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L'insomnie : un français sur quatre
L'insomnie est le plus fréquent des troubles du sommeil. Elle touche 19 % des
adultes, plus fréquemment les femmes et les personnes âgées [2]. La distinction
entre un simple trouble du sommeil et une insomnie est essentielle pour la décision
de prise en charge et pour l'évaluation thérapeutique. La définition de l'insomnie
repose sur des critères précis. Si l'insomnie transitoire qui s'installe suite
à un événement marquant fait partie de la vie normale, l'insomnie chronique pose
la question de la définition de son type et sa sévérité pour adapter la stratégie
thérapeutique.
Une définition subjective
Différents consensus d'experts [3, 4] définissent insomniaque une personne qui
se plaint d'au moins un des quatre symptômes suivants :
• Troubles de l'endormissement (insomnie d'endormissement : mettre
plus de 30 minutes à s'endormir).
• Troubles de maintien du sommeil (insomnie de maintien du sommeil
: avoir un temps d'éveil intra sommeil d'au moins 30 minutes ou se réveiller
au moins deux fois par nuit avec difficultés pour se rendormir).
• Réveil trop précoce (insomnie par réveil précoce : se réveiller
au moins une heure avant l'heure choisie).
• Sommeil non récupérateur ou de mauvaise qualité.
| Ces plaintes surviennent malgré des conditions de sommeil adéquates,
se produisent au moins trois fois par semaine, et ont des conséquences sur
la journée en relation avec le mauvais sommeil : fatigue/malaise, troubles
de l'attention, de la concentration de la mémoire, troubles du fonctionnement
social, professionnel ou scolaire, irritabilité, troubles de l'humeur, somnolence
diurne, réduction de la motivation, de l'énergie, de l'initiative, tendance
aux erreurs et aux accidents au travail ou en conduisant, céphalées de tension
ou malaise général en relation avec la privation de sommeil, préoccupations
au sujet de son sommeil [5]. |
Lorsque les plaintes persistent au-delà de trois mois, il s'agit d'une insomnie
chronique qui pose un véritable problème étiologique et thérapeutique.
Le diagnostic d'insomnie est donc purement clinique. Pour le confirmer,
nous conseillons l'utilisation de l'agenda de sommeil et de questionnaires.
Les enregistrements du sommeil (polysomnographies) n'ont d'intérêt qu'en cas
de recherche de certains diagnostics associés.
Les causes d'insomnie
Devant une insomnie chronique, il est classique de rechercher une cause ou comorbidité
parmi les familles suivantes :
• Causes physiques : douleurs, troubles respiratoires (BPCO, asthme,
rhinite allergique, diabète, hyperthyroïdie, troubles du rythme cardiaque...).
• Causes psychiatriques : syndrome anxieux, dépression...
• Causes toxiques : abus de café, d'excitants, nicotine, alcool,
certains traitements.
• Causes circadiennes : avance de phase, retard de phase, travail
posté, jet-lag.
• Causes environnementales : bruit, chaleur, lumière.
Si on ne retrouve pas de cause, on parle d'insomnie primaire.
L'insomnie primaire : un profil particulier ?
Le profil de l'insomniaque primaire est en général celui d'une personne au sommeil
léger et de mauvaise qualité depuis l'enfance chez lequel sont venus se greffer
des facteurs aggravants. Le modèle des 3 facteurs déterminants de l'insomnie (dits
« 3 facteurs P » de Spielman) résume bien les facteurs impliqués dans l'histoire
de cette maladie insomniaque :
• Prédisposant : sans qu'on puisse parler de génétique de l'insomnie,
il existe cependant des familles où l'insomnie est fréquente. Plusieurs équipes
sont à la recherche de marqueurs organiques de ce « terrain » insomniaque :
cortisolémie, variabilité sinusale, anxiété... Le sommeil est souvent de mauvaise
qualité depuis l'enfance.
• Précipitant : ce sont les facteurs déclenchants de l'insomnie.
