ARTICLE
Auteur(s) : Alejandro Dagfal
Professeur adjoint d’histoire de la psychologie (Université de
Buenos Aires), Chercheur (Conicet, Argentine), Calle 65 n°
1089, La Plata 1900, Buenos Aires, Argentine
L’immigration aux origines de la nation argentine
Le 9 juillet 2007, en Argentine, a été fêté le
191e anniversaire de la déclaration de
l’indépendance. La véritable organisation de la nation argentine
est toutefois beaucoup plus récente. Elle date en réalité des
années 1880, lorsque la ville de Buenos Aires devint la seule
capitale d’une république unifiée, après la fin des luttes
intestines qui avaient divisé le pays depuis le début du siècle. Ce
processus d’unification fut en fait très lié aux idéaux de la
génération dite de 1837, qui avait déjà esquissé les bases de
l’organisation politique à partir d’une conception libérale et
laïque guidée par la philosophie des Lumières [1-3].
Pour cette génération d’intellectuels, l’Europe du Nord et les
Etats-Unis incarnaient le modèle de la civilisation et du progrès
économique, tandis que les plaines et le désert argentin, ainsi que
ses habitants, étaient synonyme de barbarie et d’arriération.
L’opposition classique entre nature et culture était alors
remplacée par une autre, entre civilisation et barbarie, chargée de
connotations morales. Il fallait donc se défaire autant de
l’héritage colonial catholique que du lest des races inférieures, y
compris les aborigènes, les métis et les gauchos. Ces composants
dévalorisés de la population locale impliquaient en quelque sorte
une altérité radicale et, par opposition à celle-ci, devait se
construire l’identité phantasmatique d’une nation qui se voulait
complètement nouvelle. Juan Bautista Alberdi, l’un des membres les
plus éminents de ce groupe d’intellectuels, qui fut le principal
inspirateur de la première constitution nationale, rêvait en
1852 : « L’Europe nous apportera son esprit nouveau, ses
habitudes d’industrie, ses pratiques de civilisation, avec les
immigrants qu’elle nous enverra […]. Voulons-nous planter et
acclimater en Amérique la liberté anglaise, la culture française,
le caractère laborieux de l’homme d’Europe et des États-Unis ?
Ramenons-en des morceaux vivants dans les coutumes de ses
habitants, et faisons-les s’enraciner ici » [4].
Cette stratégie fut incluse l’année suivante dans le texte
constitutionnel, dont l’article 25 disait de façon
explicite : « le Gouvernement fédéral encouragera
l’immigration européenne ». Cette volonté politique, résumée
par la phrase d’Alberdi « gouverner c’est peupler », ne
tarda pas à se traduire dans des faits concrets. En 1855, par
exemple, le médecin français Auguste Brougnes signa un contrat avec
le gouvernement de la province de Corrientes, par lequel il
s’engageait à ramener mille familles d’agriculteurs européens dans
un délai de dix ans. Les premières familles arrivèrent cette
année-là, obtenant chacune 35 hectares de terre, de la farine,
des semences et quelques animaux. Se créèrent ainsi des colonies
agricoles dans cette région éloignée de Buenos Aires, qui furent
suivies par bien d’autres dans les provinces voisines [5].
Entre 1862 et 1880, les présidents libéraux qui
consolidèrent l’ordre institutionnel et économique continuèrent à
favoriser l’immigration, de telle sorte que plus de
150 000 Européens de divers pays arrivèrent en Argentine.
C’était le début d’un processus qui, en quelques décennies, allait
largement justifier une boutade aujourd’hui très célèbre en
Amérique latine : si les Mexicains descendent des Aztèques et
les Péruviens des Incas, les Argentins descendent des bateaux… Ce
processus s’accéléra à partir de 1876, avec la promulgation d’une
loi dite « d’immigration et colonisation », qui
favorisait l’établissement de journaliers, artisans, ouvriers et
enseignants de moins de 60 ans. Le gouvernement en fit la
promotion en Europe et, pendant une période, subventionna même le
voyage en bateau des candidats. Néanmoins, la possession des terres
ne fut plus garantie, car la plupart avaient déjà été distribuées
entre quelques grands propriétaires terriens. À cette époque, les
peuples aborigènes furent chassés de leurs domaines méridionaux et
presque exterminés par l’armée, dans une prétendue « conquête
du désert » qui impliqua l’annexion d’un immense territoire.
Cependant, les terres ainsi acquises ne furent pas distribuées aux
immigrés car, pour la plupart, elles avaient déjà été vendues à
quelques grands propriétaires. En conséquence, une bonne partie des
dizaines de milliers d’immigrants qui commencèrent à affluer
s’installa dans les villes, dépassant même en quantité la
population locale [6].
