ARTICLE
Auteur(s) : David
Pérol1, Pauline Toutenu2, Anne
Lefranc1, Véronique Régnier2, Gisèle
Chvetzoff3, Pierre Saltel3, Franck
Chauvin2
1Département de santé publique, Centre Léon-Bérard,
28 rue Laennec, 69373 Lyon Cedex 08
2Centre régional de ressources pour l’information, la
prévention et l’éducation sur les cancers, Institut de cancérologie
de la Loire, 108 bis avenue A. Raimond, 42270
Saint-Priest-en-Jarez
3Département interdisciplinaire de soins de support du
patient en oncologie, Centre Léon-Bérard, 28 rue Laennec, 69373
Lyon Cedex 08
Article reçu le 10 Juillet 2006, accepté le 1 Decembre 2006
Définitions et objectifs
L’éducation thérapeutique du patient restreint le champ de
l’éducation à la santé au domaine de la thérapeutique. Cette
discipline émergente se situe à l’intersection de la médecine et
des sciences humaines et sociales, en particulier des sciences de
l’éducation, de la sociologie et de la psychologie. Une définition
générale a été proposée par l’Organisation mondiale de la
santé : « L’éducation thérapeutique du patient devrait
permettre aux patients d’acquérir et de conserver les capacités et
compétences qui les aident à vivre de manière optimale leur vie
avec leur maladie. L’éducation thérapeutique vise ainsi à aider les
patients et leurs familles à comprendre la maladie et le
traitement, coopérer avec les soignants, et maintenir ou améliorer
leur qualité de vie » [1].
Démarche complémentaire des soins, l’éducation thérapeutique
relève ainsi de deux niveaux de prise en charge :
- – une dimension de prévention tertiaire : alors que
la maladie est installée et les enjeux vitaux maîtrisés à court
terme, les conduites, les attitudes du patient sont décisives pour
faire face à l’apparition et contrôler certains troubles ou
symptômes. Ces derniers, qui peuvent dépendre soit de l’évolution
de la maladie, soit de ses traitements, peuvent avoir un impact
considérable sur l’état de santé et de la qualité de vie des
patients ;
- – une dimension d’adaptation psychologique à la
maladie : éduquer suppose une gestion des émotions, une prise
de conscience des enjeux, qui conditionnent les processus de
changement imposés par la maladie.
On peut distinguer dans l’éducation thérapeutique deux
influences principales, selon les concepts théoriques et les
professionnels impliqués. L’école nord-américaine se caractérise
par l’influence des modèles psychosociaux infirmiers, de la
psychologie de l’adaptation (coping), de l’épidémiologie, avec une
prise en charge éducative exclusivement assurée par des
infirmières. L’école européenne laisse une place importante à la
pédagogie, à la psychologie (courant psychanalytique) et à la
sociologie ; la prise en charge éducative se fait en équipe
multidisciplinaire. On peut penser que ces deux approches sont
adaptées à des rapports culturels à la maladie bien distincts.
Organisation de la démarche éducative
La modélisation des comportements en matière de santé aux niveaux
individuel et interindividuel repose sur deux principes :
d’une part, le comportement résulte en partie des connaissances,
c’est-à-dire que nos connaissances influencent nos actes ;
d’autre part, la connaissance est une condition favorable mais non
suffisante pour induire des changements de comportement. Les
représentations personnelles ou culturelles, la motivation, les
aptitudes et des facteurs socioenvironnementaux jouent également un
rôle important.
La démarche éducative est structurée autour de ces deux
principes. De fait, l’éducation thérapeutique ne se confond pas
avec l’information, qui a pour objectif de prévenir le patient de
ce qui peut lui arriver. En cancérologie, de nombreux documents
d’information élaborés par des professionnels, souvent d’ailleurs
avec la participation active de patients, sont ainsi diffusés par
l’intermédiaire d’hôpitaux ou d’associations. La rédaction des SOR
Savoir Patient de la Fédération nationale des centres de lutte
contre le cancer est l’exemple d’une démarche méthodologiquement
rigoureuse dans ce domaine. Cependant, il ne suffit pas de mettre à
la disposition des patients et de leurs familles de l’information,
même fiable et validée, pour qu’ils se l’approprient efficacement.
