ARTICLE
Auteur(s) : K
Touzin1, A Guichard1, D
Beauchamp1, D Lemieux1, V
Marchand2, J-F Bussières1
1Département de pharmacie et Unité
de recherche en pratique pharmaceutique (URPP), CHU
Sainte-Justine, Montréal, Québec, Canada
2Division de gastroentérologie, CHU Sainte-Justine,
Montréal, Québec, Canada
Généralités
Définition et description de la maladie
Le reflux gastro-œsophagien (RGO) se définit comme un retour
rétrograde passif et involontaire du contenu gastrique dans
l’œsophage [1, 2]. Près de 50 % des enfants âgés de 2 à
8 mois ont au moins deux régurgitations par jour et 15 à
20 % d’entre eux en présenteront plus de quatre par jour [3].
Le RGO dit physiologique est bénin et spontanément résolutif
vers l’âge de 6 à 12 mois. La plupart des épisodes
de reflux sont asymptomatiques, brefs, limités à la portion distale
de l’œsophage et se caractérisent habituellement par des
régurgitations accompagnées occasionnellement par des vomissements
[4]. Plusieurs facteurs peuvent contribuer à la présence de RGO
chez le nourrisson tels qu’une relaxation transitoire inappropriée
du sphincter œsophagien inférieur, une pression du sphincter
inférieure à celle de l’adulte, une immaturité du système digestif
avec, par exemple, une dysmotilité œsophagienne, un ralentissement
de la vidange gastrique ou encore une hypersécrétion acide, une
malformation congénitale, une alimentation préférentiellement
liquide, des phénomènes hormonaux ou une influence génétique [3,
5].
Le RGO est dit pathologique (RGOP) s’il s’accompagne de
changements morphologiques au niveau de la muqueuse œsophagienne,
de symptômes sévères (brûlures d’estomac, douleur chronique,
dysphagie, asthme, apnée, raucité, toux chronique ou nocturne,
retard staturo-pondéral, etc.), ou s’il perdure après la première
année de vie ou encore si les résultats de la pH-métrie indiquent
une acidité inférieure à un pH de 4 répétée ou prolongée [2-4,
6, 7]. Le RGOP représente le diagnostic gastro-intestinal émis
le plus couramment durant les visites de patients en clinique
externe [8, 9].
Les complications digestives à long terme du RGO peuvent inclure
l’œsophagite, le syndrome de Barrett et l’adénocarcinome
œsophagien. Le RGO est parfois accompagné de complications
extradigestives telles qu’anorexie, problèmes pulmonaires ou
troubles oto-rhino-laryngologiques (ORL) [2].
Établissement du diagnostic
Bien que le diagnostic soit généralement posé sur la présence de
symptômes caractéristiques du RGO, divers tests peuvent être
réalisés afin de confirmer le diagnostic (par ex. endoscopie
digestive haute avec biopsie, laryngoscopie, pH-métrie, repas
baryté, scintigraphie, évaluation de la vitesse de vidange
gastrique et test de Bernstein) [10-14].
Traitement du RGO
L’objectif principal du traitement du RGO consiste à soulager les
symptômes, favoriser la cicatrisation de la muqueuse de l’œsophage
lorsque requis, prévenir la survenue de complications et maintenir
la rémission [15]. Il existe quatre principaux types de thérapie
visant à traiter le RGO regroupant les mesures diététiques
(utilisation de laits épaissis, alimentation composée de plusieurs
petits repas), les mesures de positionnement (adoption d’une
position adéquate après le repas, etc.), les traitements
pharmacologiques et la chirurgie. Les mesures de
positionnement sont toutefois utilisées uniquement dans le
traitement des nourrissons.
Avant d’initier un traitement pharmacologique chez un patient
souffrant de RGO, il est primordial de privilégier l’usage de
mesures non pharmacologiques [3, 16]. Dans le cas d’un échec, il
existe plusieurs options. Dans un premier temps, les anti-acides
avec antagonistes des récepteurs H2 et inhibiteurs de la pompe
à protons (IPP) peuvent être utilisés [10-12, 17-19].