Paradoxalement, à cette époque, Alberdi, le grand inspirateur de
l’immigration européenne avait lui-même émigré à Paris, d’où il
émettait quelques réserves sur les conséquences de ce processus. En
1879, il précisait : « Gouverner c’est peupler, mais il
ne faut pas oublier que peupler peut revenir à empester, à abrutir
et à asservir, si la population transplantée ou immigrée, au lieu
d’être civilisée, est arriérée, pauvre et corrompue […]. Tout ce
qui est civilisé est européen, au moins à l’origine, mais tout ce
qui est européen n’est pas civilisé, et l’on conçoit parfaitement
l’hypothèse d’un nouveau pays peuplé d’Européens plus ignorants en
matière d’industrie et de liberté que les hordes [aborigènes] de la
Pampa ou du Chaco » [4].
En fait, Alberdi ne faisait qu’expliciter la peur des élites
éclairées face aux premiers résultats de leur propre création.
Elles avaient rêvé d’un pays peuplé par des Anglais et des
Français, et soudain réalisaient que la plupart des immigrés
viendraient de l’Espagne ou du sud de l’Italie, quand ce n’était
pas de la Russie, la Pologne ou l’Empire ottoman. Pour ces
intellectuels, tellement identifiés à la culture européenne, le
rêve virait au cauchemar. La menace des aborigènes ayant été
éliminée, la construction de l’identité nationale devait alors se
réaliser par opposition à une autre altérité radicale. De la figure
rédemptrice de l’immigrant idéalisé l’on passera rapidement à celle
de l’étranger envahisseur et porteur de tous les maux. Ce n’était
que le revers de la médaille.
L’immigration « alluviale » et la folie urbaine
Entre 1880 et 1930, arrivèrent en Argentine près de
3 millions d’immigrants, ce qui donna à ce processus le
caractère d’une véritable alluvion, modifiant de manière profonde
la structure sociale et économique de l’Argentine. Compte tenu des
difficultés pour accéder à la propriété de la terre, la plupart des
arrivants choisirent de s’établir dans de régions urbaines, pour
travailler soit à leur compte, exerçant un métier, soit comme
ouvriers salariés. Beaucoup furent embauchés dans la construction
des chemins de fer. En 1914, presque un habitant sur trois était
étranger et, dans la ville de Buenos Aires, dont la population
avait triplé en vingt ans, le rapport était de un sur deux [7]. La
nouvelle capitale fédérale, avec son port et sa puissance
économique, devint alors une ville cosmopolite, où le luxe des
bâtiments publics, des parcs et des avenues du centre-ville,
déssinés par des urbanistes français, côtoyait la misère et le
chômage des faubourgs du sud. C’est là-bas que s’entassaient, dans
des conditions pénibles, les immigrants les moins prospères, qui
vivaient dans des habitations bon marché.
À partir des années 1880, dans le cadre de la construction d’un
État moderne et laïc, des efforts furent faits pour accélérer
l’intégration sociale et culturelle des étrangers. Par exemple, en
1884, une loi déclara le caractère obligatoire de l’école primaire
et, en 1901, une autre fit de même pour le service militaire.
Néanmoins, même si ces mesures devaient se montrer extrêmement
efficaces avec les enfants des immigrants, pour l’aristocratie
locale, de plus en plus minoritaire, les nouveaux arrivants avaient
déjà cessé d’être l’incarnation d’une promesse de progrès, pour
représenter une menace à l’ordre établi. Sur le plan politique,
notamment, loin d’être des citoyens obéissants, ils avaient
« importé » des idées révolutionnaires, soit anarchistes,
soit socialistes, favorisant l’organisation syndicale des
travailleurs. De la sorte, en 1902, une loi de résidence fut
adoptée, permettant l’expulsion des étrangers accusés de délits
communs ou d’activités séditieuses.
C’est aussi à la fin du XIXe siècle qu’un
système sanitaire et d’hygiène publique commença à s’organiser,
suivant notamment le modèle de la médecine française. La conception
positiviste qui guidait les pas de la génération dite de 1880
affirmait que le contrôle et l’administration du corps social
devaient s’inspirer des connaissances produites par les sciences de
la nature. Ainsi, face à l’ampleur du flux migratoire, la fonction
du médecin se rapprochait de celle du gouvernant, en tant que
gardien d’un certain ordre naturel regardé comme salutaire.
