone du permafrost, mais en ferait en même temps
perdre 110 millions dans les pays du Sud, par aridification,
soit un gain net de 3 % de la surface cultivée actuelle. Enfin, la
remontée du niveau des mers fera perdre, d’ici 2050 (environ
+0,50 m), des hectares encore mal connus de terres
cultivables, principalement dans les grands deltas asiatiques, mais
qui pourraient rester en nombre limité, si des travaux de
protection sont mis en place.
Les ressources disponibles pourront-elles subvenir
aux besoins au XXIe siècle ?
Étant donné que, comme nous l’avons vu, 96 % de l’eau consommée par
l’homme lui sert à se nourrir, les problèmes de l’eau du
XXIe siècle sont ceux de la nourriture mondiale.
De plus, nous avons déjà dit que dès aujourd’hui, les pays de
la zone aride importent environ 30 % de leurs besoins alimentaires.
Il est donc impossible de regarder le problème alimentaire
localement : il faut nécessairement l’examiner à l’échelle de la
planète, et compter sur le commerce international pour permettre à
ceux qui sont incapables de garantir leur autosuffisance
alimentaire d’importer ce dont ils auront besoin, dans la mesure
où, ailleurs, il est possible de produire plus que pour ses seuls
besoins. L’Académie des sciences a examiné ce problème [15], nous
en résumons ici les principales conclusions.
La première question est l’évolution éventuelle des habitudes
alimentaires. Le tableau 3
donne la quantité d’eau nécessaire pour produire la nourriture, en
fonction du type de produit.
Si on prend en compte les évolutions probables des habitudes
alimentaires, on peut penser que la consommation accrue de produits
animaux dans le monde, et particulièrement en Asie, continent
traditionnellement plus végétarien, mais qui est en train
d’augmenter sa consommation de produits animaux, pourrait augmenter
très fortement les besoins.
Il y a cependant de très bonnes raisons de limiter fortement la
consommation de ces produits animaux (et même de la réduire dans
les pays développés) pour des raisons de nutrition, de lutte contre
l’obésité (on estimait en 2005 à 1,3 milliard le nombre
d’adultes en surpoids - dont 400 millions d’obèses, soit
respectivement 33 et 10 % de la population adulte mondiale ;
plus de 800 millions de ces personnes vivent dans les pays en
développement (PED) ; si les tendances récentes se poursuivent, la
planète compterait 3,3 milliards de personnes en surpoids en
2030, dont 80 % dans les PED). Ce surpoids engendre de
nombreuses maladies, dont les maladies cardiovasculaires et le
cancer colorectal.
Plusieurs scénarios permettant d’équilibrer les besoins et les
ressources ont été élaborés récemment [16-22]. Nous reprenons ici
les résultats principaux de l’étude Agrimonde [19] qui propose deux
scénarios contrastés. Pour un scénario nutritionnel donné, il est
possible de satisfaire globalement la demande alimentaire mondiale,
en combinant trois facteurs :
- – une augmentation des rendements, par amélioration des
pratiques, des variétés, utilisation des intrants là où ils ne sont
pas encore utilisés (engrais, pesticides…) ;
- – un accroissement de l’irrigation avec les
constructions de retenues et périmètres nouveaux que cela implique
;
- – une augmentation des surfaces cultivées – estimée (en
sus des 1,6 milliard d’hectares cultivés aujourd’hui) entre
120 millions d’hectares [19], 380 millions d’hectares
[22] et jusqu’à 1 milliard d’hectares [20] – réalisée aux
dépens des milieux naturels (forêts tropicales et septentrionales,
prairies, savanes).
Cependant ces options sont contraintes d’un côté par l’existence
de rendements déjà élevés dans les pays ayant connu la « révolution
verte », et de l’autre par la faible disponibilité de terres
cultivables additionnelles en Asie, d’une part, et au
Moyen-Orient–Afrique du Nord, d’autre part, qui ont déjà utilisé
aujourd’hui 73 et 86 %, respectivement, de leurs sols arables.
En revanche, l’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne n’utilisent
actuellement qu’environ 20 % de leurs sols arables, et les pays de
l’OCDE et ceux de l’ex-URSS en utilisent respectivement 43 et
51 %. Une solution pour satisfaire les besoins alimentaires
mondiaux consiste donc à supposer que l’Amérique latine et les pays
de l’OCDE et de l’ex-URSS fourniront les aliments que ne pourront
produire l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, et également
l’Afrique subsaharienne (non du fait de l’absence de ressources,
mais du fait de son retard au développement).
