ARTICLE
Auteur(s) : Michel
Fouillet1, Gérard Massé1, Marc
Pucheault2
1Centre Henri-Rousselle, Secteur 15, Centre
hospitalier Sainte-Anne, 1, rue Cabanis, 75014 Paris
2Tabacologue, Clinique générale de santé, 9, rue
Ledru-Rollin, 94600 Choisy-le-Roi
Le service d’hospitalisation du pavillon Magnan est un service de
psychiatrie générale non-fumeur depuis mai 2004. Notre service
avait déjà en 2003, traité ce problème avec succès au centre
médicopsychologique. Toutefois, l’unité d’hospitalisation
apparaissait pour nous tous comme un défi plus complexe. Le manque
d’expériences dans des services comparables nous imposait une
démarche innovante mais avec peu de supports théoriques pour la
mener à bien.Ce service est composé de deux unités distinctes dans
leur fonctionnement : une unité de soins intensifs fermée de
treize lits et une unité ouverte de douze lits. Si, pour l’unité
ouverte, ce projet ne nous paraissait pas insurmontable (puisque
les patients pouvaient sortir librement de l’unité et fumer dans le
parc du CHSA ou dans le jardin du service sans contrainte
particulière), la mise en place du protocole dans l’unité de soins
intensifs fermée posait plusieurs problèmes techniques, éthiques et
légaux. Il s’agissait en effet d’une certaine manière d’imposer ce
protocole à des patients fumeurs, voire gros fumeurs, qui de plus
refusaient a priori toute démarche de soin et revendiquaient même
la nécessité de fumer pour se sentir mieux.Cette démarche
s’inscrivait assez naturellement dans l’air du temps de la société
en général. Différentes enquêtes auprès du grand public depuis
quelques années confirmaient le souhait de beaucoup de
professionnels de travailler dans une atmosphère sans tabac. De
plus, une première étape avait été franchie puisque les hôpitaux
généraux avaient déjà opté pour un « hôpital sans
tabac ». Toutefois cette initiative restait confidentielle
dans les services de psychiatrie.Les enjeux de santé s’orientent
pourtant vers une démarche globale en intégrant tous les aspects de
la vie et de la santé du patient. Dans un service de soin
psychiatrique, la question du tabac ne peut pas faire l’impasse
d’un débat et d’un positionnement des équipes. Lors d’une
interview, P. Lemoine, psychiatre, relayait la position
américaine questionnant le bien-fondé de l’institutionnalisation
des patients dans les services de psychiatrie au risque de
favoriser l’apparition de maladies pulmonaires et
cardiovasculaires.
Émergence de la démarche au centre Henri Rousselle
Comment ce projet a-t-il mûri et été progressivement mis en place
avec l’ensemble de l’équipe ? Depuis quelques mois nous avions
reçu plusieurs courriers de familles pour nous remercier de nos
bons soins à l’égard de leurs proches mais également pour nous
faire part de leur étonnement sur le niveau de tabagisme dans
l’unité et de notre tolérance surprenante. Par ailleurs, nos
collègues aides-soignants et agents hospitaliers se plaignaient
régulièrement de la saleté du service liée au tabagisme :
cendriers toujours débordants, cendres et mégots à terre,
atmosphère viciée, etc.
Le pavillon avait été rénové en 2002 et disposait d’un très bon
niveau d’accueil hôtelier. Pourtant, dès l’année suivante, les sols
témoignaient de signes de détérioration à de nombreux endroits
(brûlures sur le revêtement, marques sur les peintures). À certains
moments de la journée, surtout dans l’unité de soins intensifs, le
niveau de fumée était tel que nous avions des difficultés à repérer
les patients au fond de la salle. Les infirmiers éprouvaient face à
ces demandes incessantes de cigarettes de la part des patients une
certaine lassitude et estimaient à juste titre que leur
qualification pouvait leur permettre d’autres abords relationnels
plus gratifiants et profitables au patient. Certains patients
non-fumeurs ou simplement incommodés osaient parfois, timidement
toujours, « râler » devant cette ambiance tabagique. Les
différents membres de l’équipe se plaignaient plus fréquemment
qu’auparavant du tabagisme ambiant entre soignants (réunions
enfumées, aucune considération pour les non-fumeurs, etc.).