En effet, deux patients présentant la même maladie peuvent être
très différents dans leur capacité à réagir, à mettre en place une
coopération avec l’équipe soignante. La différence réside dans les
qualités et les compétences personnelles que chaque patient met en
œuvre pour faire face à sa maladie. Devoir s’adapter à une
pathologie de longue durée exige que le patient puisse négocier ses
propres priorités, ses préférences, pour devenir un acteur effectif
du processus de décision et de soins. Cette exigence implique un
transfert de compétences du soignant vers le patient. En effet, si
certaines de ces compétences peuvent parfois être acquises auprès
d’autres patients qui font face à ces conditions par succès, elles
peuvent aussi être élaborées par les patients eux-mêmes, par des
processus d’apprentissage proposés parallèlement aux soins par les
équipes soignantes. Dans un domaine donné (cela a été démontré dans
le cadre des maladies chroniques), les patients peuvent ainsi
devenir de véritables experts de leur maladie [2, 3].
Construite autour de ces principes, la démarche éducative
comprend des étapes bien définies : le diagnostic éducatif
(synthèse des connaissances, représentations et besoins du
patient), le contrat d’objectifs pédagogiques conclu avec le
patient (identification des comportements et compétences que le
patient doit acquérir au cours du processus éducatif),
l’élaboration d’un plan d’action (calendrier, choix des techniques
et outils pédagogiques) et enfin l’évaluation de l’impact du
programme sur des critères définis a priori [4].
Éducation thérapeutique et évolution du système de santé
En France, la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des
malades [5] a légitimé le droit des patients à l’information ;
les récents états-généraux de la Ligue nationale contre le cancer
ainsi que le plan Cancer ont ensuite souligné la nécessité de
développer la participation des patients aux décisions
thérapeutiques les concernant. Cette évolution s’inscrit dans le
mouvement d’empowerment apparu chez les Anglo-Saxons. Le modèle du
« médecin décideur », fondé sur une relation
soignant-patient paternaliste, où le rôle du patient est souvent
restreint au simple consentement, n’est plus adapté aux besoins des
patients. Ceux-ci souhaitent une relation plus équilibrée, fondée
sur l’échange d’informations, la délibération et une véritable
interaction entre les deux parties [6]. L’éducation thérapeutique
répond à ces exigences.
D’autres facteurs expliquent l’intérêt que portent les
professionnels, voire les gestionnaires du système de santé, à
l’éducation thérapeutique. Pour les médecins, elle témoigne du
besoin déontologique de recentrage sur le patient et de
renforcement de la sécurité des soins. Pour les infirmiers, elle
permet de développer et de valoriser un domaine d’expertise
spécifique, complémentaire du rôle soignant. Enfin, une diminution
des coûts de prise en charge peut parfois être associée à
l’éducation thérapeutique, ce qui bien sûr participe à l’efficience
du système de soins.
En définitive, le modèle actuel de prise en charge médicale,
essentiellement centré sur la maladie, est devenu obsolète, en
particulier pour les maladies chroniques. Un nouveau modèle
« global », recentré sur le patient, s’y substitue
progressivement et préconise une prise en charge
multidisciplinaire, au sein de laquelle s’inscrit l’éducation
thérapeutique.
Légitimité
L’éducation thérapeutique s’avère être particulièrement bien
adaptée aux maladies chroniques, telles que l’asthme et le diabète.
Alors que les États-Unis l’ont appliquée à d’autres disciplines,
telle que la cancérologie, l’Europe s’est cantonnée à ces
pathologies. Par conséquent, en France, les programmes proposés aux
patients atteints de cancer sont quasi inexistants, excepté dans
quelques situations très spécifiques (laryngectomie, stomathérapie)
[7]. La prise en charge a quant à elle surtout évolué vers le
soutien psychologique personnalisé, passant par le recrutement de
psycho-oncologues et la mise en place de groupes de parole sous
l’impulsion de soignants ou d’organisations caritatives (Ligue
nationale contre le cancer). Cependant, la recherche autour de la
décision partagée qui s’est développée dans le monde médical est
proche par certains aspects de la démarche d’éducation
thérapeutique et, de la même façon, il est nécessaire de développer
des actions de recherche pour concevoir, mettre en place et évaluer
les bénéfices de programmes d’éducation du patient spécifiques à la
cancérologie.