Ensemble, ils veillaient au maintien de la santé d’un organisme qui
était à la fois individuel et collectif. La médicalisation des
conduites déviantes devint alors une politique d’État, dans la
mesure où elle permettait une organisation
« scientifique » de la vie sociale et une régulation de
la marginalité1.
En effet, la nouvelle barbarie n’était plus dans le désert mais
dans les villes, au cœur même de la civilisation. Il s’agissait
d’un désordre pathologique qui guettait de l’intérieur. C’était un
ennemi qui ne pouvait plus être asservi par la force militaire,
mais requérait la force de la science. Une modernité périphérique
voyait donc le jour à Buenos Aires, au sein de laquelle
l’immigration et la folie apparaissaient précisément comme l’envers
des valeurs de l’ordre et du progrès. Issues de la marginalité,
elles étaient toutes les deux associées au délit, aux vices et aux
passions déchaînées. C’est justement à cette époque que tout un
dispositif psychiatrique commença à s’organiser autour de l’asile,
en convergence avec d’autres dispositifs juridiques et pédagogiques
étatiques, qui cherchaient à établir un contrôle rationnel de la
population par le biais de pratiques pénales et éducatives.
Dans ce contexte, en 1876, Lucio Meléndez (1844-1901) assuma la
direction de l’hospice de Las Mercedes, le principal établissement
psychiatrique du pays, qui avait été créé en 1863, sous le nom de
hospice de San Buenaventura. En 1886, il sera aussi titulaire de la
chaire de pathologie mentale, qui venait d’être créée à
l’université de Buenos-Aires. Dans cette décennie, il fut reconnu
comme une sorte d’Esquirol local, grâce à sa tâche comme
organisateur institutionnel de l’aliénisme et en raison de ses
essais d’établir une nosographie originale [11, 12]. S’il ne
produisit jamais d’ouvrage de synthèse théorique, ses multiples
articles dans des publications médicales décrivaient des cas
cliniques de façon fort détaillée. Dans ces études de cas, il
s’étonnait de la quantité d’étrangers affectés par des maladies
mentales, au point d’affirmer que « sur dix infirmes neuf sont
des Espagnols et un est Argentin » [13]. D’ailleurs, il avait
déjà nuancé ce propos par des statistiques plus sophistiquées, où
il s’était employé à montrer que la plupart des aliénés de
l’hospice qu’il dirigeait étaient d’origine italienne, espagnole ou
française [14]2.
Toujours est-il que le profil des dizaines de cas reconstruits
par Meléndez était souvent celui d’un étranger modeste, éloigné de
sa famille, exposé aux tentations de la grande ville qui l’avaient
conduit à l’égarement. Parmi ces tentations, la prostitution
n’était pas des moindres, la maison close devenant le siège de
la perdition, où le sexe se joignait à d’autres agents
pathologiques redoutables : l’alcool et l’argent. Inutile
d’ajouter dans ce tableau que la plupart des clients des maisons
closes, tout comme les prostituées elles-mêmes, étaient des
immigrants. Se configurait ainsi une scène où la « mauvaise
vie » propre aux bas-fonds était la cause privilégiée de la
dégradation morale. Buenos Aires devenait alors une nouvelle Sodome
et les étrangers semblaient être à la fois les victimes et les
responsables de sa décadence [8].
Néanmoins, avant même que le discours psychiatrique ne
construise un lien solide entre la figure de l’immigrant et les
divers visages de la folie, ceux-ci avaient commencé à être
associés dans certaines formes littéraires, comme le roman ou
l’essai. De cette façon, l’aliénisme ne fit qu’apporter une
justification scientifique aux représentations qui étaient déjà en
train de s’implanter dans la culture. Au-delà des personnages
décrits par Meléndez, d’autres psychiatres de l’époque, comme
Samuel Gache et José María Ramos Mejía, contribuèrent également à
dresser le tableau des passions dans l’effondrement moral des
étrangers. Par exemple, en ce qui concerne l’argent, Meléndez avait
ouvert la voie : « L’ambition démesurée de ces individus
les rend excessivement sensibles aux moindres revers de la fortune.
Ainsi, nous avons observé chez certains étrangers, notamment des
Italiens, l’apparition de l’aliénation mentale à cause de la perte
d’une somme insignifiante d’argent » [14, 8]. Gache, de son
côté, se demandait : « Quel horizon a le
journalier ? Quel que soit son état, sa seule et constante
préoccupation est le profit, en dehors duquel rien n’existe
pour lui. Si l’on observe qu’à Buenos Aires presque tous les
journaliers sont italiens, voilà ce qui explique qu’un grand nombre
d’entre eux perde la raison » [16].