Ils sont bien souvent familiaux (difficultés affectives, grossesse, etc.) ou
professionnels (chômage, conflit).
• Perpétuant : ce sont les mauvaises habitudes et les croyances
qui perpétuent le mauvais sommeil.
Conduite à tenir et objectifs thérapeutiques
En pratique, l'insomnie est un symptôme qui justifie qu'une consultation lui soit
consacrée. Cette consultation permettra au médecin de faire le point avec le patient
sur des questions essentielles telles que les habitudes de sommeil, les facteurs
d'environnement, la recherche de causes, les traitements déjà essayés et les implications
professionnelles et familiales.
Au terme de cette évaluation, il est indispensable de demander au patient de
remplir un agenda du sommeil et de pratiquer un bilan paraclinique avec éventuellement
des échelles d'évaluation psychologique (Hamilton anxiété ou Beck dépression
par exemple).
Avant d'aborder les moyens thérapeutiques, on pourra alors définir des objectifs
et les moyens d'évaluation de la prise en charge :
• En cas d'insomnie réactionnelle ou d'adaptation, l'objectif peut
être le retour à un sommeil normal.
• En cas d'insomnie chronique primaire ou comorbide, les objectifs
seront plutôt progressifs en suivant les étapes suivantes :
1. Définir avec le (la) patient(e) l'objectif principal : latence d'endormissement,
temps de sommeil total, éveil intra sommeil.
2. L'évaluer avant tout conseil thérapeutique.
3. Se fixer un objectif d'amélioration de 15 à 20 %
4. Le réévaluer dans un délai de quelques semaines.
5. Lorsque l'objectif est obtenu se fixer un palier de quelques mois puis
recommencer.
L'évaluation s'apprécie en médecine générale sur l'agenda de sommeil, les échelles
visuelles analogiques et la consommation médicamenteuse et, en consultation
de sommeil, sur l'actimétrie ou les enregistrements polysomnographiques.
Encadré 1.
| Quand demander une polysomnographie ? [12] |
Pas systématiquement chez un insomniaque
À réserver en cas de suspicion :
d'un trouble respiratoire,
de mouvements périodiques des jambes,
d'insomnie avec somnolence diurne importante. |
Les outils thérapeutiques
Dans tous les cas, le respect des règles de bonne hygiène du sommeil est essentiel.
Les règles d'hygiène du sommeil :
se coucher à heures régulières ;
ne pas rester plus de 8 heures au lit ;
dormir dans de bonnes conditions de température, lumière et calme ;
éviter le soir la prise d'excitants et l'activité physique.
Le traitement est, bien sûr, d'abord le traitement de la cause de l'insomnie
secondaire. Pour l'insomnie primaire, il repose sur l'association de traitements
médicamenteux symptomatiques (essentiellement zolpidem et zopiclone) aux méthodes
non médicamenteuses : relaxation, restriction du temps passé au lit, contrôle
du stimulus, thérapies cognitives et comportementales.
Les hypersomnies et le risque accidentel
Beaucoup moins connues que les insomnies, les troubles de l'éveil : somnolence,
hypersomnies, n'en concernent pas moins 10 % des français. À côté des étiologies
rares neurologiques (infectieuses ou vasculaires), endocriniennes (hypothyroïdie,
diabète), circadiennes, toxiques, etc., il existe trois principales causes de
somnolence ou d'hypersomnie à rechercher en première intention : la dette chronique
de sommeil, le syndrome d'apnées du sommeil et la narcolepsie. Le risque à plus
ou moins long terme est l'accident de voiture ou de travail [6].
La dette chronique de sommeil Selon une enquête réalisée à la demande de l'Institut
National du Sommeil et de la Vigilance auprès d'un échantillon représentatif
de Français adultes : 17 % se plaignent de somnolence. 38 % attribuent leur
fatigue à un manque de sommeil. Le mode de transport, les loisirs (télévision
et Internet), mais aussi les horaires de travail contribuent à cette insuffisance
de sommeil qui touche principalement les jeunes (18-25 ans), les jeunes couples
avec enfants, les travailleurs de nuit et à horaires décalés [7].
