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Folie et immigration en Argentine entre le XIX e et le XX e siècles


l'Information Psychiatrique. Volume 83, Number 9, 751-8, novembre 2007, exil et migration

DOI : 10.1684/ipe.2007.0251

Résumé   Summary  

Author(s) : Alejandro Dagfal , Professeur adjoint d’histoire de la psychologie (Université de Buenos Aires), Chercheur (Conicet, Argentine), Calle 65 n° 1089, La Plata 1900, Buenos Aires, Argentine.

Summary : Madness and immigration in Argentina between the 19th and 20th centuries.In the construction of modern Argentina, immigration played a fundamental role that is briefly outlined in this work. From the end of the 19th century, though, phenomena linked to immigration were persistently associated with marginality, inaptness and pathology. After an initial idealisation, which lasted over 100 years, the different figures of the foreigner were attached to multi-facetted images of madness. Thus the very humanist and philanthropic ideals which, on the one hand, succeeded in integrating millions of persons, on the other, in disciplines concerned with mental illness, frequently gave rise to theories advocating segregation. We therefore examine first the relationship between immigration and madness in psychiatric discourse between roughly 1880 and 1930. Then we examine a more recent case, which dates back to the 1960s. Despite theoretical references having changed, the result was the similar: the construction of a stereotype according to which the foreigner was a priori a pathological case.

Keywords : history, madness, immigration, segregation, Argentina, asylum

ARTICLE

Auteur(s) : Alejandro Dagfal

Professeur adjoint d’histoire de la psychologie (Université de Buenos Aires), Chercheur (Conicet, Argentine), Calle 65 n° 1089, La Plata 1900, Buenos Aires, Argentine

L’immigration aux origines de la nation argentine

Le 9 juillet 2007, en Argentine, a été fêté le 191e anniversaire de la déclaration de l’indépendance. La véritable organisation de la nation argentine est toutefois beaucoup plus récente. Elle date en réalité des années 1880, lorsque la ville de Buenos Aires devint la seule capitale d’une république unifiée, après la fin des luttes intestines qui avaient divisé le pays depuis le début du siècle. Ce processus d’unification fut en fait très lié aux idéaux de la génération dite de 1837, qui avait déjà esquissé les bases de l’organisation politique à partir d’une conception libérale et laïque guidée par la philosophie des Lumières [1-3].

Pour cette génération d’intellectuels, l’Europe du Nord et les Etats-Unis incarnaient le modèle de la civilisation et du progrès économique, tandis que les plaines et le désert argentin, ainsi que ses habitants, étaient synonyme de barbarie et d’arriération. L’opposition classique entre nature et culture était alors remplacée par une autre, entre civilisation et barbarie, chargée de connotations morales. Il fallait donc se défaire autant de l’héritage colonial catholique que du lest des races inférieures, y compris les aborigènes, les métis et les gauchos. Ces composants dévalorisés de la population locale impliquaient en quelque sorte une altérité radicale et, par opposition à celle-ci, devait se construire l’identité phantasmatique d’une nation qui se voulait complètement nouvelle. Juan Bautista Alberdi, l’un des membres les plus éminents de ce groupe d’intellectuels, qui fut le principal inspirateur de la première constitution nationale, rêvait en 1852 : « L’Europe nous apportera son esprit nouveau, ses habitudes d’industrie, ses pratiques de civilisation, avec les immigrants qu’elle nous enverra […]. Voulons-nous planter et acclimater en Amérique la liberté anglaise, la culture française, le caractère laborieux de l’homme d’Europe et des États-Unis ? Ramenons-en des morceaux vivants dans les coutumes de ses habitants, et faisons-les s’enraciner ici » [4].

Cette stratégie fut incluse l’année suivante dans le texte constitutionnel, dont l’article 25 disait de façon explicite : « le Gouvernement fédéral encouragera l’immigration européenne ». Cette volonté politique, résumée par la phrase d’Alberdi « gouverner c’est peupler », ne tarda pas à se traduire dans des faits concrets. En 1855, par exemple, le médecin français Auguste Brougnes signa un contrat avec le gouvernement de la province de Corrientes, par lequel il s’engageait à ramener mille familles d’agriculteurs européens dans un délai de dix ans. Les premières familles arrivèrent cette année-là, obtenant chacune 35 hectares de terre, de la farine, des semences et quelques animaux. Se créèrent ainsi des colonies agricoles dans cette région éloignée de Buenos Aires, qui furent suivies par bien d’autres dans les provinces voisines [5].

