ARTICLE
Auteur(s) : Abdelghani Boudhar1, Benoît
Duchemin2, Lahoucine
Hanich1, Anne
Chaponnière3, Philippe
Maisongrande4, Gilles Boulet2, Jamal Stitou5,
Abdelghani
Chehbouni2
1Faculté des sciences et techniques de Marrakech,
Avenue A. Khattabi, BP 549, Marrakech Maroc
2Institut de recherche pour le développement (IRD),
Unité mixte de recherche (UMR) Centre d’études spatiales de la
biosphère (Cesbio), 18, avenue Édouard Belin, BPI 2801, Toulouse
cedex 4 France
3International Water Management Institute (IWMI)-West
Africa, PMB CT 112, Cantonments, Accra Ghana
4Centre national d’études spatiales (Cnes), Unité mixte
de recherche (UMR) Centre d’études spatiales de la biosphère
(Cesbio), 18, avenue Édouard Belin, BPI 2801, Toulouse cedex 4
France
5Faculté des sciences de Tétouan, Mhanech II, BP 2121,
Tétouan Maroc
L’enneigement est un paramètre fondamental du cycle hydrologique
et climatologique de la terre. Le manteau neigeux constitue un
stock d’eau pour le printemps et l’été, et son évolution peut être
aussi considérée comme un indicateur des changements
environnementaux [1]. Par conséquent, la connaissance de sa
dynamique spatio-temporelle est nécessaire pour modéliser
correctement le cycle hydrologique [2, 3].
Dans les zones arides et semi-arides, les précipitations en
montagne sont souvent la principale source d’eau pour les
populations vivant en aval. Les régions montagneuses jouent de ce
fait un rôle primordial car elles permettent l’alimentation en eau
des régions avoisinantes et contribuent d’une manière significative
à la recharge de la nappe. Dans certaines régions méditerranéennes,
une part importante de l’eau douce est stockée temporairement sous
forme de neige avant d’être disponible à travers les écoulements de
surface pendant la période de fonte. Au Liban par exemple, l’eau de
fonte de neige contribue approximativement aux deux tiers du volume
total annuel des débits [4]. Au Maroc, et plus particulièrement
dans les régions du pourtour de l’Atlas, la nature irrégulière des
précipitations, combinée à une évaporation généralement élevée,
rend délicate une gestion prévisionnelle de l’eau [5]. Il est par
conséquent important de bien comprendre les processus et les
variables contrôlant le cycle hydrologique dans ces régions. Dans
ce contexte et dans le cadre du projet SudMed [6]1, nous avons examiné la possibilité
d’utiliser la télédétection spatiale pour quantifier la dynamique
spatiale et temporelle du manteau neigeux dans la chaîne
montagneuse du Haut Atlas marocain.
L’imagerie satellitaire est un outil particulièrement adapté à
l’étude de grandes régions. Elle permet d’obtenir des observations
régulièrement distribuées dans le temps et dans l’espace
(NOAA-AVHRR depuis 1980, TERRA-MODIS et SPOT-VEGETATION depuis la
fin des années 1990). Les propriétés optiques de la neige
(réflectance élevée dans le domaine du visible et du proche
infrarouge et absorption élevée dans le domaine du moyen
infrarouge) sont contrastées par rapport à la plupart des autres
surfaces terrestres. Ces propriétés ont été utilisées pour
cartographier l’étendue du manteau neigeux à partir de différents
capteurs satellitaires, par exemple Thematic Mapper (TM),
SPOT-VEGETATION, NOAA-AVHRR [7-10]. Le suivi de la dynamique du
manteau neigeux nécessite l’utilisation de données à haute
répétitivité temporelle comme celles issues des capteurs à large
champ qui permettent, contrairement aux données à haute résolution
spatiale, d’observer quasi quotidiennement la terre. C’est le cas
des observations SPOT-VEGETATION utilisées ici. Ce capteur observe
la terre depuis avril 1998 dans quatre bandes spectrales dont
une située dans le moyen infrarouge (autour de 1,65 μm)
particulièrement utile à la détection des surfaces enneigées. Le
système SPOT-VEGETATION bénéficie en outre d’une qualité
géométrique nettement supérieure à celle de l’AVHRR dont la bande
moyen infrarouge (3,7 μm) est plus difficile à exploiter car
dans cette région du spectre électromagnétique le rayonnement
enregistré provient à la fois des réflexions solaires et des
émissions thermiques des surfaces observées.
