ARTICLE
Auteur(s) : Stanislas Pol
Stanislas Pol, Pôle d’Hépato-Gastro-Entérologie
médico-chirurgical, Unité d’Hépatologie, Hôpital Cochin, 27 rue du
Faubourg Saint Jacques, 75014 Paris
Au moment où l’on fête plus de 25 ans de découverte du
virus de l’immunodéficience humaine (VIH) et 20 ans de
découverte du virus de l’hépatite C (VHC), portés par les mêmes
progrès de la virologie et de l’immunologie moléculaires, on peut
se pencher sur la façon dont le champ hépatologique a évolué. Cette
évolution s’est faite dans l’ombre des infectiologues qui avaient
précédemment intégré l’introduction puis l’amélioration des
traitements antirétroviraux, leur gestion (monitoring
médicamenteux) et celle de leurs effets secondaires, la
collaboration avec les associations de patients. Le fil conducteur
de cette évolution pour la prise en charge du VHC est le même, avec
un trait d’union avec le VIH du fait des coïnfections liées aux
modes de contamination comparables et avec le virus de l’hépatite B
qui partage un cycle réplicatif qui l’apparente aux rétrovirus.
Cela va au-delà du débat de savoir si les hépatites relèvent de
l’infectiologie puisque nous avons affaire à une infection virale
ou à de l’hépatologie puisque nous traitons les conséquences
hépatiques de ces infections. D’ailleurs, ce débat serait aussi
stérile que celui de savoir si l’infection VIH relève de
l’infectiologie ou de l’immunologie. Ces années ont été marquées
par un apprentissage réciproque de la « transversalité »,
aidé par le lien que constitue le patient infecté par le VIH et
présentant des anomalies biologiques hépatiques. Comme les
infectiologues, nous avons évolué d’une attitude assez
« contemplative » (descriptions de nouvelles pathologies)
vers un attitude plus interventionniste (traitements antiviraux,
identification des résistances virales, virosuppression efficace ou
non-réponse, voire au contraire guérison pour le VHC,
transplantation hépatique).
Les années de plomb
Dès le début des années 1980 (qui sont les premières années de
découverte de l’infection par le VIH-Sida), l’hépatologue a
travaillé en collaboration avec les infectiologues, les internistes
et les immunologistes face à des situations cliniques jusque-là
inconnues. Il a initialement restreint son domaine d’intervention à
la simple description des anomalies anatomo-pathologiques
hépatiques du début des années Sida et notamment à l’observation
d’une hyperplasie küpfférienne ou d’une stéatose chez la majorité
des patients biopsiés, étant le témoin de la dénutrition de la
plupart d’entre eux [1-2]. Ensuite, l’hépatologue a contribué à la
description des conséquences directes de l’immunodéficience non
contrôlée avec les lymphomes hépatiques de très mauvais pronostic
ou les infections opportunistes hépatiques. L’hépatologue a
retrouvé les anciennes vertus diagnostiques de la biopsie
hépatique, montrées après guerre pour la tuberculose, et
redécouvertes pour le diagnostic d’infection : diagnostic
anatomopathologique (inclusions cytomégaliques, granulomes) et
microbiologique par les hépatocultures pour les mycobactérioses,
les infections à cytomégalovirus ou les leishmanioses, avec une
efficacité parfois supérieure à celle des hémocultures ou des
cultures de moelle dans le diagnostic des cholestases fébriles [3].
À ces mêmes époques, hépatologues et gastro-entérologues ont joint
leur expertise autour des cholangiopathies microbiennes du
Sida ; une cholestase associée à un amaigrissement ou une
diarrhée chronique, des anomalies morphologiques de cholangite
conduisaient à un diagnostic de cholangite à cryptosporidies,
microsporidies ou à cytomégalovirus dont le traitement était encore
limité et surtout dont le pronostic était très mauvais du fait de
la sévérité du déficit immunitaire. Ces cholangiopathies ont
aujourd’hui pratiquement disparu mais on ne méconnaîtra pas le
risque de cholangiocarcinomes qui a été observé à distance chez les
rares survivants [4].
