ARTICLE
Auteur(s) : Stéphane NahonStéphane Nahon
Service d’hépatogastro-entérologie, centre hospitalier Le
Raincy-Montfermeil, 10, avenue du Général-Leclerc, 93370
Montfermeil, France
Une anémie ferriprive est observée chez 2 % des hommes et
5 % des femmes aux États-Unis [1]. Elle est le plus souvent
secondaire à un saignement d’origine digestif nécessitant une
exploration endoscopique du tractus gastro-intestinal. Cependant,
après une exploration bien conduite, environ 35 % des anémies
restent inexpliquées [2, 3]. L’association entre gastrite chronique
atrophique fundique et anémie ferriprive est établie depuis de
nombreuses années, notamment au cours de la maladie de Biermer.
L’association pangastrite à Helicobacter pylori et anémie
ferriprive inexpliquée a été récemment proposée bien qu’encore
discutée.
Gastrite chronique, anémie ferriprive et H. pylori
Gastrite atrophique et anémie ferriprive
L’association gastrite atrophique et anémie ferriprive a été
suggérée depuis de nombreuses années, notamment par le biais de
l’achlorhydrie responsable d’une diminution de l’absorption du fer
[4]. En effet, dans le travail de Dickey et al., parmi 41 malades
ayant une endoscopie œsogastroduodénale et une coloscopie normales,
20 % avaient une gastrite atrophique fundique, suggérant que
cette entité pouvait contribuer à la malabsorption du fer [5]. Plus
récemment, dans le travail de Lagarde et al., une gastrite
chronique fundique auto-immune de Biermer était associée à une
anémie ferriprive dans 27,6 % des cas, l’anémie ferriprive
pouvant précéder de plusieurs années l’apparition de la maladie de
Biermer [6, 7].
Gastrite chronique et H. pylori
H. pylori est responsable de la majorité des gastrites
chroniques, atrophiques ou non. La gastrite chronique antrale est
habituellement à l’origine d’une hypersécrétion acide responsable
de la maladie ulcéreuse duodénale alors que la gastrite chronique
antrale et fundique ou pangastrite est à l’origine d’une diminution
de la sécrétion acide responsable de la maladie ulcéreuse gastrique
et de l’adénocarcinome gastrique. Enfin, la gastrite atrophique
fundique auto-immune (maladie de Biermer) serait également
fréquemment associée à une infection à H. pylori et est
responsable d’une achlorhydrie [8].
Gastrite chronique à H. pylori et anémie ferriprive
L’association entre une anémie ferriprive résistante au traitement
par fer par voie orale et une pangastrite à H. pylori a été
suggérée dès 1993 par Dufour et al. [9]. Il s’agissait de
l’observation d’un jeune garçon de 7 ans qui avait une anémie
ferriprive ancienne ne se corrigeant pas malgré un traitement
approprié par fer par voie orale. Les biopsies antrales et
fundiques ont montré la présence d’une pangastrite associée à
H. pylori. Après éradication d’H. pylori — et en
l’absence de traitement par fer — l’anémie s’est corrigée
ainsi que la carence martiale. Après cette première observation, de
nombreux cas cliniques similaires ont été rapportés [4]. Dans la
plupart de ces observations, l’anémie se corrigeait après
l’éradication d’H. pylori et, notamment, en l’absence d’un
traitement par fer. Il s’agissait le plus souvent d’enfants ou de
jeunes femmes en période d’activité génitale dont le stock en fer
est limite [4]. En 1999, Annibale et al. ont évalué prospectivement
l’effet d’une éradication d’H. pylori chez 30 patients ayant
une anémie ferriprive traitée par fer par voie orale depuis une
médiane de 4,8 ans et chez qui aucune autre cause qu’une
pangastrite associée à H. pylori n’avait été identifiée [3].
