ARTICLE
Auteur(s) : Aghaindum
Ajeagah Gideon1, Thomas Njiné1, Moïse
Nola1, Samuel Foto Menbohan1, Marguerite
Wouafo Ndayo2
1Laboratoire de biologie générale, Faculté des
sciences, Université de Yaoundé-I, BP 812, Yaoundé, Cameroun
2Centre Pasteur du Cameroun, BP 1274, Yaoundé,
Cameroun
Les organismes du genre Cryptosporidium et Giardia sont des
protozoaires entéroparasites, responsables de la cryptosporidiose
et de la giardiase. Les espèces les plus connues sont
Cryptosporidium parvum, C. hominis, C. baileyi, C. canis, C. felis,
C. meleagridis, et C. muris [1]. Les espèces de Giardia couramment
rencontrées sont Giardia lamblia, G. muris et G. agilis [2]. Ces
protozoaires sont, selon les espèces, parasites de reptiles,
d’amphibiens, de mammifères, des oiseaux ou de l’homme [3]. Ces
parasites sont responsables chez l’homme de diarrhées aiguës, de
douleurs abdominales, de nausées et de pertes de poids [4]. Dans
les pays en développement, Cryptosporidium sp et
Giardia sp sont à l’origine de 30 à 50 % des infections
opportunistes chez les personnes atteintes par le virus du syndrome
de l’immunodéficience humaine (VIH) [5]. La giardiase et la
cryptosporidiose sont remarquables pour leur transmission
zoonotique à la suite d’une élimination des kystes et des oocystes
à travers les fèces [6]. Les taux d’infection de
Cryptosporidium sp et Giardia sp sont très élevés dans
les pays en développement [7]. Leur transmission se fait par voie
orale et bon nombre d’épidémies ont été associées à leur présence
dans les milieux aquatiques [8].
Les kystes de Giardia et les oocystes de Cryptosporidium sont
résistants à la désinfection par le chlore [9]. Les oocystes
conservent leur pouvoir infectant pendant de longues périodes dans
l’eau [10]. Giardia sp est un protozoaire flagellé avec quatre
paires de flagelles (une paire antérieure, deux paires postérieures
et une paire caudale) chez les trophozoïtes, donnant une haute
mobilité dans l’intestin grêle, tandis que le complexe
mécano-chimique du Cryptosporidium facilite sa pénétration dans les
cellules hôtes, causant ainsi des troubles intestinaux [11].
La contamination par Cryptosporidium sp et Giardia sp
de l’eau de surface exploitée pour l’alimentation, constitue un
problème de santé publique et doit faire l’objet d’une attention
particulière. Aucune étude dans ce domaine n’a encore été menée sur
les eaux tant résiduaires que superficielles ou souterraines au
Cameroun. Les seules informations disponibles sur les milieux
aquatiques camerounais sont relatives à l’abondance et à la
diversité de la microflore ; elles montrent la présence de
coliformes et streptocoques fécaux dans les eaux de surface et dans
les eaux souterraines des échantillons provenant des régions
équatoriales [12]. Cela témoigne de l’intensification de la
pollution des cours d’eau urbaine de l’amont vers l’aval [13]. Les
données disponibles sur la distribution des pathogènes flagellés ou
des apicomplexa d’origines aquatiques et parasites du tube digestif
de l’homme, au Cameroun en général et à Yaoundé en particulier,
sont encore au stade élémentaire. Peu d’informations sont également
accessibles sur les risques sanitaires liés à Giardia et à
Cryptosporidium dans les villes du Cameroun. La présente étude a
pour but de rechercher, d’isoler et d’identifier les oocystes de
Cryptosporidium sp et les kystes de Giardia sp dans les
eaux usées domestiques et dans les eaux superficielles à
Yaoundé.
Matériel et méthode
Description des sites d’étude et prélèvement des échantillons
d’eau
La ville de Yaoundé est située sur la bordure ouest du plateau
sud-camerounais, à 3° 52’ de latitude Nord et 11° 32’ de
longitude Est. Ce plateau a une altitude moyenne de 750 m.
Plusieurs cours d’eau de la ville de Yaoundé appartiennent au
bassin du Mfoundi, bassin constitué de nombreux ruisseaux qui sont
pour la plupart permanents. Ces affluents se jettent dans la
rivière Mfoundi qui porte le nom de ce bassin.