La cancérologie connaît actuellement des changements majeurs.
L’augmentation de la durée de vie des patients observée ces
dernières années pour des localisations fréquentes, telles que le
cancer du sein ou les cancers digestifs, est en partie liée à des
thérapeutiques plus complexes et diversifiées (avec notamment
l’apparition des thérapeutiques dites « ciblées ») ;
elle confère progressivement aux cancers certaines des
caractéristiques d’une maladie chronique. Dans ce contexte, le
changement des modalités de traitement, et en particulier le
recours croissant aux traitements ambulatoires et aux traitements
oraux, fait que le patient a besoin d’acquérir des compétences de
surveillance de sa maladie, afin de garantir un niveau maximal de
sécurité et de limiter son angoisse. En conséquence, un
accompagnement sur le long terme doit être proposé aux patients
pour lesquels le cancer peut être assimilé à une maladie chronique,
sous réserve qu’ils souhaitent s’impliquer activement et
précocement dans la prise en charge de leur maladie (bien entendu,
cet accompagnement ne revêt pas un caractère systématique et ne
concerne pas ceux pour qui une échéance inéluctable à court terme
ne permettrait pas de s’engager dans un programme éducatif). Des
expériences pilotes ont déjà montré la capacité de programmes
d’éducation en cancérologie à réduire les effets secondaires des
traitements et à améliorer la qualité de vie des patients [8] ou,
plus simplement, à délivrer une information adaptée aux
spécificités de chacun [9]. C’est dans le domaine de la prise en
charge de la douleur, des effets indésirables des chimiothérapies
et des comportements nutritionnels que les actions éducatives ont
été les plus nombreuses et les plus exemplaires.
Applications
Prise en charge de la douleur
Des efforts restent nécessaires pour améliorer la prise en charge
de la douleur en oncologie : en France le plan Cancer en a
fait l’un de ses objectifs prioritaires. Les professionnels de
santé (médecins, infirmières) ont bien évidemment un rôle essentiel
à jouer pour soulager la douleur. La recherche systématique de
phénomènes douloureux chez le patient atteint de cancer et la
détermination du caractère aigu ou chronique de la douleur et de
ses mécanismes d’action doivent ainsi traduire l’implication
quotidienne des soignants dans cette lutte contre la douleur. Mais
l’amélioration des formations initiales et continues de
l’infirmière et du médecin ne peut prétendre apporter une réponse
unique au problème de la douleur du patient cancéreux : ce
dernier, à son tour, doit y être fortement impliqué. Cette
participation active repose sur une double argumentation :
- – d’une part, la reconnaissance d’un modèle
pluridimensionnel de la douleur [10]. La diversité des dimensions
impliquées (sensorielle, émotionnelle, cognitive et
comportementale) justifie en effet une approche à la fois
somatique, psychologique, sociale et familiale du patient qui
souffre ; une telle approche rend indispensable une
participation forte du patient ;
- – d’autre part, la prise en charge de la douleur en
oncologie se heurte souvent à des obstacles qui peuvent être liés
au manque de connaissance du patient et/ou de sa famille sur les
traitements antalgiques disponibles, mais aussi à des facteurs
psychologiques ou culturels, voire religieux, comme la
représentation salvatrice de la souffrance [11]. Ainsi, de nombreux
patients sont réticents à adhérer aux protocoles de traitement
antalgiques, d’autres restreignent leur traitement par crainte
d’une moindre efficacité à long terme, alors que le phénomène de
tolérance peut être contré par une augmentation quasi illimitée des
doses de morphine ; des croyances sur le risque d’addiction
lié à la prise de morphiniques subsistent [12]. Certains patients
minorent leur douleur pour permettre aux médecins de se consacrer
exclusivement au traitement de leur maladie ou par crainte d’être
perçus par les soignants comme de « mauvais » patients
[13]. Enfin, l’observance thérapeutique peut également être
compromise par les effets indésirables des traitements antalgiques
(somnolence, constipation) alors que ceux-ci pourraient souvent
être corrigés par des règles hygiénodiététiques simples ou une
médication appropriée. Afin de surmonter ces obstacles, la
participation active des patients s’avère nécessaire [14].