Entre 1862 et 1880, les présidents libéraux qui consolidèrent l’ordre institutionnel et économique continuèrent à favoriser l’immigration, de telle sorte que plus de 150 000 Européens de divers pays arrivèrent en Argentine. C’était le début d’un processus qui, en quelques décennies, allait largement justifier une boutade aujourd’hui très célèbre en Amérique latine : si les Mexicains descendent des Aztèques et les Péruviens des Incas, les Argentins descendent des bateaux… Ce processus s’accéléra à partir de 1876, avec la promulgation d’une loi dite « d’immigration et colonisation », qui favorisait l’établissement de journaliers, artisans, ouvriers et enseignants de moins de 60 ans. Le gouvernement en fit la promotion en Europe et, pendant une période, subventionna même le voyage en bateau des candidats. Néanmoins, la possession des terres ne fut plus garantie, car la plupart avaient déjà été distribuées entre quelques grands propriétaires terriens. À cette époque, les peuples aborigènes furent chassés de leurs domaines méridionaux et presque exterminés par l’armée, dans une prétendue « conquête du désert » qui impliqua l’annexion d’un immense territoire. Cependant, les terres ainsi acquises ne furent pas distribuées aux immigrés car, pour la plupart, elles avaient déjà été vendues à quelques grands propriétaires. En conséquence, une bonne partie des dizaines de milliers d’immigrants qui commencèrent à affluer s’installa dans les villes, dépassant même en quantité la population locale [6].

Paradoxalement, à cette époque, Alberdi, le grand inspirateur de l’immigration européenne avait lui-même émigré à Paris, d’où il émettait quelques réserves sur les conséquences de ce processus. En 1879, il précisait : « Gouverner c’est peupler, mais il ne faut pas oublier que peupler peut revenir à empester, à abrutir et à asservir, si la population transplantée ou immigrée, au lieu d’être civilisée, est arriérée, pauvre et corrompue […]. Tout ce qui est civilisé est européen, au moins à l’origine, mais tout ce qui est européen n’est pas civilisé, et l’on conçoit parfaitement l’hypothèse d’un nouveau pays peuplé d’Européens plus ignorants en matière d’industrie et de liberté que les hordes [aborigènes] de la Pampa ou du Chaco » [4].

En fait, Alberdi ne faisait qu’expliciter la peur des élites éclairées face aux premiers résultats de leur propre création. Elles avaient rêvé d’un pays peuplé par des Anglais et des Français, et soudain réalisaient que la plupart des immigrés viendraient de l’Espagne ou du sud de l’Italie, quand ce n’était pas de la Russie, la Pologne ou l’Empire ottoman. Pour ces intellectuels, tellement identifiés à la culture européenne, le rêve virait au cauchemar. La menace des aborigènes ayant été éliminée, la construction de l’identité nationale devait alors se réaliser par opposition à une autre altérité radicale. De la figure rédemptrice de l’immigrant idéalisé l’on passera rapidement à celle de l’étranger envahisseur et porteur de tous les maux. Ce n’était que le revers de la médaille.

L’immigration « alluviale » et la folie urbaine

Entre 1880 et 1930, arrivèrent en Argentine près de 3 millions d’immigrants, ce qui donna à ce processus le caractère d’une véritable alluvion, modifiant de manière profonde la structure sociale et économique de l’Argentine. Compte tenu des difficultés pour accéder à la propriété de la terre, la plupart des arrivants choisirent de s’établir dans de régions urbaines, pour travailler soit à leur compte, exerçant un métier, soit comme ouvriers salariés. Beaucoup furent embauchés dans la construction des chemins de fer. En 1914, presque un habitant sur trois était étranger et, dans la ville de Buenos Aires, dont la population avait triplé en vingt ans, le rapport était de un sur deux [7]. La nouvelle capitale fédérale, avec son port et sa puissance économique, devint alors une ville cosmopolite, où le luxe des bâtiments publics, des parcs et des avenues du centre-ville, déssinés par des urbanistes français, côtoyait la misère et le chômage des faubourgs du sud. C’est là-bas que s’entassaient, dans des conditions pénibles, les immigrants les moins prospères, qui vivaient dans des habitations bon marché.

À partir des années 1880, dans le cadre de la construction d’un État moderne et laïc, des efforts furent faits pour accélérer l’intégration sociale et culturelle des étrangers. Par exemple, en 1884, une loi déclara le caractère obligatoire de l’école primaire et, en 1901, une autre fit de même pour le service militaire. Néanmoins, même si ces mesures devaient se montrer extrêmement efficaces avec les enfants des immigrants, pour l’aristocratie locale, de plus en plus minoritaire, les nouveaux arrivants avaient déjà cessé d’être l’incarnation d’une promesse de progrès, pour représenter une menace à l’ordre établi. Sur le plan politique, notamment, loin d’être des citoyens obéissants, ils avaient « importé » des idées révolutionnaires, soit anarchistes, soit socialistes, favorisant l’organisation syndicale des travailleurs. De la sorte, en 1902, une loi de résidence fut adoptée, permettant l’expulsion des étrangers accusés de délits communs ou d’activités séditieuses.

