Texte intégral de l'article
 
   
  Version PDF

Cancer epidemiology in France in 2010, comparison with the USA


Bulletin du Cancer. Volume 97, Number 1, 47-54, janvier 2010, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2010.1013

Résumé   Summary  

Author(s) : S Guérin, C Hill , Institut Gustave-Roussy, 39, rue Camille-Desmoulins, 94805 Villejuif, France.

Summary : In 2007, a total number of 149,000 cancer deaths were observed in France, 89,100 in the male population and 60,600 in the female population, and in 2009, the number of new diagnoses of cancer is estimated to be 346,500, 197,500 among men and 149,000 among women. The most frequent cancers are prostate, lung and colorectal cancers in men, and breast, colorectal and lung cancers in women. Cancer mortality is higher in France than in the USA for men and lower for women. The largest differences between the two countries are observed for lung cancer and for head and neck (mouth, pharynx, larynx and oesophagus) cancers in men. Lung cancer mortality is higher in the USA than in France for men and much higher for women. These differences are explained by the difference in past tobacco consumption. For head and neck cancers in men, despite a very large decrease in France due mostly to the reduction in alcohol consumption, mortality remains today higher in France than in the USA.

Keywords : cancer, France, USA, mortality, tobacco, alcohol

Pictures

ARTICLE

Auteur(s) : S Guérin, C Hill

Institut Gustave-Roussy, 39, rue Camille-Desmoulins, 94805 Villejuif, France

Article reçu le 29 Octobre 2009, accepté le 3 Novembre 2009

Depuis l’année dernière, nous avons publié les données détaillées montrant l’évolution de la mortalité par cancer de 1950 à 2006 pour 40 localisations [1], et nous avons ensuite reçu les données de mortalité pour l’année 2007. Par ailleurs, le réseau français des registres du cancer, l’Institut de veille sanitaire (InVs), le service de biostatistique des hospices civils de Lyon et l’Institut national du cancer se sont associés pour faire des projections estimant l’incidence et la mortalité par cancer pour l’année 2009 [2]. Nous présentons l’ensemble de ces données et comparons ensuite la fréquence et l’évolution de la mortalité par cancer en France et aux États-Unis, pour la période 1980-2006 ou 2007, en mettant en évidence les différences de consommation d’alcool et de tabac dans ces deux pays.

Matériels et méthodes

Les données de mortalité observées pour l’année 2007 sont disponibles auprès du Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc) de l’Inserm. Les projections d’incidence pour l’année 2009 sont réalisées à partir des données d’incidence observées jusqu’en 2005 dans les départements où il y a un registre et à partir des données de mortalité observées jusqu’en 2007. Elles sont le résultat du scénario jugé le plus probable entre les trois scénarios suivants :
  • une prolongation de la tendance observée entre 2000 et 2005 ;
  • un risque de cancer constant égal, pour les années postérieures à 2005, à celui estimé pour 2005 ;
  • une prolongation de la tendance moyenne observée entre 1980 et 2005 [3].

Les données sont disponibles sur le site de l’InVs [2]. Les taux de mortalité et d’incidence pour la France ont été standardisés sur la population américaine de l’année 2000, afin de pouvoir comparer les évolutions entre pays, à âge égal. Nous présentons également la surmortalité masculine, mesurée par le rapport entre les taux de mortalité standardisés (standard Europe) des hommes et des femmes.

Les données de mortalité américaines pour l’année 2006 proviennent du Centre national pour les statistiques de santé (National Center for Health Statistics), et les taux d’incidence et de mortalité de 1975 à 2006 sont tirés du site du programme de surveillance épidémiologique (http://seer.cancer.gov) ; ces taux sont standardisés sur la population américaine de l’année 2000. Les taux ont été lissés par une méthode de régression log-linéaire par morceaux [4]. Le principe est d’identifier les années où l’on observe un changement dans la variation du taux de mortalité. Dans chaque segment, la variation relative annuelle est constante. Le logiciel utilisé provient du National Cancer Institute des États-Unis et est disponible sur ce site (http://srab.cancer.gov/joinpoint). Les données d’incidence en France sont le résultat d’un modèle et sont déjà lissées.

Les données de population ont été obtenues sur le site de l’Insee (http://www.insee.fr) pour la France et sur le site du US Census Bureau pour les États-Unis (http://www.census.gov).