Du point de vue médical, l’approche générale de nos prises en
charge en psychiatrie générale, dans notre service comme les
autres, tiennent compte de façon plus systématique qu’auparavant de
la globalité de la personne dans l’ensemble de ses dimensions,
psychologique, sociale et somatique. Le tabac, reconnu comme
substance nocive, source de dépendance, devait-il rester à l’écart
d’une démarche thérapeutique globale psychiatrique et somatique et
visant à repérer les différents facteurs de risque de la personne
pour son avenir (excès pondéral, consommation d’alcool excessive,
etc.) ?
D’autres patients souffraient de troubles physiques associés à
leur problème psychiatrique. Certains de ces troubles, pulmonaires,
cardiaques, avaient justifié auparavant un gros effort de leur part
pour se débarrasser de leur dépendance tabagique. Ces patients
appréciaient alors modérément d’être « immergés » de
nouveau dans la fumée alors même qu’ils n’étaient pas forcément
demandeurs de l’hospitalisation. L’hospitalisation souvent sous
contrainte liée à leurs troubles psychiques et à leur état clinique
du moment ne leur permettaient pas des sorties accompagnées.
En tant que psychiatre et médecin, notre position devenait
quelque peu paradoxale en contraignant ces patients pour les
soigner de leur trouble psychiatrique et, dans le même temps, en
les exposant à un facteur de risque somatique supplémentaire. Notre
équipe, informée sur les méfaits du tabac et de plus en plus
convaincue que notre tolérance à l’égard de cette consommation ne
pouvait pas être défendue longtemps devant les évidences d’une
démarche de soin, souhaitait engager une réflexion sur ce thème.
Ces problématiques et questionnements venus d’horizons divers ont
alors commencé à converger vers une démarche collective.
Ainsi cette démarche initiale n’était pas une démarche
idéologique. Personne n’avait décrété au nom d’un hygiénisme de
mode qu’il fallait stopper le tabac dans le service. En revanche,
progressivement, l’équipe trouvait que le niveau de ce tabagisme
pour nos patients et pour le service devenait difficilement
conciliable avec une démarche thérapeutique de qualité du patient
prenant en compte sa santé dans toutes ses dimensions. Ses craintes
pour envisager un arrêt du tabagisme dans le service étaient
classiques :
- – les patients seraient violents si on leur refusait des
cigarettes ;
- – au nom de quoi devons-nous les priver de ce plaisir
(parfois leur seul plaisir selon certains soignants) ;
- – un arrêt apparaissait comme une atteinte à la liberté
individuelle de chacun ;
- – la privation de cigarettes augmenterait leurs
symptômes, notamment l’anxiété, la dépression, l’angoisse.
Nos expériences dans les différents services avec le tabac nous
avaient appris plusieurs modalités de gestion du tabagisme
institutionnel en psychiatrie : certains patients se mettaient
en danger et les autres également en laissant leurs mégots allumés
dans les poubelles et provoquaient ainsi des incendies, d’autres
s’endormaient avec leurs cigarettes sur leurs lits ; la
dégradation des locaux, du cadre de travail des équipes est une
constante dans beaucoup de services.
La gestion individuelle du tabagisme entre les soignants et les
patients nous laissaient parfois interrogatifs :
- – certains patients se voyaient attribuer une cigarette
toutes les heures, toutes les 2 heures ;
- – à d’autres moments de la prise en charge, l’équipe,
lassée, donnait tous les paquets fumés en des temps
record ;
- – la cigarette, son attribution selon des critères très
arbitraires, variables selon les intervenants, devenait parfois
l’objet principal de la relation soignant-soigné ou en tout cas
prenait une place importante et discutable ;
- – les cigarettes d’ailleurs pouvaient parfois prendre la
place de l’ancien pécule, donné ou refusé selon le bon comportement
du patient ;
- – les argumentaires psychopathologiques divers et variés
insistaient sur la place de l’oralité, la satisfaction
« primaire », les effets calmants de la cigarette,
etc. ;
- – la cigarette conservait une place dans nos
institutions très différenciée des autres produits source de
dépendance puisque l’alcool et les toxiques divers n’étaient en
principe jamais tolérés et en tout cas jamais proposés aux patients
sur un mode institutionnel.
Les appréhensions des soignants à l’égard du tabagisme sont
reprises et synthétisées dans le référentiel « Avis des
psychiatres divergent sur l’arrêt du tabac : difficulté de
faire entendre la loi par rapport à certaines pathologies ; la
pathologie psychiatrique est parfois un rempart (apragmatisme,
impulsivité) ; approche difficile pour certains patients aux
capacités intellectuelles limitées. Le tabac est presque leur
« raison de vivre », tout refus ou manque de tabac génère
de la violence ; crainte des réactions de certains patients si
sevrage, crainte d’une décompensation dépressive ;
stéréotypie : le tabac à volonté donne une « position
sociale élevée » visible par les autres usagers du
service ; globalement, informations insuffisantes pour les
usagers ».