C’est aussi à la fin du XIXe siècle qu’un système sanitaire et d’hygiène publique commença à s’organiser, suivant notamment le modèle de la médecine française. La conception positiviste qui guidait les pas de la génération dite de 1880 affirmait que le contrôle et l’administration du corps social devaient s’inspirer des connaissances produites par les sciences de la nature. Ainsi, face à l’ampleur du flux migratoire, la fonction du médecin se rapprochait de celle du gouvernant, en tant que gardien d’un certain ordre naturel regardé comme salutaire. Ensemble, ils veillaient au maintien de la santé d’un organisme qui était à la fois individuel et collectif. La médicalisation des conduites déviantes devint alors une politique d’État, dans la mesure où elle permettait une organisation « scientifique » de la vie sociale et une régulation de la marginalité1.

En effet, la nouvelle barbarie n’était plus dans le désert mais dans les villes, au cœur même de la civilisation. Il s’agissait d’un désordre pathologique qui guettait de l’intérieur. C’était un ennemi qui ne pouvait plus être asservi par la force militaire, mais requérait la force de la science. Une modernité périphérique voyait donc le jour à Buenos Aires, au sein de laquelle l’immigration et la folie apparaissaient précisément comme l’envers des valeurs de l’ordre et du progrès. Issues de la marginalité, elles étaient toutes les deux associées au délit, aux vices et aux passions déchaînées. C’est justement à cette époque que tout un dispositif psychiatrique commença à s’organiser autour de l’asile, en convergence avec d’autres dispositifs juridiques et pédagogiques étatiques, qui cherchaient à établir un contrôle rationnel de la population par le biais de pratiques pénales et éducatives.

Dans ce contexte, en 1876, Lucio Meléndez (1844-1901) assuma la direction de l’hospice de Las Mercedes, le principal établissement psychiatrique du pays, qui avait été créé en 1863, sous le nom de hospice de San Buenaventura. En 1886, il sera aussi titulaire de la chaire de pathologie mentale, qui venait d’être créée à l’université de Buenos-Aires. Dans cette décennie, il fut reconnu comme une sorte d’Esquirol local, grâce à sa tâche comme organisateur institutionnel de l’aliénisme et en raison de ses essais d’établir une nosographie originale [11, 12]. S’il ne produisit jamais d’ouvrage de synthèse théorique, ses multiples articles dans des publications médicales décrivaient des cas cliniques de façon fort détaillée. Dans ces études de cas, il s’étonnait de la quantité d’étrangers affectés par des maladies mentales, au point d’affirmer que « sur dix infirmes neuf sont des Espagnols et un est Argentin » [13]. D’ailleurs, il avait déjà nuancé ce propos par des statistiques plus sophistiquées, où il s’était employé à montrer que la plupart des aliénés de l’hospice qu’il dirigeait étaient d’origine italienne, espagnole ou française [14]2.

Toujours est-il que le profil des dizaines de cas reconstruits par Meléndez était souvent celui d’un étranger modeste, éloigné de sa famille, exposé aux tentations de la grande ville qui l’avaient conduit à l’égarement. Parmi ces tentations, la prostitution n’était pas des moindres, la maison close devenant le siège de la perdition, où le sexe se joignait à d’autres agents pathologiques redoutables : l’alcool et l’argent. Inutile d’ajouter dans ce tableau que la plupart des clients des maisons closes, tout comme les prostituées elles-mêmes, étaient des immigrants. Se configurait ainsi une scène où la « mauvaise vie » propre aux bas-fonds était la cause privilégiée de la dégradation morale. Buenos Aires devenait alors une nouvelle Sodome et les étrangers semblaient être à la fois les victimes et les responsables de sa décadence [8].

Néanmoins, avant même que le discours psychiatrique ne construise un lien solide entre la figure de l’immigrant et les divers visages de la folie, ceux-ci avaient commencé à être associés dans certaines formes littéraires, comme le roman ou l’essai. De cette façon, l’aliénisme ne fit qu’apporter une justification scientifique aux représentations qui étaient déjà en train de s’implanter dans la culture. Au-delà des personnages décrits par Meléndez, d’autres psychiatres de l’époque, comme Samuel Gache et José María Ramos Mejía, contribuèrent également à dresser le tableau des passions dans l’effondrement moral des étrangers. Par exemple, en ce qui concerne l’argent, Meléndez avait ouvert la voie : « L’ambition démesurée de ces individus les rend excessivement sensibles aux moindres revers de la fortune. Ainsi, nous avons observé chez certains étrangers, notamment des Italiens, l’apparition de l’aliénation mentale à cause de la perte d’une somme insignifiante d’argent » [14, 8]. Gache, de son côté, se demandait : « Quel horizon a le journalier ? Quel que soit son état, sa seule et constante préoccupation est le profit, en dehors duquel rien n’existe pour lui. Si l’on observe qu’à Buenos Aires presque tous les journaliers sont italiens, voilà ce qui explique qu’un grand nombre d’entre eux perde la raison » [16].

