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Retrospective drug utilization review of cisapride in pediatric patients with gastro-oesophageal reflux and gastric dysmotility


Journal de Pharmacie Clinique. Volume 28, Number 4, 173-80, octobre-novembre-décembre 2009, Article original

DOI : 10.1684/jpc.2009.0130

Résumé   Summary  

Author(s) : K Touzin, A Guichard, D Beauchamp, D Lemieux, V Marchand, J-F Bussières , Département de pharmacie et Unité de recherche en pratique pharmaceutique (URPP), CHU Sainte-Justine, Montréal, Québec, Canada, Division de gastroentérologie, CHU Sainte-Justine, Montréal, Québec, Canada.

Summary : Objective: Describe and evaluate cisapride utilization in pediatric patients suffering from gastro-oesophageal reflux and gastric dysmotility. Methods: Retrospective drug utilization review of patients with cisapride prescription in CHU Sainte-Justine. Demographic characteristics and diagnosis tests were collected form the medical charts. Information related to others pharmacological drugs prescribed in treatment of gastro-oesophageal reflux was collected from the computerized pharmaceutical patient file. Finally, the evaluation of cardiac follow-up was conducted by searching for electrocardiogram performed before and after initiation of cisapride therapy in the medical charts. Results: The last fifty patients who were prescribed cisapride before July 17 2008 were selected. The median age was 7 months (<\; 1 month-16 years old) and 67% were premature. Most frequently identified indications in our cohort were gastro-oesophageal reflux (88%) and respiratory disease such as pneumonia and asthma (62%). Main treatment identified in first-line, second-line and third-line of treatment were respectively histamine receptor antagonists (ranitidine) (60%), proton pump inhibitors (40%) and prokinetic agents (cisapride) (49%). An electrocardiogram was performed in 92% and 87% of premature patient aged between 0 and 3 months respectively before and after initiation of cisapride prescription. Conclusion: Despite withdrawal from the market in July 2000, cisapride remains an important drug used when conventional therapies have failed for the treatment of gastro-oesophageal reflux. Cisapride also remains the only efficient prokinetic agent for pediatric patients younger than 3 years old suffering from gastro-oesophageal reflux.

Keywords : cisapride, gastro-oesophageal reflux, pediatric, retrospective drug utilization review

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ARTICLE

Auteur(s) : K Touzin1, A Guichard1, D Beauchamp1, D Lemieux1, V Marchand2, J-F Bussières1

1Département de pharmacie et Unité de recherche en pratique pharmaceutique (URPP), CHU Sainte-Justine, Montréal, Québec, Canada
2Division de gastroentérologie, CHU Sainte-Justine, Montréal, Québec, Canada

Généralités

Définition et description de la maladie

Le reflux gastro-œsophagien (RGO) se définit comme un retour rétrograde passif et involontaire du contenu gastrique dans l’œsophage [1, 2]. Près de 50 % des enfants âgés de 2 à 8 mois ont au moins deux régurgitations par jour et 15 à 20 % d’entre eux en présenteront plus de quatre par jour [3]. Le RGO dit physiologique est bénin et spontanément résolutif vers l’âge de 6 à 12 mois. La plupart des épisodes de reflux sont asymptomatiques, brefs, limités à la portion distale de l’œsophage et se caractérisent habituellement par des régurgitations accompagnées occasionnellement par des vomissements [4]. Plusieurs facteurs peuvent contribuer à la présence de RGO chez le nourrisson tels qu’une relaxation transitoire inappropriée du sphincter œsophagien inférieur, une pression du sphincter inférieure à celle de l’adulte, une immaturité du système digestif avec, par exemple, une dysmotilité œsophagienne, un ralentissement de la vidange gastrique ou encore une hypersécrétion acide, une malformation congénitale, une alimentation préférentiellement liquide, des phénomènes hormonaux ou une influence génétique [3, 5].

Le RGO est dit pathologique (RGOP) s’il s’accompagne de changements morphologiques au niveau de la muqueuse œsophagienne, de symptômes sévères (brûlures d’estomac, douleur chronique, dysphagie, asthme, apnée, raucité, toux chronique ou nocturne, retard staturo-pondéral, etc.), ou s’il perdure après la première année de vie ou encore si les résultats de la pH-métrie indiquent une acidité inférieure à un pH de 4 répétée ou prolongée [2-4, 6, 7]. Le RGOP représente le diagnostic gastro-intestinal émis le plus couramment durant les visites de patients en clinique externe [8, 9].