Les agents prokinétiques tels que le métoclopramide, la
dompéridone, l’érythromycine et le cisapride exercent leurs effets
principalement sur la pression du sphincter inférieur de
l’œsophage, la motilité et la vidange gastrique et/ou le
péristaltisme [4]. Le métoclopramide et la dompéridone ont
également des propriétés anti-émétiques en raison de leur action
inhibitrice des récepteurs dopaminergiques. En cas d’échec au
traitement médicamenteux, le recours à la chirurgie anti-reflux de
type fundoplicature de Nissen, de Toupet ou la technique
d’anti-reflux de Boix-Ochoa peuvent être envisagés afin de traiter
le RGO [4].
Retrait du marché du cisapride
Le cisapride est un agent prokinétique commercialisé en
juillet 1993 qui améliore le péristaltisme, la
contraction du sphincter œsophagien et la vitesse de la vidange
gastrique [20]. La survenue d’effets indésirables cardiaques
tels que l’allongement de l’intervalle QT, l’induction d’arythmie,
de torsades de pointe et la mort subite, ont toutefois conduit à
son retrait du marché par la Food and drug administration (FDA) en
juillet 2000 [21-27]. De juillet 1993 à
décembre 1999, l’utilisation du cisapride a été associée à
341 cas rapportés d’effets indésirables cardiaques
(arythmies), dont 80 cas de décès [28]. Au Canada, ce
médicament demeure toutefois accessible par le Programme d’accès
spécial (PAS) de Santé Canada depuis son retrait du marché et est
encore utilisé par des centres hospitaliers tant pour une
utilisation hospitalière qu’ambulatoire, avec dispensation
uniquement par les pharmaciens d’établissements de santé.
La situation est quasiment identique en France. Cette
pratique, visant à concentrer la dispensation de ces médicaments
non commercialisés au Canada afin de limiter le nombre de
dispensateurs, a toutefois pour effet de morceler le dossier
pharmacologique en pharmacie de ville. Une étude effectuée au CHU
Sainte-Justine en 2006 avait permis de montrer que 8 % des
patients ayant reçu un médicament par l’intermédiaire du programme
d’accès spécial avaient une interaction médicamenteuse réelle ou
potentielle non détectée compte tenu du morcellement du dossier
pharmacologique entre l’hôpital et la pharmacie de ville [29].
La plupart des patients ayant une interaction non détectée en
pharmacie de ville recevaient du cisapride de l’établissement [29].
Considérant les enjeux cliniques, administratifs et éthiques
actuels liés à l’utilisation du cisapride ainsi que la possibilité
pour un patient de développer des effets indésirables cardiaques
sévères suite à l’initiation de la thérapie, notre équipe s’est
intéressée à la population recevant de façon exceptionnelle du
cisapride au sein de notre établissement de santé.
Méthode
Il s’agit d’une revue d’utilisation rétrospective du cisapride dans
le traitement du RGO et des troubles de motilité gastrique en
pédiatrie, réalisée au sein du Centre hospitalier universitaire
Sainte-Justine (CHUSJ) de Montréal, un hôpital mère-enfant de
500 lits dont 400 lits de pédiatrie.
Sélection des patients
Le critère d’inclusion des patients était la présence d’au moins
une prescription de cisapride dans le dossier pharmacologique
informatisé depuis le 14 juillet 2000. Uniquement les
cinquante derniers patients ayant reçu une prescription de
cisapride ont été retenus.
Description de la population à l’étude
Des données relatives aux patients inclus ont été colligées (i.e.
sexe, date de naissance, âge gestationnel, poids à la naissance,
âge et poids à l’initiation du cisapride, nombre d’hospitalisations
comportant une raison d’admission associée à des problèmes
digestifs, antécédents médicaux ou investigations liées au RGOP).
Description de l’utilisation du cisapride
Des données relatives aux ordonnances de cisapride ont aussi été
recueillies (i.e. profil d’utilisation entre 2000 et 2008,
prescripteur, indications du cisapride, présence d’un échec
documenté (arrêt du cisapride, gavage jéjunal ou chirurgie
correctrice de type Nissen post-initiation du cisapride), date de
début et de fin de traitement du cisapride et des autres
médicaments (anti-H2 (ranitidine), IPP (lansoprazole,
ésoméprazole, oméprazole, pantoprazole), métoclopramide,
dompéridone et érythromycine).
