ARTICLE
Auteur(s) : Marie-Jeanne Husset
60 Millions de consommateurs, 80 Rue Lecourbe, 75015 Paris
Comme mes prédécesseurs, plus le colloque approchait plus je me
suis dit : « Pourquoi ai-je accepté d’intervenir dans ce
colloque ? » En plus, que veut dire connaissance des
produits agricoles ? Et finalement pourquoi moi qui ne suis ni
chercheur, ni sociologue, ni même (excusez-moi) représentante des
associations de consommateurs ? Je suis représentante de 60
millions de consommateurs. Cela veut dire modeste journaliste,
directrice de la rédaction du magazine de l’Institut national de la
consommation, magazine de service public, je le précise. Donc je ne
représente pas les 18 associations de consommateurs agréées et
d’ailleurs je serais bien en peine de les représenter car je ne
sais pas si toutes ensemble elles ont une opinion commune sur ce
qui nous rassemble aujourd’hui. Que savent les consommateurs des
produits agricoles ? J’ai commencé par me dire :
« C’est ce qu’on leur a appris à l’école, ce qu’ils lisent
dans les journaux, ce qu’ils voient sur les étiquettes. »
Peut-être d’ailleurs qu’ils ne voient pas grand-chose. On va y
revenir.
Mais avant, peut-être parce que justement je suis journaliste,
j’aime bien asticoter. Il me semble que mon rôle est plus de lancer
des pistes de réflexion et de débat. Je voudrais d’abord vous faire
part des résultats de deux enquêtes que nous avons publiées dans 60
millions de consommateurs en 2004. Cela semble dater un peu, mais
je ne pense pas que les résultats seraient radicalement différents
aujourd’hui.
La première enquête, nous l’avons publiée au moment d’un salon
de l’agriculture en mars 2004, et nous l’avions faite en
collaboration avec les chambres d’agriculture. Nous voulions savoir
quelles étaient les relations entre les consommateurs et les
agriculteurs. On est peut-être un peu dans le sujet qui nous
préoccupe aujourd’hui. Nous avions demandé aux consommateurs :
« Quelle est pour vous la première mission de
l’agriculture ? » Pour les consommateurs, la première
mission de l’agriculture, et cela devrait être encore plus vrai
aujourd’hui, c’est de nourrir la population. Cette réponse me
semble importante, encore plus aujourd’hui où l’on voit se
développer les agrocarburants et où justement il y a une
concurrence entre les cultures à destination des carburants et les
cultures vivrières. À un moment où on parle aussi beaucoup
d’augmentation des prix des matières premières agricoles avec
l’incidence que cela peut avoir sur le prix final, le prix au
consommateur, je pense qu’avec les crises peut-être à venir en
particulier sur les prix, il y a matière à réflexion, pas seulement
au niveau français mais aussi au niveau européen et même
international. Est-ce qu’au niveau international en tout cas nous
ne sommes pas en train de nous tromper en poussant les agriculteurs
et l’agriculture à délaisser un peu sa mission première, celle de
nourrir l’humanité ?
Autre question posée aux lecteurs pour essayer de déterminer les
rapports entre les consommateurs et les agriculteurs :
« Par rapport aux générations précédentes, pensez-vous que
l’on mange plutôt moins bien ou plutôt mieux qu’avant ? »
Et à 63 % les répondants disaient qu’ils avaient l’impression
qu’on mangeait plutôt moins bien qu’avant et quand on leur
demandait ensuite : « A qui attribuez-vous cela, aux
industriels, aux distributeurs, aux agriculteurs ? »,
c’était d’abord aux industriels et ensuite aux distributeurs qu’ils
attribuaient ce mauvais score et ils épargnaient les agriculteurs.
Enfin, lorsqu’on leur demandait « concernant les conditions
d’exercice de l’agriculture que jugez-vous le plus
important ? » ils mettaient en première position pour
89 % d’entre eux, la protection de l’environnement. Vous voyez
pourquoi je donne ces chiffres.
Autre enquête que nous avons menée.