D’après ces citations de Meléndez et de Gache, qui datent de 1880, les immigrants arrivés en Argentine méritaient le même type de qualificatifs qui, en France, seront réservés aux Juifs. Si à l’origine de la chute qui avait causé leur maladie il y avait une faille de type moral, liée à la démesure, la thérapeutique qui s’imposait, outre les bains tièdes, était un traitement également moral, étayé sur une étique de l’ordre et du travail. Néanmoins, une vingtaine d’années plus tard, c’est-à-dire en 1904, Ramos Mejía affirmera : « La lutte pour l’argent est l’une des causes de la désagrégation de la personnalité […]. La mission de garder l’argent et de le reproduire, sans autre but que celui d’éprouver les sensations spéciales que provoque le fait de le voir accumulé, doit produire – et sans aucun doute produit – dans le cerveau des effets létaux cachés » [17]. Cette citation correspond déjà au début du XXe siècle. Elle annonce une nouvelle époque, caractérisée par une biologie de l’esprit. Dans les années à venir, même si pour les psychiatres les causes de la folie auront toujours des composantes morales, elles devront se traduire dans des termes explicables à partir du fonctionnement cérébral.

Folie et dégénérescence : l’immigration comme danger pour la race

Dès le début des années 1880, l’utilisation de la race comme fondement d’une explication prétendument biologique de la constitution de « l’être national » avait été très courante. Des hommes politiques aussi bien que des psychiatres s’étaient livrés à des analyses de l’identité argentine à partir d’une psychologie des peuples étayée sur l’idée de la race3. Dans le cadre du naturalisme positiviste, la foi dans le progrès restait liée aux modèles issus de la biologie. Pour l’analyse de la société, cela impliquait une dose abondante de darwinisme social, selon lequel les lois de l’organisation hiérarchique du vivant se juxtaposaient aux mandats de la lutte pour la subsistance et de la sélection naturelle. De la sorte, les approches de type génétique ou évolutif, en termes de races avancées ou arriérées, devinrent une clé explicative privilégiée, qui s’articulait souvent aux problèmes posés par l’hérédité dans la construction d’un type racial idéal.

Toutefois, en Argentine, ce n’est qu’à partir de la réception de l’œuvre d’auteurs comme Valentin Magnan et Cesare Lombroso, au début du XXe siècle, que les anciens problèmes de la race et de l’hérédité commencèrent à avoir un impact considérable dans le discours psychiatrique par le biais des théories de la dégénérescence. Si le célèbre traité de Morel sur ce sujet datait de 1857 [18], sur la fin du XIXe, Magnan [19] et Lombroso [20] avaient réussi à en extraire toutes ses conséquences pour la folie et pour la délinquance. Soudain, le « criminel né » et le « fou prédisposé » se retrouvaient dans un même espace, où le lest d’un passé héréditaire faisait barrage au progrès rêvé par le positivisme.

En outre, à cette époque, les théories de Francis Galton [21], créateur de l’eugénisme, avaient fourni des instruments pour faire face à cette menace, prônant une amélioration de la race au moyen du contrôle reproductif. Ainsi, la psychiatrie et la criminologie, à l’aide de l’eugénisme, se dotaient d’un fondement théorique et d’un appareil technique qui les mettaient au service d’une médecine sociale destinée à préserver la race des effroyables phantasmes de la dégénérescence. Leur intervention n’était plus focalisée sur l’asile, mais sur toute la ville, car il fallait dépister les stigmates de la dégénérescence avant même qu’ils ne puissent s’étendre au tissu social par le sexe et par le sang. Dans cette perspective, la transmission des caractères pathologiques était héréditaire. En revanche, leur acquisition restait liée aux conditions du milieu. Et on retrouvait là l’ancienne préoccupation pour l’alcool et la syphilis, pour la dissolution des mœurs dans la société urbaine comme menace pour l’avenir de la race. Dans cette série, bien entendu, on retrouvait également la figure de l’immigrant.