Les complications digestives à long terme du RGO peuvent inclure l’œsophagite, le syndrome de Barrett et l’adénocarcinome œsophagien. Le RGO est parfois accompagné de complications extradigestives telles qu’anorexie, problèmes pulmonaires ou troubles oto-rhino-laryngologiques (ORL) [2].

Établissement du diagnostic

Bien que le diagnostic soit généralement posé sur la présence de symptômes caractéristiques du RGO, divers tests peuvent être réalisés afin de confirmer le diagnostic (par ex. endoscopie digestive haute avec biopsie, laryngoscopie, pH-métrie, repas baryté, scintigraphie, évaluation de la vitesse de vidange gastrique et test de Bernstein) [10-14].

Traitement du RGO

L’objectif principal du traitement du RGO consiste à soulager les symptômes, favoriser la cicatrisation de la muqueuse de l’œsophage lorsque requis, prévenir la survenue de complications et maintenir la rémission [15]. Il existe quatre principaux types de thérapie visant à traiter le RGO regroupant les mesures diététiques (utilisation de laits épaissis, alimentation composée de plusieurs petits repas), les mesures de positionnement (adoption d’une position adéquate après le repas, etc.), les traitements pharmacologiques et la chirurgie. Les mesures de positionnement sont toutefois utilisées uniquement dans le traitement des nourrissons.

Avant d’initier un traitement pharmacologique chez un patient souffrant de RGO, il est primordial de privilégier l’usage de mesures non pharmacologiques [3, 16]. Dans le cas d’un échec, il existe plusieurs options. Dans un premier temps, les anti-acides avec antagonistes des récepteurs H2 et inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) peuvent être utilisés [10-12, 17-19]. Les agents prokinétiques tels que le métoclopramide, la dompéridone, l’érythromycine et le cisapride exercent leurs effets principalement sur la pression du sphincter inférieur de l’œsophage, la motilité et la vidange gastrique et/ou le péristaltisme [4]. Le métoclopramide et la dompéridone ont également des propriétés anti-émétiques en raison de leur action inhibitrice des récepteurs dopaminergiques. En cas d’échec au traitement médicamenteux, le recours à la chirurgie anti-reflux de type fundoplicature de Nissen, de Toupet ou la technique d’anti-reflux de Boix-Ochoa peuvent être envisagés afin de traiter le RGO [4].

Retrait du marché du cisapride

Le cisapride est un agent prokinétique commercialisé en juillet 1993 qui améliore le péristaltisme, la contraction du sphincter œsophagien et la vitesse de la vidange gastrique [20]. La survenue d’effets indésirables cardiaques tels que l’allongement de l’intervalle QT, l’induction d’arythmie, de torsades de pointe et la mort subite, ont toutefois conduit à son retrait du marché par la Food and drug administration (FDA) en juillet 2000 [21-27]. De juillet 1993 à décembre 1999, l’utilisation du cisapride a été associée à 341 cas rapportés d’effets indésirables cardiaques (arythmies), dont 80 cas de décès [28]. Au Canada, ce médicament demeure toutefois accessible par le Programme d’accès spécial (PAS) de Santé Canada depuis son retrait du marché et est encore utilisé par des centres hospitaliers tant pour une utilisation hospitalière qu’ambulatoire, avec dispensation uniquement par les pharmaciens d’établissements de santé. La situation est quasiment identique en France. Cette pratique, visant à concentrer la dispensation de ces médicaments non commercialisés au Canada afin de limiter le nombre de dispensateurs, a toutefois pour effet de morceler le dossier pharmacologique en pharmacie de ville. Une étude effectuée au CHU Sainte-Justine en 2006 avait permis de montrer que 8 % des patients ayant reçu un médicament par l’intermédiaire du programme d’accès spécial avaient une interaction médicamenteuse réelle ou potentielle non détectée compte tenu du morcellement du dossier pharmacologique entre l’hôpital et la pharmacie de ville [29]. La plupart des patients ayant une interaction non détectée en pharmacie de ville recevaient du cisapride de l’établissement [29].

Considérant les enjeux cliniques, administratifs et éthiques actuels liés à l’utilisation du cisapride ainsi que la possibilité pour un patient de développer des effets indésirables cardiaques sévères suite à l’initiation de la thérapie, notre équipe s’est intéressée à la population recevant de façon exceptionnelle du cisapride au sein de notre établissement de santé.