Contexte général actuel
L’évolution de la société va dans le sens d’un arrêt du tabac
depuis plusieurs années. Les écrits sur les méfaits du tabac se
généralisent et le fumeur apparaît de moins en moins comme un
modèle identificatoire gratifiant. Les campagnes de
sensibilisations sur les méfaits du tabagisme actif fleurissent
très régulièrement, une journée nationale sans tabac a été
décrétée. De plus, la crainte des conséquences du tabagisme passif
a progressivement conduit à une législation spécifique. L’hôpital,
dans sa « dimension exemplaire » sur la santé de nos
concitoyens, ne pouvait pas rester isolé dans ce débat.
Contexte législatif
Quelques dates historiques
En janvier 2003, plainte des syndicats (portée par la CGT au CHU de
Nantes) contre un directeur d’hôpital accusé de ne pas avoir mis en
place des dispositifs pour la protection des non-fumeurs.
En 1976, première loi de 1976 (S. Veil) relayée par la
circulaire du 3 avril 2000 fondée sur les principes de la loi
Evin : « L’hôpital n’est pas un lieu ordinaire, il a
valeur d’exemple pour tout ce qui touche à la santé » et
« Un hôpital sans tabac n’est pas forcément un hôpital sans
fumeurs ».
Le 10 janvier 1991, loi Evin qui interdit de fumer dans tous les
locaux de soins et les lieux recevant du public.
En 1993, charte « Hôpital sans tabac » élaborée par le
Comité central de prévention du tabagisme de l’AP-HP, reprise en
2000 par le code européen du réseau Hôpital sans tabac.
En 1996, création du réseau Hôpital sans
tabac (RHST) : « La persistance du tabagisme à
l’hôpital pose le problème de la crédibilité de l’institution et
des personnels au regard de leur mission de santé
publique ».
En 1997, création du Réseau européen pour la prévention du
tabagisme (REPT) (European Network for Smoking Prevention) dans le
cadre du programme « Europe contre le cancer »
Le 16 janvier 2004, le décret 2004-68 exclut les établissements
de santé de la qualité de revendeur de tabac ; de plus, les
personnels ne peuvent se substituer aux revendeurs pour répondre
aux attentes des malades. En conséquence, les modalités d’accès au
tabac ne peuvent résulter que de l’initiative de la famille ou de
visiteurs. Le manuel d’accréditation insiste sur la nécessité de
promouvoir des actions d’éducation à la santé, et notamment autour
de la prévention de l’alcoolisme et du tabagisme.
La circulaire de la Direction générale de la santé du
8 juin 1999 insiste sur le rôle actif de l’hôpital :
« L’hôpital doit aller au-delà de la stricte application des
textes législatifs et s’impliquer dans les actions de
sensibilisation et de prévention auprès des usagers ».
La convention cadre de l’OMS de lutte antitabac du 21 mai
2003 est signée par 168 pays, dont la France.
Tabagisme chez le personnel de santé et les patients
psychiatriques.
Le pourcentage de fumeurs parmi les professionnels de santé est
proche de celui de la population générale (30 %) ; il est
inversement proportionnel au niveau de formation. Une étude
effectuée au CHU de Brest confirma une augmentation, parmi les
jeunes soignants, de la consommation et de la forte dépendance
entre 1996 et 2002. Trente pour cent des médecins
fumeurs engagent la crédibilité du professionnel. Seul un
médecin sur deux déclare avoir abordé ce problème avec un patient,
source de banalisation du phénomène. B. Lemaitre, responsable
de l’unité de tabacologie du CHU de Caen, confirme que les fumeurs
fument beaucoup moins lorsque l’interdiction est stricte.
Toutefois l’enquête diligentée par le ministère de la Santé et
confiée au RHST a montré dès 2003 une diminution de la consommation
tabagique (prévalence de 24 contre 31). En revanche, si la
prévalence de la consommation tabagique diminue, curieusement les
différents dispositifs de lutte contre le tabac demeurent méconnus.
Enfin, pour la première fois une enquête indique un certain
sentiment de malaise chez les personnels : 61 % des
personnes interrogées trouvent que la loi Evin n’est pas respectée,
43 % sont gênés par la fumée des autres et 48 % ignorent
si leur hôpital adhère à la charte sans tabac.
