ARTICLE
Auteur(s) : Luis Javier LOPEZ Giraldo
La biomasse végétale, et plus particulièrement celle issue des
pays du Sud, suscite un intérêt grandissant en raison de la très
large gamme de molécules bioactives qu’elle renferme. Parmi ces
molécules, les composés phénoliques semblent particulièrement
prometteurs, de par leur ubiquité dans le règne végétal, mais
également pour les fortes propriétés antioxydantes,
antimicrobiennes, antivirales et anticancérigènes qu’ils
présentent. Ces composés s’avèrent, par conséquent, de très
bons candidats en tant qu’agents de conservation dans les
industries agroalimentaires et cosmétiques, mais également en tant
qu’agents thérapeutiques.
Parmi les composés phénoliques présents dans le règne végétal
nous nous sommes plus particulièrement intéressés aux acides
chlorogénique et rosmarinique, présents en grandes quantités dans
les extraits de café vert et de romarin. Cependant, malgré leurs
potentialités, la mise en œuvre et l’efficacité de ces molécules
dans les matrices lipidiques, et plus particulièrement dans les
émulsions, se trouvent limitées en raison de leur forte polarité.
Pour pallier ces limitations, l’une des stratégies consiste à
diminuer leur polarité par le greffage d’une chaîne aliphatique de
longueur variable (via une réaction de transfertd’acyles). Ces
réactions d’hydrophobation, également appelées réaction de
lipophilisation, peuvent être réalisées par catalyse chimique
(acide ou basique) ou enzymatique (lipase). Bien que ces deux types
de réaction présentent des avantages et des inconvénients,
l’intérêt supérieur des lipases est de pouvoir mettre en œuvre des
réactions d’estérification sélectives et dans des conditions douces
de température qui préserve les composés phénoliques de toute
dégradation thermique. De plus, dans un contexte réglementaire
favorable au développement de procédés plus respectueux de
l’environnement, la catalyse enzymatique apparait comme une
alternative intéressante.
Ainsi, dans la première partie de ce travail de thèse, nous nous
sommes particulièrement intéressés à l’optimisation des paramètres
de synthèse impliqués dans les réactions de lipophilisation
enzymatique d’esters alkyliques d’acides chlorogénique et
rosmarinique. À ce sujet, les résultats obtenus ont montré que
l’estérification enzymatique directe de l’acide chlorogénique par
des alcools gras était beaucoup moins efficace que le transfert
d’acyle entre l’alcool et l’ester méthylique de l’acide
chlorogénique (ce dernier étant synthétisé par catalyse chimique en
présence d’une résine sulfonique). Ainsi, ce procédé mixte, dit
chimio-enzymatique, de synthèse d’esters lipophilisés d’acide
chlorogénique, passant par un intermédiaire de type ester
méthylique s’est avéré être la meilleure stratégie. En effet, la
lipophilisation par transestérification de cet intermédiaire alkyle
présente, contrairement à l’estérification directe de l’acide
libre, l’avantage de générer un co-produit (méthanol) pouvant être
facilement éliminé en continu. De ce fait, l’équilibre
chimique est déplacé en faveur de la synthèse à un point tel qui
avoisine les conditions d’irréversibilité (disparition d’un
co-produit de la réaction). De plus, la valeur d’aw optimale
(0,05) déterminée pour l’enzyme, permet de conclure qu’en milieu
organique, une faible hydratation de la lipase de Candida
antarctica B est absolument nécessaire pour une synthèse
performante. Concernant la lipophilisation enzymatique de l’acide
rosmarinique ou de son ester méthylique, nous avons constaté que
l’utilisation des paramètres précédemment optimisés pour l’acide
chlorogénique, conduisaient, dans le meilleur des cas
(transestérification), à des rendements avoisinant seulement 8 %
après 11 jours de réaction. Une explication à ce comportement
inattendu pourrait être l’inhibition de la lipase lors de l’état de
transition 1 et nous avons alors postulé que l’encombrement
stérique de l’acide rosmarinique en était vraisemblablement la
cause. À l’avenir, il serait donc intéressant de valider cette
hypothèse en utilisant des conditions réactionnelles spécifiquement
optimisées pour la synthèse de dérivés lipophiles d’acide
rosmarinique. D’autre part, si la modification des paramètres
réactionnels ne conduisait pas à une amélioration significative du
rendement, l’emploi d’autres lipases pourrait être également
envisagé pour la production de dérivés lipophiles d’acide
rosmarinique.
Dans un deuxième temps, nous avons étudié les propriétés
antiradicalaires des esters ainsi formés. L’influence de la
longueur de la chaîne alkyle greffée (1 à 20 atomes de
carbone) sur ce type d’activité a plus spécifiquement été examinée.