Méthode

Il s’agit d’une revue d’utilisation rétrospective du cisapride dans le traitement du RGO et des troubles de motilité gastrique en pédiatrie, réalisée au sein du Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine (CHUSJ) de Montréal, un hôpital mère-enfant de 500 lits dont 400 lits de pédiatrie.

Sélection des patients

Le critère d’inclusion des patients était la présence d’au moins une prescription de cisapride dans le dossier pharmacologique informatisé depuis le 14 juillet 2000. Uniquement les cinquante derniers patients ayant reçu une prescription de cisapride ont été retenus.

Description de la population à l’étude

Des données relatives aux patients inclus ont été colligées (i.e. sexe, date de naissance, âge gestationnel, poids à la naissance, âge et poids à l’initiation du cisapride, nombre d’hospitalisations comportant une raison d’admission associée à des problèmes digestifs, antécédents médicaux ou investigations liées au RGOP).

Description de l’utilisation du cisapride

Des données relatives aux ordonnances de cisapride ont aussi été recueillies (i.e. profil d’utilisation entre 2000 et 2008, prescripteur, indications du cisapride, présence d’un échec documenté (arrêt du cisapride, gavage jéjunal ou chirurgie correctrice de type Nissen post-initiation du cisapride), date de début et de fin de traitement du cisapride et des autres médicaments (anti-H2 (ranitidine), IPP (lansoprazole, ésoméprazole, oméprazole, pantoprazole), métoclopramide, dompéridone et érythromycine).

Suivi cardiologique des patients

La présence d’un ECG contrôle pré/post initiation du cisapride, la date de réalisation de chacun d’eux ainsi que les résultats et la longueur de l’intervalle QT ont aussi été colligés. Le recueil de ces données a permis d’identifier l’incidence de l’allongement du QT dans la population de patients étudiés ainsi que d’évaluer la conformité à la règle d’utilisation du cisapride au CHUSJ, celle-ci prévoyant la réalisation d’un ECG avant le début de la thérapie ainsi que sept jours plus tard chez les prématurés (moins de 36 semaines de gestation) âgés de 0 à 3 mois de vie. Une valeur d’intervalle de QTc supérieure à 0,450 seconde est interprétée comme un allongement du QT.

Déroulement de l’étude

L’ensemble des données a été recueilli à partir du dossier pharmacologique informatisé (GesPharx, CGSI TI Inc., Québec, QC) et du dossier médical des patients. La collecte des données a été réalisée par deux assistants de recherche. Un pré-test sur 6 dossiers a été effectué au début de l’étude afin d’assurer la reproductibilité de la technique de collecte pour laquelle des directives précises avaient été clairement définies au préalable. Le protocole de revue d’utilisation rétrospective a été accepté par le comité d’éthique de la recherche du CHU Sainte-Justine.

Analyses statistiques

Des analyses statistiques descriptives (i.e. médianes et intervalles) ont été réalisées sur les données collectées (Microsoft Excel, 2003, Seattle, WA). Tous les tests statistiques ont été réalisés à l’aide du logiciel Microsoft Access (Microsoft Office, 2003).

Résultats

Description de la population à l’étude

Un total de 480 patients ont reçu une prescription de cisapride entre le 15 juillet 2000 et le 17 juillet 2008. De cette liste, les 50 derniers patients ayant reçu une prescription de cisapride ont été retenus du 12 novembre 2007 au 17 juillet 2008.

Le tableau 1 présente les caractéristiques démographiques des patients sélectionnés. Plus de la moitié des patients ont reçu du cisapride avant l’âge de 1 an. Parmi les antécédents observés chez la population étudiée, nous notons la présence de RGO (44/50), d’encéphalopathie (11/50), de cardiopathie (9/50) et de gastroschisis (2/50). Les investigations menées chez les patients sélectionnés révèlent la réalisation de pH-métrie (76 %), de repas baryté (68 %), de vidange gastrique (48 %), d’endoscopie (44 %) et de laryngoscopie (28 %) dans l’établissement du diagnostic.

Tableau 1 Caractéristiques démographiques de la population étudiée.

