ARTICLE
Auteur(s) : M-L Bourgeois1
1Ipso, Institut Pitres et Régis (Université Victor
Segalen Bordeaux 2), CH Charles Perrens, 121 rue de la Béchade,
33076 Bordeaux
Un trouble du comportement suffisamment grave pour nécessiter une
hospitalisation, hospitalisation libre mais surtout sous
contrainte, n’est-il pas du registre psychotique ? [5, 6]. Akiskal
[1] pose la question Mais la nature du psychotique reste
problématique dans la psychiatrie actuelle. Il existe des
disparités et des confusions selon les écoles de pensée [3, 7, 8,
10-13, 19, 24, 27-30, 33, 36, 38].Les épisodes et les troubles
maniaco-mélancoliques sont un excellent domaine pour explorer les
problèmes de la psychose et des états psychotiques, problèmes aussi
vieux que le mot psychose lui-même. La psychose maniacodépressive
(ou trouble bipolaire) est-elle par définition une
psychose ?Nous aborderons successivement les points suivants :
- – conceptions et définitions, passées et actuelles, du
domaine psychotique, avec deux perspectives majeures : celle
de la psychopathologie actuelle descriptive et athéorique, et celle
de la psychopathologie « dynamique » ;
- – historique : la manie et les troubles bipolaires, une
pathologie psychotique ?
- – les épisodes maniacodépressifs avec ou sans symptômes
psychotiques, congruents ou non (recherches actuelles) ;
- – les médicaments antipsychotiques (neuroleptiques
classiques et atypiques) et leurs indications dans la psychose
maniacodépressive (PMD) ;
- – conclusions.
Conceptions et définitions passées et actuelles du domaine
psychotique
Commençons par une provocation : on peut considérer comme
psychotiques les symptômes observés dans les catégories
nosographiques dites psychotiques dont la définition repose sur
l’existence de symptômes dits psychotiques parce qu’ils sont
observés (quoique non constamment et non exclusivement) dans les
psychoses. Cette définition est circulaire et tautologique. C’est
en gros la position des DSM-III et IV, issue d’un consensus ayant
privilégié la fiabilité aux dépens de la validité. Aussi a-t-on
plusieurs conceptions (floues) de la psychose.
L’introduction de la CIM-10 de l’OMS, qui est désormais notre
classification officielle des troubles mentaux (p. 2, 1993
pour l’édition française, 1992 pour l’anglaise), précise que
« la distinction traditionnelle entre névrose et
psychose » utilisée dans la CIM-9 (alors que, de façon
délibérée, aucun effort n’avait été fait pour définir ces
concepts), « a été abandonnée par la CIM-10 ».
Le terme « névrotique » continue toutefois à être
utilisé dans certains cas... : « le terme ‘psychotique’
continue à être utilisé comme terme descriptif commode... il ne
comporte aucune référence théorique à des mécanismes
psychopathologiques, en particulier psychodynamiques. Il est
utilisé simplement pour indiquer la présence d’hallucinations,
d’idées délirantes, ou de comportements manifestement anormaux
(agitation, hyperactivité, ralentissement, catatonie) ».
II n’empêche que la large section F40-F48 (il n’y a pas de
F49 !) s’intitule « Troubles névrotiques, troubles liés à
des facteurs de stress et troubles somatoformes ». On a donc
là encore conservé l’épithète « par commodité » avec une
excuse en introduction : ces troubles ont été « regroupés dans
une vaste section unique pour deux raisons : ils sont
historiquement liés au concept de névrose, et une proportion
importante (mal précisée) sont liés à un déterminisme
psychologique ». Il est encore rappelé que « dans la
CIM-10, le concept de névrose n’a pas été retenu comme principe de
classification »... (l’adjectif névrotique est laissé pour que
les cliniciens l’utilisent selon leurs inclinations
théoriques).
Quant au DSM-IV (APA 1994, et 2000 pour DSM-IV-TR), dans le
chapitre « Schizophrénie et autres troubles
psychotiques », il est souligné que le terme
« psychotique » n’a jamais pu recevoir une définition
universellement acceptable. On peut repérer trois niveaux (selon
l’étroitesse ou la largeur de la définition) pour l’adjectif
« psychotique » :
- – conception étroite : « existence d’idées
délirantes ou d’hallucinations prononcées (non
critiquées) » ;
- – définition moins restrictive : « hallucinations
avec conscience du caractère hallucinatoire de
l’expérience » ;
- – définition plus large : « symptômes ‘positifs’ de
schizophrénie (discours et comportement grossièrement désorganisés
ou catatoniques).
Les définitions précédentes (celles du DSM-III et de la CIM-9)
étaient beaucoup plus inclusives et se focalisaient sur la sévérité
de l’altération fonctionnelle : un trouble mental était
qualifié de « psychotique » s’il en résultait « une
altération interférant de façon marquée avec la capacité à répondre
aux exigences ordinaires de la vie » (ce qui implique beaucoup
de troubles psychiatriques et de personnes « ordinaires »
!).
Par ailleurs, de nombreux cliniciens concevaient les troubles
psychotiques comme correspondant à « une perte de limites du
Moi et une altération marquée de l’appréhension de la
réalité », ce qui est flou et variable selon l’opinion de
chaque clinicien. En réalité, psychotique paraît synonyme de
délirant (au sens large, ce qui n’est guère précis).