Un peu à la fin de l’année 2004 nous avions essayé de cerner ce
que, pour les consommateurs, bien manger veut dire. Nous avions
fait à la fin des années 90 en plein milieu des crises
alimentaires, avec le CREDOC, ce type d’enquête, pour essayer de
cerner ce qu’était la qualité alimentaire. Alors que nous étions en
plein dans les crises alimentaires, on voyait le bon sens des
consommateurs français qui mettaient en premier critère de la
qualité le goût et nous pensions : « Quand même les
consommateurs ne se laissent pas impressionner par tout ce qui se
passe, on est au pays de la gastronomie et finalement ils sont
pleins de bon sens ces consommateurs. » Et puis quelques
années après, au début des années 2000, on a commencé à voir des
modifications. J’avais été présentée les résultats de cette enquête
au CNA, Philippe Guérin s’en souvient peut-être, où j’avais suscité
quelques réactions car j’avais commencé à parler d’américanisation
de la société française puisqu’avant de leur demander :
« Qu’est-ce que bien manger pour vous ? » nous
demandions « Comment mangez-vous ? », et on
commençait à apercevoir que les Français commençaient à manger de
moins en moins à table, de plus en plus devant la télévision, de
plus en plus en grignotant plusieurs fois dans la journée, etc.
Bien manger pour les consommateurs – du moins selon notre enquête –
c’était manger des fruits et des légumes. On peut penser au
matraquage du PNNS, mais nous sommes en 2004, imaginez ce que ce
doit être aujourd’hui, ce n’est pas 96 %, c’est 99,99 %
qui répondraient « c’est manger des fruits et des
légumes. » « À quel élément accordez-vous le plus
d’importance ? », ils répondaient « la qualité
alimentaire » et lorsqu’on demandait « et la qualité
qu’est-ce que c’est ? », ils répondaient « c’est la
fraîcheur ». Autrement dit, plus les consommateurs consomment
des produits transformés, plus ils gardent le fantasme d’une
alimentation qui serait une alimentation à base de produits frais
et de qualité, équilibrée, et le fantasme de la fraîcheur.
Ces éléments étant donnés, que peut connaître le consommateur
des produits alimentaires, alors que 70 à 80 % de son
alimentation sont d’origine transformée ? Et que peut-il
connaître par l’étiquetage lorsqu’il achète ? Je ne parle pas
des autres pistes pour avoir une connaissance des produits
alimentaires que sont la publicité, la communication, l’information
plus ou moins bien donnée par la presse, ce qu’il apprend à
l’école, etc. Pour les consommateurs, consommer c’est choisir,
choisir c’est comparer. Mais que compare le consommateur ? Il
compare le prix et il compare la qualité, c’est le fameux rapport
qualité/prix si cher au consommateur sauf que c’est la notion de
qualité qui importe et qui évolue pour les consommateurs au fur et
à mesure que les périodes se succèdent. Ce qui est clair c’est que
maintenant, pour les consommateurs, la qualité est un ensemble qui
comprend à la fois la qualité sanitaire, la qualité nutritionnelle
et la qualité gustative. On peut les mettre dans n’importe quel
sens, peu importe. Je me souviens d’un débat que j’avais eu à un
salon de l’agriculture avec un ministre de la Consommation ou un
secrétaire d’Etat, au moment de l’affaire du poulet à la dioxine.
Il disait : « C’est de la faute des consommateurs, ils
veulent le beurre et l’argent du beurre, ils voudraient avoir des
produits de qualité et à bas prix. » Donc il séparait d’un
côté la qualité, de l’autre la sécurité sanitaire. Plus personne
n’oserait aujourd’hui défendre cette idée. Effectivement la
sécurité sanitaire est un socle qui doit être le même pour tous les
produits quel que soit le prix, mais qu’est-ce que la
qualité ? Les consommateurs ne peuvent pas avoir le beurre et
l’argent du beurre, et cela m’a donné l’idée de définir les
consommateurs en disant que ce sont les seuls qui ont le droit de
réclamer le beurre et l’argent du beurre. Cela veut dire des
produits de qualité à des prix corrects. Après tout, pourquoi
n’assignerait-on pas à la recherche, en tout cas à l’INRA, la
mission de proposer aux consommateurs des produits de qualité à des
prix relativement bas pour pouvoir donner un accès à la qualité à
tous les consommateurs ? La qualité c’est de toutes les façons
ce triptyque mais aussi de plus en plus, c’est vrai pour
l’alimentation mais aussi pour bien d’autres produits, ce que l’on
pourrait appeler la qualité environnementale et même la qualité
sociale c’est-à-dire les conditions de travail dans les
exploitations agricoles, dans les usines des fabricants ou des
sous-traitants. C’est tout ce que l’on appelle la consommation
éthique. L’exigence est en train de monter et c’est une demande
forte même si elle s’exprime encore d’une manière confuse parce que
les indicateurs manquent. La demande est là mais l’offre n’y est
pas vraiment, mais on sent que cela va faire partie de la
qualité.