Il s’agissait de 26 femmes et quatre hommes, ayant un âge médian de
35,5 ans. Les patients ont reçu un traitement pendant deux
semaines par l’association d’amoxicilline, de métronidazole et
d’oméprazole sans traitement martial. À un an, le taux
d’hémoglobine moyen était de 13,3 versus 10,2 g/dL avant
l’éradication d’H. pylori. À un an, on notait une disparition
de l’anémie dans 91,7 % des cas. Parmi les trois patients dont
la bactérie n’a pas été éradiquée, le taux d’hémoglobine était
stable ou légèrement plus bas à 1 an comparativement à
l’inclusion. Dans la seule étude randomisée, Choe et al. ont montré
un bénéfice à l’éradication d’H. pylori chez des patients
ayant une anémie ferriprive inexpliquée [10]. Vingt-deux patients
ont été répartis en 3 groupes : groupe A – fer par voie
orale et éradication d’H. pylori – ; groupe
B – placebo et éradication d’H. pylori – et
groupe C – fer et placebo. Les patients ayant eu une
éradication d’H. pylori avec ou sans traitement par fer
avaient une augmentation significativement plus importante du taux
d’hémoglobine à la huitième semaine comparativement à ceux ne
recevant que du fer (p = 0,008). Dans un travail rétrospectif, nous
avons étudié un groupe de 105 patients ayant une anémie ferriprive
inexpliquée (après une endoscopie œsogastroduodénale avec biopsies
duodénales, une coloscopie et un transit du grêle) [11]. Ces
patients avaient eu deux biopsies antrales et deux biopsies
fundiques systématiques. Ils ont été comparés à un groupe témoin de
105 patients dyspeptiques, appariés sur le sexe et l’âge, ayant eu
une endoscopie macroscopiquement normale, avec biopsies antrales et
fundiques pendant la même période. Les patients ayant une anémie
ferriprive inexpliquée avaient plus fréquemment une gastrite
chronique à H. pylori (60 versus 43 %, p < 0,01) cette
gastrite étant atrophique dans 15,2 versus 5,7 % des cas dans
le groupe témoin (p < 0,03).
Ces quelques cas cliniques et séries semblent suggérer qu’une
gastrite chronique associée à H. pylori est fréquemment
observée chez les patients ayant une anémie ferriprive inexpliquée
et que l’éradication de la bactérie permet une correction de
l’anémie. Parmi ces différents travaux, il semblerait que les
enfants et adolescents ainsi que les femmes non ménopausées soient
des groupes à risque, notamment en raison de leur stock bas en
fer.
Études séro-épidémiologiques
Des études séro-épidémiologiques ont également établi un lien entre
H. pylori et anémie ferriprive (tableau
1). La première en date, publiée par une équipe danoise, a
évalué la fréquence de l’infection à H. pylori par une
sérologie (IgG) chez 1 425 hommes et 1 369 femmes en fonction de
l’hémoglobine et de la ferritinémie [12]. Chez les hommes, la
ferritinémie était de 120 μg/L chez les patients séronégatifs
et de 114 μg/L pour ceux ayant une sérologie positive (p =
0,01). Chez les femmes, la ferritinémie était de 77 versus
63 μg/L (p = 0,02) chez les patientes ayant une sérologie
positive. Un travail allemand, publié en 2001, a étudié chez 1 806
patients la fréquence de l’infection à H. pylori par une
sérologie en fonction de la ferritinémie [13]. La sérologie était
positive dans 39 % des cas. La ferritinémie était en moyenne
de 50,5 μg/dL chez les patients ayant une sérologie positive
versus 63,8 μg/dL chez ceux ayant une sérologie négative, soit
une diminution de 17 % [13]. La ferritinémie n’était pas
influencée par le sexe, l’âge, les apports en fer et le statut
CagA. Enfin en 2006, un travail américain a évalué, chez 7 462
patients, la prévalence de l’infection à H. pylori en fonction
de la ferritinémie [14]. Chez les 1 462 (27,1 %) patients dont
la sérologie était positive, la ferritinémie était inférieure de
13,9 % comparativement à ceux dont la sérologie était
négative. L’infection à H. pylori était associée à un risque
accru d’anémie ferriprive (OR : 2,6 ; IC 95 % :
1,5–4,6).
Ces trois grandes études séro-épidémiologiques, ainsi que
d’autres études notamment réalisées en Alaska et en Corée du sud,
ont également montré que la ferritinémie était diminuée chez les
patients (enfants et adultes) ayant une sérologie H. pylori
positive [4].