Résultats

Incidence et mortalité par cancer en 2009

Le tableau 1 montre l’incidence estimée pour l’année 2009, la mortalité observée en 2007 ainsi que la part de chaque localisation de cancer dans la mortalité par cancer et la surmortalité masculine. Le cancer de loin le plus fréquent chez l’homme est le cancer de la prostate (71 000 cas estimés pour 2009), suivi par le cancer du poumon et le cancer colorectal (25 000 et 21 000 cas estimés). Le cancer du poumon est la cause du plus grand nombre de décès chez l’homme et représente 25 % des décès par cancer, devant le cancer de la prostate (10 %) et le cancer colorectal (10 %). L’épidémie de cancer de la prostate causée par le dépistage dans la population asymptomatique augmente le nombre de diagnostics de cas cliniquement insignifiant dont la survie est naturellement très bonne (figure 1).

Chez la femme, le cancer du sein est de loin le plus fréquent avec 52 000 nouveaux cas estimés pour l’année 2009, suivi du cancer colorectal (18 500 cas) et du cancer du poumon (9 200 cas). L’ordre est le même pour la mortalité, et ces causes représentent respectivement 20, 13 et 11 % des décès par cancer.

La mortalité masculine est plus élevée que la mortalité féminine pour l’ensemble des localisations de cancer, à l’exception du cancer du sein touchant quasi exclusivement les femmes et le cancer de la vésicule pour lequel le ratio homme/femme est égal à 1. Pour l’ensemble des autres localisations, la surmortalité masculine varie de 1,1 pour le cancer de la thyroïde à 7,2 pour le pharynx.

La figure 1 permet de comparer, pour chaque localisation de cancer, l’importance du nombre de nouveaux cas de cancer (estimation 2009) par rapport au nombre de décès observés pour l’année 2007. Les cancers les plus létaux sont le poumon, le foie, le pancréas et l’œsophage.

Tableau 1 Nombre de nouveaux cas estimés pour l’année 2009, nombre de décès en 2007, part dans la mortalité par cancer et surmortalité masculine.

Localisation

CIM10

Hommes

Femmes

Surmor-talité masculine

Diagnostics estimés en 2009

Décès observés en 2007

Part dans la mortalité par cancer (%)

Diagnostics estimés en 2009

Décès observés en 2007

Part dans la mortalité par cancer (%)

Bouche

C00-C08

8 000

1 246

1,4

3 040

391

0,6

4,4

Pharynx

C09-C14

1 998

2,2

329

0,5

7,2

Œsophage

C15

3 090

3 137

3,5

1 050

771

1,3

5,7

Estomac

C16

4 210

3 025

3,4

2 280

1 659

2,7

2,8

Côlon et rectum

C18-C21

21 000

8 680

9,7

18 500

7 674

12,7

1,71

Foie

C22

5 800

5 474

6,1

1 650

1 900

3,1

4,3

Vésicule

C23 + C24

494

0,6

762

1,3

1,0

Pancréas

C25

3 880

4 431

5,0

3 880

4 192

6,9

1,6

Larynx

C32

2 790

1 228

1,4

520

151

0,2

10,2

Poumon

C33-C34

25 000

22 144

24,9

9 200

6 497

10,7

4,2

Mélanome

C43

3 420

872

1,0

4 000

669

1,1

1,7

Sein

C50

219

0,2

52 000

11 379

18,8

0,02

Col utérin2

C53 + x%C55

2 780

1 545

2,6

Endomètre2

C54 + (1-x%) C55

6 300

1 567

2,6

Ovaire

C56 + C57.0-.4

4 440

3 355

5,5

Prostate

C61

71 000

9 033

10,1

Testicule

C62

2 220

98

0,1

Rein

C64-C66 + C68

6 800

2 531

2,8

3 370

1 194

2,0

3,1

Vessie

C67

8 900

3 647

4,1

1 790

1 176

1,9

5,2

Encéphale

C70-C72

2 500

1 619

1,8

1 990

1 327

2,2

1,5

Thyroïde

C73

2 050

167

0,2

6 600

228

0,4

1,1

Hodgkin

C81

810

179

0,2

890

108

0,2

2,2

LMNH

C82-C85 + C96

5 900

2 230

2,5

4 970

1 941

3,2

1,7

Myélome

C88 + C90

2 890

1 394

1,6

2 400

1 276

2,1

1,6

LA et LLC

4

3 830

2 260

2,5

3 110

1 856

3,1

1,83

Autres

5

13 410

12 425

13,9

10 020

7 893

13,0

Tous cancers

C00-C97

197 500

89 101

100,0

149 000

60 563

100,0

2,0

Évolution de la mortalité par cancer en France et aux États-Unis depuis 1980

Environ 521 000 et 2,4 millions de décès sont survenus, respectivement, en France en 2007 et aux États-Unis en 2006, dont 29 % sont des décès par cancer pour la France et 23 % pour les États-Unis : un homme sur trois et une femme sur quatre décèdent d’un cancer en France, alors que l’on n’observe pas de différence entre hommes et femmes aux États-Unis (tableau 2). Les taux standardisés de décès par cancer en France et aux États-Unis sont respectivement égaux à 199 et 181 pour 100 000 ; la mortalité par cancer à taille de population et à âge égal est donc plus importante en France qu’aux États-Unis.