Dans le domaine de la prise en charge de la douleur, les
premiers programmes éducatifs sont maintenant anciens [15].
Cependant, le nombre d’essais cliniques randomisés ayant testé
l’efficacité de tels programmes est limité [16-24]. De plus,
beaucoup de ces essais n’incluaient qu’un nombre limité de patients
et leurs résultats étaient souvent décevants [17, 18, 20, 23, 24].
Si certaines des études publiées rapportaient une augmentation
significative des connaissances des patients, cette amélioration ne
se traduisait par des modifications de comportement que dans deux
essais randomisés, réalisés respectivement en Australie et aux
États-Unis [21, 22]. Dans ces deux études, les scores d’intensité
douloureuse avaient significativement diminué chez les patients
bénéficiant de l’intervention éducative par rapport à ceux
bénéficiant d’une prise en charge conventionnelle. De plus, l’étude
américaine, menée auprès de patients atteints de métastases
osseuses, mettait en évidence un pourcentage de prescriptions
analgésiques appropriées significativement augmenté dans le groupe
intervention [22].
Effets indésirables des chimiothérapies
Les chimiothérapies sont responsables d’effets secondaires à court
et long termes : fatigue, infections et fièvre, atteinte des
muqueuses oropharyngées, troubles digestifs, dysfonctions
sexuelles, etc. Les programmes d’éducation thérapeutique menés
auprès de patients traités par chimiothérapie se sont naturellement
attachés à réduire l’incidence et la gravité de ces effets
secondaires. L’analyse dans la littérature de ces programmes permet
de définir les conditions de réussite de la démarche
éducative :
- – une analyse individualisée des représentations,
croyances et besoins spécifiques du patient [25] ;
- – une participation active du patient, qui doit
développer un véritable savoir-faire dans la gestion des effets
secondaires de ses traitements. Il s’agit de lui faire acquérir de
nouveaux comportements : savoir reconnaître les symptômes,
faire face à une situation d’urgence, savoir quand et qui appeler,
où consulter… [26, 27] ;
- – une implication de la famille et/ou des proches du
patient [25, 27] ;
- – un travail d’équipe, pluridisciplinaire, pouvant
éventuellement associer d’anciens patients en rémission [25,
28] ;
- – l’utilisation de supports conçus avec les patients
(par entretiens ou focus groups), en collaboration avec l’équipe
soignante [29] ;
- – une évaluation portant sur des critères de jugement
variés (capacité à communiquer, à décider, modification des
attentes ou de la perception des effets secondaires par les
patients, diminution de l’intensité des effets secondaires par
rapport à un groupe témoin, score de qualité de vie, diminution du
taux de re-hospitalisation ou de consultation pour effets
secondaires) définis a priori, dès la conception du programme
éducatif ;
- – une démarche itérative, pour maintenir et améliorer
les compétences préalablement acquises par le patient [25, 27,
28].
Parmi les effets secondaires précédemment cités, la fatigue est
celui dont l’impact sur la qualité de vie est le plus marqué [30].
Elle peut affecter profondément et durablement la vie quotidienne
des patients avec un retentissement sur leur vie émotionnelle,
familiale et sociale. En France, une enquête menée auprès de 2000
femmes traitées pour un cancer du sein [31] a montré que, si
l’information initiale sur la maladie avait progressé par rapport à
une première enquête, l’information et la prise en charge des
effets secondaires restaient insuffisantes ; la fatigue était
l’effet secondaire le plus fréquent (78 % des femmes), mais
une aide n’était proposée que dans 25 % des cas. Le patient
traité par chimiothérapie est donc confronté à la fatigue ; il
a reçu une information à ce sujet mais n’en comprend pas toujours
le mécanisme et n’obtient pas forcément de réponse à ses questions.