Dans ce contexte, la question abordée dans cette étude est
double : i) est-il possible d’utiliser la télédétection basse
résolution pour caractériser la distribution spatiale du manteau
neigeux du Haut Atlas marocain ? ; ii) comment les
longues séries d’observations satellite permettent-elles de
restituer la variabilité intra et interannuelle de l’enneigement et
comment celles-ci sont-elles corrélées avec les autres données
hydroclimatiques ? Pour apporter des éléments de réponse à ces
questions, nous avons utilisé une archive de sept années de données
acquises par le capteur SPOT-VEGETATION (1998-2005). Après avoir
décrit la région d’étude, nous présentons la méthodologie utilisée
pour cartographier les surfaces enneigées à partir d’un indice de
neige construit à partir des images VEGETATION. Les variations
spatiales et temporelles de la couverture neigeuse sont ensuite
étudiées à l’échelle du Haut Atlas (par tranche altitudinale et par
exposition) ainsi qu’au niveau des cinq grands bassins-versants qui
alimentent la plaine de Marrakech (Haouz). Dans la dernière partie
de cet article, ces variations sont confrontées avec les mesures
météorologiques et hydrologiques disponibles (précipitations,
températures et débits) aux échelles saisonnières et
interannuelles.
Région d’étude et données in situ
Le Haut Atlas marocain est une chaîne montagneuse d’environ
60 km de large sur 800 km de long orientée NE-SW. Elle
culmine à 4 167 m d’altitude au Jbel Toubkal, le plus haut
sommet d’Afrique du Nord. Du point de vue géologique, le massif
atlasique se caractérise par des formations calcaires perméables
peu répandues et des formations marno-gréseuses souvent salifères
et très peu perméables dans la partie orientale du bassin-versant
du Tensift. Dans les parties les plus hautes de la chaîne, les
formations métamorphiques et éruptives imperméables prédominent. La
végétation est peu abondante, elle est présente principalement sur
les piémonts et les fonds de vallées [11]. Cette absence de
végétation rend l’identification des surfaces enneigées plus aisée.
La partie centrale du Haut Atlas marocain surplombe les plaines
arides du Haouz au nord et du Souss au sud-ouest ainsi que les
vallées du Drâa et du Dadès au sud-est. C’est le véritable château
d’eau de ces régions : en moyenne annuelle sur la période
1970-2003, les précipitations sont par exemple de 536 mm à la
station d’Aghbalou dans le bassin-versant de l’Ourika (en montagne,
à 1 018 m d’altitude) contre 223 mm à Marrakech (en
plaine, à 450 m d’altitude). Le réseau des oueds prenant
naissance au cœur de la chaîne joue par conséquent un rôle
primordial dans l’alimentation des barrages et la recharge des
nappes phréatiques. C’est le cas pour le bassin-versant du Tensift
qui entoure la région de Marrakech, où des demandes (tensions)
croissantes s’exercent sur la ressource hydrique (accroissement
démographique, développement du tourisme et extension de
l’agriculture irriguée qui consomme à elle seule plus de 85 %
de l’eau mobilisable).
Les bassins-versants étudiés sont les cinq principaux bassins
qui alimentent la plaine du Haouz (figure 1). Ils se
situent à quelques dizaines de kilomètres au Sud et à l’Est de la
ville de Marrakech entre les latitudes 30°87’ à 31°66’ Nord et les
longitudes 7°22’ à 8°67’ Ouest. Ils constituent la limite sud du
bassin-versant de Tensift, avec d’ouest en est, le Nfis, la
Rheraya, l’Ourika, le R’Dat et le Zat. Les caractéristiques
morphologiques de chaque bassin sont présentées dans le tableau 1 et la figure 2. Le bassin du
Nfis est le plus grand (1 700 km2) suivi par les
trois bassins de l’Ourika, du Zat et du R’Dat (environ
520 km2), puis celui de la Rheraya
(250 km2). Les points culminants des cinq bassins
sont tous très élevés (3 875 m pour le Zat à 4 086 m pour
l’Ourika) mais les altitudes moyennes varient de 1 730 m
(R’Dat) à 2 441 m (Ourika). En première analyse, on
distinguera les bassins de basses (Nfis, Zat et R’Dat) et de hautes
altitudes (Ourika et Rheraya). Dans cette étude, nous avons
utilisé :
- – des relevés journaliers des débits et des précipitations
effectués par l’Agence du bassin hydraulique de Tensift (ABHT) à
l’exutoire de ces cinq bassins ;
- – des données de températures et précipitations
journalières mesurées à la station du Club alpin français (CAF) à
l’Oukaimeden ;
- – des données de températures et précipitations
journalières collectées à la station automatique installée à
l’Oukaimeden dans le cadre du projet SudMed.