Dans les années 1930, en biologie, la conception néo-lamarckienne sur la transmission héréditaire des caractères acquis avait déjà été largement réfutée et remplacée par les théories mendéliennes. Néanmoins, en Argentine, cette conception était restée très vivante dans l’esprit de certains psychiatres célèbres, comme Arturo Ameghino (1880-1949). Formé à Paris en neurologie, avec Déjérine, et en psychiatrie, avec Grasset, il fut en 1923 l’un des fondateurs de la Société argentine de neurologie, de psychiatrie et de médecine légale [22]. En 1931, il devint titulaire de la chaire de pathologie mentale dont le premier occupant avait été Lucio Meléndez. Néanmoins, à la différence de Meléndez, Ameghino ne se consacra pas à l’étude détaillée de cas cliniques. Son intérêt ne se centrait pas sur la folie individuelle et manifeste, mais plutôt sur la pathologie dégénérative, potentielle et latente qui, en se répandant de manière silencieuse, risquait de nuire aux destins de la race. De ce fait, il disait déjà en 1923 : « La providence sociale a limité son action à réparer le mal individuel, ou, tout au plus, à éviter le danger immédiat, mettant à disposition la réclusion pour les sujets mentalement invalides, handicapés ou déviés, qui sont devenus insociables. Mais elle néglige le danger, beaucoup plus important, que chacun de ces individus comporte pour la communauté lorsque celle-ci les accepte comme étant sensiblement inoffensifs […]. Parmi nous, néanmoins, au préjudice causé par la liberté des aliénés qui ne sont pas reconnus en tant que tels […] s’ajoute celui produit par cette masse de population mentalement inférieure qui, incluse dans l’alluvion migratoire, entre dans le pays sans obstacles année après année » [23].

Selon Ameghino, la preuve de l’infériorité constitutionnelle des immigrants résidait dans leur inadaptabilité foncière, qui avait causé leur départ du pays d’origine. Après leur arrivée, cette infériorité se trahissait par leur propension à la folie, ce que ce psychiatre justifiait par une myriade de statistiques différentielles. En résumé, si les aliénés étrangers représentaient deux tiers des fous hospitalisés, les étrangers ne représentaient qu’un tiers de la population du pays. Ils étaient donc deux fois plus susceptibles de devenir fous que les Argentins. Encore une fois, l’inadaptabilité ne donnant pas lieu à des « stigmates » visibles, la dégénérescence restait alors une supposition sous-jacente qui se voyait confirmée par des arguments tautologiques.

Dans les années suivantes, les convictions d’Ameghino seront encore plus racistes. Pendant la décennie dite « infâme », qui commença en 1930 avec le premier coup d’État du siècle et qui se définit par la fraude systématique et par les sympathies croissantes des gouvernements illégitimes envers les pays de l’Axe, le problème de la sélection raciale était à l’ordre du jour. Parmi les nombreux amis d’Ameghino, figurait Leopoldo Lugones, l’un des poètes argentins les plus célèbres. À partir de positions nationalistes proches du fascisme, avant même le coup d’État, Lugones avait annoncé de façon enthousiaste que « l’heure de l’épée » approchait. Ameghino, pour sa part, adoptait en 1934 des positions plus radicales [24]. Selon lui, face à la menace de la dégénérescence, aggravée par l’immigration, la médecine sociale devait choisir entre la science et la charité…

D’un côté, la médecine sociale pouvait jouer un rôle hygiénique ou thérapeutique, en se focalisant sur la société actuelle et en se consacrant à « rendre plus forts les faibles » et à « valider les invalides » [24]. Mais, d’un autre côté, cette médecine avait la possibilité de s’occuper de la société de l’avenir, de la « protection de la race », visant, « par des méthodes sélectives, à éradiquer la maladie dans les générations futures » [24]. Bien entendu, Ameghino avait choisi son camp et il défendit ardemment cette deuxième tendance, qu’il appelait « prophylactique ». Dans cette perspective, il passait en revue les lois eugéniques permettant la stérilisation, adoptées par plusieurs états nord-américains, et s’intéressait même aux méthodes employées en Allemagne, avec une neutralité digne de ce qu’il considérait comme scientifique.

Ensuite, après un examen détaillé des statistiques sur le paludisme, l’aliénation et l’immigration, Ameghino finissait par proposer un « programme minimal de prophylaxie mentale », dont le premier objectif était de combattre les causes sociales de la folie et le deuxième celui d’« éviter que l’environnement soit envahi par des sujets dangereux pour leurs semblables et pour la race […] et d’extraire de l’environnement tout sujet répondant à ces conditions » [24]. L’ambition ultime de ce programme était enfin résumée dans la prescription suivante : « Lorsque celui qui fait de la prophylaxie aura réussi à identifier ceux qui rabaissent la race, l’État devra agir contre eux, par impératif patriotique, avec des mesures directes, humaines, mais énergiques » [24].