D’après ces citations de Meléndez et de Gache, qui datent de
1880, les immigrants arrivés en Argentine méritaient le même type
de qualificatifs qui, en France, seront réservés aux Juifs. Si à
l’origine de la chute qui avait causé leur maladie il y avait une
faille de type moral, liée à la démesure, la thérapeutique qui
s’imposait, outre les bains tièdes, était un traitement également
moral, étayé sur une étique de l’ordre et du travail. Néanmoins,
une vingtaine d’années plus tard, c’est-à-dire en 1904, Ramos Mejía
affirmera : « La lutte pour l’argent est l’une des causes
de la désagrégation de la personnalité […]. La mission de garder
l’argent et de le reproduire, sans autre but que celui d’éprouver
les sensations spéciales que provoque le fait de le voir accumulé,
doit produire – et sans aucun doute produit – dans le cerveau des
effets létaux cachés » [17]. Cette citation correspond déjà au
début du XXe siècle. Elle annonce une nouvelle
époque, caractérisée par une biologie de l’esprit. Dans les années
à venir, même si pour les psychiatres les causes de la folie auront
toujours des composantes morales, elles devront se traduire dans
des termes explicables à partir du fonctionnement cérébral.
Folie et dégénérescence : l’immigration comme danger pour
la race
Dès le début des années 1880, l’utilisation de la race comme
fondement d’une explication prétendument biologique de la
constitution de « l’être national » avait été très
courante. Des hommes politiques aussi bien que des psychiatres
s’étaient livrés à des analyses de l’identité argentine à partir
d’une psychologie des peuples étayée sur l’idée de la race3. Dans le cadre du naturalisme positiviste,
la foi dans le progrès restait liée aux modèles issus de la
biologie. Pour l’analyse de la société, cela impliquait une dose
abondante de darwinisme social, selon lequel les lois de
l’organisation hiérarchique du vivant se juxtaposaient aux mandats
de la lutte pour la subsistance et de la sélection naturelle. De la
sorte, les approches de type génétique ou évolutif, en termes de
races avancées ou arriérées, devinrent une clé explicative
privilégiée, qui s’articulait souvent aux problèmes posés par
l’hérédité dans la construction d’un type racial idéal.
Toutefois, en Argentine, ce n’est qu’à partir de la réception de
l’œuvre d’auteurs comme Valentin Magnan et Cesare Lombroso, au
début du XXe siècle, que les anciens problèmes de
la race et de l’hérédité commencèrent à avoir un impact
considérable dans le discours psychiatrique par le biais des
théories de la dégénérescence. Si le célèbre traité de Morel sur ce
sujet datait de 1857 [18], sur la fin du XIXe, Magnan
[19] et Lombroso [20] avaient réussi à en extraire toutes ses
conséquences pour la folie et pour la délinquance. Soudain, le
« criminel né » et le « fou prédisposé » se
retrouvaient dans un même espace, où le lest d’un passé héréditaire
faisait barrage au progrès rêvé par le positivisme.
En outre, à cette époque, les théories de Francis Galton [21],
créateur de l’eugénisme, avaient fourni des instruments pour faire
face à cette menace, prônant une amélioration de la race au moyen
du contrôle reproductif. Ainsi, la psychiatrie et la criminologie,
à l’aide de l’eugénisme, se dotaient d’un fondement théorique et
d’un appareil technique qui les mettaient au service d’une médecine
sociale destinée à préserver la race des effroyables phantasmes de
la dégénérescence. Leur intervention n’était plus focalisée sur
l’asile, mais sur toute la ville, car il fallait dépister les
stigmates de la dégénérescence avant même qu’ils ne puissent
s’étendre au tissu social par le sexe et par le sang. Dans cette
perspective, la transmission des caractères pathologiques était
héréditaire. En revanche, leur acquisition restait liée aux
conditions du milieu. Et on retrouvait là l’ancienne préoccupation
pour l’alcool et la syphilis, pour la dissolution des mœurs dans la
société urbaine comme menace pour l’avenir de la race. Dans cette
série, bien entendu, on retrouvait également la figure de
l’immigrant.