Caractéristiques

Population étudiée (n = 50)

Sexe - garçons N(%)

29 (58)

Prématurité N(%) (n = 45)

30 (67)

Âge médian gestationnel (semaines) (n = 45) Médiane [Min-Max]

36 [25-42]

Poids médian à la naissance (kg) (n = 42) Médiane [Min-Max]

2,06 [0,61-4,00]

Âge médian à l’initiation du cisapride (années) Médiane [Min-Max]

0,63 [0,04-16,06]

Poids médian à l’initiation du cisapride (kg) Médiane [Min-Max]

6,36 [2,01-41,4]

Nombre médian d’hospitalisation/patient pour des troubles digestifs Médiane [Min-Max]

3 [1-24]

Description de l’utilisation de cisapride

La figure 1 illustre le nombre de patients ayant débuté le cisapride par année et le nombre de patients ayant au moins une ordonnance active de cisapride par année. Ainsi, près d’une centaine de patients reçoivent chaque année du cisapride au CHUSJ.

Des 50 patients sélectionnés pour notre étude, la première ordonnance de cisapride a été rédigée par les gastro-entérologues (52 %), les néonatalogistes (26 %), les pédiatres (18 %) et d’autres spécialistes (4 %).

Parmi les indications associées à l’initiation du cisapride, il y a la présence de RGO (88 %), de problèmes respiratoires (62 %), l’absence de gain ou retard de gain pondéral (48 %), la présence de dysmotilité œsophagienne ou intestinale (38 %) et d’œsophagite de reflux non contrôlée ou la laryngite de reflux (24 %). Les dossiers comportent en moyenne trois indications documentées au moment de l’initiation du cisapride.

La présence d’un échec au cisapride a été documentée dans 26 % des cas (i.e. gavage jéjunal (n = 7) et/ou chirurgie (type Nissen ou fundoplicature) (n = 7) et/ou un arrêt rapide ou prématuré du cisapride (n = 3)).

Le pourcentage d’utilisation de chaque traitement en 1re, 2e, 3e et 4e ligne est présenté tableau 2. Le pourcentage total d’utilisation de chaque traitement peut excéder 100 % pour certaines des lignes de traitement étudiées, puisqu’un patient a pu recevoir un médicament ou une combinaison de médicaments pour une même ligne de traitement. Un même médicament a donc pu être utilisé en 1re ligne et en 2e ligne de traitement, mais en combinaison avec un traitement différent dans les deux cas.

La durée médiane de traitement pour chacun des médicaments utilisés ainsi que la durée médiane correspondante au suivi médical sont présentées dans le tableau 3.

Tableau 2 Pourcentage d’utilisation de chacun des traitements suivants de la 1re à la 4e ligne de traitement des RGO.

Ligne de traitement

1re ligne (%) (n = 50)

2e ligne (%) (n = 48)

3e ligne (%) (n = 39)

4e ligne (%) (n = 18)

Cisapride

10

27

49

61

Dompéridone

4

6

3

17

Érythromycine

0

2

5

0

Inhibiteurs de pompe à protons (IPP)

20

40

36

11

Métoclopramide

42

23

5

6

Ranitidine

60

25

3

6

Durée médiane de chacune des lignes traitement (jours) Médiane [Min-Max]

36 [2-1 641]

28 [1-798]

88 [1-462]

30 [11-1 216]



Tableau 3 Durée médiane des traitements utilisés dans le traitement du RGO.

Traitements

Durée de traitement (jours) Médiane [Min-Max]

Durée du suivi des patients dans l’étude (jours)a Médiane [Min-Max]

Cisapride (n = 50)

173 [2-2 426]

270 [25-3 105]

Métoclopramide (n = 36)

43 [0-2 026]

233 [25-2 574]

Dompéridone (n = 10)

17 [1-381]

258 [68-2 574]

Érythromycine (n = 3)

55 [12-63]

1 008 [100-1 009]

Ranitidine (n = 41)

52 [1-1 027]

1 025 [1 001-2 010]

Inhibiteurs de la pompe à protons (n = 40)

Lansoprazole (n = 34)

337 [1-1 975]

278 [27-2 574]

Esoméprazole (n = 1)

30

2 569

Pantoprazole (n = 3)

2 [1-2]

1 035 [1 016-2 009]

Oméprazole (n = 13)

63 [1-2 243]

1 031 [1 000-2 003]

Suivi cardiologique des patients

Les résultats concernant la réalisation d’un ECG de contrôle pré et 7 jours post-initiation du cisapride sont présentés dans le tableau 4. En dépit de l’occurrence de 2 allongements du QTc en post-initiation du cisapride, le traitement n’a été arrêté que dans l’un des deux cas.