Agrimonde propose deux scénarios, l’un dit Agrimonde
1 (variante 1) qui est un scénario de rupture supposant
principalement une agriculture durable « écologiquement intensive
», une réduction des consommations dans les pays développés, et une
augmentation dans les PED, pour amener chacun en 2050 à
disposer de 3 000 kcal par jour pour se nourrir, dont
seulement 500 kcal d’origine animale, alors que la
disponibilité actuelle va d’environ 2 000 à
4 000 kcal/j par habitant selon les pays. Agrimonde GO
(pour Global Orchestration du Millenium Ecosystem Assessment) est
un second scénario qui prolonge plutôt les tendances actuelles, et
n’impose pas de contraintes nutritionnelles fortes, et selon lequel
les disponibilités sont d’au moins 3 500 kcal/j en 2050,
sauf en Afrique subsaharienne, où elle est de
3 000 kcal/j. Nous allons comparer ces scénarios avec la
situation de 2003.
Les chiffres de consommation, de pourcentage d’importation ou
d’exportation, sont donnés dans le tableau 4 en productions végétales et animales
converties en kcal, les productions animales étant converties en
kcal végétales en leur affectant un facteur de
3,83 correspondant au nombre de calories végétales qu’il faut
donner en moyenne à un animal pour produire une calorie animale
(chiffre basé sur les estimations pour la région OCDE).
Ces scénarios sont toujours par principe globalement
équilibrés. Le découpage du monde en six régions est celui du
Millenium Ecosystem Assessment [23].
On constate que les taux de dépendance pourront atteindre, dans
certaines régions, plus de 60 %, ou même près de 20 % dans le
scénario Agrimonde 1 pour l’ensemble de l’Asie. L’Afrique
subsaharienne disposerait des ressources en eau et en sol pour être
autosuffisante, malgré sa forte croissance démographique, si elle
mettait en œuvre les moyens nécessaires à l’augmentation de sa
propre production, mais cela paraît problématique, et elle est
supposée importatrice dans ces scénarios, comme elle l’est
aujourd’hui. L’Amérique latine possède les conditions nécessaires
pour devenir un exportateur majeur d’aliments, tandis que les pays
de l’OCDE, la Russie et la CEI (Communauté des États indépendants,
ex-URSS) seront également de gros exportateurs. Cette évolution
forte et inévitable donnera un rôle majeur aux échanges commerciaux
mondiaux, et donc aux contraintes économiques et politiques
(marchés, disponibilités financières pour acheter la nourriture,
lutte contre la pauvreté…) et éclaire d’un jour nouveau les
conséquences des changements climatiques, qui vont réduire par
endroits la disponibilité alimentaire, et l’augmenter ailleurs, et
qui doivent donc être examinées dans un contexte de mondialisation
accrue.
Il faut ajouter à cela que l’agriculture sera aussi sollicitée
pour la production de biomasse à des fins énergétiques, ce qui
engendrera une tension supplémentaire sur la production
alimentaire, mais fait dire aussi que la contribution des
bioénergies aux besoins énergétiques mondiaux sera, en tout état de
cause, limitée.
Quant aux pays « riches » en eau, comme la France, il peut ici
ou là, en fonction des saisons, des aléas climatiques, des effets
dus aux changements climatiques, y avoir des contraintes de
restriction d’usage de la ressource, certes très gênantes pour les
consommateurs, mais somme toute non génératrices de catastrophes.
Il s’agira pour la puissance publique de gérer les conflits
d’usages et de donner la priorité en cas de pénurie à ceux
considérés comme les plus importants : eau domestique, bien sûr,
mais aussi eau nécessaire aux écosystèmes fragiles, qui sont des
usagers également prioritaires pour le maintien de l’environnement
et de la biodiversité, tout aussi, sinon plus importants, que les
activités économiques (agriculture, industrie).
