ARTICLE
Auteur(s) : Sylvie Epelboin
Centre de Médecine de la Reproduction, Service de Gynécologie et
Obstétrique, Hôpital Saint-Vincent-de-Paul, 82 avenue
Denfert-Rochereau, 75014, Paris
L’histoire de l’accueil d’embryons en France est un excellent
révélateur de la complexité conceptuelle des nouveaux liens de
filiation générés par sa mise en œuvre.
La pratique clinique de l’accueil d’embryons en France est une
procédure de réalisation récente au sein de la panoplie des
techniques d’aide médicale à la procréation (AMP). Si de nombreux
couples ont été pressentis pour donner leurs embryons
surnuméraires, moins de 200 cycles de don ont été réalisés début
2008, et à peine plus d’une cinquantaine d’enfants en sont nés.
Bien que le don d’embryons figure dans les techniques autorisées
dans les lois de bioéthique dès 1994, 5 ans ont présidé à la
parution du premier décret d’application (1999), alors qu’aucune
difficulté technique en elle-même n’a justifié le délai de
10 ans avant l’obtention de la première naissance.
Ce laps de temps a été en partie mis à profit par les équipes et
les groupes professionnels pour affiner la détermination des
couples acceptés en tant que donneurs ou receveurs.
Pendant cette longue période de non-mise en œuvre, nombreuses,
cependant, ont été les consultations au cours desquelles les
couples à qui il restait des embryons surnuméraires, et qui
hésitaient sur la poursuite de leur projet parental, ont pu
exprimer les sentiments contradictoires que suscitait en eux cette
perspective de don maintenue à l’état théorique. Après acceptation
par les couples du don de leurs embryons et renoncement à les
utiliser pour eux-mêmes, la sollicitation par les équipes, des
années plus tard, de la confirmation de leur volonté, a pu
entraîner une réactivation d’émotions, parfois de remords, et
l’afflux de souvenirs d’années d’échecs, puis de choix
difficiles.
Les couples potentiellement receveurs, eux, ont vieilli dans
l’incertitude de leur prise en charge, optant souvent, dans
l’attente, pour l’adoption, alternative la plus fréquente, ou pour
le don de gamètes après échec de FIV. C’est donc auprès des couples
ayant pris des distances vis-à-vis de ce projet, loin des premières
démarches d’AMP, après des parcours longs et lourds d’échecs, que
nous sommes revenus proposer une prise en charge quand celle-ci a
pu se concrétiser, par souci de respect des engagements pris
souvent plusieurs années auparavant.
Il ne serait donc pas juste de se projeter dans l’avenir
uniquement à partir de représentations issues de ces situations
pionnières, marquées par l’incertitude et l’allongement du temps
décisionnel. La mise en œuvre future de l’accueil « en temps
réel » modérera probablement les propos tenus ci-dessus.
Les délais importants entre le début de la réglementation de
l’accueil et sa mise en œuvre sont peut-être en partie dus, outre
les problèmes juridiques soulevés, à l’absence de modèles de
filiation auxquels on puisse s’identifier. En effet, si toutes les
sociétés ont de tout temps établi des règles de filiation
définissant tant les parentés lignagères que classificatoires,
l’accueil d’embryons, plus encore que d’autres techniques, bouscule
les modèles préexistants.
Nous avons la chance exceptionnelle de pouvoir anticiper une
problématique sociétale générée par une technique nouvelle, en y
réfléchissant en temps réel, avec le bénéfice de la réflexion
générée par d’autres techniques procréatives, le plus souvent en
aval de leur mise en œuvre.
Les questions qui émergent du débat sur le don et accueil
d’embryons touchent de façon égale les différents acteurs et sujets
de cette encore nouvelle proposition thérapeutique, qui prend sa
place au sein des procréations assistées :
- 1) Les parents qui ont accompli l’acte de
don : peut-il y avoir un retentissement délétère sur leur
vie future (regret, ne pas avoir pu assumer une grossesse
supplémentaire), ou une transformation de leur image familiale et
sociale (générosité du don, ou culpabilité d’une cession vécue
comme un abandon ?)
- 2) Les parents d’accueil : seront-ils
comblés par une maternité, puis une naissance obtenue après un long
parcours médical, ou seront-ils amenés à un moment de leur parcours
parental à considérer leur enfant comme ayant une part étrangère à
eux-mêmes ? la technique dissociant la conception d’autrui de
leur maîtrise ultérieure de la grossesse, l’accouchement et
l’éducation de l’enfant interféreront-elles dans l’acquisition de
leur parentalité ?
- 3) L’enfant issu du don, puis de l’accueil
d’embryons : comment va-t-il trouver sa place au sein de
la chaîne des générations ? De quelle généalogie pourra-t-il
se réclamer ? Issu d’un double projet, celui des donneurs,
puis celui des receveurs, sera-t-il doublement pourvu dès sa
naissance, ou si particulier qu’il ne pourra se figurer ?
- 4) Comment la société intégrera-t-elle ces
nouvelles familles de composition inédite ?
Les réponses à l’ensemble de ces questions, ou essentiellement
ces trois premières, sont conditionnées par le maintien du secret,
ou la révélation du mode de conception, tant à l’enfant qu’au
groupe familial et relationnel. Dans le premier cas, il s’agira
d’un secret de famille, dont les conséquences, telles que d’autres
en matière de conception particulière, ont fait l’objet de
multiples travaux de psychanalystes [17, 20]. Dans le cas
contraire, la situation est suffisamment inédite pour que la
recherche de modèles de rapports de parenté, objets de nombreuses
études anthropologiques, puisse constituer un outil de réflexion
complémentaire à verser au débat de pensée qui s’ouvre.
Cet article s’articule en deux parties : la première tente
de cerner les problématiques liées à la filiation, à la parenté,
soulevées par le don-accueil d’embryons. La seconde tente de mettre
en lumière la pertinence vis-à-vis du débat sur l’accueil de
quelques modèles de structure sociale rapportés par les chercheurs
en anthropologie. Les questions sont posées à partir de la pratique
clinique de praticiens de l’AMP impliqués dans le don d’embryon. Un
décentrement est opéré en regard de l’analyse de modèles
anthropologiques.