Les apnées du sommeil
Ce sont des arrêts respiratoires répétés (ou diminution de l'amplitude respiratoire
d'au moins 50 % associée à une désaturation = hypopnées) d'au moins dix secondes
survenant au cours du sommeil. On parle de syndrome d'apnées du sommeil à partir
de 10 apnées-hypopnées par heure.
Il faut systématiquement y penser devant un patient qui présente une importante
somnolence diurne ou des troubles de la concentration et de la mémoire, et pas
uniquement chez un obèse qui ronfle. Le conjoint ou l'entourage peut témoigner
de pauses respiratoires au cours de la nuit. Les arrêts respiratoires fragmentent
le sommeil et l'empêchent d'être suffisamment réparateur. Le retentissement
est important non seulement sur la qualité de la journée car la somnolence diurne
peut être responsable d'accidents du travail ou de la voie publique, mais aussi
sur l'état général du patient ; le syndrome d'apnées du sommeil augmente le
risque de complications vasculaires à type d'hypertension artérielle, accidents
cardiaques ou vasculaires cérébraux [8].
Le diagnostic peut se faire par l'enregistrement en ambulatoire des paramètres
ventilatoires au cours du sommeil et ne nécessite pas toujours une nuit d'hospitalisation
dans un centre du sommeil. Le traitement de référence, la ventilation nocturne
en pression positive continue (PPC par application nocturne d'un masque nasal),
est très efficace mais souvent difficilement accepté par le patient.
La narcolepsie
Encore dénommée maladie de Gélineau, c'est une hypersomnie rare (prévalence 0,025
%) caractérisée typiquement par une tétrade symptomatique [9] :
• Épisodes de somnolence irrépressible survenant par vagues successives
au cours de la journée et souvent à heures fixes chez un même patient.
• Attaques de cataplexie avec, pendant quelques secondes à minutes,
une brusque résolution du tonus musculaire soit partielle (affaissement
de la mâchoire ou des genoux), soit générale avec risque de chute. Ces
attaques surviennent à l'occasion d'une émotion en général positive (fou rire,
bonne nouvelle, etc.).
• Paralysies du sommeil et hallucinations extrêmement angoissantes
au moment de l'endormissement ou du réveil.
Le diagnostic, souvent tardif, est purement clinique et doit être évoqué devant
les deux symptômes cardinaux : la somnolence diurne et les cataplexies. Il est
confirmé par l'enregistrement polygraphique dans un laboratoire de sommeil et
le test itératif de latence d'endormissement. La narcolepsie étant souvent familiale,
le typage HLA peut être utile pour évaluer le risque de transmission.
En présence d'un patient qui se plaint de ce type de symptômes, la question
est de savoir si cet endormissement est ou non pathologique. Une évaluation
objective peut être obtenue par l'échelle de somnolence d'Epworth. En cas de
score positif, il pourra être nécessaire d'orienter le patient vers un centre
du sommeil pour pratiquer des examens complémentaires à la recherche de l'étiologie
: polysomnographie, test itératif de latence d'endormissement (TILE) pour mesurer
la tendance à l'endormissement et test de maintien d'éveil (TME) qui mesure
la capacité d'une personne à surmonter sa somnolence.
Les troubles survenant au cours du sommeil
Syndrome des jambes sans repos ou syndrome d'impatiences musculaires de l'éveil
(SIME) et mouvements périodiques des jambes au cours du sommeil sont des pathologies
mal connues qui représentent 20 % des causes d'insomnies. Elles doivent être systématiquement
recherchées par l'interrogatoire du patient et du conjoint ou de l'entourage car
elles sont responsables d'une fragmentation du sommeil à l'origine d'une hypersomnie
diurne.
Les troubles du rythme circadien
Syndrome d'avance ou de retard de phase, décalage horaire sont liés à des dérèglements
de l'horloge interne [10].