Deux sites d’étude ont été choisis dans cette ville, sur la base
de l’ampleur des difficultés d’accès à l’eau potable dans les
localités concernées, et de l’état avancé de l’insalubrité de
l’environnement. Ces deux sites sont le quartier Cité Verte, et le
Cours d’eau Abiergue-Est. Le quartier Cité Verte est situé dans
l’arrondissement de Yaoundé II et est caractérisé par une
densité de population supérieure à 1 000 habitants au
km2, et par les eaux usées domestiques qui circulent
dans les rigoles et sur la chaussée, suite au dysfonctionnement des
stations dépuration existantes.
Le cours d’eau Abiergué-Est prend sa source dans le quartier
Mokolo, dans l’arrondissement de Yaoundé II. Ce cours d’eau se
jette dans le Mfoundi après avoir arrosé le quartier
Nkolbisson.
Plusieurs campagnes d’échantillonnage ont été effectuées sur les
eaux usées domestiques au quartier Cité Verte, et sur les eaux de
l’Abiergué-Est. Cette étude s’est déroulée d’octobre 2002 à
janvier 2003 avec un pas d’échantillonnage bimensuel. Au
total, huit échantillons ont été analysés à chaque point de
prélèvement. Les spécimens ont été prélevés dans une bonbonne
stérile en polyéthylène de 10 litres et les échantillons ont
ensuite été transportés à température ambiante au Laboratoire de
biologie générale de l’université de Yaoundé 1, dans les
45 minutes qui suivent leurs prélèvements pour analyse.
Analyses physico-chimiques
Les paramètres physico-chimiques examinés ont été la turbidité, les
matières en suspension (MES), l’azote ammoniacal
(NH4+), et la demande biochimique en oxygène
(DBO5). Les échantillons destinés à l’analyse
physico-chimique ont été prélevés dans des flacons de 250 mL.
Les valeurs de la DBO5 sont exprimées en milligrammes
d’oxygène par litre d’eau tandis que celles de la MES et de
NH4+ sont exprimées en mg/L. Les valeurs de
la turbidité sont exprimées en unité turbidité formazine (formazine
turbidity unity, FTU). Excepté la DBO5 qui a été
analysée par respirométrie, les autres paramètres ont été analysés
par spectrophotométrie suivant les techniques préconisées par
l’American Public Health Association (APHA) [14].
Recherche, isolement et identification des kystes et oocystes
des parasites
Pour les oocystes de Cryptosporidium sp, les échantillons sont
prélevés dans des bidons stériles de 10 litres. Ils sont
ensuite laissés pour sédimentation dans les récipients pendant
24 heures à température ambiante. Les dépôts obtenus sont
ensuite homogénéisés et un sous-spécimen est prélevé et distribué
dans les tubes à essais. Les contenus des tubes à essais sont
centrifugés à 1 000 grammes pendant 10 minutes pour
favoriser la sédimentation. Une solution de sulfate de zinc
(10 %) est ajoutée au culot qui est ensuite centrifugé à 2
500 grammes pendant 2 minutes pour faire flotter les
oocystes. Les oocytes sont pipetés, introduits dans une solution
d’eau distillée et centrifugés à 1 500 grammes pendant
10 minutes. Le culot est prélevé à l’aide d’une micropipette
et posée sur des lames porte-objet. Après fixation au méthanol et
coloration à la fuchsine phénique, on rince à l’eau et à l’acide
sulfurique (2 %). On réalise ensuite une contre-coloration au
vert de malachite (5 %) puis, après rinçage à l’eau et séchage
à l’air, l’examen et le dénombrement des oocystes sont réalisés au
microscope Olympus aux grandissements 40X et 100X. Les mensurations
sont faites sur 100 oocystes par échantillon. L’isolement et
l’identification de ces oocystes de Cryptosporidium ont été
réalisés suivant les techniques proposées par Rigo et Franco [15]
et Quintero-Betancourt et al. [16].
Pour l’isolement des kystes de Giardia sp, on laisse
sédimenter 10 litres d’échantillon pendant 3 heures. Une
fois le culot réparti dans différents tubes à essais, on fixe à
l’aide du formaldéhyde (2 %), puis on colore au Lugol simple
(5 %) et on ajoute du sulfate de zinc pour favoriser la
flottaison des kystes. L’ensemble est porté dans une centrifugeuse
à 650 grammes pendant 3 minutes. Une fois prélevés et
posés sur une lame, les kystes sont portés au microscope Olympus et
analysés comme indiqué ci-dessus.
Analyse des données
Le volume intégral (Vx) du culot est enregistré ; après
homogénéisation du culot, un volume précis (Vy) est prélevé et
réparti dans différents tubes à essais. Le culot final de chaque
tube à essais est réparti sur des lames, puis le nombre d’oocystes
est compté. Le nombre total d’oocystes dans l’échantillon est
calculé en multipliant la valeur obtenue pour toutes les lames par
la fraction Vx/Vy et le résultat est enfin ramené au litre. Les
relations entre la distribution des kystes et des oocystes des
parasites et les variables physico-chimiques des eaux ont été
évaluées par le test de corrélation de Spearman.
