ARTICLE
Auteur(s) : Frédérique Debout
Psychologue clinicienne, unité thérapeutique d’accueil familial
adulte, service du Dr Trémine, psychiatrie B, CHG Robert-Ballanger,
93602 Aulnay-sous-Bois ; doctorante au sein du laboratoire
Psychanalyse, santé et travail de C. Dejours, Cnam, Paris ;
membre du comité de rédaction de la revue Champ psychosomatique
Les développements de la psychodynamique du travail nous ont
appris que l’épanouissement au travail et par le travail dépend
pour une grande partie de la question de la reconnaissance. La
dynamique de la reconnaissance subvertit la souffrance (inhérente
au travail et essentiellement corporelle car elle s’effectue sur la
base d’une subversion libidinale) pour ouvrir l’accès à
l’accomplissement de soi, à l’identité, au plaisir. La question de
la visibilité du travail, du produit du travail, est en fait la
question du corps au travail. Le corps organon d’Aristote [1],
c’est-à-dire le corps-outil de la médiation et de la création du
monde. Travailler, ce n’est pas uniquement produire, c’est aussi se
transformer soi-même. Le travail ne se réduit donc en théorie ni au
salariat, ni au métier, ni à un emploi. C’est l’engagement
authentique dans l’affrontement au réel, à l’inconnu, à ce qui ne
se maîtrise ni par les savoirs théoriques, ni par les
prescriptions. C’est la mobilisation, pour faire face à la
résistance du réel, de l’intelligence pratique et rusée : la
métis des Grecs. Le travail se définit par l’effort, la créativité
et la recherche du succès dans le domaine de l’action. Il ne peut
plus être pensé comme un rapport individuel entre un sujet et la
matière (ou l’outil ou la structure) mais comme une construction de
règles qui organisent les activités de production, les rapports de
sociabilité et de convivialité. Le travail trouve alors sa place
dynamique, non seulement comme donnée établie du réel, un impératif
auquel on doit se soumettre, mais aussi comme levier ou bascule
narcissique dans la vie psychique d’un sujet.
C’est un corps libidinal, infiltré et modelé par les relations
aux objets primordiaux qui est alors à l’œuvre. La dynamique de la
reconnaissance créerait alors une véritable issue sublimatoire, une
voie possible de rattrapage des failles narcissiques et objectales
du développement. Mais la réalisation de cette dynamique suppose
une organisation de travail tolérant les espaces informels de
délibération, un espace public interne nécessaire à la mise en
visibilité du travail réel, à la prise en compte de la dimension
éthique du travail mais aussi des critères de justice et d’équité
dans les arbitrages et dans les jugements, permettant la remise en
cause des cadres institués. Cela ne peut se faire que dans un cadre
de travail à la fois strict et cohérent mais aussi flexible,
malléable, ajustable et déformable.
C’est là qu’intervient le psychologue en Esat, en prêtant
attention à la qualité du cadre proposé aux travailleurs. Ainsi,
c’est davantage en intervenant en permanence dans le réel (tant
dans le choix des contrats pris par l’Esat, que dans le projet
général de l’institution…) que le psychologue clinicien trouve sa
place. C’est à ces conditions et par la place centrale de la parole
du psychologue que les jugements d’utilité et de beauté ne sont pas
coupés de la réflexion morale pratique dans les Esat : le
travail prend alors sens comme processus sublimatoire. Produire ce
n’est pas seulement faire du chiffre. La production implique la
créativité des acteurs du travail. Pour ne pas sombrer dans la
dérive tentant de remplacer la créativité par la productivité, il
faut conserver l’exigence du bel objet et du bel ouvrage. Mais pour
être opérant dans la dynamique de la reconnaissance, le critère
esthétique n’est pas le seul. Le bel objet doit être un objet
partageable, qui est pris dans une dynamique de l’objet trouvé –
créé (Winnicott). Il devient alors un support narcissique :
non pas dans une identification à l’objet mais parce qu’il permet
le renvoi d’une bonne image à travers le faire. Le bel objet fait
du sujet un bon objet pour lui-même.