Tableau I Caractéristiques géomorphologiques des
bassins-versants atlasiques étudiés.
|
Bassin-versant
|
Surface (km2)
|
Longueur du cours d’eau principal (km)
|
Altitudes (m)
|
|
minimale
|
maximale
|
médiane
|
moyenne
|
|
Nfis
|
1 700
|
152
|
597
|
4 077
|
1 871
|
1 867
|
|
Rheraya
|
225
|
45,6
|
1 039
|
4 086
|
2 023
|
2 164
|
|
Ourika
|
506
|
26,2
|
978
|
3 981
|
2 430
|
2 441
|
|
R’Dat
|
558
|
61,1
|
645
|
3 891
|
1 711
|
1 730
|
|
Zat
|
540
|
27,9
|
722
|
3 875
|
1 786
|
1 809
|
Données spatiales
Données SPOT-VEGETATION
Les capteurs VEGETATION, lancés à bord des satellites Spot 4
et 5, comprennent un système imageur dans quatre bandes
spectrales (bleu : 0,43-0,47 μm, rouge :
0,61-0,68 μm, PIR2 :
0,78-0,89 μm et MIR3 :
1,58-1,75 μm). Le champ d’ouverture est de 0 à 55° de part et
d’autre de la trace du satellite, permettant l’acquisition de
données sur une largeur de bande au sol (fauchée) d’environ 2
200 km. La taille du pixel au nadir est de 1,15 ×
1,15 km. VEGETATION est doté d’un système qui compense en
partie la perte de résolution spatiale en visée oblique. Les
satellites Spot 4 et 5 suivent une orbite héliosynchrone
inclinée de 98,72 degrés par rapport à l’équateur à une
hauteur d’environ 830 km. Leur durée de révolution est de 101
minutes. Ces caractéristiques techniques et orbitales font que
l’instrument VEGETATION voit 90 % de l’équateur chaque jour,
les 10 % restant étant vus le lendemain4. Depuis le lancement du capteur
VEGETATION-1 (1998), deux types de produits sont proposés aux
utilisateurs [12] :
- – produits P (utilisés dans cette étude) : ils
correspondent à une acquisition (quasi instantanée) par le capteur
lors du passage du satellite. Les luminances enregistrées sont
étalonnées et normalisées par rapport à l’éclairement solaire. Les
comptes numériques représentent la réflectance apparente au sommet
de l’atmosphère dans les quatre bandes spectrales
précitées ;
- – produit S : ils sont obtenus en faisant une
synthèse de plusieurs images de la même zone acquises sur une
période de 10 jours, ceci afin de limiter la présence de
nuages. Le procédé de synthèse consiste en la sélection, dans cette
période, de la meilleure observation (technique du Maximum Value
Composite [13, 14]) ou de toutes les observations non nuageuses,
qui sont ensuite moyennées après normalisation dans une
configuration soleil-cible-capteur fixe (BiDirectional Compositing
[15]). Ces données ne sont pas adaptées à l’étude des surfaces
enneigées dans les régions ou la couverture neigeuse présente une
forte variabilité spatio-temporelle.
Les deux types de produits sont corrigés des effets géométriques
et fournis dans un système de représentation géographique
« plate-carrée » où chaque pixel correspond à un
« carré » dont le côté mesure 1/112°.
Traitement des images sur le Haut Atlas
L’archive de produits SPOT-VEGETATION P analysée couvre les années
hydrologiques 1998-1999 à 2004-2005 (du
1er septembre au 30 juin, soit environ 300
images par saison). Les images acquises de 1998 à 2002 ont été
traitées dans des travaux antérieurs [2], alors que les images de
2002 à 2005 ont été collectées et traitées pour cette étude afin
d’éliminer les images acquises aux angles de visées les plus
obliques et de sélectionner les images non nuageuses. Ces
images sont considérées comme superposables : aucun traitement
géométrique supplémentaire n’a été opéré.
Le relief très accidenté de la zone d’étude rend difficile
l’interprétation des images acquises en visée très oblique. Nous
avons retenu les images acquises avec un angle de visée inférieur à
23°, ce qui permet de conserver environ 8 images sur 26 jours.
Cette sélection permet de limiter les effets relatifs aux
variations de la géométrie soleil-cible-capteur.
Pour identifier les nuages, nous avons dans un premier temps
repéré les images présentant des réflectances bleues supérieures à
20 % sur le piémont atlasique (4 900 pixels en moyenne).
Ces réflectances sont caractéristiques des nuages ou de la neige.
Le masque utilisé concernant les altitudes inférieures à 1
000 m, nous pouvons attribuer ces fortes réflectances à la
présence des nuages. Ce premier tri est relativement grossier mais
possède l’avantage d’être automatisable. Il permet d’éliminer un
grand nombre d’images nuageuses sur le piémont de l’Atlas, donc
très probablement nuageuses sur les sommets de l’Atlas. Dans une
deuxième étape, nous avons repéré visuellement les nuages sur les
images restantes.
