ARTICLE
Cérivastatine : une histoire exemplaire
Cinq articles du JAMA ont rappelé les faits (encadré 1) qui
ont conduit les laboratoires Bayer à retirer la cérivastatine
du marché mondial en raison de la survenue de cas de rhabdomyolyse [1-5].
Encadré 1.
Repères chronologiques (aux États-Unis)
- Février 1998 : mise sur le marché.
- Mai 1998 : notification aux laboratoires Bayer des 6 premiers cas
de rhabdomyolyse dont 5 en association avec le gemfibrozil.
- Avril 1999 : première publication d'un cas de rhabdomyolyse
en association avec le gemfibrozil.
- Décembre 1999 : contre-indication de l'association avec le
gemfibrozil.
- Août 2001 : retrait du marché.
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Données de pharmacovigilance
Dans une étude de cohorte rétrospective (252 460 patients traités
par hypolipidémiant), l'incidence des hospitalisations pour rhabdomyolyse
était 10 fois plus élevée avec la cérivastatine
qu'avec les autres statines en monothérapie, 1 400 fois plus en cas d'association
avec le gemfibrozil [1].
Le taux de notification des cas mortels de rhabdomyolyse était dans
une analyse de la FDA 16 à 80 fois plus élevé avec la cérivastatine
qu'avec une autre statine [6].
Le taux de notification de rhabdomyolyses calculé à partir des
données (non publiées) rendues publiques lors de procès
qui ont impliqué les laboratoires Bayer aux États-Unis est 20
fois plus élevé avec la cérivastatine qu'avec l'atorvastatine
en monothérapie et 855 fois plus élevé en association avec
le gemfibrozil [2].
Quelles leçons en tirer ?
Cette histoire illustre une nouvelle fois le fait que le dossier d'autorisation
de mise sur le marché ne permet pas d'éviter ce genre de catastrophe
: les essais cliniques pré-AMM ne permettent ni de détecter les
effets indésirables rares mais graves ni d'en évaluer le risque
relatif au sein d'une classe thérapeutique. C'est donc une incitation
à prescrire les médicaments les plus anciens, plus encore lorsqu'il
s'agit de prévention cardiovasculaire où seuls les médicaments
les plus anciens ont apporté une preuve de leur efficacité sur
des critères de morbimortalité. C'est aussi la démonstration
de l'intérêt des notifications spontanées.
Pourquoi 18 mois après la première alerte pour contre-indiquer
l'association avec le gemfibrozil, plus de 3 ans pour retirer la cérivastatine
du marché ? Plus de 90 % des effets indésirables étaient
notifiés au fabricant durant cette période. Aux États-Unis,
c'était à lui de les analyser et les transmettre à la FDA
; aussi les fabricants sont-ils manifestement en situation de conflit d'intérêt
[2-4]...
Que faire devant une « situation à risque » ?
Différents facteurs de risque identifiés [7, 8] ont été
pris en compte dans les recommandations [9, 10]. Selon l'Afssaps, un dosage
des CPK doit être fait préalablement à tout traitement dans
ces cas : « L'intérêt est de disposer d'un dosage de référence
en cas d'élévation ultérieure sous traitement. De plus,
si le taux de CPK est supérieur à 5N, l'instauration du traitement
sera différée. De même dans ces situations, il est nécessaire
de bien évaluer l'intérêt du traitement et de surveiller
le patient au plan clinique. »
Insuffisance rénale
C'est un facteur de risque classique, mais pas une contre-indication, sauf
pour la rosuvastatine. Pour les autres statines, la posologie doit parfois être
adaptée en fonction des clairances de la créatinine, selon les
données des RCP et comme le montre le tableau (tableau
1).
La prescription de rosuvastatine est contre-indiquée aux posologies
> 10 mg/j pour une clairance de la créatinine inférieure à
30 mL/mn (concentration plasmatique augmentée d'un facteur 3). Elle est
contre-indiquée à la posologie de 40 mg/j dès 60 mL/mn.
Hypothyroïdie
Elle majore le risque musculaire. Il faut y penser et si nécessaire
doser la TSH [10].
Antécédents musculaires
Selon l'Afssaps, « une maladie musculaire génétique ou
un antécédent d'effet indésirable musculaire à un
hypocholestérolémiant sont des situations à risque qui
nécessiteront l'évaluation soigneuse du rapport bénéfice/risque
et une surveillance particulière » [10].
Dans une petite série de 7 patients atteints de maladies neuromusculaires
et avec des CPK élevées au départ, diverses statines ont
pu être prescrites sans complication [12].
En cas d'antécédents personnels graves à type de rhabdomyolyse
à la suite de la prise d'un fibrate ou d'une statine, il paraît
prudent de ne réintroduire ni statine, ni fibrate, ni l'ézétimibe
[13].
Autres
Âge supérieur à 70 ans : commencer à la posologie
minimale.
*Prudence en cas de consommation excessive d'alcool et/ou insuffisance hépatique.
*Associations contre-indiquées (augmentent les concentrations de statine)
: simvastatine et atorvastatine avec itraconazole, kétoconazole, delavirdine,
anti-protéases. Utiliser une autre statine ou interrompre la statine
pendant la durée du traitement associé.
*Associations déconseillées : statines et fibrates, eux-mêmes
toxiques pour le muscle (prescription réservée à certaines
hyperlipidémies mixtes sévères) ; simvastatine et jus de
pamplemousse (il augmente la concentration de simvastatine). D'autres associations
nécessitent des précautions d'emploi citées dans l'AMM.