Les coïnfections
Les multithérapies antirétrovirales à la fin des années 1990 et
l’immunorestauration ont transformé l’histoire naturelle de
l’infection VIH avec une réduction significative de l’importante
morbidité et mortalité, notamment celle liée aux infections
opportunistes et aux lymphomes [5]. Malgré cette révolution
thérapeutique, la collaboration transdisciplinaire avec les
hépatologues s’est maintenue pour trois raisons principales :
la sévérité des hépatites virales, la toxicité hépatique des
antirétroviraux et la description de nouvelles hépatopathies. La
réduction de la morbi-mortalité liée à l’infection rétrovirale a en
effet « permis » que s’expriment des complications à
moyen ou long terme qui étaient masquées par la gravité du déficit
immunitaire. Ainsi, les pathologies cardiovasculaires, les
cancers et les hépatopathies sont devenus les 3 causes principales
de décès « non-Sida » des patients infectés par le
VIH : la coïnfection par le VIH et les virus hépatiques (C
plus que B) en est un exemple avec une part stable depuis 2001
d’environ 12 % dans la mortalité des patients [6]. Cette
épidémiologie et cette physiopathologie particulières
justifient :
- – un diagnostic systématique des infections hépatiques
chez tout patient infecté par le VIH ;
- – une prévention vaccinale en l’absence de protection et
une évaluation biopsique ou non invasive par les tests biochimiques
ou élastomériques chez tout patient ayant une infection
chronique ;
- – une discussion thérapeutique multidisciplinaire où la
situation immunitaire et la situation hépatique
« ordonnent » la priorité respective des traitements du
VIH et du virus de l’hépatite C (VHC) ou B (VHB) et le choix des
antirétroviraux.
Des progrès majeurs dans la connaissance des coïnfections,
relayés par la conférence internationale de consensus sur la
coïnfection VIH/VHC et VIH/VHB [7], ont été réalisés ces dernières
années. À ce titre, la réussite du protocole Ribavic-HC02 coordonné
par l’ANRS a montré l’implication française multidisciplinaire dans
la prise en charge des coïnfectés et a participé à changer les
pratiques sur l’ensemble des aspects virologiques (cinétiques
virales précoces), pharmacologiques (interactions médicamenteuses,
risque de mitochondriopathie) et cliniques (bénéfices associés aux
traitements) [8]. Il a permis, avec d’autres [9], l’obtention de
l’autorisation de mise sur le marché de l’interféron pégylé alpha
2b dans le traitement de l’infection virale C des coïnfectés VIH
qui avait été précédemment délivrée pour l’interféron pégylé alpha
2a sur la base des résultats du protocole Apricot [10, 11]. Si
l’efficacité des traitements antiviraux est moindre chez les
patients coïnfectés VIH/VHC (possiblement en partie du fait
d’interactions entre ribavirine et antirétroviraux comme
inhibiteurs de protéases ou abacavir), il est notable que certaines
lois (guérison du VHC, cinétiques virales précoces, bénéfices
cliniques des virosuppressions prolongées avec réduction des
complications des fibroses sévères ou réversibilité de la cirrhose)
sont universelles. Ceci nous a amenés à considérer que les débats
et les prises en charge diagnostiques (biopsie hépatique ou tests
non invasifs de fibrose) ou thérapeutiques ou les stratégies de
surveillance étaient les mêmes dans la mono-infection ou la
coïnfection. L’efficacité duelle des inhibiteurs de la reverse
transcriptase du VHB et du VIH (lamivudine, adéfovir, ténofovir,
embtricitabine) a simplifié la prise en charge des patients
coïnfectés dont l’espérance de vie et le confort se sont
significativement améliorés avec la virosuppression.
Hépatopathies médicamenteuses
La deuxième raison de la transversalité, en contrepartie du
bénéfice des traitements antirétroviraux, réside dans les effets
indésirables des antirétroviraux, compliquant la prise en charge de
l’infection par le VIH. Leur hépatotoxicité est un risque,
particulièrement chez les patients ayant des comorbidités
hépatiques, notamment en cas d’infection associée par le VHB ou VHC
[12]. Les mécanismes responsables sont multifactoriels et
imparfaitement connus [13, 14]. Il importe lors de la prescription
d’un antirétroviral de savoir :
- – identifier le risque lié au médicament (balance
bénéfice/risque) ;
- – identifier le surrisque potentiellement associé à une
hépatopathie sous-jacente ;
- – gérer ce risque (prévention et prise en charge des
événements).