Dimension étayante de la prise en charge en Esat
Produits de la psychiatrie, les Esat sont désormais des structures
paradoxales. Conçus initialement comme lieux de soin, ils sont
désormais lieux de travail. Le point d’équilibre entre le modèle du
soin et celui de l’entreprise est de plus en plus difficile à
conserver. C’est pourtant au prix de cet effort pour conserver ce
point d’équilibre que ces lieux non thérapeutiques peuvent être
soignants. Détachés de l’illusion d’un travail qui guérit, les Esat
pouvaient permettre à certains patients de trouver de nouveaux
étayages identitaires leur permettant de retrouver une certaine
continuité psychique. Le travail ne guérit pas de la psychose,
c’est un fait. La prise en charge en Esat des patients
schizophrènes se trouve prise entre deux écueils : le modèle
hospitalier et celui de l’entreprise. Dès lors, deux hypothèses
visant à rendre compte de l’intérêt d’une remise au travail d’un
sujet schizophrène peuvent être mises en tension : d’une part
le rôle opérant d’un point de vue psychique de cette remise au
travail en tant qu’elle permet une relance de la dynamique
narcissique d’un individu, d’autre part une autre hypothèse
considérant que cet étayage narcissique n’est pas le fait de la
remise au travail, mais celui du cadre institutionnel dans laquelle
cette dernière a pu se faire.
Le travail est rarement chargé de sens même quand il est
qualifié, car le patient psychotique ne sait pas dans quelle
filiation il s’inscrit. Il travaille souvent en « faux
self », se confectionne une identité d’emprunt à usage social
normatif. Si le travail est une valeur fondatrice pour tous par sa
valeur signifiante, il fait partie de ces idéaux que le sujet aura
à intégrer, sans lesquels il ne pourra pas compter. Il n’est pas
évident qu’il en soit de même pour le sujet psychotique. Pour Piera
Aulagnier [3], il y a impossibilité pour le sujet psychotique de
« …constituer et d’investir des idéaux parce qu’il ne peut
investir aucune potentialité de son Je actuel qui l’assurerait d’un
futur possible et investissable. Il n’y a pas d’idéaux du Je
investis dans la psychose, mais l’idéalisation tragique d’un
support extérieur supposé responsable de ce que l’on sait ne pas
être, et de ce que l’on sait subir et souffrir ». L’idéal du
Moi se voit supplanté par le Moi Idéal : le travail ne
pourrait donc pas représenter un idéal pour une personne
psychotique, mais un support extérieur au Je auquel ce dernier ne
pourrait qu’adhérer de l’extérieur. Le travail ne pourrait donc pas
représenter un soutien au Je mais au contraire maintiendrait le Moi
figé dans une identité donnée de l’extérieur et anhistorique. Le
travail, non constitué comme un idéal pour le Moi, peut n’avoir
aucun sens ou même être un facteur de rechute. Comme nous le dit C.
Dejours [5], on pourrait n’assister qu’à une adaptation de surface
du malade à un certain travail, une organisation en as if… D’où
l’importance accordée aux choix des activités de travail :
faire pour faire bien et pour en tirer une gratification
narcissique. Cela ne suffit pas pour permettre aux personnes
psychotiques de se constituer une personnalité autre qu’en
faux-self, mais les aide à élaborer des mécanismes de défense
nécessaires à une vie psychique plus stable. De la réalité de la
contribution à son originalité créatrice, la dynamique de la
reconnaissance vient donc nouer l’ordre collectif et l’ordre
individuel.
Le travail a toujours eu un statut ambivalent et l’utilisation
du travail comme moyen thérapeutique peut emprunter une pente
plutôt glissante. N’est-il pas paradoxal que le travail salarié,
souvent encore associé à la souffrance, apparaisse aujourd’hui
comme ce qui redonnerait à la personne son statut de sujet ?
Le droit au soin vient là rencontrer un certain droit au travail…
Sans que soit niée la possibilité d’une qualité de vie hors
travail, la reconquête de l’identité et du lien social que semble
apporter un emploi est souvent la seule confirmation objective, aux
yeux du malade (mais aussi de sa famille et de ses soignants sans
doute), de la stabilisation à laquelle il aspire et que les soins
curatifs lui assurent, pour des périodes de plus en plus longues. A
contrario, cette confirmation peut également desservir le malade en
renforçant l’illusion qu’il est guéri par le travail : la
sortie ou l’entrée d’une structure de travail protégé remet en
question toute l’identité que confère le statut de malade,
engendrant un vacillement identitaire qui peut être autant
profitable pour certains que dangereux pour d’autres. La nuance
entre stabilisation et guérison entretient alors des liens étroits
avec le statut protégé.