Dans les années 1930, en biologie, la conception
néo-lamarckienne sur la transmission héréditaire des caractères
acquis avait déjà été largement réfutée et remplacée par les
théories mendéliennes. Néanmoins, en Argentine, cette conception
était restée très vivante dans l’esprit de certains
psychiatres célèbres, comme Arturo Ameghino (1880-1949). Formé à
Paris en neurologie, avec Déjérine, et en psychiatrie, avec
Grasset, il fut en 1923 l’un des fondateurs de la Société argentine
de neurologie, de psychiatrie et de médecine légale [22]. En 1931,
il devint titulaire de la chaire de pathologie mentale dont le
premier occupant avait été Lucio Meléndez. Néanmoins, à la
différence de Meléndez, Ameghino ne se consacra pas à l’étude
détaillée de cas cliniques. Son intérêt ne se centrait pas sur la
folie individuelle et manifeste, mais plutôt sur la pathologie
dégénérative, potentielle et latente qui, en se répandant de
manière silencieuse, risquait de nuire aux destins de la race. De
ce fait, il disait déjà en 1923 : « La providence sociale
a limité son action à réparer le mal individuel, ou, tout au plus,
à éviter le danger immédiat, mettant à disposition la réclusion
pour les sujets mentalement invalides, handicapés ou déviés, qui
sont devenus insociables. Mais elle néglige le danger, beaucoup
plus important, que chacun de ces individus comporte pour la
communauté lorsque celle-ci les accepte comme étant sensiblement
inoffensifs […]. Parmi nous, néanmoins, au préjudice causé par la
liberté des aliénés qui ne sont pas reconnus en tant que tels […]
s’ajoute celui produit par cette masse de population mentalement
inférieure qui, incluse dans l’alluvion migratoire, entre dans le
pays sans obstacles année après année » [23].
Selon Ameghino, la preuve de l’infériorité constitutionnelle des
immigrants résidait dans leur inadaptabilité foncière, qui avait
causé leur départ du pays d’origine. Après leur arrivée, cette
infériorité se trahissait par leur propension à la folie, ce que ce
psychiatre justifiait par une myriade de statistiques
différentielles. En résumé, si les aliénés étrangers représentaient
deux tiers des fous hospitalisés, les étrangers ne représentaient
qu’un tiers de la population du pays. Ils étaient donc deux fois
plus susceptibles de devenir fous que les Argentins. Encore une
fois, l’inadaptabilité ne donnant pas lieu à des
« stigmates » visibles, la dégénérescence restait alors
une supposition sous-jacente qui se voyait confirmée par des
arguments tautologiques.
Dans les années suivantes, les convictions d’Ameghino seront
encore plus racistes. Pendant la décennie dite
« infâme », qui commença en 1930 avec le premier coup
d’État du siècle et qui se définit par la fraude systématique et
par les sympathies croissantes des gouvernements illégitimes envers
les pays de l’Axe, le problème de la sélection raciale était à
l’ordre du jour. Parmi les nombreux amis d’Ameghino, figurait
Leopoldo Lugones, l’un des poètes argentins les plus célèbres. À
partir de positions nationalistes proches du fascisme, avant même
le coup d’État, Lugones avait annoncé de façon enthousiaste que
« l’heure de l’épée » approchait. Ameghino, pour sa part,
adoptait en 1934 des positions plus radicales [24]. Selon lui, face
à la menace de la dégénérescence, aggravée par l’immigration, la
médecine sociale devait choisir entre la science et la charité…
D’un côté, la médecine sociale pouvait jouer un rôle hygiénique
ou thérapeutique, en se focalisant sur la société actuelle et en se
consacrant à « rendre plus forts les faibles » et à
« valider les invalides » [24]. Mais, d’un autre côté,
cette médecine avait la possibilité de s’occuper de la société de
l’avenir, de la « protection de la race », visant,
« par des méthodes sélectives, à éradiquer la maladie dans les
générations futures » [24]. Bien entendu, Ameghino avait
choisi son camp et il défendit ardemment cette deuxième tendance,
qu’il appelait « prophylactique ». Dans cette
perspective, il passait en revue les lois eugéniques permettant la
stérilisation, adoptées par plusieurs états nord-américains, et
s’intéressait même aux méthodes employées en Allemagne, avec une
neutralité digne de ce qu’il considérait comme scientifique.
Ensuite, après un examen détaillé des statistiques sur le
paludisme, l’aliénation et l’immigration, Ameghino finissait par
proposer un « programme minimal de prophylaxie mentale »,
dont le premier objectif était de combattre les causes sociales de
la folie et le deuxième celui d’« éviter que l’environnement
soit envahi par des sujets dangereux pour leurs semblables et pour
la race […] et d’extraire de l’environnement tout sujet répondant à
ces conditions » [24]. L’ambition ultime de ce programme était
enfin résumée dans la prescription suivante : « Lorsque
celui qui fait de la prophylaxie aura réussi à identifier ceux qui
rabaissent la race, l’État devra agir contre eux, par impératif
patriotique, avec des mesures directes, humaines, mais
énergiques » [24].