Suivi cardiologique des patients
La présence d’un ECG contrôle pré/post initiation du cisapride, la
date de réalisation de chacun d’eux ainsi que les résultats et la
longueur de l’intervalle QT ont aussi été colligés. Le recueil
de ces données a permis d’identifier l’incidence de l’allongement
du QT dans la population de patients étudiés ainsi que d’évaluer la
conformité à la règle d’utilisation du cisapride au CHUSJ, celle-ci
prévoyant la réalisation d’un ECG avant le début de la thérapie
ainsi que sept jours plus tard chez les prématurés (moins de
36 semaines de gestation) âgés de 0 à 3 mois de vie.
Une valeur d’intervalle de QTc supérieure à 0,450 seconde est
interprétée comme un allongement du QT.
Déroulement de l’étude
L’ensemble des données a été recueilli à partir du dossier
pharmacologique informatisé (GesPharx, CGSI TI Inc., Québec, QC) et
du dossier médical des patients. La collecte des données a été
réalisée par deux assistants de recherche. Un pré-test sur
6 dossiers a été effectué au début de l’étude afin d’assurer
la reproductibilité de la technique de collecte pour laquelle des
directives précises avaient été clairement définies au préalable.
Le protocole de revue d’utilisation rétrospective a été
accepté par le comité d’éthique de la recherche du CHU
Sainte-Justine.
Analyses statistiques
Des analyses statistiques descriptives (i.e. médianes et
intervalles) ont été réalisées sur les données collectées
(Microsoft Excel, 2003, Seattle, WA). Tous les tests statistiques
ont été réalisés à l’aide du logiciel Microsoft Access (Microsoft
Office, 2003).
Résultats
Description de la population à l’étude
Un total de 480 patients ont reçu une prescription de
cisapride entre le 15 juillet 2000 et le 17 juillet
2008. De cette liste, les 50 derniers patients ayant reçu
une prescription de cisapride ont été retenus du 12 novembre
2007 au 17 juillet 2008.
Le tableau 1 présente les
caractéristiques démographiques des patients sélectionnés. Plus de
la moitié des patients ont reçu du cisapride avant l’âge de
1 an. Parmi les antécédents observés chez la population
étudiée, nous notons la présence de RGO (44/50), d’encéphalopathie
(11/50), de cardiopathie (9/50) et de gastroschisis (2/50).
Les investigations menées chez les patients sélectionnés
révèlent la réalisation de pH-métrie (76 %), de repas baryté (68
%), de vidange gastrique (48 %), d’endoscopie (44 %) et de
laryngoscopie (28 %) dans l’établissement du diagnostic.
Tableau 1 Caractéristiques démographiques de la
population étudiée.
|
Caractéristiques
|
Population étudiée (n = 50)
|
|
Sexe - garçons N(%)
|
29 (58)
|
|
Prématurité N(%) (n = 45)
|
30 (67)
|
|
Âge médian gestationnel (semaines) (n = 45) Médiane [Min-Max]
|
36 [25-42]
|
|
Poids médian à la naissance (kg) (n = 42) Médiane [Min-Max]
|
2,06 [0,61-4,00]
|
|
Âge médian à l’initiation du cisapride (années) Médiane
[Min-Max]
|
0,63 [0,04-16,06]
|
|
Poids médian à l’initiation du cisapride (kg) Médiane [Min-Max]
|
6,36 [2,01-41,4]
|
|
Nombre médian d’hospitalisation/patient pour des troubles digestifs
Médiane [Min-Max]
|
3 [1-24]
|
Description de l’utilisation de cisapride
La figure 1
illustre le nombre de patients ayant débuté le cisapride par année
et le nombre de patients ayant au moins une ordonnance active de
cisapride par année. Ainsi, près d’une centaine de patients
reçoivent chaque année du cisapride au CHUSJ.
Des 50 patients sélectionnés pour notre étude, la première
ordonnance de cisapride a été rédigée par les gastro-entérologues
(52 %), les néonatalogistes (26 %), les pédiatres (18 %) et
d’autres spécialistes (4 %).
Parmi les indications associées à l’initiation du cisapride, il
y a la présence de RGO (88 %), de problèmes respiratoires (62 %),
l’absence de gain ou retard de gain pondéral (48 %), la présence de
dysmotilité œsophagienne ou intestinale (38 %) et d’œsophagite de
reflux non contrôlée ou la laryngite de reflux (24 %).