En Angleterre, au début du siècle, ce sont les conditions
d’humanisation des asiles, la suppression de la punition et de la
contention, l’ouverture des portes qui permettent une remise au
travail des malades mentaux ; alors qu’en France à la même
époque, le travail est institué comme facteur d’ordre et de
discipline [2]. En tout premier lieu, la référence est faite à
l’Ordre en tant que bienfait pour les malades mentaux. Appliqué au
travail, le corps devient un serviteur docile qui n’a plus besoin
de s’opposer. La contention externe au corps disparaît
progressivement pour laisser la place à un moyen invisible et donc
socialisé de disciplinarisation : le travail dans la
répétition. Le travail adressé aux malades mentaux repose alors sur
une conception à la fois utilitariste du corps et de l’individu
mais, plus radicalement, sur celle d’un corps-machine, réparable et
interchangeable en fonction des besoins de la production. C’est
précisément sur cette conception du corps que mon expérience
clinique se différencie [4]. Les Esat héritent toujours de cette
tradition sécuritaire de maintien de l’Ordre, d’éloignement de la
folie mais il reste possible de faire que cet espace-temps se sorte
de cette visée rééducative, en se détachant de l’objectif
thérapeutique qu’on lui a de tout temps assigné et devienne un
véritable lieu de soin (au sens où l’entend Foucault « prendre
soin de soi »). L’Esat peut être un espace-temps
potentiellement transitionnel. Tout en pouvant très vite être
perverti dans son rôle… ne laissant alors la place qu’à une image
fétichisée d’un malade au travail et donc un malade qui ne dérange
plus.
L’Esat peut être un espace jouant la fonction d’étayage
narcissique. On peut tout de même déjà dire que si le travail
protégé peut remplir un rôle de soin (que nous différencions du
thérapeutique), c’est parce qu’il sort de l’hôpital et qu’il n’est
plus l’objet d’une prescription. Il s’agit de reconquérir l’espace
d’un Je qui ne se définit plus seulement par la maladie. L’Esat
représente alors le lieu d’émergence d’un nouveau statut pour le
sujet y entrant. Il protège ces personnes du milieu extérieur et
remplit par là une fonction d’asile, au sens plein du terme, par
rapport au milieu de travail ordinaire de plus en plus marqué par
la concurrence acharnée. On peut dire qu’il est de ce point de
vue-là un lieu de « préformation » du Moi avant toute
demande de formation… Pourtant, peut-on toujours penser le travail
protégé comme tel ? Le travail était sorti de son obligation
alimentaire pour les malades mentaux : l’impératif du
travailler pour vivre ayant disparu (mais peut-on dire la même
chose quant à l’existence ?), le temps d’un travail en Esat
devrait donc représenter, en rupture avec la logique des
prescriptions et injonctions diverses, un temps et un espace
suffisants pour « poser ses valises », chercher ses
propres réponses aux bonnes questions. Les « bonnes
pratiques » existent encore dans ce domaine. Il est clair que
si on souscrit la thèse d’une compensation sociale d’une
décompensation psychotique, le travail fait en Esat représente un
non-sens. L’insertion sociale par le travail pour des sujets
psychotiques peut représenter autre chose qu’une tentative quasi
magique de faire disparaître le handicap derrière une utilité
sociale. Au contraire, elle peut amener le sujet psychotique à
« problématiser » ses premières relations d’objet. La
remise au travail vient alors signer la sortie de la dépendance
infantile et la constitution d’une identité adulte, elle amène tout
sujet à réinterroger ses modèles parentaux. Dans le même temps, la
demande d’admission en Esat représente une demande de prise en
charge. Ce reste de la demande infantile que la psychanalyse est
censée reconnaître et écouter, c’est justement cette dimension
« d’être pris en charge ».