En 1943, Gonzalo Bosch (1885-1967) succéda à Ameghino à la
chaire de pathologie mentale. Cependant, plus que son successeur,
Bosch fut son contemporain, cultivant davantage l’hygiène mentale
que la prophylaxie. En fait, l’hygiénisme mental ne semblait pas
être un mouvement homogène et ses frontières avec la prophylaxie et
l’eugénisme n’étaient pas si claires. En Argentine, ce mouvement
s’institutionnalisa en 1929, avec la création de la Liga Argentina
de Higiene Mental, dont Gonzalo Bosch fut le premier président. Par
la suite, il allait devenir un personnage phare pour la psychiatrie
locale, notamment dans les années 1930 et 1940.
En 1922, Bosch fut nommé titulaire de la chaire de psychiatrie
qui s’était créée à Rosario. En 1931, il revint à Buenos Aires pour
diriger le célèbre hospice de las Mercedes, poste qu’il gardera
jusqu’en 1947. En 1942, au sein de l’hospice, il créa les premiers
cours des spécialisations en psychiatrie, avant de remplacer Arturo
Ameghino à l’université de Buenos-Aires4. Tout en étant un psychiatre de formation
traditionnelle, il encouragea ceux qui s’aventurèrent sur des voies
nouvelles, comme Enrique Pichon-Rivière et Mauricio Goldemberg, qui
le suivirent au début de leurs carrières, avant de devenir
eux-mêmes des maîtres respectés. Cependant, Bosch ne put non plus
échapper aux préoccupations prophylactiques de son époque.
Suivant la tradition, en 1931, dans une communication au
4e Congrès national de médecine, il s’employa à donner
des statistiques détaillées sur la proportion d’étrangers dans
l’hospice qu’il dirigeait. Bien entendu, il arrivait à la
conclusion qu’ils représentaient plus de la moitié des patients,
avec une large majorité d’Italiens et d’Espagnols. La situation
étant celle-là, il se demandait pourquoi l’État devait être le seul
à assumer cette lourde charge économique, au lieu de la partager
avec les « riches » collectivités espagnole et italienne.
Ce protectionnisme était aux antipodes de la conception libérale et
universaliste de ceux qui avaient favorisé l’immigration depuis le
milieu du XIXe. Néanmoins, Bosch se présentait comme le
continuateur de ceux-ci : « La doctrine et les idées qui
inspirèrent les constituants de 1853, le préambule et l’article 20
de notre constitution – avec leur généreuse invitation –, ne
visaient pas à exposer les hommes du monde ayant une faible
résistance mentale à se voir frustrés dans leurs attentes dans des
terres lointaines, portant préjudice à eux-mêmes et à notre pays,
qui les protège ». Alberdi disait : « Gouverner
c’est peupler », concept propre de son époque ;
aujourd’hui nous dirions plutôt : « Gouverner c’est
sélectionner » [25].
Le discours de Bosch, comme celui d’Ameghino, voulait mettre des
limites au « virus » étranger qui contaminait le corps de
la nation. En dernière analyse, ils avaient tous les deux plus de
points d’accord que de divergences à cet égard, même si Bosch était
un catholique traditionaliste et Ameghino un scientiste plutôt
laïc. Dans un contexte de crise économique, face à l’immigration –
dont ils n’étaient qu’un produit lointain –, ils souscrirent les
mêmes principes « scientifiques » conduisant à un repli
identitaire. La race idéalisée par Bosch avait pourtant le visage
de la mère patrie. Ce n’était plus la France ni l’Angleterre, mais
l’Espagne des colonisateurs. Ce n’était pas non plus l’Espagne des
immigrants pauvres de Galice et d’Andalousie, mais celle des rois
catholiques, berceau du castillan et de tout ce qui était patricien
et viril : « Prenons soin de l’avenir de la société,
soyons propulseurs de la joie humaine, évitons les facteurs de
décadence qui, un jour, firent perdre à Rome un monde conquis,
appliquons les lois sages de l’eugénie et régularisons la vie
sociale qui est tout entière un phénomène de mesure et d’équilibre.
Dans deux jours, la fête de la Race sera célébrée : évoquons
notre grande date ethnique, jour où la civilisation déflora
l’Amérique vierge ; continuons donc comme des hommes civilisés
notre magnifique campagne dans le voyage entrepris vers le
sommet » [25, 26]5.
Dans cette croisade civilisatrice, au-delà des problèmes de la
race, les hygiénistes commencèrent à s’occuper de plus en plus de
ce qu’Ameghino aurait considéré comme « de la charité ».