Les dossiers comportent en moyenne trois indications
documentées au moment de l’initiation du cisapride.
La présence d’un échec au cisapride a été documentée dans 26 %
des cas (i.e. gavage jéjunal (n = 7) et/ou chirurgie (type Nissen
ou fundoplicature) (n = 7) et/ou un arrêt rapide ou prématuré du
cisapride (n = 3)).
Le pourcentage d’utilisation de chaque traitement en
1re, 2e, 3e et 4e ligne
est présenté tableau 2.
Le pourcentage total d’utilisation de chaque traitement peut
excéder 100 % pour certaines des lignes de traitement étudiées,
puisqu’un patient a pu recevoir un médicament ou une combinaison de
médicaments pour une même ligne de traitement. Un même médicament a
donc pu être utilisé en 1re ligne et en 2e
ligne de traitement, mais en combinaison avec un traitement
différent dans les deux cas.
La durée médiane de traitement pour chacun des médicaments
utilisés ainsi que la durée médiane correspondante au suivi médical
sont présentées dans le tableau 3.
Tableau 2 Pourcentage d’utilisation de chacun des
traitements suivants de la 1re à la 4e ligne
de traitement des RGO.
|
Ligne de traitement
|
1re ligne (%) (n = 50)
|
2e ligne (%) (n = 48)
|
3e ligne (%) (n = 39)
|
4e ligne (%) (n = 18)
|
|
Cisapride
|
10
|
27
|
49
|
61
|
|
Dompéridone
|
4
|
6
|
3
|
17
|
|
Érythromycine
|
0
|
2
|
5
|
0
|
|
Inhibiteurs de pompe à protons (IPP)
|
20
|
40
|
36
|
11
|
|
Métoclopramide
|
42
|
23
|
5
|
6
|
|
Ranitidine
|
60
|
25
|
3
|
6
|
|
Durée médiane de chacune des lignes traitement (jours) Médiane
[Min-Max]
|
36 [2-1 641]
|
28 [1-798]
|
88 [1-462]
|
30 [11-1 216]
|
Tableau 3 Durée médiane des traitements utilisés dans
le traitement du RGO.
|
Traitements
|
Durée de traitement (jours) Médiane [Min-Max]
|
Durée du suivi des patients dans l’étude (jours)a
Médiane [Min-Max]
|
|
Cisapride (n = 50)
|
173 [2-2 426]
|
270 [25-3 105]
|
|
Métoclopramide (n = 36)
|
43 [0-2 026]
|
233 [25-2 574]
|
|
Dompéridone (n = 10)
|
17 [1-381]
|
258 [68-2 574]
|
|
Érythromycine (n = 3)
|
55 [12-63]
|
1 008 [100-1 009]
|
|
Ranitidine (n = 41)
|
52 [1-1 027]
|
1 025 [1 001-2 010]
|
|
Inhibiteurs de la pompe à protons (n = 40)
|
Lansoprazole (n = 34)
|
337 [1-1 975]
|
278 [27-2 574]
|
|
Esoméprazole (n = 1)
|
30
|
2 569
|
|
Pantoprazole (n = 3)
|
2 [1-2]
|
1 035 [1 016-2 009]
|
|
Oméprazole (n = 13)
|
63 [1-2 243]
|
1 031 [1 000-2 003]
|
Suivi cardiologique des patients
Les résultats concernant la réalisation d’un ECG de contrôle pré et
7 jours post-initiation du cisapride sont présentés dans le
tableau 4. En dépit de l’occurrence
de 2 allongements du QTc en post-initiation du cisapride, le
traitement n’a été arrêté que dans l’un des deux cas.
Tableau 4 Description du suivi cardiologique des
patients.