Le nombre d’images retenues après ces deux phases de traitement
est respectivement de 36, 34, 23, 24, 35, 37 et 34 pour les saisons
1998-1999, 1999-2000, 2000-2001, 2001-2002, 2002-2003, 2003-2004 et
2004-2005. Cette analyse ramène la fréquence des observations à un
ratio d’environ 30 images sur 300, c’est-à-dire 1/10 comme les
produits S10, mais, à l’inverse de ces derniers, la distribution
temporelle des données sélectionnées à partir du produit P est
irrégulière.
Estimation des surfaces enneigées à partir de
SPOT-VEGETATION
La discrimination de la neige des autres surfaces est relativement
aisée car neige et glace sont les seuls types de surface qui
réfléchissent fortement le rayonnement dans le domaine solaire et
absorbent fortement le rayonnement dans le moyen infrarouge (MIR).
À partir de ces propriétés, le calcul des proportions de surfaces
enneigées est basé sur un indice de neige (SI) qui utilise les
réflectances des canaux bleu, rouge et MIR (équation 1), du capteur
VEGETATION [16]. Cet indice a été retenu après avoir été comparé
avec d’autres dans le cas du Haut Atlas marocain [17, 18], puis
amélioré pour réduire l’influence des variations des signatures
spectrales du sol par le calcul d’un indice de neige modifié (MSI5, équation 2) [2].
B0, B2 et MIR sont respectivement les réflectances dans le bleu,
le rouge et le MIR.
SI0 est l’indice de neige des pixels sans neige ; il est
calculé à partir des données acquises en dehors de la saison
hivernale et varie spatialement. SI100 est l’indice de neige d’un
pixel « moyen » totalement couvert par la neige ; il
est obtenu à partir des plus fortes valeurs observées durant
l’hiver.
La surface enneigée dans chaque pixel a été calculée en
appliquant l’équation exponentielle (équation 3) établie par
Chaponnière et al. (2005) après l’analyse combinée de données
SPOT-VEGETATION et d’images à haute résolution spatiale Landsat-TM
[2] :
Cette méthodologie (calcul du MSI par l’équation 2, calcul de la
surface par l’équation 3) est appliquée stricto sensu dans cette
étude. En raison de la projection « plate-carrée », le
facteur 0,84 de cette équation permet d’exprimer la surface en
km2, de chaque pixel à la latitude de la région étudiée
(0,84 = cos (latitude)). Sans l’application de ce facteur,
l’équation 3 permet d’évaluer le taux d’enneigement de chaque
pixel. La figure 3 présente un
exemple de trois cartes d’enneigement successives, le
22 février, le 6 et le 21 mars 2005, obtenues par
l’application de l’équation 3. On remarque que le nombre de pixels
couverts par la neige augmente du 22 février au 6 mars
2005 (épisode de chute) et diminue par la suite jusqu’au
21 mars (épisode de fonte).
Modèle numérique de terrain (MNT), correction des surfaces
enneigées
Le modèle numérique de terrain utilisé dans cette étude provient
des données altimétriques recueillies au cours de la mission d’une
dizaine de jours de la navette spatiale Endeavour en utilisant
l’interférométrie radar (STS 1999). Disponible à la résolution de
80 m (environ 3 arc-secondes), il a été tout d’abord utilisé
pour corriger les estimations 2D des surfaces enneigées. Cette
correction est opérée par application de l’équation 4 après
extraction de la pente moyenne correspondant à chacun des pixels de
l’image. Cette pente moyenne provient du produit pente fabriqué à
la résolution nominale du MNT (environ 80 m ou 3,2 secondes)
puis dégradé à la résolution de SPOT-VEGETATION à l’aide du
logiciel ENVI.
Où :
la surface vue du ciel en km2 pour chaque pixel est
celle calculée par l’équation 3.
Ce MNT a également été utilisé pour dériver des produits utiles
à l’interprétation des variations spatiales des estimations des
surfaces enneigées. Ainsi les caractéristiques altitudinales des
bassins-versants (tableau 1 et
figure 2)
ont été extraites, et la région d’étude a été segmentée en termes
d’altitude (tranches altitudinales de 400 mètres) ou d’exposition
(pixel de versant sud ou nord). Cette dernière segmentation a été
opérée en calculant la valeur maximale et la valeur minimale des
expositions au sein de chaque pixel kilométrique : si le
maximum est supérieur à 315° et le minimum est inférieur à 45°, le
pixel est sélectionné nord ; si le maximum est inférieur à
225° et le minimum supérieur à 135°, le pixel est sélectionné sud
(angles exprimés en considérant le nord comme azimut d’origine
0°).