Ses conceptions hygiénistes devaient se focaliser davantage sur le
milieu et sur les causes environnementales de la maladie mentale.
Au moment de donner réponse aux pathologies émergentes dans de
nouveaux contextes sociaux, ils puisèrent tantôt dans la
criminologie, tantôt dans la psychologie expérimentale, tantôt dans
la caractérologie. Mais ils s’intéressèrent surtout aux
psychothérapies, dont la plupart étaient en relation directe avec
la psychanalyse.
L’exilé politique et la folie militante
Plus de 30 ans après sa création, la Ligue argentine d’hygiène
mentale continuait d’exister, quoique avec d’autres inspirations
théoriques. En 1965, son organe, la Revista Latinoamericana de
Salud Mental (revue latino-américaine de santé mentale), rendait
hommage à Gonzalo Bosch, son président honoraire, à l’occasion de
son 80e anniversaire. Juste après cet hommage, on y
trouvait un article singulier, écrit par Roberto Doria Medina, un
psychiatre qui allait aussi devenir un psychanalyste renommé [27]6. Ce court travail portait sur
« l’exilé politique et la désadaptation ». Il se
présentait comme étant le résultat d’une étude réalisée sur des
exilés boliviens, paraguayens, cubains et argentins, sans préciser
l’ampleur de l’échantillon ni la méthodologie employée. Or, en
3 pages, il résumait sous un nouveau visage tous les préjugés
hérités de ses illustres antécesseurs concernant les rapports entre
la folie et l’immigration, soulignant notamment la
dimension du militantisme politique.
Selon Doria Medina, les changements de gouvernement à
répétition, les coups d’État et les révolutions avaient causé
l’expatriation de grands groupes humains. En arrivant dans le pays
d’accueil, les exilés s’étaient trouvés face à des conditions
adverses, des privations et des pénuries, liées à la précarité
économique et au manque d’emploi et de reconnaissance, facteurs qui
contribuaient à leur inadaptation. En outre, les nouvelles
concernant l’échec de leurs idées politiques dans leurs pays
d’origine ne faisaient qu’augmenter leur frustration et leur
désarroi. Tout cela conduisait l’auteur aux généralisations
suivantes : « L’impossibilité d’agir de façon directe à
cause de la distance les met dans une position insupportable de
simples spectateurs, réduisant leur activité à la spéculation
conspirative et augmentant les mécanismes phantasmatiques de
satisfaction imaginaire du désir […]. Les fonctions biologiques
souffrent des altérations profondes. L’alimentation est
irrégulière. Le sommeil est nerveux, plein de cauchemars et de
rêves où la thématique révolutionnaire est présente. L’insomnie est
très courante et les relations sexuelles souffrent des
modifications. Des désirs de revanche, de vengeance et de haine
commencent à miner leur esprit, et rongent leur monde affectif.
Au-delà du problème de leur correcte adaptation et intégration dans
le milieu social qui les fait souffrir et qui les pousse à de
véritables développements psychopathiques, l’un des dangers les
plus importants du changement est celui du retour au pays, après
l’obtention de la victoire [politique]. Une fois au pouvoir, ils
déchargent toute la haine et les ressentiments accumulés sur leurs
adversaires et sur une partie du peuple, constituant un cercle
permanent de décomposition sociale. Les mesures correctives et
thérapeutiques doivent surgir du travail en équipe de sociologues,
psychologues sociaux et psychiatres, dès le début de l’exil et
pendant celui-ci » [27].
Ce type de généralisations — formulées à la manière de postulats
débouchant sur la psychopathologisation du militantisme politique —
prenait plus de sens dans une revue qui se plaçait alors sous les
auspices de « l’Alliance pour le progrès » prônée par
John Kennedy. Dans cette stigmatisation, la matrice de pensée avait
peu à voir avec celle des aliénistes d’antan. À la différence
d’Ameghino, qui avait appuyé son argumentation sur des statistiques
portant sur les malades mentaux hospitalisés dans tout le pays,
Doria Medina ne semblait étayer ses conclusions que sur l’étude de
quelques cas, dont il étendait arbitrairement la validité à toute
une catégorie de la population étrangère. L’hérédité et la
dégénérescence n’étaient plus de mise, et la psychanalyse et des
théories adaptatives plus modernes avaient déjà pris le relais, en
même temps que le paradigme de la santé mentale avait remplacé
celui de l’hygiène. Cependant, le résultat était le même : la
construction d’un stéréotype où l’étranger – dans ce cas, l’exilé
politique –, à cause de son inadaptation foncière, était a priori
un cas pathologique. En tant que tel, il était susceptible de faire
l’objet d’un regard clinique et d’une intervention corrective. Même
si l’intervention conseillée était de nature interdisciplinaire,
qui prenait en compte les sciences sociales, cela ne changeait rien
à la question de fond.