Aux États-Unis, la prise en charge de la fatigue fait l’objet de
recommandations de pratique du National Comprehensive Cancer
Network [32], préconisant son évaluation systématique en cours de
traitement et des interventions d’éducation thérapeutique
(patient-family education and counselling) en cas de fatigue
modérée. Dans ce cadre, une étude randomisée menée chez des femmes
traitées pour un cancer du sein en situation adjuvante a récemment
montré l’efficacité à court terme d’un programme d’éducation visant
à aider les patientes à prendre en charge et à accepter la fatigue
liée aux traitements [33].
Comportements nutritionnels
Sur le thème nutrition et cancer, l’intérêt de programmes éducatifs
a été récemment mis en évidence chez les patientes traitées pour un
cancer du sein chez qui une surcharge pondérale importante est
maintenant clairement identifiée comme facteur de risque de
récidive [34]. En 2005, l’étude d’intervention WINS (Women’s
Intervention Nutrition Study) a montré qu’il était possible de
réduire ce risque en proposant aux femmes opérées pour un cancer du
sein localisé de suivre un programme d’éducation nutritionnelle
[35]. Chez les patientes ayant suivi ce programme, la survie sans
récidive était significativement augmentée par rapport au groupe
témoin. Il s’agit de la première étude prospective randomisée
démontrant le bénéfice d’une réduction de l’apport en graisses sur
la survie sans récidive après cancer du sein. Ces résultats ont été
confirmés par les données préliminaires d’une autre étude
d’intervention randomisée (Women’s Healthy Eating and Living Study)
[36] et soulignent l’intérêt d’une éducation nutritionnelle
apportée aux patientes au décours du traitement du cancer de sein.
Développement de programmes éducatifs français en
cancérologie
La quasi inexistence en France de recherches et de pratiques en
éducation dans le domaine de la cancérologie peut témoigner de
plusieurs difficultés : une relation soignant-patient ne
reconnaissant pas, pour des raisons culturelles, de légitimité aux
choix et aux compétences du patient, un manque d’intérêt pour les
soins complémentaires, une confusion fréquente entre les concepts
« d’information » et « d’éducation » du
patient, un faible nombre de formations à l’éducation
thérapeutique, importantes pour mobiliser et développer les
compétences pédagogiques des soignants, le manque de reconnaissance
professionnelle pour ces soignants, ainsi qu’un manque de soutien
des institutions.
De plus, les programmes habituellement proposés sont fondés sur
un modèle de prise en charge éducative individuelle, reproduisant
la démarche de l’éducation thérapeutique dans le cadre des maladies
chroniques [2]. Ce type de prise en charge est peu adapté à la
pratique quotidienne des établissements de soins en cancérologie,
du fait de contraintes logistiques et budgétaires difficilement
contournables. Il est donc nécessaire de réfléchir à des approches
davantage efficientes structurées autour d’une démarche éducative
collective, réunissant des groupes de patients lors de séances
participatives animées par des soignants (éducateurs soignants)
préalablement formés à l’éducation thérapeutique (bases théoriques
et techniques d’animation). Aux États-Unis, le programme développé
par le Stanford Patient Education Research Center de l’Université
de Stanford pour les patients porteurs d’une maladie chronique
(Chronic Disease Self-Management Program) s’inscrit dans cette
voie. En cancérologie, quelques centres américains ont mis en place
ce type de programme parallèlement à la prise en charge
thérapeutique, comme le Hillman Cancer Center de Pittsburgh ou
l’Ottenheimer Cancer Education Center en Arkansas.