Tableau 4 Description du suivi cardiologique des patients.

Paramètres

Pré-initiation du cisapride

Post-initiation du cisapride

Population étudiée

ECG réalisés N(%)

44 (88 %) (n = 50)

39 (78 %) (n = 50)

QTc moyen (secondes) Moyenne [Min-Max]

0,412 [0,368-0,507] (n = 40)

0,414 [0,259-0,461] (n = 37)

Allongement du QT N(%)

1 (3 %) (n = 40)

2 (5 %) (n = 37)

Patients prématurés et âgés entre 0 et 3 mois de vie

ECG réalisés N(%)

10 (92 %) (n = 11)

8 (87 %) (n = 11)

QTc moyen (secondes) Moyenne [Min-Max]

0,412 [0,368-0,447] (n = 8)

0,426 [0,410-0,461] (n = 8)

Allongement du QT N(%)

0 (0 %) (n = 8)

1 (1 %) (n = 8)

Discussion

Plusieurs motifs peuvent mener à un retrait du marché d’un médicament, notamment la survenue d’effets indésirables graves et difficilement prévisibles, la réduction significative des ventes liée à la concurrence et l’émergence d’alternatives, l’évolution des données scientifiques et de la pratique clinique, la réduction du risque juridique pour un fabricant, etc. En pédiatrie, le pourcentage de prescriptions associées à l’utilisation de médicaments non commercialisés (unlicensed) est évalué à environ 15 % [30-32].

Le cisapride a été retiré du marché américain et canadien en 2000 suite à la survenue d’effets indésirables cardiaques sévères, observés en particulier chez les enfants [21-28]. Certains cliniciens pensent qu’il aurait été préférable de ne pas retirer ce médicament en précisant les contre-indications relatives et absolues et le monitorage requis, tandis que d’autres pensent qu’il était inévitable que le médicament soit retiré compte tenu des effets rapportés et des décès survenus [33]. En France, suite à la survenue de ces effets indésirables cardiaques, l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), en collaboration avec le Comité des spécialités pharmaceutiques (CSP), a procédé à une évaluation favorable des risques et bénéfices associés à l’utilisation du cisapride, sous réserve de modifications importantes du Résumé des caractéristiques du produit (RCP) ainsi que des conditions de sa prescription [34]. Au Canada, le médicament est disponible uniquement via le PAS, destiné aux patients atteints de maladies graves ou mortelles nécessitant des médicaments non disponibles sur le marché canadien [35]. Ainsi, le recours au cisapride n’est permis qu’en cas d’échecs thérapeutiques répétés aux autres mesures pharmacologiques.

Des études antérieures ont démontré que le retrait d’un médicament pouvait avoir un impact significatif sur l’utilisation des autres classes de médicaments en raison de la recherche constante d’un équivalent thérapeutique [36]. Nos résultats s’accordent avec cette affirmation, puisqu’ils démontrent un changement de pratique important de la part des praticiens en ce qui concerne le traitement du RGO, celui-ci étant marqué par une diminution du nombre de nouveaux patients et de patients déjà traités par le cisapride suite au retrait du marché de celui-ci. Dans ce sens, deux articles publiés respectivement en 2002 et en 2004 ont démontré que le retrait du marché du cisapride a engendré une augmentation de l’utilisation du métoclopramide et de la dompéridone [37, 38]. Cette réalité concernant l’accroissement de l’usage du métoclopramide dans le traitement des RGO a aussi été notée dans notre étude tel que le démontre le tableau 2.

Mise à part cette utilisation accrue du métoclopramide en première ligne de traitement, la description du profil de traitement du RGO obtenu au cours notre étude coïncide avec les lignes directrices publiées sur le sujet [10-12]. En effet, on note l’utilisation des antagonistes du récepteur H2 en première ligne de traitement (ranitidine) comme le recommandent les lignes directrices [10-12]. Les IPP sont prépondérants en seconde ligne de traitement. Cette classe de médicaments est habituellement reconnue pour sa rapidité d’action à élever le pH gastrique, mais son utilisation ne change toutefois pas le cours de la maladie d’un patient souffrant de RGOP [4, 10]. Plusieurs études ont démontré que l’efficacité des IPP dans la réduction des symptômes du RGO est supérieure à celle des antagonistes du récepteur H2 [11, 12, 14, 15, 39]. Il est toutefois important de noter que l’efficacité des IPP dans le traitement des brûlures d’estomac et de l’œsophagite chez l’adulte a été clairement démontrée alors que, dans la population pédiatrique, les données sont encore limitées [4]. En troisième et en dernière ligne de traitement, on note la présence dominante du cisapride, dont l’utilisation est recommandée principalement chez les patients réfractaires aux autres options de traitement [10-12].