En 1943, Gonzalo Bosch (1885-1967) succéda à Ameghino à la chaire de pathologie mentale. Cependant, plus que son successeur, Bosch fut son contemporain, cultivant davantage l’hygiène mentale que la prophylaxie. En fait, l’hygiénisme mental ne semblait pas être un mouvement homogène et ses frontières avec la prophylaxie et l’eugénisme n’étaient pas si claires. En Argentine, ce mouvement s’institutionnalisa en 1929, avec la création de la Liga Argentina de Higiene Mental, dont Gonzalo Bosch fut le premier président. Par la suite, il allait devenir un personnage phare pour la psychiatrie locale, notamment dans les années 1930 et 1940.

En 1922, Bosch fut nommé titulaire de la chaire de psychiatrie qui s’était créée à Rosario. En 1931, il revint à Buenos Aires pour diriger le célèbre hospice de las Mercedes, poste qu’il gardera jusqu’en 1947. En 1942, au sein de l’hospice, il créa les premiers cours des spécialisations en psychiatrie, avant de remplacer Arturo Ameghino à l’université de Buenos-Aires4. Tout en étant un psychiatre de formation traditionnelle, il encouragea ceux qui s’aventurèrent sur des voies nouvelles, comme Enrique Pichon-Rivière et Mauricio Goldemberg, qui le suivirent au début de leurs carrières, avant de devenir eux-mêmes des maîtres respectés. Cependant, Bosch ne put non plus échapper aux préoccupations prophylactiques de son époque.

Suivant la tradition, en 1931, dans une communication au 4e Congrès national de médecine, il s’employa à donner des statistiques détaillées sur la proportion d’étrangers dans l’hospice qu’il dirigeait. Bien entendu, il arrivait à la conclusion qu’ils représentaient plus de la moitié des patients, avec une large majorité d’Italiens et d’Espagnols. La situation étant celle-là, il se demandait pourquoi l’État devait être le seul à assumer cette lourde charge économique, au lieu de la partager avec les « riches » collectivités espagnole et italienne. Ce protectionnisme était aux antipodes de la conception libérale et universaliste de ceux qui avaient favorisé l’immigration depuis le milieu du XIXe. Néanmoins, Bosch se présentait comme le continuateur de ceux-ci : « La doctrine et les idées qui inspirèrent les constituants de 1853, le préambule et l’article 20 de notre constitution – avec leur généreuse invitation –, ne visaient pas à exposer les hommes du monde ayant une faible résistance mentale à se voir frustrés dans leurs attentes dans des terres lointaines, portant préjudice à eux-mêmes et à notre pays, qui les protège ». Alberdi disait : « Gouverner c’est peupler », concept propre de son époque ; aujourd’hui nous dirions plutôt : « Gouverner c’est sélectionner » [25].

Le discours de Bosch, comme celui d’Ameghino, voulait mettre des limites au « virus » étranger qui contaminait le corps de la nation. En dernière analyse, ils avaient tous les deux plus de points d’accord que de divergences à cet égard, même si Bosch était un catholique traditionaliste et Ameghino un scientiste plutôt laïc. Dans un contexte de crise économique, face à l’immigration – dont ils n’étaient qu’un produit lointain –, ils souscrirent les mêmes principes « scientifiques » conduisant à un repli identitaire. La race idéalisée par Bosch avait pourtant le visage de la mère patrie. Ce n’était plus la France ni l’Angleterre, mais l’Espagne des colonisateurs. Ce n’était pas non plus l’Espagne des immigrants pauvres de Galice et d’Andalousie, mais celle des rois catholiques, berceau du castillan et de tout ce qui était patricien et viril : « Prenons soin de l’avenir de la société, soyons propulseurs de la joie humaine, évitons les facteurs de décadence qui, un jour, firent perdre à Rome un monde conquis, appliquons les lois sages de l’eugénie et régularisons la vie sociale qui est tout entière un phénomène de mesure et d’équilibre. Dans deux jours, la fête de la Race sera célébrée : évoquons notre grande date ethnique, jour où la civilisation déflora l’Amérique vierge ; continuons donc comme des hommes civilisés notre magnifique campagne dans le voyage entrepris vers le sommet » [25, 26]5.

Dans cette croisade civilisatrice, au-delà des problèmes de la race, les hygiénistes commencèrent à s’occuper de plus en plus de ce qu’Ameghino aurait considéré comme « de la charité ». Ses conceptions hygiénistes devaient se focaliser davantage sur le milieu et sur les causes environnementales de la maladie mentale. Au moment de donner réponse aux pathologies émergentes dans de nouveaux contextes sociaux, ils puisèrent tantôt dans la criminologie, tantôt dans la psychologie expérimentale, tantôt dans la caractérologie. Mais ils s’intéressèrent surtout aux psychothérapies, dont la plupart étaient en relation directe avec la psychanalyse.