Dans cette optique, des programmes d’éducation des patients
(PEP) en cancérologie sont actuellement en cours de réalisation au
sein du cancéropôle Lyon-Rhône-Alpes-Auvergne (Centre régional de
ressources pour l’information, la prévention et l’éducation sur les
cancers, Saint-Étienne). Ces projets, soutenus par l’Institut
national du cancer et la Ligue nationale contre le cancer,
concernent les thématiques de la douleur, de la fatigue, de la
nutrition et de l’observance. Le développement de ces PEP comporte
trois phases (figure
1) :
- – Première phase : les attentes respectives de
patients, de leurs proches et de soignants sur le thème retenu
(douleur, fatigue, etc.) sont identifiées. Les représentations des
patients et des proches peuvent en effet être imprécises,
générales, stéréotypées. Il s’agit alors de les clarifier, de les
synthétiser, pour aboutir à des représentations plus précises et
adaptées à la singularité de la situation. De même, le savoir
« profane » des patients et des proches peut être source
de réflexion pour les soignants. La méthode utilisée est celle de
groupes de réflexion ou focus groups, encadrés par un sociologue
spécialisé dans le domaine de la santé ;
- – Deuxième phase : un programme spécifique est
élaboré à partir de la synthèse des focus groups. Il comprend 5
séances collectives animées par des éducateurs soignants. Les deux
premières doivent permettre d’appréhender les représentations des
patients, d’établir un diagnostic éducatif puis d’identifier des
objectifs pédagogiques. Les trois séances suivantes sont consacrées
à l’acquisition de connaissances par les patients ainsi qu’à
l’apprentissage et au maintien de comportements adaptés ;
- – Troisième phase : le PEP doit ensuite être testé.
Des patients volontaires sont inclus par groupes de dix dans une
phase de test. Plusieurs dimensions sont évaluées : adhésion
des patients à la démarche éducative, validité des objectifs
éducatifs, compétences et stratégies développées par le patient et,
enfin, adéquation des techniques d’animation utilisées aux
objectifs éducatifs. Cette phase de faisabilité est menée à l’aide
de questionnaires « patients » et « soignants »
spécifiques des champs évalués.
Au total, il s’agit de disposer d’un PEP adapté au thème retenu,
élaboré selon une méthodologie standardisée. Ce PEP sera évalué
selon le modèle precede-proceed décrit par Green et Kreuter
[37]. La première étape consistera à évaluer l’efficacité du PEP
par rapport à une prise en charge conventionnelle, selon la
méthodologie des études d’intervention, au cours d’une étude
randomisée multicentrique. Dans une seconde étape, seront évaluées
la reproductibilité des bénéfices observés et la capacité du PEP à
être mis en place dans d’autres structures de soins (étude de
réplication) (figure
2). Cette méthodologie est à rapprocher de celle proposée
par le National Cancer Institute [38], qui a établi des
recommandations permettant, par le biais d’une autoévaluation,
d’apprécier l’aptitude des centres hospitaliers à mettre en place
des programmes d’éducation ainsi que l’impact de ces
programmes.
Conclusion
Cette revue de synthèse, marquée par la prédominance des
expériences anglo-saxonnes, témoigne du fait que des programmes
d’éducation thérapeutique en cancérologie peuvent, comme dans
d’autres maladies chroniques, optimiser l’effet des thérapeutiques
en améliorant la qualité de vie des patients et en réduisant leurs
effets secondaires. Les résultats de programmes pilotes
actuellement menés permettront bientôt de juger de leur capacité à
atteindre ces objectifs en France.
La réussite des programmes d’éducation thérapeutique relève de
plusieurs critères : l’information systématique des patients
sur leur existence, la prise en compte des représentations des
patients dans leur conception et leur aménagement, la constitution
d’équipes pluridisciplinaires, formées et impliquées dans des
actions éducatives itératives, le recours à une aide méthodologique
pour évaluer leur impact.
L’éducation thérapeutique doit permettre de répondre aux
exigences de qualité des soins, de prévenir parfois des impasses
dans la compréhension du soin, de donner une légitimité aux
compétences du patient. Elle va également exiger, pour le soignant,
une réflexion sur sa propre pratique, sur l’utilité de tel ou tel
savoir, sur la pertinence de telle ou telle mesure. L’éducation
thérapeutique pourrait également permettre aux soignants en
cancérologie de valoriser un nouveau champ d’expertise spécifique,
intégrant la création d’un statut propre d’éducateur soignant. À
terme, l’engagement d’éducateurs soignants au sein des
établissements prenant en charge des patients atteints de cancer
devrait être un enjeu de la qualité des soins.
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