Réforme à l’hôpital
Toutefois, si la fréquentation des hôpitaux généraux confirme une
réussite dans la lutte antitabac, l’hôpital psychiatrique montre à
l’évidence des signes de résistance. Un référentiel établi par le
RHST en avril 2005, se substituant au référentiel propre aux
hôpitaux généraux publié en 2004, propose d’identifier
plusieurs causes spécifiques à la psychiatrie pour tenter
d’expliquer cette résistance :
- – les configurations pavillonnaires et la multiplicité
des lieux de soins extra et intra-hospitaliers multiplieraient les
informations nécessaires pour la mise en place des
protocoles ;
- – il persiste en psychiatrie une « culture du
tabac » dans les institutions, provenant des anciennes
traditions asilaires (à l’époque certains patients se voyaient
remettre du tabac équivalent au principe du pécule) ;
- – les hospitalisations sont encore très souvent de
longue durée et en parallèle du projet de vie du
patient ;
- – le tabac apparaît comme un vecteur relationnel entre
le patient et les équipes ;
- – le tabac est une des ressources institutionnelles face
à « l’ennui qui marque les longues journées
d’hospitalisation ».
Le problème des hospitalisations sous contrainte et des mises en
chambre d’isolement apparaît comme la « question
dominante » et a fait l’objet de commentaires de la part du
RHST qui souligne la nécessité de prendre en compte ce problème et
de le hiérarchiser dans l’approche du patient. Toutefois le RHST
recommande l’usage de produits de substituts nicotiniques d’emblée
pour limiter le syndrome de manque induit par l’isolement :
« La santé mentale du sujet prime sur les autres impératifs de
santé et la prise en charge du tabagisme doit respecter cet ordre
des priorités ».
Approche tabacologique
L’approche tabacologique, la connaissance des mécanismes de la
dépendance au tabac et ses intrications avec la personnalité et son
influence sur les médications psychotropes justifiaient un
savoir-faire spécifique. Nous avons débuté ce projet par une
information avec M. Puchault, tabacologue dans le service.
Lors de réunions à l’hôpital Sainte-Anne, l’accent a été donné à
une meilleure connaissance des mécanismes biologiques spécifiques
du tabagisme, mais aussi à l’importance des répercussions
somatiques de la consommation tabagique des patients hospitalisés.
La méconnaissance la consommation de tabac chez ces patients
entraîne un double paradoxe :
- – soulager la souffrance psychique, tout en ignorant les
répercussions délétères somatiques ;
- – accepter la médecine empirique au regard des
connaissances scientifiques thérapeutiques ;
- – négliger ou méconnaître les effets du tabac sur le
psychisme les interactions avec les médications psychotropes.En
effet, dans le cadre de la prise en charge « tabagique »
des patients psychiatriques hospitalisés, la biologie trouve une
place essentielle pour trois raisons ;
- – la connaissance de l’action directe des différents
composants de la fumée de la cigarette sur le système neurologique
central et périphérique devra conduire à adapter la prise en charge
pharmacologique psychiatrique du « candidat » à
l’arrêt ;
- – les marqueurs biologiques du tabagisme devront
permettre d’évaluer l’importance de l’intoxication tabagique et
d’en suivre l’arrêt ;
- – la connaissance des mécanismes neurobiologiques de la
fumée du tabac est un point essentiel pour la maîtrise de la
chimiothérapie psychiatrique.
L’intervention médicale, notamment chimiothérapique
psychiatrique, doit prendre en compte l’action directe des
composants de la fumée sur le système neurologique central et doit
reposer sur des données validées scientifiquement. En effet, on ne
peut aujourd’hui simplifier la chimie du tabac à la seule nicotine
qui, même si elle reste la composante la mieux étudiée et la plus
importante du tabac, n’est pas la seule à intervenir au niveau de
la neuromédiation. Parmi les quelques 3 500 substances qui
composent la fumée du tabac, outre la nicotine, certaines
substances à activité inhibitrice de la mono-amine-oxydase ont été
décrites et mises en évidence, d’autres interfèrent directement sur
le métabolisme propre des psychotropes, entraînant des conséquences
thérapeutiques individuelles aléatoires.
C’est pourquoi, lors de ces séances de formation des différents
acteurs intervenant dans la suppression du tabac au sein d’une
unité psychiatrique fermée, une synthèse des connaissances
neurobiologiques de l’action du tabac doit être proposée.