Bien plus que le souhait de travailler, il s’agit d’entendre la
demande qui anime ce souhait de travail. Cette demande n’est pas
toujours celle de la conquête de l’autonomie… On peut en effet
noter une profonde distorsion entre travail et psychose liée aux
présupposés bienfaits du travail pour ces malades. Il existe
souvent un hiatus important entre les conceptions du travail du
soignant et celle du soigné, de la même manière qu’il en existe
souvent entre les différents soignants (l’objectif d’une remise au
travail de son patient pour un médecin psychiatre de secteur
aujourd’hui n’est évidemment pas le même que celui du psychologue
de l’Esat, de l’infirmier, de l’éducateur, du moniteur, du
directeur…). Le fait de travailler ou de mettre au travail peut
parfois se révéler pire qu’un simple cache-symptôme, il peut être
en lui-même pathogène. De nombreux cas attestent de l’amélioration
de certains malades à partir du moment où l’équipe abandonne l’idée
de maintenir contre vents et marées l’idée d’une insertion
professionnelle.
Le plus grand danger du travail destiné aux malades mentaux
serait de ressembler à une caricature de travail pour vivre où les
malades seraient considérés comme « embauchés ».
C’est-à-dire quand la production d’objets s’apparente à la
production commerciale et que le moniteur, représentant alors le
directeur, assure une fonction de contremaître, voire d’employeur
davantage préoccupé par ses chiffres que par les personnes dont il
est censé assurer un certain mieux-être psychique. Le plus grand
danger pour eux en somme serait de travailler pour un « ersatz
d’entreprise ». Il semble bien alors que le travail protégé
représente une voie de réadaptation mais pas à une normalité
partagée. Alors comment entendre ce souhait de réadapter le malade
à tout prix s’il ne revêt pas un objectif humaniste ou
scientifique ? Comment entendre cette volonté de compenser le
« handicap psychique » par un statut social ? À quel
registre appartient cette tentative ?
Destruction des collectifs de travail : effondrement de
l’image du travail soignant
Le travail représente une bascule narcissique ; vecteur
d’épanouissement, il peut également être le vecteur de grandes
souffrances psychiques. L’évolution actuelle du monde du travail et
la médiatisation croissante des souffrances liées au travail nous
le montrent bien. Le vœu pieux de voir les patients psychiatriques
aller mieux par une insertion professionnelle est fragilisé par le
réel du travail contemporain. Ce que nous montre la clinique de
l’insertion des patients schizophrènes, c’est bien l’ambivalence du
désir thérapeutique : certes animé du souhait de voir ces
patients aller mieux et reprendre une vie plus ordinaire qui ne se
limiterait plus aux soins, il semble être également animé d’un
contre-transfert agressif. La schizophrénie confronte le médecin à
l’échec thérapeutique tout comme le faisait plus tôt l’hystérie. Ne
peut-on pas mettre en parallèle le traitement de l’hystérie au
XIXe siècle et l’agressivité qu’il traduisait avec nos
aspirations thérapeutiques actuelles pour la schizophrénie ?
La science s’anime du désir de dépasser le réel qui s’impose à
elle. Les avancées scientifiques naissent du désir de dépasser les
échecs que la science rencontre. La psychiatrie n’échappe pas à la
règle. Sans doute que l’impossibilité de guérir nos patients, et ce
en dépit des avancées chimiothérapiques, nous a amenés à chercher
d’autres modalités de soins apportés aux patients. La stabilisation
des troubles par une insertion socioprofessionnelle pouvait alors
remplir cette fonction.