Tableau 3 Quantités d’eau requises en m3/t
pour produire les bases alimentaires. Partie consommée brute (non
en matière sèche) des différents produits (d’après [6]).
|
Produits végétaux
|
M3/t
|
Produits animaux
|
m3/t
|
|
Huiles
|
5 000
|
Bœuf
|
13 000
|
|
Riz, blé, céréales C3
|
2 000 à 1 000
|
Volailles
|
4 100
|
|
Maïs, céréales C4
|
700
|
Œufs
|
2 700
|
|
Agrumes
|
400
|
Lait
|
800
|
|
Maraîchage
|
200-400
|
|
|
|
Pommes de terre
|
100
|
|
|
Tableau 4 Consommation (Gkcal/j) et déficit (-) ou
excédents (+) de la production agricole végétale mondiale en 2050
exprimés en pourcentage de la production ou consommation, pour la
situation de 2003 et pour deux scénarios d’Agrimonde.
|
Scénarios
|
2003 selon Agrimonde
|
2050 selon Agrimonde 1
|
2050 selon Agrimonde GO
|
|
Régions
|
Consommation Gkcal/j
|
Importation/ Exportation (%)
|
Consommation Gkcal/j
|
Importation/ Exportation (%)
|
Consommation Gkcal/j
|
Importation/ exportation (%)
|
|
Afrique du Nord–Moyen-Orient
|
2 571
|
-32
|
4 833
|
-63
|
5 460
|
-52
|
|
Afrique subsaharienne
|
2 605
|
-12
|
10 781
|
-53
|
9 402
|
-18
|
|
Amérique latine
|
4 619
|
+11
|
5 629
|
+32
|
9 131
|
+26
|
|
Asie
|
16 522
|
-2
|
24 084
|
-19
|
39 063
|
-4
|
|
Ex-URSS
|
2 423
|
-2
|
1 423
|
+77
|
3 509
|
+10
|
|
OCDE-1990
|
14 177
|
+6
|
7 279
|
+46
|
19 215
|
+19
|
|
Total (Gkcal/j)
|
42 917
|
|
54 029
|
|
61 963
|
|
|
Superficies (millions ha)
|
Cultures
|
Pâturages
|
Cultures
|
Pâturages
|
Cultures
|
Pâturages
|
|
1 500
|
3 400
|
1 880
|
2 847
|
1 639
|
3 579
|
Y a-t-il une alternative ?
Ces scénarios de production alimentaire sont critiques pour
l’environnement de la planète, tant du point de vue de
l’intensification de l’agriculture que de l’accroissement des
surfaces cultivées ou irriguées. Mais hélas il ne semble pas y
avoir d’alternative crédible. L’amélioration génétique des plantes
pour les faire produire plus en consommant moins d’eau est
apparemment un faux espoir, selon Tardieu [24], car il est établi
que si une plante consomme moins d’eau, alors elle produit moins de
matière sèche : l’ouverture des stomates règle non seulement la
transpiration mais aussi l’entrée de CO2 et la
photosynthèse ; réduire l’une réduit aussi l’autre. On peut
toutefois espérer avoir des plantes qui résistent mieux à la
sécheresse. Mais il faut évidemment poursuivre les recherches pour
tenter néanmoins d’améliorer les rendements à quantité d’eau
consommée égale. Restent les cultures hors sol, dites hydroponiques
: la production par unité de surface est très élevée et
l’efficacité hydrique également, mais les coûts de production sont
aussi très importants. Seuls les pays riches pourront s’y engager.
Le défrichement, plus ou moins étendu, semble donc inéluctable
si l’explosion démographique se poursuit.
Sécheresses et famines
Y aura-t-il bientôt des risques de famines à l’échelle mondiale ?