Variabilité spatiale et temporelle de l’enneigement
Haut Atlas
La figure 4
présente la variation saisonnière des surfaces enneigées calculées
pour tout le Haut Atlas sur la période de 1998 à 2005, et le tableau 2 dresse les principales
caractéristiques de l’enneigement à partir de ces variations. Cette
figure permet de mettre en évidence la forte variabilité
saisonnière et interannuelle des précipitations solides. Les
épisodes de chute de neige sont marqués par des pics des surfaces
calculées, alors que les forts épisodes de fontes y compris en
plein cœur de l’hiver, sont marqués par une diminution importante
de la surface neigeuse calculée (exemple : surface passant de
2 600 km2 à 350 km2 entre le 17 et
le 27 janvier 2003). L’analyse du tableau 2 permet de conclure que :
- – la présence de surfaces enneigées est toujours détectée
en hiver, mais avec des recouvrements très variables (2
512 km2 le 20 janvier 2001 contre 4
620 km2 le 28 décembre 2005) ;
- – la période d’enneigement (calculée depuis la date
d’apparition des surfaces neigeuses jusqu’à sa disparition) est
également très variable : la date du 1er épisode neigeux
détecté fluctue entre fin septembre (1998-1999) et fin décembre
(2000-2001), tandis que les dernières chutes de neige sont
enregistrées entre fin janvier (2000-2001) et début avril
(2003-2004) ;
- – le nombre d’épisodes neigeux détectés par saison varie
de un (1999-2000) à cinq (2002-2003 et 2004-2005).
À partir de cette analyse on distingue deux groupes de
saisons : trois saisons humides (1998-1999, 2003-2004 et
2004-2005), marquées par une superficie moyenne de la couverture
neigeuse de l’ordre de 670 km2, contre quatre
saisons sèches (1999-2000, 2000-2001, 2001-2002 et 2002-2003)
caractérisées par une superficie plus faible (environ
430 km2). Les altitudes d’enneigement minimales, de
l’ordre de 1 400 m pour les saisons humides contre 1
800 m pour les saisons sèches, sont également cohérentes avec
le régime climatique. Cependant, ces résultats sont à relativiser
car ils dépendent en partie de la disponibilité des données non
nuageuses (en moyenne quatre données par mois, mais avec de longues
périodes sans observations, par exemple de septembre à
décembre 2000). Ainsi, étant donné que les épisodes de fonte
peuvent être relativement courts, il est possible que certains
évènements de précipitations solides ne soient pas détectés par
manque de données. D’autre part, ceux-ci ne sont détectés que s’ils
correspondent à une augmentation de la superficie des surfaces
enneigées, ce qui n’est pas le cas lorsqu’il neige sur le manteau
neigeux déjà installé. Néanmoins, cette classification en saison
sèche ou humide est cohérente avec le régime climatique de la
région : pour les saisons humides, la pluviométrie cumulée
enregistrée à la station de Tahanaoute, bassin-versant de Rheraya,
est de 500 mm/an, tandis que lors des saisons sèches elle ne
dépasse pas 280 mm/an. La moyenne des températures maximales
mesurée à la station d’Oukaimden entre
1er septembre et 30 juin de chaque saison
varie entre 11 et 11,4 °C pour les saisons humides et de 11,4
à 12,2 °C pour les saisons sèches. Les débits moyens
enregistrés à l’exutoire du bassin-versant de Rheraya sont de
0,60 m3/s lors des saisons humides et de
0,40 m3/s lors des saisons sèches. On notera enfin
que le rapport des débits (0,4/0,6) correspond exactement au
rapport des superficies d’enneigement du Haut Atlas
(430 km2/670 km2).
La figure 5 montre la
variation des surfaces enneigées par tranche d’altitude sur
l’ensemble du Haut Atlas de Marrakech, durant la saison 2004-2005.
Les premières précipitations solides tombent sur les points
culminants (altitudes supérieures à 3 400 m) et le taux
d’enneigement croît avec l’altitude, tout comme le caractère
permanent du manteau neigeux : pendant la période hivernale,
le taux d’enneigement est toujours supérieur à 50 % pour les
altitudes supérieures à 3 000 m, alors qu’aucune neige pérenne
n’est observée en dessous de 2 600 m. La période de fonte peut
être très courte, surtout aux faibles altitudes mais également à
des altitudes moyennes, y compris au cœur de l’hiver. On notera par
exemple en figure 5 les
variations conséquentes des surfaces enneigées en janvier (3
460 km2 le 28 décembre contre
60 km2 le 22 janvier pour les altitudes
inférieures à 2 600 m) et mi-février (baisse de 2
450 km2 à 300 km2 entre le 12 et le
22 février pour les altitudes inférieures à 3 400 m), ces
évolutions étant à comparer avec le niveau relativement stable et
élevé de l’enneigement pour les altitudes supérieures à 3
400 m entre les premières chutes de neige, début et
mi-novembre, et le début du dernier épisode de fonte printanière à
la mi-mars.