La nicotine
C’est le principal alcaloïde de la fumée du tabac. La surface
considérable de l’épithélium alvéolaire permet son absorption
extrêmement rapide (quelques secondes) réalisant l’équivalence d’un
shoot nicotinique. Cela entraîne une rapide augmentation
plasmatique de la nicotine, renforcée par l’augmentation de la
fréquence et du volume des bouffées de fumée, loin de la théorique
façon de fumer des machines à fumer « officielles »… Sa
dégradation hépatique est de l’ordre de 70 à 80 %. Sa demi-vie
plasmatique est de 3 heures. Son métabolite principal est la
cotinine.
Sa cible est à la fois centrale et périphérique sur les
récepteurs nicotiniques (et muscariniques). Elle cumule les
propriétés d’agoniste cholinergique présynaptique de stimulation
dopaminergique et noradrénergique, d’inhibition de la recapture du
tryptophane, de la diminution de la synthèse de la sérotonine. Elle
agit sur la quasi-totalité des organes en mimant, par sa
liaison aux récepteurs nicotiniques du cerveau, l’action d’un
neuromédiateur naturel : l’acétylcholine.
Les récepteurs nicotiniques sont des récepteurs canaux composés
de cinq sous-unités qui forment un pore. Il s’agit d’une protéine
transmembranaire, pentamérique formée de deux sous-unités α et
d’une sous-unité β, γ et δ. Ils sont présents dans le
système nerveux central (SNC) et périphérique. Il existe une
variabilité de leur composition (bases) selon leur
site : α4-β2 dans le SNC. On observe des mutations selon
certaines pathologies (schizophrénie ?), α7 conférant une
résistance accrue à la stimulation nicotinique. Leur stimulation
provoque leur dépolarisation par ouverture du canal sodique.
La nicotine induit une psychodépendance en agissant au niveau
central par libération de dopamine au niveau du système de
récompense (aire tegmentale ventrale, noyau acubens, cortex
frontal). Les effets positifs des shoots nicotiniques sont
variables selon les fumeurs (plaisir, gestion du stress, soutien du
moral et concentration intellectuelle). L’action de la nicotine sur
la libération de la noradrénaline contribue à une augmentation de
l’éveil, des performances psychomotrices et de la régulation de
l’anxiété. Son action sur la sérotonine explique ces effets sur
l’anxiété, l’humeur et l’appétit.
Ces différentes actions expliquent, l’appétence des patients en
souffrance psychologique à la fumée du tabac. Effet pervers car
cette consommation spontanée peut être assimilée à une
automédication échappant aux thérapeutes, automédication axée sur
le contrôle de l’humeur (incidence des syndromes dépressifs chez
les fumeurs), sur le contrôle de l’anxiété et sur la performance
cognitive (schizophrénie). Elle agit aussi au niveau
périphérique en stimulant les récepteurs musculaires,
cardiovasculaires, endocrinologistes et respiratoires
(vasoconstriction des artères coronaires, tachycardie, augmentation
de la pression artérielle, augmentation des acides gras et de
l’adhésion plaquettaire et relaxation musculaire).
Les autres composants
Dans la fumée du tabac, ont été décrits d’autres composants ayant
une action inhibitrice de la monoamine oxydase (IMAO).
Les harmanes (IMAO-A) et norharmanes (IMAO-B) ont une action sur
l’autorégulation de l’humeur, le maintien de la dépendance,
l’augmentation de la dépense énergétique et de la lipolyse
expliquant le poids plus faible chez le fumeur. Cet effet renforce
le pouvoir addictogène du tabac.
Si l’action de la nicotine sur la dopamine est déterminante, la
connaissance des récepteurs de la dopamine doit conduire à
« adapter » son action thérapeutique, notamment par
l’aspect antagoniste de l’halopéridol sur les récepteurs D2,
induisant le renforcement de la consommation tabagique
(automédication des patients psychotiques pour lutter contre les
effets secondaires des neuroleptiques ?).
Par son action sur le cytochrome P450, le tabac agit comme
inducteur enzymatique ; il détermine donc le catabolisme de
nombreux psychotropes à métabolisme hépatique. Là encore,
l’interférence psychotropes-nicotine rend d’autant plus
incontrôlable la chimiothérapie que l’importance de la consommation
tabagique ne peut se « réduire » à la quantification du
nombre de cigarettes consommées dans la journée.