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Paramètres
|
Pré-initiation du cisapride
|
Post-initiation du cisapride
|
|
Population étudiée
|
ECG réalisés N(%)
|
44 (88 %) (n = 50)
|
39 (78 %) (n = 50)
|
|
QTc moyen (secondes) Moyenne [Min-Max]
|
0,412 [0,368-0,507] (n = 40)
|
0,414 [0,259-0,461] (n = 37)
|
|
Allongement du QT N(%)
|
1 (3 %) (n = 40)
|
2 (5 %) (n = 37)
|
|
Patients prématurés et âgés entre 0 et 3 mois de vie
|
ECG réalisés N(%)
|
10 (92 %) (n = 11)
|
8 (87 %) (n = 11)
|
|
QTc moyen (secondes) Moyenne [Min-Max]
|
0,412 [0,368-0,447] (n = 8)
|
0,426 [0,410-0,461] (n = 8)
|
|
Allongement du QT N(%)
|
0 (0 %) (n = 8)
|
1 (1 %) (n = 8)
|
Discussion
Plusieurs motifs peuvent mener à un retrait du marché d’un
médicament, notamment la survenue d’effets indésirables graves et
difficilement prévisibles, la réduction significative des ventes
liée à la concurrence et l’émergence d’alternatives, l’évolution
des données scientifiques et de la pratique clinique, la réduction
du risque juridique pour un fabricant, etc. En pédiatrie, le
pourcentage de prescriptions associées à l’utilisation de
médicaments non commercialisés (unlicensed) est évalué à environ 15
% [30-32].
Le cisapride a été retiré du marché américain et canadien en
2000 suite à la survenue d’effets indésirables cardiaques
sévères, observés en particulier chez les enfants [21-28]. Certains
cliniciens pensent qu’il aurait été préférable de ne pas retirer ce
médicament en précisant les contre-indications relatives et
absolues et le monitorage requis, tandis que d’autres pensent qu’il
était inévitable que le médicament soit retiré compte tenu des
effets rapportés et des décès survenus [33]. En France, suite à la
survenue de ces effets indésirables cardiaques, l’Agence française
de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps), en
collaboration avec le Comité des spécialités pharmaceutiques (CSP),
a procédé à une évaluation favorable des risques et bénéfices
associés à l’utilisation du cisapride, sous réserve de
modifications importantes du Résumé des caractéristiques du produit
(RCP) ainsi que des conditions de sa prescription [34]. Au Canada,
le médicament est disponible uniquement via le PAS, destiné aux
patients atteints de maladies graves ou mortelles nécessitant des
médicaments non disponibles sur le marché canadien [35]. Ainsi, le
recours au cisapride n’est permis qu’en cas d’échecs thérapeutiques
répétés aux autres mesures pharmacologiques.
Des études antérieures ont démontré que le retrait d’un
médicament pouvait avoir un impact significatif sur l’utilisation
des autres classes de médicaments en raison de la recherche
constante d’un équivalent thérapeutique [36]. Nos résultats
s’accordent avec cette affirmation, puisqu’ils démontrent un
changement de pratique important de la part des praticiens en ce
qui concerne le traitement du RGO, celui-ci étant marqué par une
diminution du nombre de nouveaux patients et de patients déjà
traités par le cisapride suite au retrait du marché de celui-ci.
Dans ce sens, deux articles publiés respectivement en 2002 et
en 2004 ont démontré que le retrait du marché du cisapride a
engendré une augmentation de l’utilisation du métoclopramide et de
la dompéridone [37, 38]. Cette réalité concernant l’accroissement
de l’usage du métoclopramide dans le traitement des RGO a aussi été
notée dans notre étude tel que le démontre le tableau 2.
Mise à part cette utilisation accrue du métoclopramide en
première ligne de traitement, la description du profil de
traitement du RGO obtenu au cours notre étude coïncide avec les
lignes directrices publiées sur le sujet [10-12]. En effet, on note
l’utilisation des antagonistes du récepteur H2 en première
ligne de traitement (ranitidine) comme le recommandent les lignes
directrices [10-12]. Les IPP sont prépondérants en seconde
ligne de traitement. Cette classe de médicaments est habituellement
reconnue pour sa rapidité d’action à élever le pH gastrique, mais
son utilisation ne change toutefois pas le cours de la maladie d’un
patient souffrant de RGOP [4, 10]. Plusieurs études ont démontré
que l’efficacité des IPP dans la réduction des symptômes du RGO est
supérieure à celle des antagonistes du récepteur H2 [11, 12, 14,
15, 39]. Il est toutefois important de noter que l’efficacité
des IPP dans le traitement des brûlures d’estomac et de
l’œsophagite chez l’adulte a été clairement démontrée alors que,
dans la population pédiatrique, les données sont encore limitées
[4]. En troisième et en dernière ligne de traitement, on note la
présence dominante du cisapride, dont l’utilisation est recommandée
principalement chez les patients réfractaires aux autres options de
traitement [10-12].