L’exilé politique et la folie militante

Plus de 30 ans après sa création, la Ligue argentine d’hygiène mentale continuait d’exister, quoique avec d’autres inspirations théoriques. En 1965, son organe, la Revista Latinoamericana de Salud Mental (revue latino-américaine de santé mentale), rendait hommage à Gonzalo Bosch, son président honoraire, à l’occasion de son 80e anniversaire. Juste après cet hommage, on y trouvait un article singulier, écrit par Roberto Doria Medina, un psychiatre qui allait aussi devenir un psychanalyste renommé [27]6. Ce court travail portait sur « l’exilé politique et la désadaptation ». Il se présentait comme étant le résultat d’une étude réalisée sur des exilés boliviens, paraguayens, cubains et argentins, sans préciser l’ampleur de l’échantillon ni la méthodologie employée. Or, en 3 pages, il résumait sous un nouveau visage tous les préjugés hérités de ses illustres antécesseurs concernant les rapports entre la folie et l’immigration, soulignant notamment la dimension du militantisme politique.

Selon Doria Medina, les changements de gouvernement à répétition, les coups d’État et les révolutions avaient causé l’expatriation de grands groupes humains. En arrivant dans le pays d’accueil, les exilés s’étaient trouvés face à des conditions adverses, des privations et des pénuries, liées à la précarité économique et au manque d’emploi et de reconnaissance, facteurs qui contribuaient à leur inadaptation. En outre, les nouvelles concernant l’échec de leurs idées politiques dans leurs pays d’origine ne faisaient qu’augmenter leur frustration et leur désarroi. Tout cela conduisait l’auteur aux généralisations suivantes : « L’impossibilité d’agir de façon directe à cause de la distance les met dans une position insupportable de simples spectateurs, réduisant leur activité à la spéculation conspirative et augmentant les mécanismes phantasmatiques de satisfaction imaginaire du désir […]. Les fonctions biologiques souffrent des altérations profondes. L’alimentation est irrégulière. Le sommeil est nerveux, plein de cauchemars et de rêves où la thématique révolutionnaire est présente. L’insomnie est très courante et les relations sexuelles souffrent des modifications. Des désirs de revanche, de vengeance et de haine commencent à miner leur esprit, et rongent leur monde affectif. Au-delà du problème de leur correcte adaptation et intégration dans le milieu social qui les fait souffrir et qui les pousse à de véritables développements psychopathiques, l’un des dangers les plus importants du changement est celui du retour au pays, après l’obtention de la victoire [politique]. Une fois au pouvoir, ils déchargent toute la haine et les ressentiments accumulés sur leurs adversaires et sur une partie du peuple, constituant un cercle permanent de décomposition sociale. Les mesures correctives et thérapeutiques doivent surgir du travail en équipe de sociologues, psychologues sociaux et psychiatres, dès le début de l’exil et pendant celui-ci » [27].

Ce type de généralisations — formulées à la manière de postulats débouchant sur la psychopathologisation du militantisme politique — prenait plus de sens dans une revue qui se plaçait alors sous les auspices de « l’Alliance pour le progrès » prônée par John Kennedy. Dans cette stigmatisation, la matrice de pensée avait peu à voir avec celle des aliénistes d’antan. À la différence d’Ameghino, qui avait appuyé son argumentation sur des statistiques portant sur les malades mentaux hospitalisés dans tout le pays, Doria Medina ne semblait étayer ses conclusions que sur l’étude de quelques cas, dont il étendait arbitrairement la validité à toute une catégorie de la population étrangère. L’hérédité et la dégénérescence n’étaient plus de mise, et la psychanalyse et des théories adaptatives plus modernes avaient déjà pris le relais, en même temps que le paradigme de la santé mentale avait remplacé celui de l’hygiène. Cependant, le résultat était le même : la construction d’un stéréotype où l’étranger – dans ce cas, l’exilé politique –, à cause de son inadaptation foncière, était a priori un cas pathologique. En tant que tel, il était susceptible de faire l’objet d’un regard clinique et d’une intervention corrective. Même si l’intervention conseillée était de nature interdisciplinaire, qui prenait en compte les sciences sociales, cela ne changeait rien à la question de fond.

Conclusion

Tout au long de ce travail nous avons essayé de montrer comment, en Argentine, à partir de la fin du XIXe siècle, les phénomènes liés à l’immigration ont été associés de façon persistante à la marginalité, à l’inadaptation et à la pathologie. Après une idéalisation initiale, pendant plus de 100 ans, les différentes figures de l’étranger ont été fixées à une folie à multiples visages. À cet égard, les Espagnols et les Italiens d’antan ont été remplacés par les Paraguayens et les Boliviens d’aujourd’hui, leur altérité étant tout aussi radicale. Il faut reconnaître également que les idéaux humanistes et philanthropiques qui, d’une part, ont permis l’intégration réussie de millions de personnes, d’autre part, dans les disciplines qui se sont occupées de la maladie mentale, ont fréquemment conduit à des théorisations prônant la ségrégation. En effet, dans la psychiatrie et la psychologie et puis dans la psychanalyse, les certitudes scientifiques d’une époque ont souvent servi à cacher, de façon à peine voilée, les préjugés de toujours à l’égard de ceux qui sont différents. De nos jours, où le dépistage précoce des délinquants a retrouvé une nouvelle jeunesse et où l’immigration a été élevée au rang ministériel, il semblerait que ces conclusions sont aussi valables bien au-delà des frontières de l’Argentine du XIXe siècle.