Les marqueurs biologiques du tabac
Les marqueurs biologiques du tabac dans le cadre de l’évaluation
primaire de l’intoxication tabagique et le suivi sont :
- – Le CO (mono oxyde de carbone). Inhalé lors
d’inspiration de la fumée du tabac, il entre en compétition avec
l’oxygène en formant le complexe carboxy-hémoglobine. Il lèse la
cellule endothéliale et génère l’artériosclérose. L’hypoxie qu’il
entraîne majore les conséquences des sténoses coronaires. Il se
fixe à la place de l’oxygène sur la myoglobine du muscle. Sa
demi-vie est de 6 heures. La mesure du taux de CO expiré est
en bonne corrélation avec le CO lié à l’hémoglobine. C’est un bon
reflet de l’intoxication tabagique (en dehors d’autres causes
d’intoxication au CO, parking, chauffage défectueux, pollution
importante…). Sa mesure dans l’air expiré est donc nécessaire pour
évaluer la consommation tabagique et son importance (en parallèle
au test de Fagerstroëm). Il est aussi utile dans le suivi et la
qualité de l’abstinence.
- – La cotinine. C’est le métabolite de la nicotine. Son
dosage urinaire des 24 heures permet, devant des
manifestations de surdosage ou de sous-dosage, d’adapter les doses
de dérivés nicotiniques de substitution.
Historique de la démarche au centre Henri Rousselle
Démarche de centre hospitalier Sainte-Anne
Le groupe prévention Tabac du centre hospitalier Sainte-Anne est né
en janvier 2004 d’une demande de la commission médical
d’établissement. Il réunit 23 professionnels représentatifs des
différents métiers et services de l’hôpital. Une première journée
s’est déroulée en juin 2004 puis une autre en mai 2005.
L’ensemble de cette démarche s’intègre dans la démarche qualité de
l’établissement et s’adresse d’ailleurs aussi bien au personnel
qu’aux patients.
Démarche du centre Henri Rousselle
Les principales étapes ont été :
- – la mise en place d’une interdiction de fumer dans le
centre médicopsychologique en septembre 2002 (interdiction ne
posant pas de problèmes techniques particuliers dans ce lieu
ouvert) ;
- – la mise en place du protocole en service
d’hospitalisation en mars 2004 avec désignation de deux
collègues infirmières comme infirmières référentes ;
- – des réunions préparatoires avec M. Puchault
depuis septembre 2003 ;
- – une réunion mensuelle avec l’équipe de mars 2004
à juin 2004 ;
- – une réunion d’évaluation avec M. Puchault en
octobre 2004.
Actuellement, la consommation tabagique fait partie des nombreux
paramètres pris en compte pour la mise en place du traitement
« global » dès l’entrée du patient. En unité ouverte, une
proposition de substitut nicotinique est faite au patient fumeur
ainsi que le rappel des règles d’interdiction stricte et de la
possibilité de fumer hors du pavillon. Les patients hospitalisés
sous contrainte sont majoritairement soignés dans l’unité de soins
intensifs, fermée. L’indication de substituts nicotiniques est
posée et expliquée selon le niveau de dépendance tabagique. Comme
dans tous les services de psychiatrie, certains sont très soulagés
d’être soignés finalement et ne montrent qu’une opposition de
surface. Pour quelques-uns, l’obligation de soin ajoutée à la
limitation de leur consommation de tabac est vécue comme une
véritable sanction.
Le protocole pour le tabac ne prend alors tout son sens que
quand l’amélioration clinique apparaît et que la position de
l’équipe soignante devient respectée et comprise. La maturation de
ce projet est fortement associée à l’ensemble du projet médical du
service. L’organisation des soins dans l’unité de soin intensive
repose sur deux pivots :
- – un traitement intensif avec des injections si
nécessaire et la recherche par des doses appropriées d’un
apaisement rapide de la phase d’opposition et/ou de
méfiance ;
- – un différentiel de fonctionnement entre l’unité
ouverte et l’unité de soins intensifs très marqué, grâce à des
repères institutionnels (port du pyjama, limitation des visites,
des appels téléphoniques, etc.).
Ces deux piliers affirment avec force la volonté thérapeutique
et l’engagement de l’ensemble de l’équipe. Il me semble que cette
forte identité soignante, repérable pour des personnes souffrantes,
à distance de la réalité, en proie à des idées suicidaires, à toute
autre symptomatologie ne permettant pas la traditionnelle alliance
thérapeutique d’emblée constitue le soubassement, le holding,
validant une démarche thérapeutique globale, intégrant ainsi le
protocole antitabac. En d’autres termes, une position soignante
différente, plus contemplative, moins interventionniste,
respectable évidemment isolerait le protocole antitabac comme une
position intransigeante, dictatoriale parmi d’autres actions
thérapeutiques plus laxistes.