La figure 6 montre que
l’extension de la couverture neigeuse dépend aussi fortement de
l’exposition des versants. Les images VEGETATION mettent bien en
évidence que les versants orientés vers le nord reçoivent plus de
neige par rapport à ceux orientés vers le sud. Les versants nord du
Haut Atlas sont exposés aux perturbations pluvieuses provenant de
l’océan atlantique avec une direction nord-ouest. Ces perturbations
sont en partie arrêtées par les sommets centraux du Haut Atlas et
donc moins actives sur les versants sud qui par ailleurs
connaissent également une influence saharienne plus prononcée. De
plus, l’ensoleillement est plus important sur les versants exposés
au sud.
Tableau II Principales caractéristiques de
l’enneigement du Haut Atlas cartographié par SPOT-VEGETATION de
1998 à 2005.
|
Saison
|
Début de chute
|
Nombre d’événements
|
Période de présence de neige
|
Max
|
Surface moyenne (km2)
|
Observations
|
|
Surface (km2)
|
Date
|
|
1998-1999
|
07 décembre
|
4
|
07 décembre-10 avril
|
3 900
|
16 janvier
|
779
|
|
|
1999-2000
|
20 septembre
|
2
|
20 septembre-18 février
|
1 745
|
11 octobre
|
312
|
Surface très faible à partir du 1er novembre (moins de
300 km2)
|
|
2000-2001
|
30 décembre
|
3
|
30 décembre-19 février
|
2 512
|
20 janvier
|
385
|
Images indisponibles avant le 30 décembre
|
|
2001-2002
|
16 octobre
|
4
|
16 octobre-22 avril
|
2 518
|
07 novembre
|
431
|
Surface inférieure à 200 km2 entre 27 janvier et 8
février
|
|
2002-2003
|
21 novembre
|
5
|
21 novembre-29 mars
|
3 168
|
16 janvier
|
379
|
Surface inférieure à 100 km2 du 3 au 14 mars
|
|
2003-2004
|
02 novembre
|
3
|
02 novembre-23 avril
|
2 564
|
28 novembre
|
671
|
|
|
2004-2005
|
15 novembre
|
5
|
15 novembre-11 avril
|
4 620
|
28 décembre
|
750
|
|
Cinq principaux bassins-versants
La figure 7
présente les profils de surfaces enneigées calculées en pourcentage
sur les cinq bassins-versants pendant la saison 2004-2005. Ces
profils sont comparables car il s’agit de l’enneigement sur les
versants nord du Haut Atlas. Le taux moyen d’enneigement sur chaque
bassin-versant a été calculé sur la période de présence de neige
pour les sept saisons étudiées (figure 8). Les deux
bassins-versants Rheraya et Ourika ont les taux d’enneigement moyen
les plus élevés, 11 à 30 % en moyenne sur la Rheraya et 13 à
32 % sur l’Ourika. Les trois autres bassins présentent des
taux moyens d’enneigement qui varient entre 4 à 20 % pour le
Zat, de 2 à 18 % pour le R’Dat, et de 4 à 10 % pour le
N’Fis. Le taux maximal de couverture neigeuse lors des sept saisons
varie de 30 % (1999-2000) à plus de 80 % (1998-1999) sur
le premier groupe, alors que pour le deuxième groupe le taux
maximal d’enneigement varie de 13 % (2000-2001) à 62 %
(1998-1999). Cette classification des cinq bassins-versants sur le
critère d’enneigement est cohérente avec les caractéristiques
topographiques : les bassins de hautes altitudes (Ourika et
Rhéraya) sont plus enneigés que les bassins de basses altitudes
(N’Fis, Zat et R’Dat).
Comparaison avec les données hydroclimatiques
Dans cette section, nous confrontons les données de surfaces
enneigées estimées avec SPOT-VEGETATION aux mesures
hydroclimatiques disponibles sur les cinq bassins-versants
étudiés : pluviométrie, hauteur de neige, température et
débit. Les séries temporelles de surfaces enneigées calculées sur
le bassin-versant de Rheraya sont comparées avec les précipitations
mesurées à la station de Tahanaout (exutoire du bassin de Rheraya),
les hauteurs de neige et les températures mesurées à la station
d’Oukaimden (CAF) localisée à 2 760 m à la limite des bassins
de la Rheraya et de l’Ourika. Les figures 9 et 10
présentent le cas de deux saisons particulièrement contrastées
(1998-1999 et 2001-2002). On confirme la forte corrélation entre
les pluies, les hauteurs de neige mesurées et les variations de
surfaces enneigées calculées (exemple des événements enregistrés en
7 décembre, 16 janvier, 26 janvier et 3 mars au
cours de la saison 1998-1999 et en 10 novembre,
12 janvier et 17 mars de la saison 2001-2002). On
remarque que cette relation disparaît logiquement lors de la
période de fonte (exemple des précipitations enregistrées du 11 au
19 mars 1999). En revanche, d’importantes chutes de neige
enregistrées début janvier 2002 ne correspondent à aucune
pluie à Tahanaoute. La croissance des surfaces enneigées permet
donc parfois de pallier la faiblesse du réseau d’observations
pluviométriques de la région. La variation de surfaces enneigées
est également cohérente avec celle des températures : les pics
de surfaces enneigées coïncident avec des minima de températures
(exemple du 7 décembre 1998 et du 7 janvier 2002), tandis
que les périodes de fontes hivernales correspondent à des épisodes
de réchauffement temporaire (cas du 2 à 5 février 1999 :
la température passe de – 2 à 8 °C et la surface enneigée
diminue de 106 à 86 km2).