Pour cela, l’emploi du radical 2,2-diphényl-1-picrylhydrazyl (DPPH)
absorbant dans le spectre visible semble particulièrement bien
adapté. Dans ce contexte, nous nous sommes intéressés à
l’évaluation des capacités antiradicalaires, des points de vue
cinétique et stationnaire. Concernant l’acide chlorogénique et ses
esters, l’étude cinétique a montré que le mécanisme de transfert
d’électron (TE) était la voie réactionnelle la plus probable pour
expliquer la stabilisation des radicaux DPPH●. De plus, les
ordres partiels de réaction obtenus pendant les premières minutes
de réaction suggèrent que les voies mécanistiques impliquées sont
différentes pour l’acide chlorogénique et ses esters. En effet,
pendant les premières minutes de la réaction l’acide chlorogénique
peut stabiliser deux molécules de DPPH● contre une seulement pour
ses esters. Ces résultats ont été confirmés par CLHP-SM en
montrant que, suite à la cession successive de deux atomes
d’hydrogène, l’acide chlorogénique se stabilise sous sa forme
o-quinone, tandis qu’après la cession d’un atome d’hydrogène ses
esters suivent une réaction de dimérisation entre deux radicaux
semi-quinones. Concernant les valeurs nes (nombre de molécules de
DPPH● réduites par mole d’antioxydant) obtenues à l’état
stationnaire, les acides chlorogénique et rosmarinique, mais
également leurs esters respectifs, montrent une capacité réductrice
supérieure à la capacité théorique imputable à leur seule structure
(nombre d’hydroxyles phénolique). Ces résultats peuvent être
rationalisés si, outre la structure moléculaire des antioxydants,
des réactions entre les produits d’oxydation et le milieu sont
considérées. Ainsi, nous avons proposé que les hautes valeurs de
nes obtenues pouvaient être expliquées en considérant l’existence
de réactions de régénération et/ou de dimérisation. Cependant, bien
que ces voies soient en mesure d’expliquer les valeurs de nes, un
long travail d’approfondissement reste néanmoins nécessaire pour
élucider le chemin réactionnel emprunté par chaque molécule. À ce
titre, la résonance magnétique nucléaire associée à la modélisation
moléculaire pourrait constituer des outils d’investigation
particulièrement pertinents pour caractériser les formes oxydés des
acides et des esters.
Bien que la méthode DPPH fournisse de précieuses informations
quant à la réactivité intrinsèque de composés phénoliques vis-à-vis
du radical DPPH, elle présente néanmoins l’inconvénient de ne pas
mettre en compétition l’antioxydant avec un substrat oxydable. Cet
aspect est en effet discutable, tant il est vrai que la seule
réduction d’espèces oxydantes n’est pas suffisante pour contrer
l’oxydation. À cet égard, seul un piégeage rapide des radicaux
libres à proximité des substrats cibles de l’oxydation permettrait
de protéger ces derniers. Pour prendre en compte un tel phénomène,
une approche compétitive impliquant l’utilisation d’un substrat est
par conséquent nécessaire. Par ailleurs, en parallèle de ces
mécanismes de compétition, le type de système employé selon qu’il
soit homogène ou hétérogène peut moduler la capacité antioxydante
d’un composé donné. Dans ce contexte, l’étude en milieu hétérogène
des propriétés antioxydantes d’acides phénoliques libres ou
estérifiés nous a semblé particulièrement pertinente. Aussi
avons-nous employé la méthodologie CAT (conjugated autoxidable
trienes) mise en œuvre en milieu émulsifié pour étudier l’influence
de la longueur de la chaîne alkyle sur le comportement antioxydatif
de composés phénoliques. Les résultats obtenus pour une série
d’homologues lipophiles d’acides chlorogénique et rosmarinique ont
montré que l’augmentation de la longueur de chaîne aliphatique ne
conduisait pas forcément à une amélioration de la capacité
antioxydante comme le prédit le « Paradoxe Polaire ». En effet, un
phénomène de rupture (« cut-off ») de la capacité antioxydante pour
des longueurs de chaîne de 12 et 8 atomes de carbone a
été observé pour les dérivés lipophiles des acides chlorogénique et
rosmarinique respectivement.
En faisant l’hypothèse que la localisation de l’antioxydant est
de prime importance quant à l’expression de son activité
antioxydante, nous nous sommes intéressés en second lieu à la
répartition de l’antioxydant dans le système réactionnel et plus
particulièrement dans la phase continue (aqueuse) de l’émulsion.
Dans cette phase, la teneur relative (en %) de l’antioxydant a pu
être déterminée et a servi de descripteur.