Le travail posté (horaires successifs et alternants, rythme de travail en 3x8,
rythme irréguliers) entraîne une privation chronique de sommeil responsable
à long terme de troubles du sommeil et de malaises avec risque accidentel accru
lié à la somnolence et difficultés d'adaptation au poste de travail [11]. D'après
la législation du travail actuellement en vigueur, les salariés en rythme posté
doivent faire l'objet d'une surveillance médicale spéciale en médecine du travail
Déclaration d'intérêts : Il existe en France un centre de référence des
hypersomnies rares coordonné par le centre du sommeil de l'Hôtel-Dieu, Paris
(Pr Damien Léger) qui associe l'unité de sommeil de l'Hôpital Raymond Poincaré,
Garches (Dr Maria Antonia Quera-Salva) et le centre du sommeil de l'Hôpital
Pellegrin, Bordeaux (Pr Pierre Philip). Ce centre a pour objectif de faciliter
la prise en charge des patients et de les guider dans l'insertion professionnelle,
le conseil génétique, les modalités de maintien du permis de conduire et la
prise en charge des accidents.
Conflit d'intérêts financiers : néant
Références
- Rapport sommeil. Paris : ministère de la Santé ; décembre 2006.
- Léger D, Guilleminault C, Dreyfus JP, Paillard M. Prevalence of insomnia
in a survey of 12 778 adults in France. J Sleep Res. 2000;9:35-42.
- Edinger JD, Bonnet MH, Bootzin RR, Doghramji K, Dorsey C, Epsie CA, et al.
Derivation of research diagnostic criteria for insomnia : report of an American
academy of sleep medicine work group. Sleep. 2004;27:567-92.
- NIH. National Institutes of Health state of the science conference statement.
Manifestations and management of chronic insomnia in adults. Sleep. 2005;28:049-57.
- Léger D, Guilleminault C, Bader G, Levy E, Paillard M. Medical and socio-professional
impact of insomnia. Sleep. 2002;25:625-9.
- Léger D, Paillard M. Vigilance disorders and driving. Rev Neurol (Paris).
2000;156:955-7.
- Emmanuelli J, Giordanella J.P, Raffray T, Léger D. Étude sur le sommeil
des franciliens, Poster. Congrès de la SFRMS. 2006. Albi.
- Culebras A. Cerebrovascular disease and the pathophysiology of obstructive
sleep apnea. Curr Neurol Neurosci Rep. 2007;7:173-9.
- Billiard M. Le sommeil normal et pathologique. Paris : Masson (Seconde édition)
; 1998.
- Waterhouse J, Reilly T, Atkinson G, Edwards B. Jet lag: trends and coping
strategies. Lancet. 2007;369:1117-29.
- Léger D. Troubles du sommeil. Paris : Doin ; 2001.
- Littner M, Hirshkowitz M, Kramer M, Kapen S. American Academy of Sleep Medicine.
Practice parameters for using polysomnography to evaluate insomnia : An update.
Sleep. 2003;26:745-60.
En résumé : Troubles du sommeil |
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En pratique, le trouble du sommeil le plus fréquent est l'insomnie,
symptôme purement subjectif dont l'intensité s'évalue sur la plainte du
patient.
Le médecin généraliste est au premier plan pour évaluer et prendre
en charge cette pathologie qui justifie de lui consacrer une consultation
entière dédiée au sommeil.
Avant de débuter le traitement, il faut définir avec le patient les
objectifs qui seront atteints par paliers et les modes d'évaluation de
la prise en charge.
Le traitement ne se limite pas aux médicaments et les méthodes non
médicamenteuses (relaxation, restriction du temps passé au lit, contrôle
du stimulus, thérapies cognitives et comportementales) ont un rôle important
à jouer.
Le retentissement des troubles du sommeil sur la vigilance de la journée
est un élément essentiel à évaluer du fait de sa responsabilité dans les
accidents de la circulation et du travail. |
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