Les Esat subissent depuis quelques années des mutations
profondes, en écho avec celle que vit le monde du travail
ordinaire. Conçus comme des espaces protégés, ils avaient pour
objectif de fournir une activité de travail adaptée et dégagée de
la pression économique du milieu ordinaire. Financés par les
tutelles de l’État et locales, les Esat voient actuellement leur
financement se réduire, les poussant à se préoccuper davantage des
questions de rentabilité pour continuer à exister. Dans le même
temps, l’insertion en milieu ordinaire de travail est désormais une
des priorités qu’ils doivent tenir. Certes les Esat n’offraient pas
une activité purement occupationnelle, car tournée vers la
production, mais le contexte politique, économique et social les
amène à rationaliser davantage leurs activités. Émanations de la
psychiatrie qui leur attribuait une dimension soignante, les Esat
se rapprochent désormais du modèle de l’entreprise ordinaire car en
concurrence avec ces dernières. Le travail adressé aux malades
psychiatriques s’il avait pour but de rééduquer le patient (à
l’origine les C.A.T. appartenaient à l’hôpital) désormais doit le
réadapter, le réhabiliter dans notre tissu social. Voie de soin, il
est désormais voie d’insertion privilégiée dans la société. Pris
dans la dynamique des projets d’insertion professionnelle mis en
œuvre dès leur admission en Esat, les patients doivent désormais
s’inscrire dans un temps jalonné d’étapes et orienté vers
l’objectif de la réinsertion en milieu ordinaire. Le temps pour
poser ses valises se réduit au profit du temps orienté, pris dans
les injonctions de résultat de la dynamique de projet qui anime ces
structures de travail. Le temps n’est plus donné mais imposé. La
prise en charge est guidée par les chiffres d’insertion qu’il faut
atteindre. Il s’agit de réhabiliter pour insérer dans le milieu
ordinaire. La normalisation passant par le travail se place
désormais en injonction, en impératif auquel se soumettre. Sans
doute ces fantasmes de normalisation de nos patients se
soutient-elle du déni de la réalité du travail tel que nous le
vivons aujourd’hui. Les apports de la psychothérapie
institutionnelle et de certains courants de la psychanalyse nous
ont appris que ce sont les groupes, par l’étayage qu’ils peuvent
fournir à la subjectivité individuelle, qui sont opérants dans les
prises en charge psychothérapiques de patients schizophrènes. Le
monde du travail aujourd’hui s’illustre de plus en plus par la
destruction des « collectifs [6] de travail » :
comment penser l’insertion d’un patient schizophrène sans ces
collectifs ? Sans l’appui sur les collectifs de travail, nos
patients peuvent-ils s’insérer durablement en milieu ordinaire de
travail ? Dans le contexte actuel, le travail ne devient-il
pas un facteur de rechute supplémentaire ? La clinique nous
montre que les réponses ne peuvent pas être catégoriques…
Il ne s’agit pas pour autant de dire que le mouvement de la
réhabilitation sociale n’a pas raison d’être. Bien au contraire, il
est très profitable à certains patients à condition néanmoins de ne
pas oublier le sujet individuel. Tous ne peuvent pas se glisser
dans du prêt-à-porter et nombreux sont ceux nécessitant des prises
en charges sur mesure.
Certes, le vœu de déstigmatiser nos patients et de les voir
reprendre une vie en dehors de l’hôpital est louable mais le monde
du travail aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’hier.
L’image du travail soignant s’est effondrée. Dès lors comment
entendre ce qui motive les soignants à voir leurs patients insérés
dans le monde du travail actuel ? Même si la demande
d’admission en Esat part de moins en moins des médecins, la demande
de reclassement professionnel adressée à la MDPH part toujours
quant à elle des équipes soignantes. Si les patients psychiatriques
ont été dégagés de l’impératif de travail par leur entrée dans un
parcours de soin, il n’en est plus rien. Désormais ce sont les Esat
qui contactent les patients s’étant vus attribuer une orientation
professionnelle en Esat. Symboliquement, l’« employeur »
appelle au travail les « forces disponibles »…
L’inversion de la demande pose le travail comme un impératif auquel
il faut se soumettre et qui n’est pas sans provoquer une angoisse
certaine chez nos patients.
Mon ambition n’a pas été de démontrer l’absence de sens de la
remise au travail des sujets schizophrènes mais de soulever
quelques questions que le désir de voir nos patients au travail
peut poser. Encore aujourd’hui, la demande de travail des patients
schizophrènes se construit beaucoup dans leur relation avec les
équipes soignantes (trop sans doute) ; c’est pourquoi il me
semble important d’analyser les conditions transférentielles et
contre-transférentielles dans lesquelles cette demande émerge. De
ce fait il me semble que l’analyse du succès ou de l’échec de
l’insertion par le travail des sujets schizophrènes passe par
l’analyse de la demande de travail.
Références
1 Aristote, (trad. de Tricot J). Organon. Paris : Vrin, 1994.
2 Arveiller J, Bonnet C. Au travail… Les activités
productives dans le traitement et la vie du malade mental.
Toulouse : Érès, 1991.
3 Aulagnier P. Les Destins du plaisir. Paris : PUF,
1984.
4 Debout F. Le corps au travail : de
l’instrumentalisation à l’instrumentalité. Champ psychosomatique
2006 ; 44 : 93-107.
5 Dejours C. Travail, usure mentale. Paris : Bayard,
1993.
6 Dejours C. Souffrance en France. Paris : Seuil,
1998.
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