ARTICLE
Auteur(s) : Marc
Jeannerod
20, rue Bossuet, 69006 Lyon
La naissance d’une nouvelle revue est une occasion de
s’interroger sur la discipline qu’elle entend promouvoir.
La neuropsychologie, au-delà de la recherche et de la pratique
qui rassemblent ses adeptes, est un champ dynamique et évolutif.
J’ai personnellement vécu plusieurs des controverses qui ont marqué
cette évolution au cours des trente dernières années.
La première, qui remonte au temps où je collaborais avec Henry
Hécaen, portait sur la validité respective des études de groupes de
patients et des études de cas uniques. La déception née des
études de groupes avait privilégié de facto les études de cas, mais
dans un cadre renouvelé, celui de la neuropsychologie dite «
cognitive ». D’où une autre controverse : que pouvait-on tirer de
l’analyse détaillée d’un déficit qui satisfaisait les critères d’un
modèle fonctionnel, sans tenir compte de la lésion qui produisait
ce déficit ? Comment articuler l’administrateur central, le système
attentionnel superviseur ou le calepin visuospatial avec ce qui
était connu des connexions et de la physiologie des structures
corticales ? L’époque, il est vrai, était à la découverte du rôle
exécutif du cortex préfrontal, et surtout à l’arrivée massive sur
la scène clinique des cas de lésions diffuses d’origine
dégénérative. Au-delà de la controverse, cet épisode aura marqué
une étape importante pour notre discipline, en justifiant la
création de nombreux centres de neuropsychologie dans les hôpitaux
et en ouvrant des postes aux étudiants du DEA national de
neuropsychologie.
Pour continuer dans l’évocation des souvenirs, qui se rappelle
encore l’opposition farouche, au sein même de la Pitié-Salpêtrière,
entre les tenants de l’explication des symptômes par la déconnexion
et les partisans de la lésion focale ? Ces derniers ont été
confortés, pour un temps, par l’introduction de la neuro-imagerie,
anatomique puis fonctionnelle, qui semblait enfin apporter aux
neuropsychologues un outil de recherche de même niveau que ceux de
leurs collègues des neurosciences plus analytiques. Mais la
révolution de la neuro-imagerie place la neuropsychologie devant un
nouveau tournant de son histoire. Comment, en effet, peut-elle
s’individualiser à l’intérieur du champ des neurosciences
cognitives ? Que lui restera-t-il si l’étude des bases cérébrales
des fonctions cognitives chez l’Homme, un domaine qui lui était
traditionnellement réservé parce qu’accessible seulement par la
pathologie, passe maintenant entre les mains de ceux qui
travaillent avec les nouveaux outils (IRMf, TMS, etc.) chez le
sujet sain ?
Certes, la réhabilitation fonctionnelle, la prise en charge des
patients atteints de démence, sont des secteurs qui ne cessent de
se développer. La survie, cependant, dépendra d’un
élargissement de l’horizon thématique. La neuropsychologie
devra inéluctablement assumer sa proximité avec ce qui relève
encore de la psychiatrie. Ne parle-t-on pas déjà de la
neuropsychologie de la schizophrénie ? Il en ira bientôt de
même pour les troubles obsessionnels, les troubles attentionnels au
cours du développement de l’enfant. Déjà, les neurosciences
cognitives abordent la sphère des émotions et des relations
intersubjectives. La neuropsychologie ne doit pas se laisser
distancer sur ce terrain et doit trouver sa place dans ce nouveau
débat.
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