Malgré le fait que le cisapride soit l’un des seuls médicaments de sa classe thérapeutique accessible uniquement par le PAS, l’utilisation de l’ensemble des agents prokinétiques demeure controversée dans le traitement du RGO, puisque celle-ci a été associée à plusieurs effets indésirables importants. En effet, le métoclopramide a été associé au développement de galactorrhée, de réactions extrapyramidale, de léthargie, d’irritabilité, de gynécomastie et de methémoglobinémie [4, 11, 37, 40, 41]. Une étude de Putman et al. a rapporté le développement d’effets extrapyramidaux permanents caractérisés par des crises oculogyres, un torticolis spasmodique et une dyskinésie buccolinguale chez un patient traité sous métoclopramide [42]. La dompéridone a, quant à elle, été associée au développement de symptômes extrapyramidaux, d’hyperprolactinémie et de crises oculogyres [43-46]. Djeddi et al. ont aussi identifié un risque cardiaque potentiel avec l’utilisation de la dompéridone chez les enfants [47]. Nos résultats révèlent toutefois un très faible pourcentage d’utilisation de ce dernier dans le traitement du RGO au CHUSJ. Ceci peut être expliqué par le nombre limité de données probantes portant sur l’efficacité et l’innocuité de cet agent prokinétique dans le traitement du RGO [4, 38, 40, 48]. Une étude comparant l’efficacité et l’innocuité de la dompéridone au cisapride a toutefois été récemment publiée par Hegar et al. et démontre que l’efficacité de la dompéridone sur la régurgitation des patients est similaire, alors que son efficacité sur la réduction de l’acidité du reflux est moindre lorsque comparée à celle du cisapride [48].

L’apparition d’effets indésirables sévères associés à l’utilisation d’agents prokinétiques tels que le cisapride illustre la raison pour laquelle ils sont souvent utilisés en dernière intention chez les patients réfractaires aux autres classes de médicaments disponibles sur le marché. Le risque associé au développement d’arythmie ou de troubles cardiaques suite à l’administration de cisapride chez un patient marque aussi l’importance d’assurer un suivi cardiologique avant et durant le traitement. En effet, le retrait du cisapride a permis l’élaboration de règles d’utilisation au sein de notre établissement chez les enfants prématurés ou recevant une dose supérieure à 0,2 mg/kg/dose. En effet, la règle d’utilisation stipule qu’un ECG doit être effectué avant le début du traitement ainsi que 7 jours plus tard chez les prématurés de moins de 36 semaines de gestation âgés de 0 à 3 mois de vie et qu’un ECG doit être réalisé une fois par semaine pour une posologie de 0,3 mg/kg/dose suite à un échec à la posologie usuelle chez les prématurés de plus de 3 mois de vie, les nouveau-nés à terme ou les enfants de moins de 18 ans.

Les taux de conformité moyens obtenus en ce qui concerne la réalisation du suivi cardiologique chez les prématurés de moins de 36 semaines de gestation âgés de 0 à 3 mois de vie (92 % pour l’ECG pré et à 87 % pour l’ECG post-initiation du cisapride) sont élevés mais insuffisants compte tenu du fait que le retrait du marché est lié au développement d’effets indésirables cardiaques tels que l’allongement de l’intervalle QT [21-28]. Un rappel auprès du personnel soignant a été fait. Parmi les hypothèses possibles pouvant expliquer l’absence d’un ECG pré et post-initiation du cisapride au dossier patient, on retrouve la possibilité que celui-ci n’ait pas été réalisé ou qu’il ait été effectué dans un autre centre hospitalier (transfert possible du patient suite à la dispensation du traitement) ou que le rapport n’ait pas été archivé au dossier du patient. Bien que les avis soient partagés dans la littérature quant à l’incrimination du cisapride dans l’allongement d’onde QT, plusieurs auteurs dont Smalley, s’accordent à dire que tous les médicaments inhibiteurs du cytochrome P450 3A4 devraient être contre-indiqués avec le cisapride puisqu’ils pourraient potentialiser ses effets cardiaques [49].