Malgré le fait que le cisapride soit l’un des seuls médicaments
de sa classe thérapeutique accessible uniquement par le PAS,
l’utilisation de l’ensemble des agents prokinétiques demeure
controversée dans le traitement du RGO, puisque celle-ci a été
associée à plusieurs effets indésirables importants. En effet, le
métoclopramide a été associé au développement de galactorrhée, de
réactions extrapyramidale, de léthargie, d’irritabilité, de
gynécomastie et de methémoglobinémie [4, 11, 37, 40, 41]. Une étude
de Putman et al. a rapporté le développement d’effets
extrapyramidaux permanents caractérisés par des crises oculogyres,
un torticolis spasmodique et une dyskinésie buccolinguale chez un
patient traité sous métoclopramide [42]. La dompéridone a,
quant à elle, été associée au développement de symptômes
extrapyramidaux, d’hyperprolactinémie et de crises oculogyres
[43-46]. Djeddi et al. ont aussi identifié un risque cardiaque
potentiel avec l’utilisation de la dompéridone chez les enfants
[47]. Nos résultats révèlent toutefois un très faible pourcentage
d’utilisation de ce dernier dans le traitement du RGO au CHUSJ.
Ceci peut être expliqué par le nombre limité de données probantes
portant sur l’efficacité et l’innocuité de cet agent prokinétique
dans le traitement du RGO [4, 38, 40, 48]. Une étude comparant
l’efficacité et l’innocuité de la dompéridone au cisapride a
toutefois été récemment publiée par Hegar et al. et démontre
que l’efficacité de la dompéridone sur la régurgitation des
patients est similaire, alors que son efficacité sur la réduction
de l’acidité du reflux est moindre lorsque comparée à celle du
cisapride [48].
L’apparition d’effets indésirables sévères associés à
l’utilisation d’agents prokinétiques tels que le cisapride illustre
la raison pour laquelle ils sont souvent utilisés en dernière
intention chez les patients réfractaires aux autres classes de
médicaments disponibles sur le marché. Le risque associé au
développement d’arythmie ou de troubles cardiaques suite à
l’administration de cisapride chez un patient marque aussi
l’importance d’assurer un suivi cardiologique avant et durant le
traitement. En effet, le retrait du cisapride a permis
l’élaboration de règles d’utilisation au sein de notre
établissement chez les enfants prématurés ou recevant une dose
supérieure à 0,2 mg/kg/dose. En effet, la règle d’utilisation
stipule qu’un ECG doit être effectué avant le début du traitement
ainsi que 7 jours plus tard chez les prématurés de moins de
36 semaines de gestation âgés de 0 à 3 mois de vie
et qu’un ECG doit être réalisé une fois par semaine pour une
posologie de 0,3 mg/kg/dose suite à un échec à la posologie
usuelle chez les prématurés de plus de 3 mois de vie, les
nouveau-nés à terme ou les enfants de moins de 18 ans.
Les taux de conformité moyens obtenus en ce qui concerne la
réalisation du suivi cardiologique chez les prématurés de moins de
36 semaines de gestation âgés de 0 à 3 mois de vie
(92 % pour l’ECG pré et à 87 % pour l’ECG post-initiation du
cisapride) sont élevés mais insuffisants compte tenu du fait que le
retrait du marché est lié au développement d’effets indésirables
cardiaques tels que l’allongement de l’intervalle QT [21-28]. Un
rappel auprès du personnel soignant a été fait. Parmi les
hypothèses possibles pouvant expliquer l’absence d’un ECG pré et
post-initiation du cisapride au dossier patient, on retrouve la
possibilité que celui-ci n’ait pas été réalisé ou qu’il ait été
effectué dans un autre centre hospitalier (transfert possible du
patient suite à la dispensation du traitement) ou que le rapport
n’ait pas été archivé au dossier du patient. Bien que les avis
soient partagés dans la littérature quant à l’incrimination du
cisapride dans l’allongement d’onde QT, plusieurs auteurs dont
Smalley, s’accordent à dire que tous les médicaments inhibiteurs du
cytochrome P450 3A4 devraient être contre-indiqués avec
le cisapride puisqu’ils pourraient potentialiser ses effets
cardiaques [49].