Les débits mesurés aux exutoires des cinq bassins-versants ont
été comparés avec les surfaces enneigées calculées le long de la
période de 1998 à 2005. Dans le cas de la Rheraya illustré ici
(figures 9D et
10D), le contraste pluviométrique se retrouve sur
l’amplitude des débits de base et sur celle des surfaces enneigées.
Pour l’année 1998-1999, on note également le rôle joué par le
manteau en tant que stock d’eau (décalage entre le maximum de
surface enneigée et le maximum de débit de base d’environ deux
mois). Le caractère nival du régime hydrologique du Haut Atlas,
ainsi que l’utilité du suivi de l’enneigement pour la prévision des
ressources en eau estivales, sont ici mis en évidence.
Conclusion
Cette étude a permis de souligner qu’il est possible d’observer à
partir de longues séries d’images satellitales (SPOT-VEGETATION,
1998 à 2005) la dynamique de l’enneigement dans le Haut Atlas et en
particulier sur les cinq bassins-versants les plus actifs
hydrologiquement dans la région de Marrakech (Nfis, Rheraya,
Ourika, Zat et R’Dat). L’intérêt de la télédétection est d’autant
plus grand que la variabilité spatiale et temporelle du manteau
neigeux est particulièrement importante. La production de cartes
d’enneigement a permis de quantifier les variations temporelles du
taux d’enneigement d’un bassin-versant à un autre, selon
l’exposition et par tranche d’altitude. Les taux de variations de
l’enneigement sont cohérents avec les données hydroclimatiques
disponibles sur la région. Ces informations peuvent renforcer de
manière significative les réseaux d’observation hydroclimatiques et
peuvent aider à la spatialisation des précipitations en haute
montagne semi-aride. Ces résultats montrent l’intérêt des données
de télédétection à haute répétitivité temporelle dans un contexte
de planification opérationnelle de l’utilisation des ressources en
eau (aide à la spatialisation des précipitations,
caractérisation/identification des années sèches et humides,
relation entre variation du taux d’enneigement et stock d’eau).
D’autre part, les chroniques d’enneigement dérivées des données
VEGETATION rendent bien compte de la variabilité intra et
interannuelle de l’enneigement du Haut Atlas marocain. Dans le
cadre d’observation à long terme, ces chroniques devraient
faciliter la sélection de certaines années typiquement sèche ou
typiquement humide pour des études de processus fins. On pourra
notamment analyser les chroniques en hiver et au printemps pour
relier les vitesses de fonte à des capacités de fonte
« climatiques » déduites d’observations météorologiques à
partir de modèles simplifiés (degré-jour) ou à base physique comme
CROCUS [19]. L’utilisation de ces modèles combinés à des données
climatiques spatialisées et des évolutions de surface enneigées par
tranche altitudinale devraient permettre de mieux évaluer les
volumes d’eau stockés dans et relâchés par le manteau neigeux. On
pourra ensuite envisager d’assimiler les estimations de surfaces
enneigées dans un modèle hydrologique afin d’affiner notre
compréhension et d’améliorer les capacités de prédiction du cycle
hydrologique de ces régions (prévision des étiages, support à
l’étude des risques de crue…). Ceci permettra de rendre
opérationnel le dispositif et son extension. Enfin, le suivi à long
terme, aussi bien des épaisseurs que des surfaces enneigées prend
également son importance pour évaluer l’impact des changements
climatiques sur la ressource en eau (évolution et variations de la
distribution des précipitations sous forme liquide et solide).
Remerciements
Ces travaux sont menés dans le cadre du projet Sudmed6. Outre l’appui de l’Institut de recherche
pour le développement (IRD), notamment par le biais du soutien à la
jeune équipe associée à l’IRD (Cremas), les auteurs ont bénéficié
d’un financement du ministère des Affaires étrangères français et
du ministère marocain de l’Éducation nationale, de l’Enseignement
supérieur, de la Recherche scientifique et de la Formation des
Cadres (Programme d’action intégrée Volubilis « Gestion
durable des ressources en eau dans le bassin-versant de Tensift
(région de Marrakech, n° MA/148/06) »). Les auteurs tiennent à
remercier les organismes qui ont participé à la collecte des
données hydroclimatiques utilisées dans cette étude (Agence de
bassin hydraulique du Tensift et Club alpin français). Les auteurs
remercient le programme VEGETATION pour la mise à disposition des
images.