La mortalité par cancer diminue chez les hommes de 2,1 % par an en France depuis 2003 et de 2,0 % par an aux États-Unis depuis 2001 (figure 2). Chez les femmes, elle baisse de 0,7 % par an en France depuis 1989 et de 1,3 % par an aux États-Unis depuis 2000. La mortalité par cancer chez les hommes est plus élevée en France qu’aux États-Unis depuis 1975 et, chez les femmes, elle est moins élevée en France qu’aux États-Unis depuis 1976. En 2006, la mortalité par cancer chez les hommes est 23 % plus élevée en France qu’aux États-Unis (272 versus 221 pour 100 000 personnes) et 15 % inférieure chez les femmes (134 versus 154 pour 100 000 personnes).

La figure 3 décrit les évolutions de la mortalité pour les cancers de la prostate, du poumon et des voies aérodigestives supérieures (bouche, pharynx, larynx et œsophage) chez les hommes, ainsi que les évolutions de la mortalité par cancers du sein et du poumon chez les femmes, en France et aux États-Unis.

La mortalité par cancer du poumon a atteint, chez les hommes, un maximum plus élevé aux États-Unis qu’en France (90 versus 73 pour 100 000 personnes). Cette mortalité décroît depuis 1995 en France à un rythme de 1,0 % par an et depuis 1991 aux États-Unis, de 1,9 % par an. Chez les femmes, la mortalité par cancer du poumon en 2006, en France, est inférieure à celle observée aux États-Unis en 1975. Cependant, la mortalité se stabilise aux États-Unis depuis 2002, alors qu’elle ne cesse d’augmenter en France depuis 1975. Son rythme de croissance annuelle s’est accéléré depuis 2001, pour atteindre 4,9 % d’augmentation annuelle contre 3,2 % entre 1982 et 2001. La consommation de tabac est le principal facteur de risque dans les deux pays. La figure 4 montre l’évolution de cette consommation en France et aux États-Unis entre 1950 et 2006 : le pic de consommation a été observé en 1963 aux États-Unis avec 11 cigarettes fumées en moyenne par adulte et par jour et, environ 20 ans plus tard, en France avec six cigarettes fumées en moyenne par adulte et par jour.

Malgré l’épidémie de cancer de la prostate observée en France depuis une vingtaine d’années [5], la mortalité décroît depuis 1989, et la baisse est de 4,3 % par an depuis 2003. Il en est de même aux États-Unis où la mortalité décroît de 4,1 % depuis 1994. Ces diminutions sont probablement liées à l’usage intensifié de traitements curatifs associés à une hormonothérapie [6-8]. La mortalité par cancer de la prostate est plus élevée en France qu’aux États-Unis pour l’année 2006 (29 versus 24 pour 100 000 personnes).

La mortalité par cancer du sein décroît en France de 1,1 % par an depuis 1994 et aux États-Unis de 2,2 % par an depuis 1990. En 2006, le taux de mortalité par cancer du sein était légèrement plus élevé en France qu’aux États-Unis (27 versus 23 pour 100 000 personnes).

L’évolution de la mortalité par cancer des voies aérodigestives supérieures est très différente entre la France et les États-Unis. En France, la mortalité diminue fortement depuis 1975. Cette diminution s’est accélérée en 1984 puis en 1993, pour atteindre une baisse annuelle de 4,4 % depuis cette date. Cette évolution est largement attribuable à la réduction de la consommation d’alcool enregistrée en France depuis la fin des années 1950 (figure 4). La population française, âgée de plus de 15 ans, buvait en moyenne 50 grammes d’alcool pur par jour jusqu’à la fin des années 1960, 40 grammes en 1984, 30 grammes en 2000 puis a atteint son minimum en 2008 avec 27 grammes par adulte et par jour1. Aux États-Unis, le niveau de consommation d’alcool maximum a été de 23 grammes par adulte et par jour en 1980. Depuis cette date, la consommation a diminué et s’élève à 19 grammes par adulte et par jour en 2006. La mortalité par cancer des voies aérodigestives supérieures est très faible aux États-Unis et diminue régulièrement depuis 1975. En 2006, la mortalité en France est 1,6 fois supérieure à celle des États-Unis (23 versus 14 pour 100 000 personnes).