Dans notre revue rétrospective, un nombre non négligeable de
patients présentaient un terrain pathologique propice au
développement d’effets indésirables cardiaques tels que la
cardiopathie ou encore la prématurité. En effet, le taux de
prématurité de la population étudiée est supérieur à 50 % et plus
de la moitié des patients ont reçu leur première dose de cisapride
avant l’âge d’un an. Ces caractéristiques démographiques
justifient l’importance d’un suivi cardiologique attentif et
rigoureux pour cette population précise de patients.
Il est important de noter que le cisapride a aussi été retiré de
l’arsenal thérapeutique de plusieurs autres pays suite à la
survenue de nombreux effets indésirables cardiaques (allongement de
l’intervalle QT, arythmies ventriculaires, etc.). Parmi ceux-ci,
figurent les États-Unis, le Royaume Uni, l’Allemagne et la France.
Toutefois, il n’en est pas de même pour tous les pays puisque, en
Suisse, l’Office intercantonal de contrôle des médicaments (OICM)
n’a pris aucune mesure officielle et le Prepulsid® est
toujours présent sur le marché. Ceci illustre la controverse ainsi
que les disparités existant entre les divers pays en ce qui
concerne l’autorisation de mise sur le marché des médicaments.
Cette revue descriptive confirme que l’utilisation du cisapride
respecte les recommandations fédérales et la règle d’utilisation de
notre établissement. Dans le contexte d’un retrait de marché, il
est difficile de convaincre les fabricants de mener à nouveau des
protocoles de recherche afin de préciser les patients les plus
susceptibles de bénéficier de cette thérapie. Une revue
d’utilisation rétrospective est une approche de qualité pouvant
contribuer à une utilisation optimale, particulièrement lorsque le
médicament fait l’objet d’un accès très limité dans un marché
donné. Il demeure toutefois évident qu’une controverse
persiste dans la littérature en ce qui concerne l’efficacité et
l’innocuité du cisapride.
Les praticiens qui exercent en pédiatrie sont confrontés à un
manque de données probantes. Cette pénurie de données s’accroît
quand un médicament ne devient accessible que via des programmes
d’exception. Il n’y a plus d’études cliniques et les
praticiens sont peu enclins à publier le profil de l’utilisation de
ces médicaments en situation d’exception. Paradoxalement, ces
données d’utilisation deviennent plus importantes afin de soutenir
une pratique plus sûre.
Le pharmacien clinicien joue un rôle pivot très important auprès
des patients ; toutefois, il ne faut pas sous-estimer l’importance
de revues d’utilisation qui donnent une vue d’ensemble sur une
pratique donnée particulièrement lorsque les médicaments sont
utilisés dans le cadre de programmes d’exception.
Cette revue rétrospective comporte toutefois des limites. Tout
d’abord, il s’agit d’une revue basée sur un nombre limité de
patients évaluant spécifiquement la première ordonnance de
cisapride. Un échantillon de 50 patients constituait une
taille réaliste compte tenu des ressources disponibles pour la
réalisation de la revue.
De par la nature rétrospective de ce type de recherche,
certaines variables sont parfois difficiles à retrouver avec
précision, compte tenu de la qualité de l’information disponible au
dossier des patients. Ceci peut expliquer pourquoi les raisons
d’initiation du cisapride ainsi que les résultats aux ECG pré- et
post-initiation du traitement n’aient pu être répertoriés pour tous
les patients lors de la collecte de données.
Conclusion
Cette revue d’utilisation rétrospective a permis de décrire et
évaluer l’usage du cisapride dans le traitement du RGO et des
troubles de motilité gastrique en pédiatrie. Cette revue confirme
également que, malgré son retrait du marché en juillet 2000,
le cisapride, lorsque prescrit dans le respect des
contre-indications et des précautions associées à son usage, est
utile en dernière intention dans le traitement des patients
réfractaires aux autres thérapies, car c’est l’un des seuls
prokinétiques ayant démontré une efficacité sur le RGO chez les
enfants de moins de 3 ans. Cette revue rétrospective met aussi
en lumière l’importance d’évaluer de façon randomisée et contrôlée
les alternatives disponibles dans le traitement du RGO réfractaire.
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