Rappelons que le RHST, tout en se montrant soucieux des droits
de patients sous contraintes, précise également que le non-fumeur
doit être pris en compte. Or, un repérage quantitatif rapide dans
notre service mais significatif démontre sans ambiguïté la
proportion importante de patients non-fumeurs. Un recensement en
juillet 2005 et en juin 2005 montre que, dans le service
de secteur, sans recrutement particulier, 40 % des patients
présents dans le mois étaient non-fumeurs.
Notre expérience récente nous conforte dans notre choix puisque,
en dehors de quelques patients qui ont écrit à la direction du CHSA
(lettres que nous avons transmises !), la plupart ont accepté
un substitut nicotinique après quelques jours de traitement.
Quels sont les problèmes rencontrés après la mise en place de ce
projet et l’acceptation par l’équipe ?
La nécessité d’une prescription médicale pour les substituts
nicotiniques n’est pas toujours respectée lors de l’intervention de
médecins extérieurs au service (interne de garde par exemple).
Les transgressions de cette règle par les patients qui se font
donner des cigarettes par d’autres sont toujours liées à leur
dimension psychopathologique et font partie du contexte
institutionnel repris comme l’ensemble de leurs comportements. Ces
attitudes transgressives ne viennent pas toujours des patients mais
parfois de leurs familles qui, par méconnaissance ou par
complicité, leur procurent du tabac.
Le consensus de l’équipe autour du projet est parfois remis en
cause par certains membres lors des avatars institutionnels
(arrivée d’un patient difficile, menaçant par exemple). Comment
gérer l’argumentaire soutenu par les équipes psychiatriques ?
Le référentiel du RHST pour les établissements psychiatriques
montre un faible investissement des cadres hospitaliers, de la
direction dans la conduite générale d’actions antitabac dans les
services psychiatriques. Au centre hospitalier
Sainte-Anne, des actions étaient déjà en place pour
l’établissement depuis 2004.
La dispersion des structures (intrahospitalier et
extrahospitalier) nécessiterait une multiplication des actions. Or,
il s’avère que, actuellement et pour l’ensemble des secteurs, les
personnels responsables sont de plus en plus souvent multisites
(cadres infirmiers et praticiens notamment). Le travail de liaison
qu’ils assurent, revendiqué par tous du point de vue théorique car
indispensable au traitement psychiatrique, nous paraît de nature à
intégrer ce type d’action. Dans notre service, l’expérience avait
d’ailleurs débuté par la mise en conformité du centre
médicopsychologique 2 ans auparavant. Le praticien responsable
de cette unité a transposé cette expérience en intra-hospitalier
d’une certaine manière.
La difficulté de certains patients à entendre la loi est une
réalité du quotidien, surtout en phase aiguë. Toutefois, les
ouvrages de référence sur la psychothérapie institutionnelle ont
toujours affirmé avec force que le rapport à la loi du patient est
d’autant plus perturbé que le message envoyé par l’institution est
peu lisible. Une équipe traitante « fournisseuse » de
tabac ne peut en aucun cas permettre une éventuelle démarche de
prévention en dehors d’un abord très individuel pour certains
patients très motivés.
Donne-t-on de l’alcool dans nos services sur cet argument à des
patients qui en consomment abondamment avant d’être
hospitalisés ?
La crainte des réactions agressives des patients, où
« l’impulsivité » domine, est l’argument qui nous est
apparu le plus puissant contre ce projet. Un passage à l’acte
pendant ce projet expérimental aurait certainement compromis pour
longtemps la démarche. Or les arguments techniques et
pharmacologiques soutenus par les tabacologues, sur la dépendance
tabagique, l’absence de rôle apaisant de la nicotine, ne plaident
pas en faveur d’une réelle facilitation de passage à l’acte, à
condition évidemment que la dépendance physique soit prise en
compte. Cette crainte légitime nous a en fait conduits à la plus
extrême prudence dans la gestion du protocole et nous a obligés à
engager ce projet avec une technicité forte et à ne pas
« bricoler ». L’arrêt du tabac, même temporaire, comme
d’ailleurs le sevrage de tous les produits, oblige à un protocole
rigoureux et médicalisé.
D’autres arguments nous paraissent clairement provenir de
l’expérience spécifique à la psychiatrie des hospitalisations de
longue ou très longue durée où la démarche de soin se confond avec
le projet de vie. La place du tabac est soutenue par certains comme
un substitut existentiel devant un niveau intellectuel limité, un
apragmatisme ou un ennui. Le tabac à volonté permet pour d’autres
d’avoir dans l’institution une image de position sociale
élevée.
La psychopathologie nous enseigne notamment les difficultés des
patients psychotiques pour investir des objets extérieurs.