Dans notre revue rétrospective, un nombre non négligeable de patients présentaient un terrain pathologique propice au développement d’effets indésirables cardiaques tels que la cardiopathie ou encore la prématurité. En effet, le taux de prématurité de la population étudiée est supérieur à 50 % et plus de la moitié des patients ont reçu leur première dose de cisapride avant l’âge d’un an. Ces caractéristiques démographiques justifient l’importance d’un suivi cardiologique attentif et rigoureux pour cette population précise de patients.

Il est important de noter que le cisapride a aussi été retiré de l’arsenal thérapeutique de plusieurs autres pays suite à la survenue de nombreux effets indésirables cardiaques (allongement de l’intervalle QT, arythmies ventriculaires, etc.). Parmi ceux-ci, figurent les États-Unis, le Royaume Uni, l’Allemagne et la France. Toutefois, il n’en est pas de même pour tous les pays puisque, en Suisse, l’Office intercantonal de contrôle des médicaments (OICM) n’a pris aucune mesure officielle et le Prepulsid® est toujours présent sur le marché. Ceci illustre la controverse ainsi que les disparités existant entre les divers pays en ce qui concerne l’autorisation de mise sur le marché des médicaments.

Cette revue descriptive confirme que l’utilisation du cisapride respecte les recommandations fédérales et la règle d’utilisation de notre établissement. Dans le contexte d’un retrait de marché, il est difficile de convaincre les fabricants de mener à nouveau des protocoles de recherche afin de préciser les patients les plus susceptibles de bénéficier de cette thérapie. Une revue d’utilisation rétrospective est une approche de qualité pouvant contribuer à une utilisation optimale, particulièrement lorsque le médicament fait l’objet d’un accès très limité dans un marché donné. Il demeure toutefois évident qu’une controverse persiste dans la littérature en ce qui concerne l’efficacité et l’innocuité du cisapride.

Les praticiens qui exercent en pédiatrie sont confrontés à un manque de données probantes. Cette pénurie de données s’accroît quand un médicament ne devient accessible que via des programmes d’exception. Il n’y a plus d’études cliniques et les praticiens sont peu enclins à publier le profil de l’utilisation de ces médicaments en situation d’exception. Paradoxalement, ces données d’utilisation deviennent plus importantes afin de soutenir une pratique plus sûre.

Le pharmacien clinicien joue un rôle pivot très important auprès des patients ; toutefois, il ne faut pas sous-estimer l’importance de revues d’utilisation qui donnent une vue d’ensemble sur une pratique donnée particulièrement lorsque les médicaments sont utilisés dans le cadre de programmes d’exception.

Cette revue rétrospective comporte toutefois des limites. Tout d’abord, il s’agit d’une revue basée sur un nombre limité de patients évaluant spécifiquement la première ordonnance de cisapride. Un échantillon de 50 patients constituait une taille réaliste compte tenu des ressources disponibles pour la réalisation de la revue.

De par la nature rétrospective de ce type de recherche, certaines variables sont parfois difficiles à retrouver avec précision, compte tenu de la qualité de l’information disponible au dossier des patients. Ceci peut expliquer pourquoi les raisons d’initiation du cisapride ainsi que les résultats aux ECG pré- et post-initiation du traitement n’aient pu être répertoriés pour tous les patients lors de la collecte de données.

Conclusion

Cette revue d’utilisation rétrospective a permis de décrire et évaluer l’usage du cisapride dans le traitement du RGO et des troubles de motilité gastrique en pédiatrie. Cette revue confirme également que, malgré son retrait du marché en juillet 2000, le cisapride, lorsque prescrit dans le respect des contre-indications et des précautions associées à son usage, est utile en dernière intention dans le traitement des patients réfractaires aux autres thérapies, car c’est l’un des seuls prokinétiques ayant démontré une efficacité sur le RGO chez les enfants de moins de 3 ans. Cette revue rétrospective met aussi en lumière l’importance d’évaluer de façon randomisée et contrôlée les alternatives disponibles dans le traitement du RGO réfractaire.

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