Accueil d’embryons et structures de parenté
Lors des consultations avec les couples ayant bénéficié avec succès
de l’AMP, et s’interrogeant sur la décision à prendre quant aux
embryons congelés dont ils ne souhaitent plus le transfert pour
eux-mêmes, ou les entretiens avec les couples candidats à
l’accueil, l’exposé de la réglementation du don et de l’accueil a
pour but d’informer les couples de ses conséquences dans leur
démarche.
La législation française concernant la pratique de l’accueil
d’embryons introduit une responsabilité collective par la notion de
centre agréé pluridisciplinaire regroupant les différents
participants aux processus d’AMP. La population concernée par cette
technique est a priori restreinte, puisque l’accueil, selon
l’article L 2141-6 du Code de la Santé Publique (CSP) est une
technique destinée aux couples pour lesquelles l’AMP avec tiers
donneurs ne peut aboutir. La loi précise d’ailleurs que sa pratique
doit être exceptionnelle. Elle est réservée à des couples qui
cumulent une double infertilité, pour laquelle l’association d’un
don de sperme et d’un don d’ovocytes est interdite par la loi.
L’objectif est triple :
- – le premier est de satisfaire la demande d’enfant de
couple ayant une double impossibilité de concevoir sans possibilité
de recours aux autres techniques d’AMP ;
- – le second est de permettre d’envisager un avenir pour
les embryons surnuméraires congelés après AMP (d’où la dénomination
d’accueil), autre que la destruction ou l’utilisation pour la
recherche ;
- – le troisième, voisin du second, mais moins
explicitement formulé, est de pallier aux excès (succès excessifs,
ou, considérés de façon plus positive, conséquences des bonnes
pratiques qui limitent le nombre d’embryons transférés) des
techniques d’AMP, souhaitées par les couples, mises en œuvre par
les praticiens, validées par la société, que représentent ces
embryons surnuméraires.
La réglementation qui préside à l’accueil d’embryons s’inspire à
la fois de celle qui gère le don de gamètes et de celle de
l’adoption. Cette double affiliation en fait toute la
spécificité.
Embryons, gamètes « donnés » et enfants adoptés au
regard de la loi
Accueil d’embryons, « demi-frère » du don de
gamètes
L’accueil d’embryons est assimilé aux AMP avec donneurs en ce qui
concerne l’anonymat et la gratuité.
En effet, les deux techniques partagent les mêmes conditions
relatives aux couples donneurs : recueil du consentement du
couple à l’origine de la conception ; transmission de ce
consentement au juge qui peut procéder à l’audition du
donneur ; identité des règles de sécurité sanitaire.
Il en est de même pour les couples receveurs, (ou couples
d’accueil), qui ont, quant à eux, l’obligation d’entretiens avec
l’équipe pluridisciplinaire, dont un psychologue, et
d’officialisation de leur consentement devant un juge ou un
notaire, qui délivre l’information sur les conséquences de
l’accueil au regard des lois de la filiation.
Accueil d’embryons, « demi-frère » de l’adoption
Selon la loi française, l’embryon n’est pas un « simple »
élément du corps humain, mais une « personne
potentielle », ce qui distingue dans la loi son don du don de
gamètes.
Les procédures en vue de l’accueil d’embryons comportent donc
une décision judiciaire et des démarches pour les couples qui sont
proches de celles de l’adoption.
Le centre d’AMP doit délivrer un certificat attestant qu’il
a vérifié les conditions légales et qu’il n’existe pas de
contre-indication médicale ou psychologique à ce qui s’apparente à
une adoption in utero. Le CSP (article L2141–6) stipule que
l’accueil de l’embryon est subordonné à une décision de l’autorité
judiciaire : le juge s’assure que le couple demandeur remplit
les conditions prévues à l’article L2141-2, il fait procéder à
toutes les investigations permettant d’apprécier « les
conditions d’accueil que ce couple est susceptible d’offrir à
l’enfant à naître sur les plans familiaux, éducatifs et
psychologiques ».
Le juge peut donc ordonner une enquête sociale (parfois à la
charge des couples) pour les familles adoptives, nommées elles
aussi familles d’accueil, le choix de ces termes signifiants
n’étant pas le fruit du hasard. Cependant, à la différence de
l’adoption, un refus du tribunal n’est pas contestable.
Or, comme en cas d’adoption après échec d’AMP, la décision du
tribunal intervient après des années de traitements (de souffrance
et de déceptions), d’entretiens psychologiques, en vue de fonder
une famille, après lesquels le refus d’accès à la parentalité, s’il
était formulé, rendrait le parcours antérieur douloureusement
absurde. Cette possibilité de refus de l’autorité judiciaire
introduit une présomption de bonne parentalité, absente des AMP
intraconjugales ou avec don de gamètes.
Il semble tout de même que l’établissement d’un avis médical
bien argumenté, établissant l’absence de contre-indication physique
ou psychique à l’accueil, précédant l’avis du TGI, limite les
risques d’aboutir à une telle situation. Dans le cas contraire, un
refus, construit autour de l’appréciation d’un danger à confier un
embryon à un couple insuffisamment accueillant du point de vue de
la loi, serait en parfaite contradiction avec la décision
médicale et remettrait en question le bien-fondé de la prise
en charge thérapeutique antérieure ayant visé à faire obtenir au
couple un enfant en intraconjugal ou par don de gamètes…
Par rapport au don de gamètes et à l’adoption, le régime
juridique de l’accueil d’embryons est donc inédit.
Motivations et réticences des couples donneurs
La plupart des couples de donneurs ont une famille accomplie, ou du
moins, pour les plus âgés d’entre eux, la conscience de ne pas
pouvoir agrandir leur famille en raison du facteur limitant de
l’âge maternel. Leur choix entre destruction, don à la recherche et
don à un autre couple accueillant est façonné par leur
représentation des embryons surnuméraires qui conditionne
l’attirance et/ou la réticence à donner.
Lorsque la représentation renvoie à des cellules sans lien avec
une notion de « personne humaine potentielle », cela
conduit plus fréquemment au choix de la destruction ou du don à la
recherche. Quand l’embryon est vécu comme le fruit d’un projet d’un
temps révolu où il était rêvé et conçu comme un futur enfant de la
famille, les couples présentent plusieurs champs de motivations
pour son don :
- – vis-à-vis de leur histoire passée : ils
présentent leur projet comme une prolongation par l’altérité d’un
amour parental inachevé. Certains évoquent la notion de rendu d’une
dette, notamment les couples ayant bénéficié d’un don (de
sperme) ;
- – vis-à-vis des embryons surnuméraires : le souhait
exprimé peut être de leur donner une chance d’avenir, ou, pour
d’autres couples, de ne pas les abandonner à la destruction ou à
l’anonymat de la recherche.
La représentation symbolique ou réelle de l’embryon est d’une
subjectivité très personnelle. Avant même la loi de 1994, bien en
amont de la problématique de l’accueil d’embryons, ont été
annuellement posées aux couples les questions sur le devenir qu’ils
envisageaient pour leurs embryons congelés. Bien qu’admettant que
des embryons non évolutifs ne soient pas conservés, et après avoir
souhaité la congélation des embryons non transférés de pronostic
évolutif favorable, demander leur destruction à l’arrêt du projet
parental reste une décision difficile.
Il nous a toujours semblé que l’étape de congélation
embryonnaire, pour beaucoup, conférerait aux embryons une
« parcelle d’humanité » supplémentaire. Dans la fin des
années 1980, l’histoire de Monsieur et Madame M... nous avait paru
caricaturale de ce lien complexe de parents à leurs embryons
congelés. Madame M…, déjà mère de deux enfants dans une première
union, avait bénéficié à la quarantaine d’une fécondation in vitro
avec son conjoint également déjà père de deux enfants. Par la FIV
avait été obtenue une grossesse gémellaire. Après l’accouchement de
ses jumeaux, garçon et fille, qui venaient magnifiquement compléter
une famille recomposée, Mme M…, présentant des
ménométrorragies permanentes et rebelles au traitement médical,
avait consenti à la solution chirurgicale de l’hystérectomie. Bien
à distance de l’hystérectomie, elle ne pouvait, d’une année sur
l’autre, se déterminer à la destruction des deux embryons
surnuméraires restants.
Les difficultés pour les couples hésitant à céder des embryons
surnuméraires sont liées au tourment de « donner » des
frères et sœurs « potentiels » biologiques non apparentés
socialement à leurs enfants, donc inconnus. Ils sont soumis à une
ambivalence quant à une responsabilité dont ils se sentent encore
investis vis-à-vis de leurs embryons, avec un sentiment de droit de
projection fantasmatique sur leur devenir.
Les choix sont bien sûr empreints des positions religieuses et
idéologiques de chacun.
Frédérique Dreifuss-Netter [5] analyse l’affirmation du principe
d’anonymat présent à la fois dans le Code Civil et le Code de la
Santé Publique dans le sens où il évite la constitution de
relations humaines entre donneurs, receveurs et enfant. Elle
détaille sa contradiction avec le droit d’accès aux origines,
affirmé dans l’article 7 de la Convention des Nations Unies sur les
droits de l’enfant. La Loi de 2002 institue un Conseil National
d’accès aux origines, qui concerne seulement les personnes adoptées
(et les pupilles de l’état). Or, c’est bien ce cousinage avec
l’adoption qui pose question dans l’accueil d’embryons.
Bien que connaissant les règles actuelles en vigueur quant à
l’anonymat du don, certains couples expriment cependant en
consultation leur regret de ne pouvoir avoir prise sur le choix du
couple receveur, dans le désir d’influencer un destin proche de
celui qu’ils auraient pu façonner pour cet embryon-là. Autrement
dit, dans le renoncement qui précède la décision de don, s’exprime
l’idée, à défaut de lui donner la vie, d’obtenir des
« garanties » d’une belle vie pour la personne humaine
potentielle issue de leur premier désir : ou tout au
moins, de conserver à travers le don, la conviction de la
continuité de ce pourquoi l’embryon a été initialement conçu. La
revendication des parents donneurs, quand elle s’exprime, est bien
celle de « données non identifiantes ».
A minima, est souvent exprimé par le couple potentiellement
donneur, encore hésitant, le vœu de connaître l’issue de son don
(embryons sélectionnés ou non) et, le cas échéant, du transfert
(grossesse ou non). Là encore, il n’existe pas d’attitude
univoque, valable pour tous les couples. Certains peuvent souhaiter
clore une histoire, d’autres bénéficieraient d’un assouplissement
du secret absolu, générateur de fantasmes inutiles, par exemple
quand l’embryon n’a pas été transféré ou si son transfert n’a pas
abouti à une naissance.
Ces considérations, largement débattues dans le cadre du don de
gamètes, ne peuvent être envisagées dans les mêmes termes quand il
s’agit de « personnes humaines potentielles ». Entendre
ces demandes comme des contreparties légitimes d’un don généreux,
ne doit-il pas permettre de penser divers
« contre-dons », qui apaiseraient à la fois la souffrance
de la perte, et une forme de toute-puissance délétère ? Peut-être
une nouvelle parenté sociale ?
Dans un cadre familial plus général, que dire du don aux enfants
de la famille du couple donneur, issus du choix embryonnaire
réalisé le jour de leur propre transfert intra-utérin? Ces enfants
n’ont-ils pas le droit de savoir l’existence, voire de connaître
leurs (même pas demi-) frères ou sœurs ? Comment vivront-ils,
après connaissance du choix de don de leurs parents, le fait de
n’être dans cette famille que par un choix opéré sur des critères
cellulaires le jour de leur propre transfert ? Sera-t-il
enrichissant ou perturbant pour eux de penser qu’ils auraient pu
être l’autre, le(la) congelé puis le donné, élevé dans un autre
milieu familial ?
Nous verrons plus loin comment cette parenté biologique ici,
sociale ailleurs, peut-être établie dans d’autres sociétés
éloignées dans le temps ou l’espace, chez qui certaines
« circulations des enfants » [13] sont licites, de même
que dans l’adoption simple en France.
Une réflexion sur un suivi des donneurs et de leur famille
s’impose, puisque nous n’émettons à l’heure actuelle que des
présupposés sur leur capacité à intégrer ces événements au roman
familial déjà souvent compliqué après procréation assistée.
Les couples d’accueil et leurs enfants
À la naissance de l’enfant d’une « mère d’accueil », la
filiation est établie comme si le couple avait procréé
naturellement, elle ne pourra être contestée, alors que dans
l’adoption le jugement, fait à distance de la naissance, crée la
filiation.
Les parents sont libres de révéler ou non à l’enfant le secret
de sa propre conception et de leur non-conception. Le secret aura
une forte probabilité d’être automatiquement levé dans différentes
circonstances, notamment s’il n’y a pas d’appariement selon le
critère des groupes sanguins, ou avec la probable généralisation
des tests ADN en diverses circonstances.
La révélation de leur mode de conception aux enfants du don
d’embryons, peut faire émerger un imaginaire concernant la famille
originelle, les frères ou sœurs, aînés socialement, mais pas
forcément d’un point de vue biologique, et probablement vivants.
Quelles que soient leur qualité de vie et leur compréhension de
l’histoire de leurs parents sociaux, comment ne pas envisager la
possibilité d’interprétations dévalorisantes par ces enfants, par
exemple sur le fait de ne pas avoir été primitivement choisis, mais
mis en attente, congelés, désinvestis, puis donnés ? Comment
ne pas anticiper l’idée d’une légitimité de la demande d’accès à
cette connaissance, puisque, anciennes « personnes humaines
potentielles », ils sont issus d’une histoire en partie
commune ? Ces interrogations sur une autre vie qui aurait pu
être la leur existent chez les enfants adoptés, hormis la notion,
non négligeable, de choix entre enfants. Elles n’ont pas lieu de
surgir sous cette forme après don de gamètes.
Tous ces questionnements n’occultent pas l’inconnu que
représenterait la levée du secret et la libre circulation des
informations et/ou relations sociales entre les familles. La
question peut être résumée ainsi : quelle part de notre
histoire biologique ou sociale est-elle prépondérante ?
Peut-on la fragmenter ? Et force est de constater le vide de
nos connaissances quant à l’impact de « l’environnement de la
conception », puis de la césure entre conception et grossesse,
sur la qualité de vie humaine ultérieure.
Parentalités biologiques, « utérines » et
sociales : relecture anthropologique
L’anthropologie de la parenté classique, s’interroge Geneviève
Delaisi de Parceval [4], peut-elle donner un éclairage quant aux
« aménagements de la parenté qui s’opèrent au cours de ces
transactions » ? Elle rappelle que « l’adoption
comme le don d’enfants constituent une pratique très courante pour
pallier la stérilité dans de nombreuses sociétés ». Elle cite
en ce sens Françoise Heritier [11] : « Tous les ersatz de
la procréation naturelle que nous découvrons aujourd’hui ont – ou
ont eu – peu ou prou des répondants institutionnels dans diverses
sociétés historiques ou actuelles (…) ? Sans le recours à des
artifices techniques qu’il était impossible de mettre en œuvre(…),
le simple jeu de règles sociales et de représentations
particulières de la personne a concouru ici ou là à l’invention de
situations originales qui pallient de fait la stérilité
individuelle (…). L’enfant n’y est pas toujours obligatoirement
conçu dans le ventre de la « mère », et les parents
peuvent être plus de deux. ».
Envisageant la circulation des enfants en milieu traditionnel
dans une perspective plus large que dans les cas de stérilité
individuelle, l’anthropologue Suzanne Lallemand [13] décrit les
systèmes largement répandus de parenté dites
« classificatoires », qui sont un ensemble de parents
plus ou moins affiliés biologiquement à l’enfant, ou sont des
parents d’appoint ou de complémentarité appartenant au groupe
social des parents biologiques.
La mise en perspective anthropologique peut être un outil
contributif, parmi d’autres, pour aborder différemment les
questionnements fondamentaux que suscite le don d’embryons d’un
couple à un autre couple, parmi lesquels :
- – la définition de la parentalité ;
- – la place de l’enfant issu de ce double projet
parental, la détermination de sa filiation au sein du groupe
familial ;
- – la circulation des enfants (embryons) et l’accès au
secret des origines.
La définition de la parentalité
Dans un récent ouvrage, « Métamorphoses de la parenté »
[7], Maurice Godelier redéfinit la parenté en se référant aux
différents stades de la « fabrication » de l’enfant,
c’est-à-dire la fécondation, la gestation et parturition :
« Alors que dans nos sociétés, la femme qui mettait au monde
un enfant était perçue à la fois comme la génitrice et la mère de
cet enfant, à partir du moment où l’on peut disjoindre
artificiellement les trois moments naturellement indivisibles de la
fabrication de celui-ci, la question se pose de savoir ce que sont,
pour l’enfant né dans ces conditions, les diverses femmes qui ont
l’une après l’autre contribué à sa naissance. ».
En général, à cause de l’importance, dans notre culture, des
aspects biologiques des liens de parenté et de la représentation
généalogique de ces liens, la question se ramène le plus souvent à
savoir laquelle de ces femmes est la « vraie » mère. Car,
si toutes ces transformations ont profondément altéré l’univers de
la parenté, elles n’ont pas encore ébranlé l’un des axiomes,
redéfinis par Godelier, qui en Europe, depuis des siècles, servent
à la définir et à la représenter, à savoir que la parenté est
fondamentalement un univers de liens généalogiques, à la fois
biologiques et sociaux, entre des individus de sexes différents et
appartenant à la même génération ou à des générations différentes
qui se succèdent dans le temps [3].
Ceci nous amène d’abord à envisager les modèles de parentalité
constructibles après accueil d’embryons en regard d’autres modes de
construction de la parentalité en AMP, qui, eux non plus, ne sont
pas totalement intraconjugaux, de la conception à la naissance.
- – Le don d’ovocytes : la paternité est génétique,
la maternité utérine.
- – Le don de spermatozoïdes : la maternité est
utérine et génétique, la paternité sociale.
- – L’adoption : la maternité et la paternité sont
exclusivement sociales.
- – Les gestations pour autrui, aujourd’hui illégales en
France : la paternité et la maternité sont biologiques, puis
sociales. Elles font l’objet d’une campagne de réhabilitation basée
sur l’argumentaire du droit à la parenté génétique, avec pour
corollaire la minorisation de la valeur du temps de maternité
utérine.
- – L’accueil d’embryons : la maternité est utérine
et la paternité uniquement sociale. Elle est marquée par la
prépondérance de la grossesse sur la parenté génétique, tant du
point de vue maternel que paternel.
Le tableau 1 ci-dessous résume les
divers « attributs » de parentalité que confère chacune
des parentés hors procréation naturelle, toutes maternités
d’intention :
Le débat autour de la parenté dite « biologique » est
à certains égards trop restrictif. La définition même de ce que
l’on entend par biologique (lié au vivant, lié au cycle reproductif
des espèces vivantes) est contestable : si dans le débat sur
les AMP par don de gamètes, ce terme est employé comme synonyme de
génétique, entendu comme généalogique, la maternité issue d’accueil
n’est-elle pas aussi un temps fondamental d’échanges biologiques,
et ne fonde-t-elle pas la généalogie ?
Godelier [7], dessine les contours de ce que recouvre la notion
de parentalité : « Pour nous, le terme de
« parentalité » désigne l’ensemble culturellement défini
des obligations à assumer, des interdictions à respecter, des
conduites, des attitudes, des sentiments et des émotions, des actes
de solidarité et des actes d’hostilité, qui sont attendus ou
exclus de la part d’individus qui – au sein d’une société
caractérisée par un système de parenté particulier et se
reproduisant dans un contexte historique donné – se trouvent,
vis-à-vis d’autres individus, dans des rapports de parents à
enfants » [16].
L’auteur énumère ainsi différentes fonctions qui forgent le
statut de parents dans toutes les sociétés, parmi
lesquelles :
- – la première fonction parentale est celle de conception
et d’engendrement ;
- – une seconde fonction qu’assume les parents, ou qui
peut faire d’individus qui n’ont pas donné naissance à un enfant
d’être parent de cet enfant, est celle qui consiste à élever,
nourrir, aider, protéger le jeune enfant et le mener ainsi jusqu’à
l’adolescence. Ainsi l’expriment des proverbes de l’ancienne France
collectés par F. Loux [15] : « Qui t’a mis au monde,
qu’il te débarbouille », « Qui fait l’enfant, doit le
nourrir » ;
- – une troisième fonction, liée dans son exercice même à
la précédente, est celle d’« éduquer » ces enfants.
Du fait de leur lien de parenté avec l’enfant, les parents
peuvent ou doivent doter cet enfant, dès sa naissance, ou plus tard
dans la vie, d’un nom, d’un statut social.
Une autre fonction consiste pour les parents, qu’ils soient
parents de naissance, parents d’adoption, ou parents nourriciers, à
exercer certains droits sur la personne de cet enfant.
A la lecture de ces nombreux énoncés, qui ne sont qu’une partie
des fonctions parentales, positives ou négatives (formes d’autorité
et de répression, interdits intrafamiliaux de sexualité), on
comprend la thèse de Godelier : « Ces fonctions sont pour
la plupart divisibles, et partageables, et peuvent donc être
redistribuées de façons très diverses ».
On voit également que, dans ces conditions, l’on ne saurait
réduire le champ de la parentalité au « désir
d’enfant » qu’au cours de leur vie un grand nombre d’adultes
ressentent. La parentalité (parenthood) ne peut se réduire au
parenting, au désir et au fait de se comporter en parent.
Geneviève Delaisi de Parceval écrit des sociétés occidentales
qu’elles « sont marquées par un hyperindividualisme et une
référence au soi, (…) et à l’opposé de certaines sociétés
« exotiques », dans notre système de filiation
bilatérale, la situation de pluriparentalité… est
impensable. » [4].
Selon JP. Carminati [2], les liens de filiation d’un individu
dans les sociétés occidentales viennent d’un ordre juridique qui
copie la mécanique biologique. On dit : « né de mère
Unetelle et père Untel ou né de mère/ou père inconnu. On ne dit pas
qu’il n’existe pas ou qu’on n’en pas besoin ».
Dans l’accueil d’embryons, un enfant va naître de mère et de
père Untels, mais aura été conçu de mère et père connus et non
révélables.
À ce stade, une escapade étymologique rejoint les préoccupations
anthropologiques de définition des modes de filiation. Ainsi, on
note dans le Larousse [14], que le géniteur (ou la génitrice) c’est
celui qui engendre ; engendrer signifie procréer, reproduire
par génération, être à l’origine de quelque chose, causer,
provoquer. Dans l’accueil d’embryons, selon que l’on considère la
conception ou la mise au monde, le couple à l’origine du don et les
parents d’accueil se retrouvent dans la fonction de géniteurs. Les
modèles anthropologiques nous éclairent sur les processus
ultérieurs par lesquels les géniteurs acquièrent leur fonction de
parenté.
Génération, c’est l’ensemble des fonctions par lesquelles les
êtres se reproduisent, mais aussi l’ensemble des personnes qui
« descendent » de quelqu’un, ou qui appartiennent à une
même classe d’âge. Générer, c’est engendrer quelque chose ou
l’avoir pour conséquence. Par conséquent, avoir des embryons
surnuméraires peut générer l’accueil d’embryons.
Enfin, pour ajouter à la clarté (ou la confusion) des termes
hérités du latin à verser au dossier du concept de parentalité,
Sylvain Missonnier [17], à propos de la conception parentale à
l’échographie, détaille l’étymologie de la conception :
« conceptere, l’action de contenir ». Nous employons ce
terme pour la fabrication de l’embryon, son étymologie, elle,
englobe la fonction utérine de contenant. « Concevoir, de
concipere, c’est proprement contenir entièrement ». Ce terme a
par ailleurs la double signification de former un enfant en soi et
de se le représenter par la pensée.
Quelques exemples des représentations du champ de la parentalité
sont cités par Godelier pour illustrer les variations que peuvent
revêtir ces diverses fonctions, selon les modes de descendance,
d’alliance, les formes de pouvoir et de hiérarchie qui existent
dans une société à une époque donnée.
Chez les Baruyas de Nouvelle-Guinée, patrilinéaires, le père est
présenté à la fois comme le concepteur et le nourricier (par son
sperme) et il est à la fois le géniteur et le père social de
l’enfant. Dès que la femme se sait enceinte, le couple multiplie
des rapports sexuels, car le sperme de l’homme est censé nourrir le
fœtus dans le ventre de la femme. La femme Baruya peut donc à peine
être considérée comme génitrice de son enfant puisque rien ne passe
de son corps à celui de l’enfant, et que son corps sert de
réceptacle à un corps engendré et nourri par l’homme. Même le lait
que la jeune mère donnera à son enfant après la naissance provient
de l’homme et d’une transformation de son sperme. Cependant,
l’homme et la femme ne suffisent pas pour faire cet enfant.
L’enfant à sa naissance respire mais n’a pas encore d’âme,
d’esprit. C’est le Soleil qui vient faire semer dans le corps de la
femme tous les organes manquants et donner à ce corps désormais
humain son souffle.
Chez les Trobriandais du Pacifique, matrilinéaires, le père
n’est pas regardé comme le géniteur de son enfant C’est la mère qui
conçoit celui-ci lorsqu’un esprit–enfant ancestral pénètre son
corps et se mêle à son sang menstruel pour former l’embryon du
futur nouveau né. Le père nourrit cet embryon de son sperme, comme
chez les Baruyas, puis, quand il est né, avec les fruits de ses
jardins. Il est donc le père nourricier et le père social de cet
enfant, mais il n’est pas le géniteur [18 ]. « La mère et le
père contribuent donc chacun de façon distincte mais complémentaire
à l’identité de leur enfant. La mère leur donne son sang, sa chair,
leur identité interne, et par le sang qu’il reçoit de sa mère,
chaque enfant est rattaché au flot ininterrompu de sang qui coule
de la femme. Le père lui, donne à l’enfant en quelque sorte, son
identité externe, mais il le nourrit aussi, d’abord dans le ventre
de sa mère. » [7].
Chez les Nzemas [9] du sud du Ghana, les enfants sont des
morts qui sont venus revivre dans le corps d’un enfant. L’esprit
d’un défunt se transforme en une sorte de larve « qui est le
corps d’un enfant-esprit ». Celui-ci va se loger dans l’utérus
d’une femme, qui en général, mais pas toujours, est un membre de
son clan. Une fois dans le ventre de la femme, l’esprit–enfant se
transforme en fœtus par l’effet des rapports sexuels entre son père
et sa mère. La femme, avec son sang menstruel, va produire la chair
et les os de l’enfant. L’homme, avec son sperme, va produire son
sang. Le sang de l’homme porte en lui une force vitale qui, si elle
est « agréée » par la force vitale contenue dans le sang
de la femme, va donner à l’enfant en gestation, la capacité de se
mouvoir, et, plus tard, de respirer. Sans cet agrément du sang de
la femme, l’enfant n’est pas conçu.
La société des Maengés de la Nouvelle-Bretagne, en Océanie, a
été étudiée par Michel Panoff [19]. C’est le sperme de l’homme et
lui seul qui est censé fabriquer le corps de l’enfant, qui se
transforme en son sang, sa chair, en ses os et lui donne le
mouvement et le souffle. La femme, elle, ne partage pas de
substance avec son enfant, mais elle contient celui-ci dans son
utérus, et lui donne alors son « âme intérieure » qui va
se loger dans le sang transmis par le père. Panoff reprend une
expression de l’ancien droit français, pour parler de « la
parenté par la verge, », opposée à « la parenté par le
ventre », (la parenté utérine).
Alors que chez les Trobriandais matrilinéaires
et virilocaux, le sperme de l’homme n’entrait pas dans la
conception de l’enfant, mais lui donnait sa forme, alors que chez
les Nzemas matrilinéaires et patrilocaux, le sperme fabrique le
sang du fœtus, son souffle, chez les Maengés, le sperme fabrique
entièrement le corps de l’enfant, mais c’est la mère qui lui donne
une âme intérieure et probablement sa forme extérieure.
Le rôle de l’homme et de la femme dans le processus de
conception est dans tous les cas en concordance avec le principe
qui organise la descendance et fonde l’appropriation des enfants
par l’un ou l’autre de deux côtés, paternel (Baruya), maternel,
(Trobriand), ou les deux (Maenge, Nzema). Dans tous les cas,
l’intervention des humains ne suffit pas à faire un enfant.
Evoquant le fœtus du troisième millénaire visité par
l’échographie, ses images et leur sonorisation comme :
« matérialisation d’investissements narcissiques et
pulsionnels parentaux …qui constituent le nid psychique
prénatal parental », Sylvain Missonnier [17] émet l’idée
que : « C’est le « souffle sacré » qui humanise
le fœtus et constitue la trame organisatrice du berceau postnatal à
venir ».
Dans le cas de l’accueil d’embryons, le berceau est prêt depuis
fort longtemps.
Tableau 1
|
Maternité génétique
|
Maternité utérine
|
Maternité sociale
|
Paternité génétique
|
Paternité sociale
|
|
Don de sperme
|
+
|
+
|
+
|
-
|
+
|
|
Don d’ovules
|
-
|
+
|
+
|
+
|
+
|
|
Gestation pour autrui
|
+
|
-
|
+
|
+
|
+
|
|
Adoption
|
-
|
-
|
+
|
-
|
+
|
|
Accueil d’embryons
|
-
|
+
|
+
|
-
|
+
|
La place de l’enfant issu de ce double projet parental
Pour la population Mossi du Burkina Fasso, étudiée par
D. Bonnet [1], il existe un autre monde que celui du réel, le
monde du « regard retourné ». Le « regard
retourné ». exprime à la fois celui d’où viennent les enfants
et celui vers lequel partent les ancêtres. L’enfant à venir est
donc déjà existant dans un autre monde. Ainsi toute femme
possède-t-elle un capital-enfants dans ce monde du « regard
retourné », le plus délicat, pour elle, étant de parvenir à
convaincre ces enfants à venir partager son monde à elle, et celui
de tous les humains. Toute la période qui va de la grossesse à
l’accouchement se vit dans la volonté de susciter le désir de
l’enfant à venir dans le « monde à l‘endroit ». Plus
tard, quand l’enfant sera né, il s’agira de lui donner le désir d’y
rester : « Chaque enfant, dans cet autre monde, possède
un père et une mère qui veillent sur son bien-être ».
Pour les Mossi, la procréation est due à la pénétration de la
femme par un être surnaturel ou « génie », présenté comme
exclusivement gémellaire : « Être gémellaire issu de
l’autre monde, le génie représente aussi le dédoublement du
même ».
Quand l’enfant naît unique, on considère que son jumeau est
resté dans l’autre monde.
Ce modèle anthropologique a une résonance particulière quant à
la place qui sera celle de l’enfant né de l’accueil. Celui-ci vient
effectivement d’un autre monde, une autre famille, un autre projet,
dans lequel il possède probablement un jumeau de conception. Sa
place dans sa famille lignagère n’en est cependant pas affaiblie,
mais consolidée.
Dans l’accueil d’embryons, personne humaine potentielle venue
d’ailleurs (un autre couple), le temps de la grossesse est celui où
s’exprime le rôle nourricier de la mère, et se forge la paternité
sociale vers l’appropriation de l’enfant, finalisée à la naissance
qui détermine, comme nous l’avons vu, la filiation. Dans un sens
opposé à celui des surrogate mothers, cette grossesse se
présente dans la continuité du destin initial de l’embryon projeté
par les parents concepteurs, comme une maternité de substitution,
qui s’initie comme contractuelle et devient titulaire.
La circulation des enfants
Ainsi que nous l’avons brièvement évoqué plus haut, hors du monde
occidental, les enfants ne sont pas systématiquement élevés dans le
foyer parental. Suzanne Lallemand donne de nombreux exemples de la
circulation des enfants dans de nombreuses sociétés [10]. Parmi
d’autres, au Liberia, 40 % des mères mentionnent l’existence
d’un de leurs enfants élevé à l’extérieur du foyer. Chez les
Eskimos, des données de 1979 font état de 30 à 40 % d’enfants
qui circulent entre des groupes familiaux sur la côte Ouest de la
baie d’Hudson. En Sierra Leone, dans la région de Mende, Isaac et
Conrad [12] décrivent en 1985 44 % d’enfants élevés par des
collatéraux de leurs géniteurs (fostered-in), et 29 % à
l’extérieur de la région (fostered-out).
La décision concernant l’enfant peut être prise par les parents,
ou l’un des membres du cercle familial, ou d’un groupe plus vaste
sans lien de sang avec les géniteurs. Confier un enfant peut
répondre à divers motifs, tels que souci économique ou souhait
d’une élévation sociale par l’éducation qui lui sera fournie. Une
femme peut également se voir dans l’obligation de confier son
premier-né à la sœur aînée stérile de son mari. Inversement, après
une succession de fausses couches ou de morts d’enfants, une femme
peut confier un enfant à une autre femme de la famille, parfois de
résidence éloignée, afin de protéger celui-ci du sort qu’ont connu
les autres, rapporté à une cause surnaturelle. Elle peut également,
comme figuré dans le dessin ci-dessous (figure 1) recueilli pour
notre travail de thèse auprès de femmes peules au Sénégal oriental
en 1978, placer symboliquement l’enfant né après le décès de ses
aînés à la croisée de chemins ; la dation du nom par le
premier qui le recueillera est censée à la fois détourner de lui
une agression surnaturelle, mais également l’inscrire dans un
rapport de parenté élargi [6].
Goody (1982) distingue deux types de transferts enfantins :
l’adoption et le gardiennage ou fosterage [8]. Le premier, selon S.
Lallemand « a un caractère officiel, il peut impliquer le
secret des origines, est censé être durable, non réversible, et
priver les géniteurs de leurs droits et devoirs relatifs à l’enfant
au profit des tuteurs [10] ».
Il n’est pas sans nous rappeler la réglementation en vigueur
chez nous quant à l’adoption plénière … et l’accueil d’embryons. Le
second, par contre, (le fosterage) « a un caractère momentané,
il s’adapte aux circonstances puisqu’il suppose le partage ou
l’alternance des prérogatives parentales entre ascendants directs
et gardiens ».
Il n’y a donc, dans cette pratique, aucune ambiguïté vis-à-vis
du secret des origines.
La plupart des contrées ont un usage alterné et inégal de ces
deux modes d’adoption passagère ou définitive.
L’ouverture sur deux alternatives évoque la terminologie de
« double guichet » apparue depuis 2006 dans la reprise du
débat sur secret et anonymat dans les AMP/donneurs.
Si l’on considère les situations auxquelles sont confrontés les
couples pour qui la double infertilité n’a pu être résolue par les
AMP « classiques », et si l’on excepte les indications
limites entre don d’ovocytes et accueil, le choix de démarche
alternative reste souvent duel, entre accueil d’embryons et
adoption, chacune des deux options ayant son poids de difficultés.
Nous voudrions, pour conclure, évoquer deux histoires cliniques
témoins de cet usage alterné et inégalement choisi par les couples
de ces deux démarches.
La première est celle d’un couple jeune dont la stérilité est
double : chez la femme, il existe une problématique de
ménopause précoce familiale, chez l’homme, une oligatératospermie
extrême. Après deux tentatives d’AMP marquées par une très faible
réponse folliculaire et la conception de peu d’embryons de qualité
évolutive déplorable, la démarche en vue d’accueil a été initiée,
puis différée au profit d’une démarche en vue d’adoption.
Consultant après un an afin de reprendre la procédure d’accueil, le
couple exprime comment les démarches en vue d’adoption, en attente
actuelle de réalisation, lui ont permis de prendre de la distance
vis-à-vis du projet biologique, pour mieux s’inscrire dans une
parentalité alternative, avant de revenir au projet initial de
grossesse par accueil d’embryons, vécue dans la perspective d’une
adoption in utero.
La seconde histoire est celle d’un couple, en démarche actuelle
en vue d’accueil d’embryons, ayant, dans l’attente entre
l’acceptation de la demande et le début de notre activité, adopté
deux enfants en Polynésie, où le fosterage reste une pratique
courante (enfants de la fratrie élevés dans le foyer originel, ou
celui de la grand-mère, ou confiés pour adoption). Ce couple
témoigne de la satisfaction d’élever ses enfants dans la plénitude
de l’autorité parentale tout en conservant des liens lointains avec
la famille d’origine. Forts de cette expérience, et anticipant la
naissance issue de l’accueil, leur préférence est nettement
exprimée en faveur de la connaissance, irréalisable à ce jour, de
la famille des donneurs.
Cette position n’est bien évidemment pas consensuelle, mais la
donnée récente de l’extension des familles recomposées banalise
cependant la notion de parentés multiples s’invitant dans les
structures familiales traditionnelles.
Conclusion
L’accueil d’embryons est une mutation radicale, qui touche à la
conception des individus. Un débat est ouvert au sein de la
société, qui suscite des clivages souvent idéologiques, car il
mobilise des intérêts contradictoires. Ces intérêts sont ceux du
couple donneur (et sa famille) qui a obtenu l’enfant désiré par la
procréation assistée, du couple receveur pour qui celle-ci, dans
ses formes plus classiques, s’est avérée impossible, et bien-sûr,
celui de l’enfant, dont les origines seront complexes, bien que sa
filiation soit légalement clairement définie.
Il n’existe pas de prêt -à- penser concernant cette
technique.
Au demeurant, une mise en perspective anthropologique, mettant
en lumière d’autres systèmes de parenté ou de circulation d’enfants
dans diverses sociétés permet d’aborder différemment les aspects
biologiques et sociaux de la reproduction humaine, en général, et
de cette forme d’adoption in utero que représente l’accueil
d’embryons, en particulier.
On peut ainsi se figurer que l’enfant du don d’embryons
s’épanouira dans un système de parenté que Claude Lévi-Strauss
définit en 1958 [16] comme « un système arbitraire de
représentations », qui se caractérise non par sa concomitance
avec le biologique, mais par « la démarche essentielle par
laquelle elle s’en sépare ».
Références
1 Bonnet Doris. La procréation, la femme et le génie (les Mossi de
Haute-Volta). Cah. ORSTOM, ser. Sci Hum 1981 ; XVIII(n°
4) : 423-31.
2 Carminati JP. « Inscrire quoi? ».
In : Familles bousculées, inventées, magnifiées. Colloque
GYPSY VII. Paris : Odile Jacob, 2008.
3 Commaille J. La question familiale en Europe.
Paris : l’Harmattan, 1997.
4 Delaisi de Parceval G. La gestation pour autrui, un
bricolage des représentations de la paternité et de la maternité
euro-américaines. l’Homme 2007 ; 183.
5 Dreifuss-Netter F. L’accueil d’embryons. Centre de
documentation multimédia, 2004.
6 Epelboin S. La femme en état ; représentations populaires
de la fécondité en milieu rural africain : l’exemple des
femmes peules, Bande du Sénégal Oriental. Thèse pour le doctorat en
médecine, Université Pierre et Marie Curie, Paris, 1982.
7 Godelier M. Métamorphoses de la parenté. Paris :
Fayard, 2004.
8 Goody E. Parenthood and social reproduction. Fostering
and occupational roles in Western Africa. Cambridge :
University Press, Studies in social Anthropology, 1982.
9 Grotanelli V.L. Pre-existence and survival in Nzema beliefs.
Man, 1961, 61.
10 Guidetti M, Lallemand S, Morel MF. Enfances
d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui. Paris : Armand Colin,
1997.
11 Heritier F. Masculin/féminin : la pensée de la
différence. Paris Odile Jacob, 1996.
12 Isaac B, Conrad SR. Child fosterage among the Mende
of Upper Bambara chiefdom, Sierra Leone : rural-urban and
occupational comparisons. Ethnology 1982 ; 21 : 3.
13 Lallemand S. La circulation des enfants en milieu
traditionnel : prêt, don, échange. Paris : L’Harmattan,
1993.
14 Larousse encyclopédique. Paris, 1994.
15 Loux F, Richard P. Sagesses du corps ; la
santé et les maladies dans les proverbes français. Paris :
Maisonneuve et Larose, 1978.
16 Levi-Strauss C. Anthropologie structurale. Paris :
Plon, 1958.
17 Missonnier S. Le fœtus savant et la famille du
IIIe millénaire. In : Familles bousculées,
inventées, magnifiées. colloque GYPSY VII. Paris : Odile
Jacob, 2008.
18 Monberg T. Fathers were not genitors. Man, vol. 10, 1975.
19 Panoff M. Patrifiliation as ideology and practice in a
matrilineal society. Ethnology 197615(n°2) : 175-88.
20 Tisseron S. Secrets de famille, mode d’emploi.
Paris : Marabout, 1999.
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