Tableau 1 Helicobacter pylori et carence
martiale : études séro-épidémiologiques.
|
Nombre de patients
|
Prévalence de l’infection à Helicobacter pylori
|
Ferritinémie (μg/L)
|
|
Milman et al. [12]
|
1 425 hommes et 1 369 femmes
|
-
|
- 114 (Hp+) versus 120 (Hp-) pour les hommes
- 63 (Hp+) versus 77 (Hp-) pour les femmes
|
|
Berg et al. [13]
|
1 806
|
39 %
|
54,5 (Hp+) versus 63,8 (Hp-)
|
|
Cardenas et al. [14]
|
7 462
|
27,1 %
|
56 (Hp+) versus 65 (Hp-)
|
Mécanismes présumés de la carence martiale liée associés à la
gastrite à H. pylori
Plusieurs mécanismes ont été proposés pour expliquer la relation
entre anémie ferriprive et H. pylori :
- – une hémorragie occulte ;
- – une diminution de l’absorption du fer ;
- – enfin une consommation du fer par la bactérie.
Hémorragies occultes
Un saignement occulte secondaire à une gastrite érosive a été
suggéré comme un des mécanismes pouvant expliquer la carence
martiale chez les patients infectés par H. pylori. Cependant,
la plupart des cas cliniques et séries publiés n’ont pas mentionné
de lésion endoscopique susceptible d’expliquer un saignement
occulte si bien que ce mécanisme n’est guère envisageable [4, 15].
Diminution de l’absorption du fer secondaire à la gastrite
chronique et à l’hypo- ou l’achlorhydrie
Il s’agit du mécanisme le plus vraisemblablement en cause et dont
on dispose du plus de données. Le fer est absorbé au niveau du
duodénum et du jéjunum proximal. Il provient du fer alimentaire qui
existe sous deux formes : le fer héminique lié à l’hémoglobine
ou à la myoglobine (contenu essentiellement dans la viande rouge)
et le fer non héminique (contenu dans les végétaux) qui représente
80 % des apports quotidien en fer. Si le fer héminique est
facilement absorbé au niveau duodénal, le fer non héminique
nécessite une réduction du fer ferrique en fer ferreux qui est
dépendante de l’acidité gastrique. La sécrétion acide gastrique
résulte de la formation d’ions H+ par les cellules pariétales
localisées au niveau du fundus. On observe habituellement une
hypo-, voire une achlorhydrie au cours de la gastrite atrophique
fundique, et notamment au cours de la maladie de Biermer.
Par ailleurs, l’acide ascorbique semble être un cofacteur
important dans l’absorption du fer, en agissant par deux
mécanismes : d’une part, en initiant la réduction du fer
ferrique en fer ferreux, et, d’autre part, en formant un complexe
moléculaire absorbable avec le fer ferrique [4, 16]. L’acide
ascorbique est secrété activement dans le suc gastrique, et il est
clairement établi que les pathologies gastriques altèrent sa
sécrétion [4, 16]. Ainsi, un travail a montré que les patients
ayant une gastrite à H. pylori avait une concentration en
acide ascorbique dans le suc gastrique significativement plus basse
par rapport à un groupe témoin [4, 16]. Par ailleurs, la
concentration en acide ascorbique est corrélée à l’intensité et à
l’étendue de la gastrite, notamment quand elle atteint le corps de
l’estomac [4, 16].
Enfin, un travail provenant toujours de l’équipe d’Annibale et
al. a étudié l’acidité gastrique et la concentration en acide
ascorbique dans le suc gastrique chez 3 groupes de patients [16].
Le premier était composé de 30 patients ayant une anémie ferriprive
associée à H. pylori, le deuxième de 13 patients ayant anémie
ferriprive sans H. pylori et le troisième de 11 patients ayant
une gastrite chronique associée à H. pylori sans anémie
ferriprive. Les patients du groupe anémie ferriprive associée à une
gastrite à H. pylori avaient une augmentation du pH
intragastrique (valeur médiane de 7) et une diminution de la
concentration en acide ascorbique (valeur médiane de
4,4 μg/mL) comparativement au groupe témoin ayant une anémie
ferriprive sans anomalie histologique (pH médian de 2, et
concentration médiane en acide ascorbique de 17,5 μg/mL) et au
groupe témoin ayant une gastrite associée à H. pylori sans
anémie ferriprive (pH médian de 2,1, et concentration médiane en
acide ascorbique de 7,06 μg/mL). La concentration en acide
ascorbique était inversement corrélée au pH (r = 0,40 ; p =
0,0059) et à l’intensité de la gastrite du corps de l’estomac (r =
0,53 ; p = 0,0039). La concentration plasmatique en acide
ascorbique était plus basse chez tous les patients ayant une
infection à H. pylori comparativement aux non infectés.