Références
1 Bloschl G. Scaling issues in snow hydrology. Hydrol Process
1999 ; 13 : 2149-75.
2 Chaponnière A, et al. A combined high and low
spatial resolution approach for mapping snow. Int J Remote Sens
2005 ; 26 : 2755-77.
3 Schulz O, De Jong C. Snowmelt and sublimation :
field experiments and modelling in the High Atlas Mountains of
Morocco. Hydrol Earth Sys Sci 2004 ; 8 : 1076-89.
4 Shaban A, Faour G, Khawlie M, Abdallah C.
Remote sensing application to estimate the volume of water in the
form of snow on Mount Lebanon. Hydrol Sci J Sci Hydrol 2004 ;
49 : 611-21.
5 World Bank. Kingdom of Morocco, a water sector review. Report
No. 14750-MOR. Washington : World Bank, 1995.
6 Chehbouni A, et al. Integrated modelling and remote sensing
approach : toward a sustainable management of water resources
in a semi-arid region. International Conference on Remote Sensing
and Geo-information Processing, September 7th to 9th, 2005, Trier
(Germany).
7 Rosenthal W, Dozier J. Automated mapping of montane
snow cover at subpixel resolution from the Landsat Thematic Mapper.
Water Resour Res 1996 ; 32 : 115-30.
8 Simpson J, Stitt J, Sienko M. Improved
estimates of the areal extent of snow cover from AVHRR data. J
Hydrol 1998 ; 204 : 1-23.
9 Akyürek Z, Sorman A. Monitoring snow-covered areas
using NOAAAVHRR data in the eastern part of Turkey. Hydrol Sci J
Sci Hydrol 2002 ; 47 : 243-52.
10 Fortin F, Bernier M, Battay A, Gauthier Y, Turcotte R.
Estimation of surface variables at the sub-pixel level for use as
input to climate and hydrological models. Proceedings of VEGETATION
2000 Symposium, 3-6 April 2000, Lake Maggiore, Italy.
11 Institut français de recherche scientifique pour le
développement en coopération (Orstom). Hydrologie du bassin du
Tensift. Rabat : ministère des Travaux publics et
Communications, Direction de l’Hydraulique, Division des Ressources
en Eau, 1976.
12 Maisongrande P, Duchemin B, Dedieu G.
VEGETATION/SPOT : an operational mission for the Earth
monitoring ; presentation of new standard products. Int J
Remote Sens 2004 ; 25 : 9-14.
13 Holben BN. Characteristics of maximum-value composite
images from temporal AVHRR data. Int J Remote Sens 1986 ;
7 : 1417-34.
14 Tarpley JP, Schneider SR, Money RL. Global
vegetation indices from NOAA-7 meteorological satellite. J Clim App
Meteorol 1984 ; 23 : 491-4.
15 Duchemin B, Berthelot B, Dedieu G,
Leroy M, Maisongrande P. Normalisation of directional
effects in 10-day global syntheses derived from
VEGETATION/SPOT : II. Validation of an operational method on
actual data sets. Rem Sen Env 2002 ; 81 : 101-13.
16 Lissens G, Kempeneers P, Fierens F. Development of a cloud,
snow and cloud shadow mask for VEGETATION imagery. Proceedings of
VEGETATION 2000 Symposium, 3-6 April 2000, Lake Maggiore,
Italy.
17 Hanich L, De Solan B, Duchemin B, et al. Snow cover mapping
using SPOT-VEGETATION with high resolution data : application
in the Moroccan Atlas Mountains. Proceedings of IEEE International
Geoscience and Remote Sensing Symposium (IGARSS), 21-25 July 2003,
Toulouse, France.
18 De Solan B, Chaponniere A, Maisangrande P, et al.
Cartographie de l’enneigement par télédétection à partir d’images
SPOT-VEGETATION et Landsat-TM : application à l’Atlas
marocain. Séminaire international, Hydrologie nivale en
Méditerranée, Beyrouth, Liban, 17 décembre 2002.
19 Boone A, Etchevers P. An intercomparison of three
snow schemes of varying complexity coupled to the same land surface
model : local-scale evaluation at an Alpine site. J
Hydrometeorol 2001 ; 2 : 374-94.
2 PIR : proche infrarouge.3 MIR : moyen infrarouge.4 Des compléments d’informations sont disponibles sur
les sites suivants : www.spot-vegetation.com, www.vgt.vito.be,
www.spotimage.fr.5 MSI : Moisture
Snow Index, indice de neige modifié.6
www.irrimed.org/sudmed/presentation.1
http://www.irrimed.org/sudmed/presentation.
|