Conclusion
Tout au long de ce travail nous avons essayé de montrer comment, en
Argentine, à partir de la fin du XIXe siècle, les
phénomènes liés à l’immigration ont été associés de façon
persistante à la marginalité, à l’inadaptation et à la pathologie.
Après une idéalisation initiale, pendant plus de 100 ans, les
différentes figures de l’étranger ont été fixées à une folie à
multiples visages. À cet égard, les Espagnols et les Italiens
d’antan ont été remplacés par les Paraguayens et les Boliviens
d’aujourd’hui, leur altérité étant tout aussi radicale. Il faut
reconnaître également que les idéaux humanistes et philanthropiques
qui, d’une part, ont permis l’intégration réussie de millions de
personnes, d’autre part, dans les disciplines qui se sont occupées
de la maladie mentale, ont fréquemment conduit à des théorisations
prônant la ségrégation. En effet, dans la psychiatrie et la
psychologie et puis dans la psychanalyse, les certitudes
scientifiques d’une époque ont souvent servi à cacher, de façon à
peine voilée, les préjugés de toujours à l’égard de ceux qui sont
différents. De nos jours, où le dépistage précoce des délinquants a
retrouvé une nouvelle jeunesse et où l’immigration a été élevée au
rang ministériel, il semblerait que ces conclusions sont aussi
valables bien au-delà des frontières de l’Argentine du
XIXe siècle.
Références
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Buenos Aires : CEAL, 1982.
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l’âge classique. Paris : Plon, 1961.
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1975.
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disciplinar de la Psiquiatría en Argentina. Temas de Historia de la
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12 Stagnaro JC. Lucio Meléndez y el nacimiento de la psiquiatría
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Facultad de Medicina de la Universidad de Buenos Aires, 2005 (thèse
doctorale).
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17 Ramos Mejía JM. Los simuladores de talento.
Buenos-Aires : Tor, 1955.
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21 Galton F. Hereditary Genius : an inquiry into its
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22 Chichilnisky S. Aventuras pampeanas en salud
mental : la dirección de la cura – y sus vueltas – en la
historia de la psicología clínica, psiquiatría y psicoanálisis en
la Argentina. Electroneurobiología 2005 ; 13 :
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República Argentina. Revista de Criminología, Psiquiatría y
Medicina Legal 1923 ; 10 : 170-212.
24 Ameghino A. La acción del Estado en el mejoramiento de
la raza. Revista de Criminología, Psiquiatría y Medicina Legal
1935 ; 22 : 131-52.
25 Bosch G. Organización de la profilaxis de las
enfermedades mentales en la Argentina. Sem Med 1932 ;
39 : 347-53.
26 Visacovsky S. El Lanús. Memoria y política en la
construcción de una tradición psiquiátrica y psicoanalítica
argentina. Buenos Aires Alianza, 2002.
27 Doria Medina Eguía R. El exiliado político y la
desadaptación. Revista Latinoamericana de Salud Mental 1966 ;
9 : 56-8.
28 Doria Medina Eguía R. Grandes psicoanalistas argentinos.
Buenos-Aires : Lumen, 2001.
1 Selon l’ouvrage pionnier d’Hugo Vezzetti
[8], cette analyse s’étaye largement sur les idées de Michel
Foucault [9, 10].
2 Cette habitude d’utiliser les
statistiques pour illustrer la condition pathologique des étrangers
semble avoir commencé à la fin des années 1870. Elle allait
pourtant se prolonger pendant plus d’un demi-siècle. Il en allait
de même avec les rapports entre immigration et délit [15].
3 Cf. l’analyse de Vezzetti [8] sur les
travaux de Sarmiento et de Bunge.
4 En 1958, cette formation embryonnaire
deviendra une spécialisation formelle.
5 Jusqu’aux années 1980, le 12 octobre
était commémoré en Argentine comme le jour de la Race, plutôt dans
un sens ethnique que racial. Aujourd’hui on l’appelle le jour de la
tradition.
6 Doria Medina fut psychiatre à l’hôpital
Borda de Buenos Aires (l’ancien hospice de Las Mercedes) et fut
aussi enseignant aux facultés de psychologie et de médecine de
l’université de Buenos Aires. En outre, il fut le compilateur d’un
ouvrage collectif très intéressant sur l’histoire de la
psychanalyse en Argentine [28].
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