Résultats et discussion
Dans les eaux de la Cité Verte, l’abondance de
Cryptosporidium sp varie de 600 à 1 500 oocystes/L et
celle de Giardia sp de 180 à 650 kystes/L (figure 1). Les abondances
de Cryptosporidium sp et de Giardia sp dans les eaux de
l’Abiergue-Est varient de 500 à 1 110 oocystes/L et de 150 à
560 kystes/L respectivement (figure 1). La densité des
oocystes de Cryptosporidium sp la plus élevée a été notée au
cours du mois de décembre dans les eaux de la Cité Verte et au
cours du mois de janvier dans le cours d’eau Abiergué-Est. Pour les
deux sites d’étude, les concentrations les plus élevées en kystes
de Giardia sp ont été enregistrées au cours du mois de
janvier, qui constitue la période sèche (figure 1). Pour les deux
parasites isolés, les densités les plus faibles ont été
enregistrées au cours du mois d’octobre, qui constitue la période
humide due à l’effet de dilution de l’écosystème (figure 1).
La caractérisation morphologique des deux parasites au
microscope montre que les oocystes sont arrondis, alors que les
kystes sont ovalaires. Les mesures des deux formes de résistance
ont été faites sur 100 parasites de chaque espèce. Il en
ressort que les oocystes de Cryptosporidium sp mesurent de 4 à
6 µm de diamètre et les kystes de Giardia sp mesurent de
7 à 12 µm de diamètre. L’oocyste de Cryptosporidium sp
est constitué de deux couches séparées par un espace clair. Le
kyste de Giardia sp, quant à lui, est constitué d’un axostyle
médian et d’un noyau visible. Les eaux usées analysées contiennent
de la matière organique biodégradable, de l’azote ammoniacal et des
MES (tableau 1).
Les valeurs de la turbidité varient de 500 à 3 100 FTU dans les
eaux de la Cité Verte et de 430 à 3 300 FTU dans celles de
l’Abiergué-Est. Les teneurs des matières en suspension varient de
110 à 490 mg/L dans les eaux de l’Abiergué-Est et de 380 à
600 mg/L dans celles de la Cité Verte. La concentration la
plus élevée de ces matières en suspension dans les eaux usées de la
Cité Verte a été enregistrée au cours du mois d’octobre, alors
qu’elle n’a été observée qu’au mois de décembre dans le cours d’eau
Abiergué-Est (tableau 1). Les valeurs de
la DBO5, traduisant la richesse en matières organiques
biodégradables, varient de 210 à 650 mg d’oxygène/L dans les
deux sites d’étude. Elles sont cependant relativement élevées dans
les eaux usées de la Cité Verte par rapport au cours d’eau (tableau 1). La plus faible valeur de la
DBO5 a été enregistrée au cours du mois de janvier dans
le cours d’eau Abiergué-Est (tableau 1).
Les concentrations de NH4+ qui traduisent la
matière organique azotée en décomposition varient pour l’ensemble
des deux sites d’étude de 0,5 à 4,1 mg/L d’eau. Ces teneurs
sont relativement faibles pour les eaux de l’Abiergué-Est par
rapport aux eaux usées de la Cité Verte (tableau
1).
Une forte densité d’oocystes de Cryptosporidium sp et de
kystes de Giardia sp a été isolée et identifiée dans les deux
sites de prélèvement. Ces formes de résistance sont en nombre plus
élevé dans l’effluent de la Cité Verte. Dans les eaux analysées,
les fluctuations de la plupart des variables physico-chimiques sont
dépendantes de celles des abondances des parasites isolés. Un
rapport régulièrement positif est obtenu entre la turbidité, la
matière en suspension, la DBO5 et la biodynamique des
parasites alors qu’une corrélation négative est calculée pour les
teneurs en ammoniaque et la distribution des oocystes dans les
écosystèmes aquatiques étudiés (tableau
2). La turbidité est en effet significativement liée
(p < 0,05) à la dynamique d’abondance des kystes de
Giardia sp dans le cours d’eau Abiergué-Est. La réduction de
la turbidité d’une eau est très souvent reliée à une diminution de
la quantité en cryptosporidies et en Giardia [17]. Les particules
de matières dans l’eau jouent ainsi un rôle important dans le
transport de ces parasites [18]. Selon Medema et al. [19], les
oocystes et kystes des parasites sont généralement liés aux
matières organiques en suspension dans l’eau. Cette adsorption
influence la vitesse de sédimentation de ces parasites en milieu
aquatique, bien que la durée de la sédimentation n’ait pas
d’influence significative sur leur détection [20]. L’adsorption de
ces parasites aux particules a aussi été indiquée dans les eaux de
distribution mal traitées [21]. L’adsorption de ces formes de
résistance aux particules occasionne de grandes difficultés dans la
chaîne de traitement des eaux de distribution [22]. Les kystes de
Giardia et les oocystes de Cryptosporidium ont néanmoins été
parfois indiqués comme négativement liés à la demande chimique en
oxygène (DCO) du milieu aquatique et restent infectieux dans l’eau
pendant de longues périodes à basse température, pH neutre et
faibles rayons ultraviolets [23].