Donc pour ce qui est de la connaissance, comment les
consommateurs peuvent-ils se déterminer lorsqu’ils sont devant les
rayons ? Quelle connaissance peuvent-ils avoir des produits
alimentaires ? Lorsqu’on regarde les produits frais, notamment
les fruits et les légumes, ils n’ont comme information pour se
déterminer qu’un calibre, à la rigueur une origine et un prix. Je
parlais tout à l’heure des pêches, comment peuvent-ils savoir ce
qu’est une bonne pêche avant de la manger ? Qu’est-ce qui fait
que telle pêche qui vaut tant le kilogramme, par rapport à telle
autre qui vaut deux fois moins le kilogramme, est meilleure ?
On n’en sait strictement rien. Pour les melons, cela va un peu
mieux car on a l’impression que maintenant c’est difficile d’en
avoir des mauvais. Mais comment le sait-on ? Les melons sont à
peu près tous sucrés aujourd’hui, c’est bien, mais comment se
déterminent les melons de « Machin », les melons
d’ailleurs, les melons de « Bidule » ? Tout cela
reste extrêmement empirique. C’est vrai pour quelques fruits et
pour les légumes. On sait que les tomates en hiver, mieux vaut ne
pas en acheter, mais à part cela, on a très peu d’informations sur
la qualité des fruits et des légumes. C’est très difficile. Nous
n’avons pas d’indicateurs sur les produits transformés, on y
reviendra. Prenons les viandes, il a fallu la crise de la vache
folle pour que l’on puisse avoir une indication de l’origine, mais
cela concerne le bœuf et on se demande pourquoi ils ne font pas
cela sur le porc et sur l’agneau. Qu’attendent-ils ? Une crise
du porc, une crise de l’agneau, une crise du poulet ? Pourquoi
n’aurions-nous pas ce même type d’indications sur toutes les
viandes ? Et le poisson ? Nous avions titré à une époque,
« le poisson muet comme une carpe », l’étiquette muette
comme une carpe. Effectivement nous avons attendu des années et des
années, que l’on indique au moins au consommateur s’il est
d’élevage ou de pêche sauvage. Une réglementation est entrée en
vigueur en 2002 et nous sommes censés disposer de cette information
ainsi que de la localisation géographique de la zone de pêche. Ce
n’est pas forcément ce qui va nous donner la qualité du poisson ou
la fraîcheur mais c’est au moins une indication d’origine. Je ne
sais pas si vous avez fait cette constatation, d’ailleurs à 60
millions de consommateurs nous allons sans doute à nouveau nous
occuper des poissonniers car cela agace un peu de voir que la
réglementation est assez peu observée, très peu de poissonniers
respectent la réglementation et donnent au moins la différence
entre le poisson de pêche et d’élevage et la zone géographique.
Pour tous les produits transformés, je passe sur l’étiquetage des
ingrédients, des allergènes. Puisque l’on parle de la qualité,
entre les signes officiels auxquels on peut relativement se fier
(agriculture biologique, etc.) quels autres signes officiels ?
Je sais que les pouvoirs publics mettent les AOC dans les signes de
qualité mais c’est plutôt un signe d’origine. Pour le reste il y a
une profusion de signes qui ne sont pas forcément de qualité et qui
accroissent la confusion des consommateurs qui ne comprennent plus
rien entre ce que les industriels veulent mettre, même comme faux
labels, avec plus ou moins des signes marketing qui se confondent.
Les consommateurs nous le disent d’ailleurs, ils ne savent plus
très bien comment s’y retrouver.
Donc, pour résumer, ce que connaissent les consommateurs des
produits agricoles, en tout cas par l’information qui leur est
donnée pour l’instant, je dirais que ce n’est pas grand-chose.
|