*Les recommandations américaines prennent de plus en compte le petit
poids et la polymédication en général et conseillent l'arrêt
de toute statine en cas de chirurgie majeure [9].
Que faire devant l'apparition d'une symptomatologie musculaire ?
« Tout symptôme musculaire inexpliqué apparaissant sous
traitement doit faire pratiquer un dosage des CPK. À l'inverse, la surveillance
systématique des CPK n'a aucun intérêt en l'absence de signes
cliniques » [10]. L'Afssaps conseille l'arrêt de la statine si les
CPK sont supérieurs à 5 ou les symptômes musculaires importants.
Une symptomatologie clinique sans élévation des CPK peut parfois
être liée à une atteinte musculaire avec substratum anatomique.
Dans une série bien étudiée de 4 patients, ceux-ci avaient
à nouveau des signes musculaires lors de la réintroduction en
aveugle de la statine mais non du placebo, et la biopsie musculaire montrait
des signes de dysfonction mitochondriale [13].
La persistance des symptômes ou de l'élévation des CPK
à distance de l'arrêt de la statine peut être liée
à une maladie neuromusculaire révélée par la prise
de la statine [14].
Faut-il prescrire la rosuvastatine ?
La mise sur le marché de la rosuvastatine a fait l'objet d'un éditorial
inhabituel du Lancet, signé de la rédaction et intitulé
: La guerre des statines : pourquoi AstraZeneca doit battre en retraite ? [15],
à partir des deux arguments suivants :
*La sécurité d'emploi ne peut être affirmée. La
dose de 80 mg a d'ailleurs été retirée du marché
pour cette raison.
*Eu égard au bénéfice en termes de mortalité montré
pour d'autres statines, quelle est la justification de mettre sur le marché
une nouvelle statine qui n'a pas fait la preuve d'une efficacité clinique
?
L'année suivante, l'association américaine Public Citizen a
demandé le retrait du marché de la rosuvastatine, en raison du
nombre de cas rapportés de rhabdomyolyse, certains survenus avec la dose
minimale de 10 mg [16]. La FDA a répondu en justifiant le maintien sur
le marché de la rosuvastatine au vu de l'analyse des essais cliniques,
des études après mise sur le marché et des notifications
d'effets indésirables reçus [17] : « il n'y a aucune preuve
que le risque de myopathie et de rhabdomyolyse avec la rosuvastatine soit équivalent
à celui de la cérivastatine », le taux plus élevé
de cas notifiés avec la rosuvastatine s'expliquant en partie par l'accroissement
des notifications dans la période qui a suivi le retrait du marché
de la cérivastatine. Ces données ont été réanalysées
par une équipe américaine qui a abouti à des conclusions
opposées à celles de la FDA [18] : le taux de notifications de
rhabdomyolyse est significativement plus élevé avec la rosuvastatine
qu'avec la simvastatine (p < 0,01) et qu'avec la pravastatine et l'atorvastatine
(p < 0,001).
Il persiste donc une certaine suspicion concernant la rosuvastatine pour laquelle
nous n'avons pas plus de trois ans de recul (il a fallu trois ans et demi pour
retirer la cérivastatine du marché). Ce risque serait acceptable
si la rosuvastatine avait fait la preuve d'une efficacité clinique en
termes de morbi-mortalité cardiovasculaire au moins égale à
celle des autres statines, ce que ne confirme actuellement aucune donnée.
La Commission de la Transparence notait d'ailleurs en février 2005 que
« dans les hypercholestérolémies pures et mixtes, Crestor®
n'apporte pas d'amélioration du service médical rendu (ASMR V)
par rapport aux autres statines ; dans l'hypercholestérolémie
familiale homozygote, une amélioration du service médical rendu
modérée (ASMR III) par rapport aux autres statines (...) Il persiste
des incertitudes sur sa tolérance rénale à long terme.
Le rapport efficacité/effets indésirables de la spécialité
est donc moyen (...) Il existe des alternatives thérapeutiques. En deuxième
intention et pour une population n'ayant pas atteint les objectifs thérapeutiques,
Crestor® a un intérêt en termes de santé publique qui
peut être qualifié de faible » [19].
En conclusion, avec le recul dont on dispose actuellement, la rosuvastatine
n'a pas à être prescrite en première intention.
Références
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in patients treated with lipid-lowering drugs. JAMA. 2004;292:2585-90.
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in the evaluation of suspected adverse drug reactions. Use of cerivastatin
and risk of rhabdomyolysis. JAMA. 2004;292:2622-31.
- Strom BL. Potential for conflict of interest in the evaluation of suspected
adverse drug reactions. JAMA. 2004;292:2643-5.
- Fontanarosa PB, Rennie D, DeAngelis CD. Postmarketing surveillance-Lack
of vigilance, lack of trust. JAMA. 2004;292:2647-50.
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and risk of habdomyolisis. JAMA. 2004;292:2655-7.
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- Afssaps Mise au point sur les risques musculaires des statines. 4 juin
2002 www.afssaps.sante.fr
- Karie S, Launay-Vacher V, Deray G, et al. Prescription des statines en
cas d'insuffisance rénale. Presse Med. 2006;35:219-29.
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- Alsheikh-Ali AA, Ambrose M, Kuvin JT, et al. The safety of rosuvastatin
as used in common clinical practice. A postmarketing analysis. Circulation.
2005;111:3051-7.
- Commission de la Transparence. Avis de la Commission Crestor 10/Crestor
20 mg. 2 février 2005. sur www.has-sante.fr.
DOI : 10.1684/med.2006.0029
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