Il semble que la réponse soit malheureusement oui. Déjà, en
1998, de mauvaises récoltes en Asie du Sud-Est, dues à une
sécheresse déclenchée par un événement El Niño intense cette
année-là, avaient entraîné des achats de céréales massifs sur les
marchés mondiaux, avec une réduction importante des stocks, rendant
périlleuse la situation si la sécheresse s’était prolongée. Or
chaque année, la situation devient de plus en plus tendue, du fait
de la croissance démographique. Il faut savoir qu’en
1876-1878, par exemple, une sécheresse catastrophique a sévi
simultanément en Inde, en Chine, au Brésil et en Éthiopie, pour ne
citer que quelques-uns des pays pour lesquels l’on dispose de
données. Il y aurait eu à cette époque coloniale près de
30 millions de morts [25]. Une même sécheresse se serait
également reproduite en 1896-1900, avec un même ordre de grandeur
du nombre des victimes. Ces sécheresses simultanées à
l’échelle du globe seraient la conséquence d’événements El Niño
d’ampleur exceptionnelle, comme il semble s’en produire en moyenne
deux fois par siècle [26]. Quoi qu’il en soit, et compte tenu en
particulier de l’augmentation probable de la fréquence des
événements extrêmes due aux changements climatiques et de la
croissance de la démographie, il semble certain que ce type de
catastrophe va se reproduire, avec ses conséquences graves, dans un
avenir plus ou moins proche mais imprévisible. Les stocks
mondiaux risquent de ne pas être suffisants pour satisfaire la
demande. Mais, de plus, comme l’a montré le Prix Nobel d’économie
Amartya Sen [27], la cause la plus fréquente des pertes en vie
humaine en cas de réduction des récoltes est la perte instantanée
du pouvoir d’achat des paysans les plus pauvres dont les récoltes
ont disparu et d’autres catégories sociales défavorisées qui n’ont
plus les moyens d’acheter la nourriture, quand bien même elle
serait disponible. Avec la mondialisation croissante des échanges
de nourriture dont nous avons parlé, il est probable que les lois
du marché vont entraîner, en cas de pénurie, une augmentation
vertigineuse des prix mondiaux agricoles et que la famine touchera
alors les plus pauvres, même si des stocks existent encore et que
les moyens de transport sont disponibles, ce qui était plus
difficile au XIXe siècle. Sen montre en effet que
dans le milieu des années 1970, une famine a frappé l’Éthiopie et
que des gens sont morts de faim au voisinage de voies de
communication faciles, alors que le pays disposait dans d’autres
régions de stocks suffisants : les ressources financières des
affamés ne leur permettaient pas d’acheter et l’aide mondiale n’a
pas été sensibilisée à temps.
La crise alimentaire de 2007-2008, qui est en partie due à des
récoltes plus réduites, mais surtout à la concurrence entre
alimentation et bioénergie [28], a montré combien il est difficile
de parvenir à l’équilibre alimentaire mondial. Cette fragilité
engendre hélas une « volatilité » des prix agricoles, qui est
particulièrement préjudiciable aux plus pauvres, et à ceux qui
dépendent du marché mondial pour se nourrir, c’est-à-dire les
habitants des zones arides. Stabiliser cette tendance (en partie
spéculative) des prix mondiaux devrait être un objectif politique
prioritaire, comme le préconise l’Académie des sciences [15].
Conclusion
Le vrai « problème de l’eau » sur terre est en réalité plus celui
de la démographie que des changements climatiques.
La croissance du nombre d’habitants, principalement en Asie,
va très vite rendre les besoins en eau et en terres cultivables de
ce continent supérieurs aux ressources locales, le rendant bientôt
incapable d’assurer son autosuffisance alimentaire. Il ne
pourra s’alimenter qu’en important massivement de la nourriture – «
l’eau virtuelle » – ou en laissant émigrer sa population.
L’Amérique du Sud paraît alors être le principal continent capable
de fournir la production agricole nécessaire, mais au prix de
défrichements importants, réduisant encore un peu plus la part de
la planète réservée aux écosystèmes naturels et à la biodiversité.
L’Europe du Nord, la Russie et l’Amérique du Nord pourront aussi
fournir une partie des besoins. L’Afrique subsaharienne pourrait
rester autosuffisante, malgré une très forte croissance
démographique, en mettant en culture une vaste partie de ses
espaces naturels. Mais le retard du développement économique de
cette région fait craindre qu’elle ne reste également déficitaire
en produits alimentaires, comme elle l’est déjà aujourd’hui.
Il est à craindre cependant que des crises climatiques
majeures (sécheresses par exemple, liées à des événements El Niño)
engendrent, dans un avenir imprévisible, des déficits alimentaires
dramatiques simultanés sur plusieurs continents. Les stocks
(aujourd’hui inférieurs à deux mois de consommation à l’échelle
mondiale) seront-ils suffisants ? La solidarité internationale
saura-t-elle jouer à temps ? Il paraît optimiste de le penser.
Les autres problèmes de l’eau apparaissent secondaires devant
le problème précédent ; ils portent sur les effets des changements
climatiques, sur la distribution d’eau potable dans les pays encore
mal équipés, sur les risques de pénurie dans la zone
méditerranéenne, sur la qualité de l’eau et des écosystèmes et sur
les crues. Une bonne ingénierie de l’aménagement, conçue pour
respecter et conserver les écosystèmes naturels, et une gestion
cohérente et patrimoniale de la ressource devraient permettre de
les résoudre, si les moyens matériels nécessaires y sont consacrés
à temps.
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