Références

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2 Jaén D. La generación romántica argentina y el problema de Hispanoamérica. Journal of Inter-American Studies 1966 ; 8 : 565-84.

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10 Foucault M. Surveiller et punir. Paris : Gallimard, 1975.

11 Stagnaro JC. Lucio Meléndez y la primera matriz disciplinar de la Psiquiatría en Argentina. Temas de Historia de la Psiquiatría Argentina 1997 ; 1 : 3-15.

12 Stagnaro JC. Lucio Meléndez y el nacimiento de la psiquiatría como especialidad médica en la Argentina (1870-1890), Buenos Aires, Facultad de Medicina de la Universidad de Buenos Aires, 2005 (thèse doctorale).

13 Meléndez L. El espiritismo y la locura. Revista Médico-Quirúrgica, 1881, 18. Réédité in Temas de Historia de la Psiquiatría Argentina 1997 ; 1 : 29-34.

14 Meléndez L, Coni ER. Consideraciones sobre la estadística de la enajenación mental. Buenos-Aires : Pablo Coni, 1880.

15 Lancelotti M. Civilización y delito. Criminalogía Moderna 1900 ; 2 : 406-13.

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17 Ramos Mejía JM. Los simuladores de talento. Buenos-Aires : Tor, 1955.

18 Morel BA. Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l’espèce humaine. Paris : J.-B. Baillière, 1857.

19 Magnan V. Considérations générales sur la folie des héréditaires ou dégénérés. Paris : Editions du Progrès Médical, 1887.

20 Lombroso C. L’Uomo delinquente studiato in rapporto all’antropologia, alla medicina legale e alle discipline carcerarie. Milan : Hoepli, 1876.

21 Galton F. Hereditary Genius : an inquiry into its laws and consequences. London : Macmillan, 1869.

22 Chichilnisky S. Aventuras pampeanas en salud mental : la dirección de la cura – y sus vueltas – en la historia de la psicología clínica, psiquiatría y psicoanálisis en la Argentina. Electroneurobiología 2005 ; 13 : 14-160.

23 Ameghino A. Datos para la profilaxis mental en la República Argentina. Revista de Criminología, Psiquiatría y Medicina Legal 1923 ; 10 : 170-212.

24 Ameghino A. La acción del Estado en el mejoramiento de la raza. Revista de Criminología, Psiquiatría y Medicina Legal 1935 ; 22 : 131-52.

25 Bosch G. Organización de la profilaxis de las enfermedades mentales en la Argentina. Sem Med 1932 ; 39 : 347-53.

26 Visacovsky S. El Lanús. Memoria y política en la construcción de una tradición psiquiátrica y psicoanalítica argentina. Buenos Aires Alianza, 2002.

27 Doria Medina Eguía R. El exiliado político y la desadaptación. Revista Latinoamericana de Salud Mental 1966 ; 9 : 56-8.

28 Doria Medina Eguía R. Grandes psicoanalistas argentinos. Buenos-Aires : Lumen, 2001.

1 Selon l’ouvrage pionnier d’Hugo Vezzetti [8], cette analyse s’étaye largement sur les idées de Michel Foucault [9, 10].

2 Cette habitude d’utiliser les statistiques pour illustrer la condition pathologique des étrangers semble avoir commencé à la fin des années 1870. Elle allait pourtant se prolonger pendant plus d’un demi-siècle. Il en allait de même avec les rapports entre immigration et délit [15].

3 Cf. l’analyse de Vezzetti [8] sur les travaux de Sarmiento et de Bunge.

4 En 1958, cette formation embryonnaire deviendra une spécialisation formelle.

5 Jusqu’aux années 1980, le 12 octobre était commémoré en Argentine comme le jour de la Race, plutôt dans un sens ethnique que racial. Aujourd’hui on l’appelle le jour de la tradition.

6 Doria Medina fut psychiatre à l’hôpital Borda de Buenos Aires (l’ancien hospice de Las Mercedes) et fut aussi enseignant aux facultés de psychologie et de médecine de l’université de Buenos Aires. En outre, il fut le compilateur d’un ouvrage collectif très intéressant sur l’histoire de la psychanalyse en Argentine [28].


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