Tableau 2 Mortalité par cancer en France (2007) et aux États-Unis (2006).

CIM10

France (2007)

États-Unis (2006)

Hommes

Femmes

Deux sexes

Hommes

Femmes

Deux sexes

Nombre de décès

Total

A00-Y89

267 843

252 692

520 535

1 224 322

1 201 942

2 426 264

Cancers

C00-C97

89 101

60 563

149 664

290 069

269 819

559 888

Pourcentage (%)

33

24

29

24

22

23

Population (en millions)

29,9

31,6

61,5

147,5

151,9

299,4

Taux de mortalité par cancer pour 100 000 personnes à âge égal (standard États-Unis 2000)

267,2

131,0

199,1

220

154

181

Conclusion

D’après les estimations faites par l’InVs pour l’année 2009, les quatre cancers les plus fréquents survenus en France, au cours de cette année, sont les cancers de la prostate (71 000 nouveaux cas estimés), du sein (52 000 cas), du côlon-rectum (40 000 cas) et du poumon (34 000 cas) et représentent 57 % de l’ensemble des cancers survenus en 2009. Cette situation est la résultante de l’épidémie de cancer de la prostate causée par un dépistage massif depuis ces 15 dernières années [9]. La mortalité par cancer du poumon continue de croître dans la population féminine et représente 11 % des décès par cancers dans cette population pour l’année 2007.

La baisse de la mortalité enregistrée en France au cours de ces dix dernières années résulte principalement de la baisse de la mortalité par cancer des voies aérodigestives supérieures, conséquence de la forte diminution de la consommation d’alcool depuis 1950 et de la baisse de la mortalité par cancer de la prostate. Cette diminution est toutefois atténuée par l’augmentation de la mortalité par cancer du poumon chez les femmes. Aux États-Unis, la mortalité par cancer a également diminué au cours de ces dix dernières années. Les baisses de la mortalité par cancers du poumon et de la prostate sont en grande partie responsables de cette diminution.

Références

1 Hill C, Doyon F, Mousannif A. Évolution de la mortalité par cancer en France de 1950 à 2006. Saint-Maurice : InVs, 2009 et www.invs.fr.

2 Remontet L, Belot A, Bossard N. Tendances de l’incidence et de la mortalité par cancer en France et projections pour l’année en cours : méthodes d’estimation et rythme de production. BEH 2009 ; 405-8 et www.invs.sante.fr/applications/cancers/projections2009/.

3 Belot A, Grosclaude P, Bossard N, Jougla E, Benhamou E, Delafosse P, et al. Cancer incidence and mortality in France over the period 1980-2005. Rev Epidemiol Sante Publique 2008 ; 56 : 159-75.

4 Kim HJ, Fay MP, Feuer EJ, Midthune DN. Permutation tests for join point regression with applications to cancer rates. Stat Med 2000 ; 19 : 335-51.

5 Guérin S, Doyon F, Hill C. La fréquence des cancers en France en 2006 et les évolutions de la mortalité depuis 1950 et de l’incidence depuis 1980. Bull Cancer 2009 ; 96 : 51-7.

6 Bolla M, Collette L, Blank L, Warde P, Dubois JB, Mirimanoff RO, et al. Long-term results with immediate androgen suppression and external irradiation in patients with locally advanced prostate cancer (an EORTC study): a phase III randomised trial. Lancet 2002 ; 360 : 103-6.

7 Bill-Axelson A, Holmberg L, Ruutu M, Häggman M, Andersson SO, Bratell S, et al. Radical prostatectomy versus watchful waiting in early prostate cancer. N Engl J Med 2005 ; 352 : 1977-84.

8 Cooperberg MR, Grossfeld GD, Lubeck DP, Carroll PR. National practice patterns and time trends in androgen ablation for localized prostate cancer. J Natl Cancer Inst 2003 ; 95 : 981-9.

9 Gignon M, Braillon A, Chaine FX, Dubois G. Le dépistage du cancer de la prostate : hétérogénéités des recommandations. Une exception française ? Rev Canadienne de Sante Publique 2007 ; 98 : 212-6.

1 10 grammes d’alcool pur sont équivalents à une unité standard d’alcool, c’est-à-dire à un verre de vin à 12° (10 cL), une chope de bière à 5° (25 cL), un verre de champagne à 12° (10 cL), un whisky à 45° (2,5 à 3 cL), un pastis à 45° (2,5 à 3 cL), un verre d’apéritif à 18° (7 cL).


Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés