ARTICLE
Auteur(s) : Dominique Lamarque
Unité d’Hépato-Gastroentérologie, Hôpital Hôtel-dieu de Paris,
Place du Parvis de Notre Dame, 75181 Paris Cedex 04
En termes de carcinogenèse et d’épidémiologie, le cancer
gastrique doit être subdivisé en trois formes : adénocarcinome
distal de type intestinal, adénocarcinome distal de type diffus et
adénocarcinome proximal ou du cardia. L’adénocarcinome distal
représente 75 % des cancers gastriques dans les pays
occidentaux.
L’adénocarcinome de type intestinal concerne 85 % des
cancers distaux, la seconde 15 %.
Épidémiologie de l’adénocarcinome distal de type
intestinal
Évolution de l’incidence
Dans les années 1930, le cancer gastrique était la première cause
de mortalité chez l’homme et la troisième chez la femme aux
États-Unis. Depuis cette période, l’incidence ne cesse de diminuer
et à la fin du vingtième siècle, le cancer gastrique constituait la
huitième cause de décès par cancer [1].
A l’échelon mondial, le cancer gastrique est le quatrième en
incidence (9 %) après les cancers du poumon, du sein et
colorectaux. Il représente 10 % des causes de mortalité de
cancer, venant en second après le cancer du poumon [2]. Les deux
tiers des adénocarcinomes gastriques distaux se développent dans
les pays non industrialisés [3]. Le cancer gastrique n’est pas pour
autant systématiquement associé au faible niveau de développement
car son incidence est élevée au Japon ou au Portugal et faible en
Gambie [2]. De grandes différences d’incidences sont observées à
travers le monde : le cancer est 10 fois plus fréquent chez
les Japonais vivant au Japon que chez les Blancs américains. Les
incidences les plus importantes sont observées en Asie, en Europe
de l’est et en Amérique centrale et du sud. Au Japon, le cancer
gastrique reste la première cause de mortalité par cancer chez
l’homme et la seconde chez la femme [4].
En France, l’incidence a également diminué dans les mêmes
proportions et une publication de 1999 a montré une baisse de
l’incidence de 20 % chez les hommes et de 30 % chez les
femmes entre 1985 et 1995 [5, 6]. L’incidence globale du
cancer gastrique en France est de 10 cas pour 100 000
habitants chez les hommes et de 5 cas pour 100 000 chez
les femmes. On peut estimer que les adénocarcinomes distaux
représentent deux tiers de ces cancers [2].
L’influence de la race sur l’incidence du cancer de type
intestinal n’est décrite que chez les Noirs d’Amérique du nord qui
ont un risque de cancer double de celui des Blancs, malgré la
baisse de l’incidence observée depuis les années 1970 [7]. Une
étude cas témoins montre que cette différence disparaît après
ajustement sur le niveau socio-économique [8]. L’incidence est de
20 % plus élevée chez les Indiens d’Amérique que dans la
population blanche américaine [9] mais là encore il est probable
que des facteurs intercurrents environnementaux expliquent cette
différence.
En revanche, les facteurs qui favorisent le cancer chez les
Asiatiques ne semblent pas liés à la race car il a été montré que
l’incidence du cancer diminuait chez les enfants des Japonais et
des Chinois ayant migré en Amérique du Nord [10].
L’âge moyen de survenue de l’adénocarcinome gastrique distal sur
métaplasie intestinale est de 70 ans chez les hommes et de
74 ans chez les femmes. Le cancer est relativement rare avant
45 ans. L’incidence est deux fois plus importante chez l’homme
que chez la femme et les courbes suggèrent que l’incidence chez les
femmes est équivalente à celles des hommes de 10 ans plus
jeunes. L’origine de cette différence demeure mal expliquée. Il a
été suggéré que les hormones féminines auraient un rôle protecteur
[11].
Comme suggéré plus haut, l’incidence du cancer est plus élevée
chez les sujets issus de faibles niveaux socio-économiques que chez
les sujets de niveaux plus élevés de la même population
[12-16].
La décroissance de l’incidence du cancer dans les années futures
est sujette à caution parce que l’incidence est liée à l’âge et que
la longévité des populations s’accroît, notamment dans les pays à
développement industriel intermédiaire tels que la Chine ou
l’Europe de l’est.
La mortalité du cancer gastrique représente 80 % des cas
incidents [17]. La mortalité est plus importante dans les
populations de faible niveau socio-économique parce que le
diagnostic est plus tardif et le stade plus avancé [18].
L’amélioration de la survie a été relativement limitée ces 20
dernières années malgré les progrès de la chimiothérapie, si bien
que la mortalité n’est pas différente entre les pays européens et
le reste du monde, à l’exception du Japon [19, 20]. Dans ce pays,
une politique de dépistage systématique a permis le diagnostic de
cancer de petite taille et une baisse de 50 % de la mortalité
en 30 ans [21].
Facteurs de risque du cancer gastrique distal
L’adénocarcinome gastrique distal est de cause multifactorielle
mais la cause prépondérante est l’infection par Helicobacter pylori
(H. pylori).
L’infection par H. pylori
H. pylori est une bactérie gram-négative qui colonise l’estomac
humain et provoque une infection chronique. La prévalence de
l’infection dans les différentes populations du globe dépend
principalement de l’âge des sujets et de leurs conditions
socio-économiques.
Le seul réservoir de la bactérie est l’estomac humain et de
nombreux arguments suggèrent une transmission directe interhumaine
oro-orale ou oro-fécale par la salive, les vomissements et les
selles diarrhéiques [22]. Ce mode de transmission est plus fréquent
au cours de la petite enfance (avant 5 ans) et il est favorisé
par de mauvaises conditions d’hygiène et la vie en promiscuité
[23]. La transmission est principalement familiale et les enfants
de sujets infectés sont plus souvent contaminés. Ces facteurs
expliquent que la prévalence de l’infection est très forte dès
l’enfance dans les pays en développement [24]. La prévalence est
supérieure à 80 % en Europe de l’est, en Russie, en Afrique et
au Sud-Est asiatique et elle atteint 60 % chez les enfants de
moins de 10 ans. Chez les adultes des pays en développement,
l’incidence de l’infection est estimée à 0,5 % par an.
En revanche, dans les pays développés, la prévalence de
l’infection est faible chez les enfants (inférieure à 15 %).
Dans les pays développés, la transmission s’effectue
essentiellement par voie orale-orale par les vomissements et la
salive des parents ou d’autres enfants. La contamination est plus
fréquente chez les enfants séjournant en communauté, crèche ou
garderie. Les adultes peuvent être contaminés surtout par contact
avec du liquide gastrique, comme les endoscopistes ou les
infirmières manipulant des sondes gastriques. On observe dans les
pays développés un effet de cohorte expliqué par l’amélioration des
conditions d’hygiène et socio-économiques depuis le début du
XXe siècle. Ainsi la prévalence de l’infection
était de 80 % chez les sujets nés au début du siècle dans les
pays occidentaux. Il n’y a pas de lien entre infection et ethnie,
sexe, consommation d’alcool ou de tabac.
En France, la prévalence globale de l’infection est de
30 %. Elle varie de 5-15 % chez les sujets de moins de
20 ans à plus de 50 % chez les sujets de plus de
60 ans [25, 26]. L’évolution de la gastrite chronique induite
par H. pylori est marquée par l’apparition d’une atrophie de
la muqueuse et de lésions de métaplasie intestinale (figure 1). On admet
selon le schéma de Corréa que 0,5 % à 2 % des patients
infectés développent un adénocarcinome gastrique antral ou fundique
après plusieurs décennies d’évolution de la gastrite [27].
Le développement de l’atrophie de la muqueuse gastrique dépend
de la sévérité de la réponse inflammatoire. L’atrophie qui se
définit par une déplétion des glandes est probablement la
conséquence d’un défaut de remplacement des cellules disparaissant
par apoptose, elle-même induite par l’inflammation. L’atrophie est
associée à des facteurs de virulence bactériens qui sont
pro-apoptotiques. Ces facteurs sont l’îlot de pathogénicité cag,
l’adhésine babA2, les génotypes s1 et m1 de VacA et la protéine de
la membrane externe, oipA [28].
In vivo, les mécanismes de l’apoptose dépendent largement de
l’expression des cytokines proinflammatoires et de l’expression du
complexe d’histocompatibilité de classe II [29]. Les cytokines
proinflammatoires induisent l’apoptose en partie par induction de
la NO (monoxyde d’azote) synthétase inductible (NOS II) qui libère
du NO à forte concentration en phase aiguë de l’inflammation. Le NO
dégrade l’ADN et occupe les noyaux héminiques des enzymes de la
respiration mitochondriale. Les radicaux libres et le NO produits
par les polynucléaires activés au contact de l’épithélium ont le
même effet.
Dans la muqueuse gastrique humaine infectée par H. pylori,
l’accroissement de l’apoptose des cellules épithéliales est
concomitant d’une augmentation de la prolifération cellulaire.
Ainsi, un équilibre se constituerait entre les facteurs
pro-apoptotiques et les facteurs prolifératifs dans l’épithélium de
la muqueuse gastrique infectée. La rupture de cet équilibre au
profit des facteurs prolifératifs pourrait favoriser la survenue du
cancer gastrique.
En cas d’infection chronique, l’infection par H. pylori
modifie de façon complexe la régulation de la sécrétion acide. Elle
exerce une action stimulatrice au niveau de l’antre et inhibitrice
au niveau du fundus. Les cytokines pro-inflammatoires ont un rôle
central dans ces modifications.
Les interactions élémentaires de H. pylori avec des
cellules endocrines ou pariétales ont des conséquences
physiologiques différentes selon les sujets. La distribution de la
gastrite chronique influence fondamentalement la sécrétion acide.
Chez certains patients, une diminution de la sécrétion acide
maximale stimulée est provoquée par l’infection et l’éradication
s’accompagne d’une élévation de la sécrétion acide. La gastrite
chronique observée chez ces patients a une localisation
ubiquitaire, à la fois antrale et fundique. Il s’agit d’une
pangastrite au cours de laquelle les lésions inflammatoires
fundiques tendent à diminuer la sécrétion acide (figure 2).
L’hypochlorhydrie accélère la carcinogenèse en inhibant la
transformation des nitrites salivaires et en permettant la
colonisation de l’estomac par des bactéries. Ces dernières
convertissent les nitrites en nitrosamines qui seraient des
substances carcinogènes [30].
Une étude prospective japonaise a montré que le risque de cancer
gastrique est lié à l’existence d’une pangastrite (risque relatif
de 15,6) ou d’une gastrite à prédominance fundique (risque relatif
de 34,5) (figure 3) [31]. Une
atrophie sévère de la muqueuse ou la présence d’une métaplasie
intestinale était des facteurs de risque de cancer.
D’un point de vue physiopathologique, l’hypochlorhydrie est
induite par les cytokines TNFα et IL-1β qui inhibent la production
d’acide par les cellules pariétales.
L’apparition d’une hypochlorhydrie associée à la gastrite
chronique est conditionnée par des facteurs héréditaires. La
détermination de la prévalence de l’atrophie et de
l’hypochlorhydrie chez les patients apparentés au premier degré de
malades ayant un adénocarcinome gastrique montre que les apparentés
H. pylori positifs développent dans la moitié des cas une
atrophie et dans 40 % des cas une hypochlorhydrie [32, 33].
Cette atrophie ou hypochlorhydrie n’est pas trouvée chez les
patients non infectés par H. pylori ni chez les sujets témoins
sans antécédents familiaux de cancer gastrique qu’ils soient
H. pylori positif ou négatif.
L’hypochlorhydrie observée chez les apparentés des sujets ayant
un cancer est liée, au moins en partie, à l’action antisécrétoire
de l’IL-1β et du TNFα dont la production est dépendante du génotype
du gène codant pour cette protéine. IL-1 β et TNFα antagonisent la
sécrétion acide stimulée par la gastrine [34]. La sévérité de
l’inflammation est dépendante de la production d’interleukines
pro-inflammatoires qui est plus abondante chez les malades ayant un
génotype particulier de l’IL-1β (TT ou CT sur le locus 511) et du
gène IL-1 RN, codant pour l’antagoniste de son récepteur IL-1 ra,
sur une séquence de répétition variable localisée sur le second
intron.
Les génotypes pro-inflammatoires du locus 511 de l’IL-1β sont
associés à des grades élevés d’inflammation et d’atrophie de la
muqueuse et à l’hypochlorhydrie chez les patients de plus de
60 ans (figure 4) [35].
Les génotypes de virulence de H. pylori VacAs1, VacAm1 et
CagA ont été également associés au risque de cancer gastrique avec
des odds-ratio de 17, 6,5 et 15, respectivement. La combinaison
d’un de ces génotypes bactériens avec le génotype TT de l’IL-1β-511
accroît le risque de cancer.
Les facteurs diététiques
Le rôle carcinogène de H. pylori est accentué par certains
facteurs environnementaux. Ainsi, du fait de ces facteurs, la
sévérité de l’inflammation provoquée par les polymorphismes
inflammatoires joue un rôle moins important dans les régions à
forte incidence de cancer gastrique [36].
Plusieurs études cas contrôle ont montré que la consommation de
forte quantité de sel accroît le risque de cancer gastrique
[36-42]. Une étude de cohorte était réalisée chez 39 000 sujets
suivis pendant 11 années au Japon [43]. Un cancer gastrique était
diagnostiqué chez 486 sujets durant le suivi. Une association forte
entre la consommation élevée de sel et le cancer était trouvée chez
les sujets masculins. La consommation de poisson salé était un
facteur de risque dans les deux groupes.
Plus récemment, une étude de cohorte [44] de 2 476 sujets suivis
pendant 14 ans a évalué l’incidence du cancer gastrique en
fonction de la consommation de sel distinguée en 4 groupes :
de moins de 10 g par jour à plus de 16 g par jour. Le
risque de cancer, observé chez 93 sujets, était augmenté en
proportion de la consommation de sel : odds ratio de 2,4 à
partir de 10 g/j et odds ratio de 3,0 en cas de consommation
de plus de 16 g/j. Après ajustement sur différents facteurs de
risque (âge, H. pylori, sexe, tabagisme, histoire familiale de
cancer, atrophie de la muqueuse gastrique) l’association cancer et
consommation élevée de sel se révélait particulièrement forte chez
les patients infectés par H. pylori et ceux ayant une gastrite
atrophique. Enfin, la forte consommation de sel augmente la
fréquence des cancers chez les rats exposés expérimentalement à une
substance carcinogène [45].
Un régime riche en fruits et légumes paraît réduire le risque de
cancer gastrique. En fait, la réduction de ce risque paraît
relativement limitée avec une diminution de 10 % qui surtout
n’est pas constamment retrouvée par les études cas témoins [46,
47]. Une étude de cohorte européenne ayant suivi plus de 500 000
personnes pendant 6,5 années [47, 48] a recensé 330 cas de cancer
gastrique distaux. Aucun lien n’était trouvé entre la consommation
de fruits et de légumes et la survenue de ces cancers.
Des essais randomisés ou d’intervention avec administration
d’antioxydants n’ont pas permis de montrer de modification de
lésions dysplasiques ou de métaplasie intestinale malgré un suivi
prolongé jusqu’à 6 ans [49-53]. Le risque de cancer gastrique
attribué à H. pylori a été rapproché d’une réduction de la
concentration de vitamine C dans la lumière gastrique secondaire à
l’infection. L’éradication de la bactérie s’accompagne d’une
augmentation de cette concentration. Aucune étude de cohorte n’a
cependant montré que la seule supplémentation en vitamine C
permettait d’atténuer les lésions prénéoplasiques [50, 53].
Le tabac
La consommation de tabac est associée à la survenue de cancer
gastrique. Une étude de cohorte japonaise a montré que ce risque
était proportionnel à la quantité de cigarettes fumées par jour
[54]. Des données identiques ont été montrées dans la population
européenne dont un échantillon de 500 000 sujets a été suivi
pendant 11 années. Trois cent cinq cas de cancers gastriques ont
été observés et l’odds ratio des patients tabagiques était de 1,73
(IC 95 % = 1,06-2,83) chez les hommes et de 1,87 (IC 95 %
= 1,12-3,12) chez les femmes [55]. La consommation d’alcool ne
semble pas modifier le risque sauf chez les sujets tabagiques où
l’effet des deux facteurs se combine [56].
Autres états prénéoplasiques
Ces états associent l’atrophie et l’hypochlorhydrie. Il s’agit de
la maladie de Biermer dont le risque de cancer est évalué à 1 à
2 % par an [57] et des moignons gastriques dont le risque est
estimé à 3 % de cancer et 10 % des lésions dysplasiques
20 ans après gastrectomie partielle [58].
Épidémiologie de l’adénocarcinome proximal ou adénocarcinome du
cardia
Évolution de l’incidence
L’incidence de l’adénocarcinome du cardia et du bas œsophage est en
augmentation depuis les années 1970. Dans les années 1980, une
augmentation de 5 à 10 % par an de l’incidence des cancers du
cardia a été relevée aux États-Unis [59]. L’incidence a également
triplé au Royaume Uni entre 1962 et 1987 [60].
Il existe beaucoup d’études sur les facteurs de risque du cancer
du cardia mais peu distinguent les différents sous-types de tumeurs
selon leur localisation anatomique. Les adénocarcinomes du cardia
intéressant l’estomac proximal excluent les tumeurs du bas œsophage
(stade I de la classification de Stiewert) [61].
Facteurs de risque du cancer gastrique proximal
Influence de la race, du sexe et de l’âge
Une augmentation d’incidence de 5,6 % par an chez les mâles
caucasiens a été observée dans un registre nord-américain
entre 1992 et 1998 [62]. L’incidence atteignait
4,2 pour 100 000/an et était 4 fois plus importante
que celle de la population noire ou indienne nord-américaine.
L’adénocarcinome du cardia représente jusqu’à 50 % des cancers
gastriques dans la population caucasienne nord-américaine. Le sex
ratio est de 5 hommes pour une femme [63]. L’incidence s’accroît
avec l’âge avec un pic entre 55 et 65 ans [64]. L’augmentation
récente de la fréquence du cancer du cardia est observée
principalement chez les patients de plus de 65 ans [63, 65].
Le reflux gastro-œsophagien
L’association entre l’adénocarcinome proximal de l’estomac et les
symptômes de reflux gastro-œsophagien a été montrée mais son degré
est moins élevé que pour l’adénocarcinome du bas œsophage (Stade I)
[66].
Une étude cas témoin chez 167 patients atteints d’adénocarcinome
du cardia a montré par rapport à une population témoin que le
risque d’adénocarcinome du bas œsophage chez les patients ayant des
symptômes de RGO était de 7,7 (intervalle de confiance : 5,3-
11,4). En revanche, le risque d’adénocarcinome du cardia était de
2,0 (intervalle de confiance : 1,4- 2,9) chez ces patients. En
cas de symptômes sévères de reflux gastro-œsophagien, le risque
était plus élevé chez les patients ayant un adénocarcinome du bas
œsophage (odds ratio : 43,5 ; intervalle de confiance =
18,3-103,5) que chez les patients ayant un adénocarcinome du cardia
(odds ratio : 4.4 ; intervalle de confiance = 1,7-11,0).
Il a été évoqué que le reflux gastro-œsophagien provoquant les
lésions du cardia serait de faible amplitude et non susceptible de
provoquer des symptômes ou d’être détecté par la ph-métrie. Le
cardia serait également exposé à des composés nitrosylés
potentiellement carcinogènes [67]. Ces composés seraient issus de
la conversion rapide de nitrites de la salive sous l’influence de
l’acidité gastrique. Ces nitrites sont issus de la conversion des
nitrates contenus dans des végétaux exposés aux engrais
industriels. Bien que séduisante, cette théorie n’a pas encore été
soutenue par des données épidémiologiques.
Les relations entre l’infection par H. pylori et le cancer
du cardia sont moins claires que pour l’adénocarcinome du bas
œsophage. Pour celui-ci, il existe une relation inverse entre le
risque d’adénocarcinome et l’infection. En revanche des études cas
témoins qui distinguent les facteurs de risque des deux
localisations de cancer, montrent que l’adénocarcinome du cardia
est lié à l’infection par H. pylori et à l’atrophie avec des
odds ratio de 2,1 (IC 95 % = 1,1 à 4,0) et 4,3 (IC 95 % =
1,9 à 9,6) respectivement. Une récente étude cas témoin britannique
a permis de distinguer des facteurs de risque en fonction de
l’existence de marqueurs sérique d’atrophie du corps gastrique
[68]. Cette étude a inclus 44 patients ayant un cancer du cardia
excluant les cancers du bas œsophage. L’atrophie était affirmée par
le dosage du pepsinogène. Les patients ayant une atrophie avaient
plus fréquemment une sérologie H. pylori positive et une
répartition égale d’adénocarcinomes de type intestinal et de type
diffus. Cette répartition était identique à une population de 129
témoins atteints de cancers gastriques distaux. Les patients sans
atrophie avaient plus fréquemment une sérologie H. pylori
négative et des adénocarcinomes de type intestinal. Ces résultats
suggèrent qu’une partie des adénocarcinomes du cardia ont la même
pathogénie que les adénocarcinomes distaux provoqués par
H. pylori et que l’autre partie aurait une pathogénie proche
de celle des adénocarcinomes du bas œsophage puisque le type
histologique est similaire. Ce mélange de deux types de cancer
d’épidémiologie différente pourrait expliquer pourquoi
l’augmentation de l’incidence des cancers du cardia (stade II de la
classification de Stiewert) n’est pas aussi rapide que celles des
cancers du bas œsophage (stade I de cette classification) [69].
Autres facteurs
L’obésité est un facteur de risque du cancer du cardia. Les études
cas témoins ont montré un lien fort entre l’index de masse
corporelle et le risque de cancer, particulièrement chez les
patients de moins de 50 ans [70]. Le rôle de l’obésité dans la
carcinogenèse n’est pas clair. L’intrication du reflux
gastro-œsophagien avec l’obésité n’est pas admise. Certaines études
ont montré que le risque de cancer était présent même en absence de
symptômes de reflux [66, 70]. En revanche, l’association de ces
symptômes et d’une obésité était multiplicative, l’odds ratio
atteignant 12 en comparaison de patient non obèse et ne souffrant
pas de reflux [71].
Le tabac ou la consommation d’alcool ne semble pas jouer de rôle
dans la carcinogenèse de l’adénocarcinome du cardia.
Épidémiologie de l’adénocarcinome diffus de l’estomac
Évolution de l’incidence
Les adénocarcinomes de type diffus représentent 10 % des
adénocarcinomes gastriques. La répartition géographique de type de
cancer est homogène à travers le monde [72]. Le sex ratio est d’un.
L’incidence est en augmentation constante. Elle a triplé aux
États-Unis de 1973 à 2000 (de 0,3 cas à 1,8 cas pour 100
000 habitants) [7].
Ces cancers surviennent plus jeunes, en moyenne 7 ans que
les cancers de type intestinal [73]. D’après une série chirurgicale
nationale allemande, plus de la moitié des cancers diffus
surviennent avant 60 ans en comparaison d’un tiers des cancers
de type intestinal.
Les facteurs de risque de l’adénocarcinome diffus
Il existe une association avec le groupe sanguin A (présent dans
40 % des cas de cancer) [74]. Une méta-analyse sur les études
cas témoins a montré que l’infection par H. pylori est
associée au cancer diffus avec le même odds ratio que pour les
cancers de type intestinal [75]. Cette association paraît plus
forte chez les patients jeunes. Les mécanismes de la carcinogenèse
conduisant de la gastrite au cancer sans évolution vers l’atrophie
restent mal élucidés (figure 5).
Il est estimé que 10 % des cancers diffus sont de caractère
héréditaire [76]. Les antécédents familiaux apparaissent comme des
facteurs indépendants de cancer et en particulier de cancer diffus
par rapport à H. pylori [33, 77]. Les cancers héréditaires
doivent être suspectés chez des patients ayant un cancer gastrique
de type diffus avant 45 ans [78]. Le caractère héréditaire est
affirmé par des critères internationaux : soit famille avec
deux cas documentés de cancer diffus chez des apparentés au premier
ou au second degré, avec un cas avant l’âge de 50 ans, soit
trois cas de cancer diffus chez des apparentés de premier ou de
second degré, quel que soit l’âge [79]. Une mutation du gène CDH-1
qui code pour la E-cadhérine est retrouvée chez 30 % des
patients ayant un cancer diffus dans un contexte héréditaire [80].
La E-cadhérine est une glycoprotéine impliquée dans l’adhésion
intercellulaire. Plus de 30 mutations ont été décrites
principalement dans des familles d’origine européenne. En cas de
mutation, le risque cumulé de cancer est de 80 % à l’âge de
80 ans [81]. D’autres mutations ont été décrites, notamment
BRCA2 dans des familles juives ashkénazes, qui est muté également
en cas de cancer du sein [82].
Chez ces patients ayant un cancer gastrique avant 45 ans,
le risque de cancer familial est multiplié par 7 pour les parents
au premier degré ce qui pose le problème d’un diagnostic de
susceptibilité génétique [83, 84].
Il est actuellement recommandé de faire un dépistage d’une
mutation du gène CDH-1 chez les patients ayant un cancer gastrique
de type diffus avant l’âge de 45 ans [85-87]. Chez les sujets
apparentés atteints de la mutation, une endoscopie sera proposée,
même aux sujets de moins de 20 ans chez lesquels des lésions
dysplasiques ont été décrites. La gastrectomie prophylactique a été
proposée dans ces cas [88, 89].
Les cancers gastriques associés aux syndromes de prédisposition
héréditaire
Un à trois pour cent des cancers gastriques surviennent chez des
patients atteints d’un syndrome de prédisposition
héréditaire : HNPCC (hereditary non-polyposis colorectal
cancer), polypose adénomateuse familiale ou Peutz-Jeghers [90]. Le
risque cumulé de cancer gastrique est de 15 % dans les deux
premiers syndromes et de 30 % dans le troisième [83].
Ces cancers sont en grande majorité de type intestinal et
d’autres formes familiales ont été identifiées sans qu’aucune
mutation n’ait été isolée. Néanmoins, des critères de cancers
familiaux de type intestinal ont été édictés, en analogie avec les
critères d’Amsterdam établis pour dépister les syndromes
HNPCC : trois cas de cancer de type intestinal dans une
famille avec un lien au premier degré entre un membre atteint de la
famille et les deux autres ; deux générations successives
atteintes ; au moins, un des cas diagnostiqué avant
50 ans.
Conclusion
D’un point de vue épidémiologique, il est probable que l’incidence
du cancer gastrique distal continue à diminuer dans les prochaines
décennies et que les cancers du cardia viennent à constituer la
majorité des cas. Le caractère héréditaire des cancers gastriques
diffus doit être systématiquement évoqué chez des sujets de moins
de 40 ans.
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