Concernant les esters d’acide chlorogénique, l’évolution de ce
descripteur en fonction du nombre d’atomes de carbone de la chaîne
alkyle a également été caractérisée par un phénomène de « cut-off
», centré sur 12 atomes de carbone. Ce résultat pourrait
expliquer la meilleure efficacité antioxydante du chlorogénate de
dodécyle. Cependant, la faible différence de distribution entre les
chlorogenates d’octyle et dodécyle ne concorde pas avec la forte
différence d’activité antioxydante entre ces dernières. Ainsi,
puisque l’allure cinétique des courbes d’antioxydation suggèrent
fortement que le phénomène de cut-off provient des produits
d’oxydation et non des molécules telles qu’introduite initialement
dans le test, nous avons postulé que la localisation des produits
d’oxydation pouvait être un facteur déterminant sur la valeur
finale de la capacité antioxydante. La mise en évidence de ce
type de contribution pourrait constituer une perspective de travail
intéressante. Concernant les esters d’acide rosmarinique, il est
apparu que le descripteur employé (pourcentage d’antioxydant dans
la phase aqueuse) n’était pas suffisant pour expliquer le
comportement antioxydant observé. Ce descripteur, en effet, ne
renseigne pas sur les quantités et l’organisation des molécules
d’antioxydant présentes à l’interface et/ou dans la phase huileuse
ce qui, dans le cas de l’acide rosmarinique et ses esters, semble
être la principale cause de l’effet « cut-off » observé. L’ensemble
de ces résultats montre qu’en milieu hétérogène, la connaissance de
la répartition de l’antioxydant et/ou de ses formes oxydées dans
les différentes phases du système, est de prime importance quant à
la compréhension de son activité et de ces modes d’action. À
l’avenir, l’isolement et la caractérisation des différents produits
d’oxydation, en relation avec des études de distribution, pourrait
permettre de rationaliser les phénomènes oxydatif et antioxydatif à
l’œuvre dans les systèmes hétérogènes.
Finalement, les résultats obtenus et les interprétations qui en
découlent, pourraient constituer le point de départ d’une étude de
la lipophilisation d’extraits végétaux riches en acides
chlorogénique et rosmarinique ainsi que l’évaluation du pouvoir
antioxydant des molécules formées après réaction. En outre,
l’amélioration des connaissances apportée par ce travail et les
études à venir, ainsi que la demande croissante de molécules
actives amphiphiles dans les industries pharmaceutiques et
cosmétiques, devrait à terme, contribuer à une valorisation plus
importante de ces composés et de leurs sources végétales.
Publications issues de ce travail
1 Lopez Giraldo LJ, Laguerre M, Lecomte J,
Figueroa-Espinoza MC, Pina M, Villeneuve P.
Lipophilisation de composés phénoliques par voie enzymatique et
propriétés antioxydantes des molécules lipophilisées. OCL
2007 ; 14 : 51-9.
2 Lopez Giraldo LJ, Laguerre M, Lecomte J,
et al. Lipase- catalyzed synthesis of chlorogenate fatty
esters in solvent-free medium. Enz Microb Tech 2007 ;
41 : 721-6.
3 Yuji H, Weiss J, Villeneuve P, Lopez
Giraldo LJ, Figueroa-Espinoza MC, Decker EA. Ability
of surface active antioxidants to inhibit lipid oxidation in
oil-in-water emulsion. J Agric Food Chem 2007 ; 55 :
11052-6.
4 Laguerre M, Lopez-Giraldo LJ, Lecomte J,
Pina M, Villeneuve P. Outils d’évaluation in vitro de la
capacité antioxydante. OCL 2007 ; 14 : 278-92.
5 Laguerre M, López-Giraldo LJ, Lecomte J,
et al. Conjugated autoxidizable triene (CAT) assay: a novel
spectrophotometric method for determination of antioxidant capacity
using triacylglycerol as ultraviolet probe. Anal Biochem
2008 ; 380 : 282-90.
6 López-Giraldo LJ, Laguerre M, Lecomte J,
et al. Kinetic and stoichiometry of the reaction of
chlorogenic acid and its alkyl esters against the DPPH radical. J
Agric Food Chem 2009 ; 57 : 863-70.
7 Laguerre M, Lopez-Giraldo LJ, Lecomte J,
Villeneuve P. Widespread methods and new analytical approaches
in antioxidant evaluation. Inform 2009 ; 20 : 328-32.
8 Laguerre M, López Giraldo LJ, Piombo G,
et al. Characterization of olive leaf phenolics by ESI-MS and
evaluation of their antioxidant capacities by the CAT assay. Am Oil
Chem Soc 2009 ; (sous presse).
|