Les fortes concentrations de NH4+ du
milieu peuvent augmenter l’inactivation des oocystes par leur
grande capacité de pénétration dans la paroi des oocystes et dans
les membranes de sporozoïtes. Cette pénétration est facilitée par
les valeurs de pH non adaptées au parasite [24]. La présence de
certains éléments chimiques tels que les ions Na+,
Cl- et K+ réduit la viabilité des oocystes de
Cryptosporidium [25].
La destruction des kystes de Giardia sp et des oocystes de
Cryptosporidium sp dans les eaux brutes par les méthodes
habituelles de traitement des eaux telles que la chloration et
l’ozonation est rendue difficile à cause de leur petite taille et
de leur forte résistance. Une étape complémentaire de filtration et
de désinfection pourrait réduire le taux de ces oocystes et kystes
dans le milieu aquatique et par conséquent diminuer le taux de
contamination de la population par ces deux entero-proto pathogènes
opportunistes émergents [26, 27].
Tableau 1 Valeurs des paramètres physicochimiques en
fonction des périodes d’échantillonnage dans les eaux usées de la
Cité Verte et dans les eaux du cours d’eau d’Abiergué-Est.Table 1.
Values of physicochemical variables according to sampling periods
in the waste water of Cité Verte and the East Abiergue stream.
|
Paramètres chimiques
|
Origine des eaux analysées et périodes d’échantillonnage
|
|
Cité Verte
|
Abiergué-Est
|
|
Oct-02
|
Nov-02
|
Dec-02
|
Jan-03
|
Oct-02
|
Nov-02
|
Dec-02
|
Jan-03
|
|
DBO5 (mg/L)
|
650
|
500
|
430
|
510
|
260
|
250
|
265
|
210
|
|
NH4+ (mg/L)
|
2,75
|
4,1
|
2,3
|
3,4
|
2,0
|
0,6
|
1,0
|
0,5
|
|
MES (mg/L)
|
600
|
390
|
410
|
380
|
400
|
110
|
490
|
220
|
|
Turbidité (FTU)
|
500
|
1 000
|
3 100
|
1 900
|
430
|
505
|
3 300
|
1 700
|
Tableau 2 Coefficient de corrélation de Spearman entre
les kystes de Giardia, les oocystes de Cryptosporidium et les
facteurs environnementaux pour les eaux de la Cité Verte et le
cours d’eau Abiergue-Est.Table 2. Spearman correlation coefficient
between Giardia spp cysts, Cryptosporidium oocysts, and
environmental factors for the waste water of Cite Verte and the
East Abiergue stream.
|
DBO5
|
DBO5
|
NH4+
|
NH4+
|
MES
|
MES
|
Turbidité
|
Turbidité
|
|
Abiergue
|
Cité Verte
|
Abiergue
|
Cité Verte
|
Abiergue
|
Cité Verte
|
Abiergue
|
Cité verte
|
|
(Kyste)
|
0,25
|
0,66
|
– 0,31
|
0,80
|
0,51
|
0,16
|
0,96
|
0,74
|
|
(Oocyste)
|
0,78
|
– 0,41
|
– 0,51
|
– 0,74
|
0,25
|
0,60
|
0,20
|
0,37
|
Conclusion
Cette étude a permis l’isolement et la mise en évidence des
oocystes de Cryptosporidium sp et des kystes de
Giardia sp dans les eaux de surface de certains milieux
aquatiques de la ville de Yaoundé. Le réseau hydrographique du
Mfoundi qui est la source principale d’exploitation de l’eau
potable consommée à Yaoundé et ses environs est contaminé par ces
deux entéro proto-pathogènes. Des mesures environnementales
appropriées ainsi que les procédés adéquats de traitement
s’imposent pour éviter une transmission prépondérante de
cryptosporidiose et de giardiase dans la région.
Remerciements
Ce travail a été réalisé avec l’appui financier de Aire
Développement.
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