Siège de la gastrite à H. pylori. Capurso et al. ont étudié
le siège de la gastrite chez des patients ayant une anémie
ferriprive associée à H. pylori à un groupe témoin appareillé
sur le sexe et l’âge ayant une gastrite à H. pylori sans
anémie associée [17]. Parmi les 37 patients ayant une anémie
ferriprive, il existait une gastrite prédominant au niveau de
l’antre dans 24 % des cas, du corps de l’estomac dans
24 % des cas et une pangastrite dans 52 % des cas, alors
que les patients du groupe témoin avaient une gastrite prédominant
au niveau de l’antre dans 67 % (p = 0,0004), du corps de
l’estomac dans 13,5 % des cas (p = 0,37) et une pangastrite
dans 18,9 % des cas (p = 0,007). Dans ce travail, la gastrite
était donc plus souvent une pangastrite associée à H. pylori
chez les patients ayant une anémie ferriprive alors qu’en l’absence
d’anémie ferriprive, elle prédominait au niveau de l’antre [17].
Par ailleurs, le score moyen d’activité inflammatoire était
significativement plus élevé à 2,2 chez les patients ayant une
anémie ferriprive versus 0,6 chez les patients du groupe témoin (p
= 0,012). Enfin, le pH intragastrique était plus élevé chez les
patients ayant une anémie ferriprive comparativement au groupe
témoin (médiane à 5,16 versus 2 ; p = 0,0026). Annibale et al.
avaient observé, parmi 30 patients ayant une anémie ferriprive
associée à H. pylori, que la gastrite siégeait dans 80 %
des cas à la fois au niveau du corps de l’antre gastrique [3]. De
ces travaux, il résulte que la gastrite à H. pylori au cours
de l’anémie ferriprive inexpliquée est plus souvent une pangastrite
inflammatoire qui est responsable d’une diminution de l’acidité
gastrique et de la concentration en acide ascorbique ayant pour
conséquence une diminution de l’absorption du fer.
Séquestration du fer par H. pylori
Bien que plus discutée, la séquestration du fer et son utilisation
par H. pylori ont été suggérées chez les patients ayant une
anémie ferriprive associée à H. pylori. Tout comme d’autres
bactéries, H. pylori a besoin de fer pour sa croissance et
possède une protéine transporteuse du fer semblable à la ferritine
[18, 19]. Un travail a montré, chez des patients ayant une anémie
ferriprive associée à H. pylori, que l’injection de fer marqué
n’était pas captée massivement par la moelle osseuse comme cela est
la règle et pouvait être déviée vers un autre site qui pourrait
être l’estomac bien qu’aucune preuve ne soit clairement établie
[15].
Conclusion
Si l’association entre anémie ferriprive inexpliquée et pangastrite
à H. pylori nécessite d’être étayée par des études de plus
grande envergure, une éradication d’H. pylori mérite d’être
prise en compte, notamment chez les patients dont le stock en fer
est limite (femmes non ménopausées et enfants), car il existe de
solides arguments pour cette association (figure 1). Le mécanisme
principalement impliqué est une diminution de l’absorption du fer
secondaire à l’hypo- ou l’achlorhydrie et l’hypovitaminose C
observées chez les patients ayant une pangastrite inflammatoire
(plutôt qu’atrophique). Bien qu’encore discutée en France,
l’éradication d’H. pylori peut également se justifier chez les
patients ayant une pangastrite qui est à l’origine de l’ulcère et
du cancer gastrique. Ces arguments ont été retenus par le jury
d’experts lors de la conférence de consensus européenne sur
H. pylori réunis, en 2005, à Maastricht mais n’ont pas été
pris en compte par la conférence de consensus américaine de 2007.
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