L’hépatotoxicité des antirétroviraux et sa prise en charge
restent imparfaitement connues du fait de l’intrication des
atteintes hépatiques vasculaires, toxiques, métaboliques et
hépatiques. Nous en sommes majoritairement au stade descriptif,
avec de nécessaires progrès à faire dans la surveillance des
médicaments prescrits et la meilleure compréhension analytique de
la physiopathogénie des anomalies biologiques hépatiques induites
par ces médicaments, allant de l’hépatite immuno-allergique de la
névirapine aux microstéatoses des analogues nucléosidiques de la
reverse transcriptase ou des inhibiteurs de protéase. Le monitoring
des taux sériques de médicaments montre les interactions des
plurimédications avec inhibition ou induction complexes, modifiées
par les hépatopathies sous-jacentes. Au concept d’hépatotoxicité
classique doit s’ajouter celui de simple surdosage, potentiellement
toxique.
Les nouveautés foie/VIH
La troisième raison de la persistance de la transversalité est que
de nouvelles pathologies émergentes hépatiques sont décrites par
les hépatologues. Ainsi, des vasculopathies ont été récemment
rapportées : hyperplasies nodulaires régénératives, péliose,
distension sinusoïdale et sclérose hépato-portale [14-16]. Elles
peuvent être responsables d’hypertension portale menaçante posant
la question de leur étiologie. Si elles n’ont pas été précédemment
rapportées, c’est sans doute que le recul dans l’infection par le
VIH et son traitement sont nécessaires pour qu’elles se
constituent. Contrairement aux vasculopathies bactériennes, nous
considérons qu’elles sont directement liées à une veinopathie
oblitérante en rapport avec un déficit acquis en protéine S,
possiblement induit par des anticorps anti-protéine S secondaires à
une lympho-prolifération B non spécifique (V. Mallet, manuscrit
soumis pour publication).
Une épidémie mondiale d’hépatite aiguë C est rapportée dans la
communauté gay, en rapport avec des pratiques sexuelles
traumatiques (transmission sanguine probable au cours d’actes
sexuels), parfois favorisées par la consommation de stupéfiants.
Les études de phylogénie menées dans différents pays identifient
des clusters de contamination avec des génotypes qui avaient été
peu rapportés ; le suivi de ces patients a permis de définir
des règles de diagnostic, de surveillance et de traitement
antiviral précoce (si la virémie reste détectable 12 semaines
après l’épisode aigu) qui permettent d’espérer environ 70 % de
guérison. Il est intéressant de rappeler la méfiance vis-à-vis des
cinétiques virales au cours de ces épisodes aigus car environ
15 % des sujets qui négativent spontanément leur virémie
redeviennent détectables dans l’année, posant la question du
traitement systématique de tous les patients se présentant avec une
hypertransaminasémie, une séroconversion anti-VHC et une virémie
détectable.
La transplantation hépatique du sujet infecté par le VIH, que ce
soit pour des hépatites fulminantes médicamenteuses ou pour des
cirrhoses virales de constitution souvent rapide est maintenant une
réalité qui s’ajoute de façon semi-récente aux progrès
thérapeutiques. La rapidité de détérioration des cirrhoses, la
mortalité élevée sur liste d’attente, la difficulté d’équilibration
du traitement immunosuppresseur du fait des interactions
métaboliques avec les antirétroviraux, la sévérité de la récidive
virale C sur le greffon ou celle du rejet chronique constituent
autant de spécificités qui doivent être prises en compte [17].
La connaissance de l’histoire permet de mieux appréhender
l’avenir. Ces deux dernières décennies d’implication de
l’hépatologie dans le champ du VIH nous ont permis de revisiter nos
connaissances de la plupart des hépatopathies, de l’hépatocyte
(coïnfection, stéatoses mixtes, syndrome métabolique, hépatites
médicamenteuses, etc.) au cholangiocyte (cholangiopathies
opportunistes, hépatites médicamenteuses…) en passant par les
atteintes vasculaires. Ainsi, la transversalité rapproche plutôt
qu’elle n’éloigne du champ de notre spécialité ; elle nous
permet de profiter de la connaissance des uns (milieu associatif)
et ainsi d’anticiper certaines difficultés et donc d’améliorer les
prises en charge.
Références
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