L’isolement relationnel, l’absence d’élan vital, les difficultés à
se constituer une vie autonome et épanouissante sont des
conséquences de l’envahissement de la maladie. Tout le débat
moderne sur la réhabilitation repose sur la nécessité de compléter
l’action thérapeutique par une prise en compte du projet de vie, en
facilitant les aspects cognitifs de la maladie, la prise en charge
sociale et le maintien des liens existants avec la famille.
Le tabac peut-il ou doit-il être une réponse à ce vide ? La
fumée du tabac dans l’institution aurait-elle comme finalité de
masquer le vide de certains aspects de la prise en
charge ?
La forte proportion de patients et de soignants fumeurs en
psychiatrie constituerait un frein certain. Cette représentation
est tenace mais doit être actualisée.
La diversité actuelle des motifs d’hospitalisation, le
raccourcissement des séjours rapprochent notre patientèle de la
population générale. D’ailleurs, les chiffres sur quelques mois
montrent une proportion importante de patients non-fumeurs
hospitalisés. Une quantification dans le pavillon sur un mois
montre que 50 % des patients sont des non-fumeurs. Les
soignants sont eux-mêmes de moins en moins fumeurs. Plusieurs
membres du personnel ont choisi le moment de la mise en place de ce
projet au centre médicopsychologique pour engager une démarche
personnelle contre leur propre tabagisme.
Conclusion
Notre expérience d’un protocole de sevrage tabagique dans un
service de psychiatrie générale est récente mais rassurante. Aucune
idéologie initiale, mais plutôt la recherche d’une qualité de
travail et d’un bien-être au travail ont favorisé une démarche
collective. La rigueur du protocole médicalisé, élaboré grâce à un
collègue tabacologue, prenant en compte la dépendance tabagique, a
limité les risques liés au sevrage, notamment les troubles du
comportement.
Les personnels soignants, aides-soignants, ASH et infirmiers
apprécient la modification de leur environnement quotidien et ne
semblent pas nostalgiques du passé récent où les
« relations » avec trop de patients tournaient autour et
exclusivement autour de la cigarette.
Après la période de réflexion, l’équipe a accepté collectivement
de s’engager dans ce travail. La résistance de certains soignants
isolés n’a pas empêché le projet de se réaliser et cette démarche
est apparue comme plus facile que prévue pour beaucoup. Les
patients nous ont surpris dans leur compréhension. Etre hospitalisé
dans un hôpital et par conséquent ne pas fumer dans un tel lieu de
soins ne leur a pas paru choquant. Les difficultés avec certains
s’inscrivaient clairement dans leur fonctionnement
psychopathologique et n’importe quel autre point de règlement
(téléphone, visites) aurait fait l’objet de transgressions.
Actuellement, en fait nous n’y pensons plus. L’évaluation de la
dépendance tabagique et la mise en place de patchs sont considérés
comme des actes de soins banals et intégrés dans la prise en charge
globale du patient. Enfin plusieurs patients suivis en ambulatoires
n’ont pas repris leur consommation tabagique, plutôt satisfaits de
cette décision un peu forcée au départ. Ce n’est évidemment pas
notre objectif premier mais, en termes de santé publique, ces
résultats sont intéressants.
Pour terminer ce propos, nos collègues infirmiers ont rédigé un
texte : « Dans l’ensemble, c’est une réussite. Les
patients sont moins nombreux à porter un patch nicotinique. D’une
part, en raison de la présence d’une salle fumeur au
rez-de-chaussée et, d’autre part, l’absence d’odeur de tabac dans
le service contribue à une diminution de l’envie de fumer. Il est
beaucoup plus agréable d’y travailler et les locaux restent
beaucoup plus propres (sols, murs, vitres, etc.). Cependant, cela
reste une surcharge de travail pour le personnel soignant. En
effet, les patients sont descendus (dans le petit jardin ou la
salle fumeur) deux fois par équipe environ. En revanche, un
avantage non négligeable en ressort : ce temps
d’accompagnement est un temps de discussion avec les patients (un
temps qui s’est beaucoup appauvri ces dernières années). Pour
l’instant, l’autorisation pour descendre fumer est prescrite par
les médecins, notée sur une feuille de consignes. Il n’est pas rare
que les soignants soient considérés comme mauvais objet s’il y a
interdiction de fumer. Élargir ce pouvoir décisionnel aux soignants
serait peut-être intéressant. Une situation reste à définir plus
précisément : les patients maintenus en chambre d’isolement et
qui refusent d’être patchés ».
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