Dans la dernière édition du Textbook of Psychiatry [34], on
trouve le commentaire suivant : « Psychose (psychosis)
était un terme de définition ‘inconsistante’, utilisé dans les
années récentes pour désigner exclusivement les symptômes de nature
frappante (striking nature) tels que les hallucinations et les
idées délirantes, mais dans le passé cela concernait aussi les
syndromes ‘affectifs’ sévères (dépression psychotique versus
névrotique) ; les symptômes cognitifs tels que la confusion,
la désorientation ou les troubles de la mémoire (psychose de
Korsakoff) ; ou comme un moyen de décrire la sévérité d’un
symptôme psychiatrique (‘d’intensité psychotique’) ». Le
DSM-III R dans son glossaire définit la psychose comme une
grossière altération dans l’évaluation de la réalité (reality
testing) et la création d’une nouvelle réalité. Les hallucinations,
les idées délirantes, le comportement bizarre et le discours
incohérent étaient considérés comme une preuve (evidence) directe
de psychose. On a reconnu que les symptômes psychotiques n’avaient
pas de spécificité et qu’ils pouvaient être observés dans n’importe
quelle maladie mentale majeure, telle que la démence, la
schizophrénie ou le trouble bipolaire I, aussi bien que dans
de nombreuses affections médicales systémiques ou cérébrales. Par
ailleurs, toujours dans le même ouvrage, psychose est un terme
introduit par Ernest Feuchtersleben en 1845 pour décrire le trouble
mental comme interaction complexe du psychique et du physique et
repérer une sous-classe d’affections nerveuses distincte des
névroses. Bientôt la confusion s’installa entre psychose,
psychonévrose et psychopathie. Sous l’influence de Kraepelin, la
signification de névrose et psychose s’est inversée [25]. Freud a
proposé une étiologie non organique des psychonévroses. Jaspers et
Schneider, dans la tradition de Kraepelin, faisaient des psychoses
des maladies psychiatriques graves, constitutionnelles ou
endogènes. Les névroses et les psychopathies (troubles de la
personnalité) devenaient des réactions exogènes ou une déviation de
la normale.
Enfin, « Le terme psychose a été utilisé à des fins
politiques : eugénisme nazi et condamnation politique en
URSS ». Cela n’a pas peu contribué à disqualifier ce terme et
à souligner qu’il comporte une incitation au rejet du
psychotique.
Historique : l’origine du mot et du concept psychotique
Dès l’introduction du mot psychose, il y eut confusion. Deux
auteurs se sont penchés sur les origines lexicographiques de la
psychose, Béer [4] et Delille [15] en particulier.
Le terme psychose est attribué à Ernst Von Feuchtersleben
(1806-1849) [20] qui deviendra doyen à Vienne en 1848. Le mot
apparaît pour la première fois dans le Lehrbuch der Àrztichen
Seelenkunde en 1845, traduit en anglais dès 1847. Il désigne la
modification psychique de certaines maladies mentales, mais il est
précisé que « toutes les psychoses sont à la fois des
névroses, mais toutes les névroses ne sont pas des
psychoses ». Alors, névrose avait conservé le sens donné par
Cullen, au XVIIIe siècle, de maladie nerveuse. En
réalité, le mot psychose s’avère synonyme de folie, de
psychopathie, de vésanie, d’aliénation mentale, etc.
Pour Littré (1878), psychose était « le nom générique des
maladies mentales ». Béer signale aussi le mot psychrose,
utilisé par Eisenmann en 1837 [4]. Ses recherches ont conduit
Dellile à retrouver l’apparition du mot psychose dans la
littérature française dès 1850, dans les Annales
Médico-Psychologiques [15]. Bourgeois [5] découvre que Kapsambélis
le cite dans son Dictionnaire des termes psychiatriques français
d’origine grecque paru en 1997. Dans la rubrique consacrée aux
revues françaises et étrangères et aux journaux allemands, tenue
par Renaudin, un paragraphe vient critiquer le concept de
« psychose typique » de Focke. Il est dit :
« sémiologiquement, la psychose qu’on a tort de confondre avec
la manie ou la mélancolie suivant ses manifestations
symptomatiques, ne serait pas discernable... » Renaudin aurait
ainsi défendu les « conditions de causalité somatiques ».
Le mot psychose se trouve uniquement dans le titre de la rubrique
due à Renaudin : « De la psychose ».
Il faudra un demi-siècle pour que le terme
« psychose » devienne utilisé en France à la place de
folie, d’aliénation, etc. Les délires chroniques à évolution
systématique seront appelés « psychose de Magnan », la
psychose hallucinatoire chronique (PHC) « psychose de
Ballet », et bien entendu la psychose maniacodépressive
traduira le modèle kraepelinien de manisch-depressiv irresein
(1899-1913).
Conceptions du domaine psychotique en psychopathologie
psychodynamique
Les psychanalystes utilisent beaucoup plus fréquemment le terme de
psychose. Il s’agit alors d’une clinique et d’une perspective
totalement différentes. On ne s’attardera pas sur le modèle de la
psychose et de la structure psychotique. À titre d’exemple, dans
une conception plus psychanalytiquement orthodoxe, on peut
reprendre l’ouvrage d’Eigen [16] : Le noyau psychotique (psychotic
core) (1986), qui est représentatif d’un certain consensus entre
les différents psychanalystes. Ce psychanalyste new-yorkais aborde
différents aspects du « cœur de la psychose », chacun
représentant un des chapitres de son livre :
- 1. noyau psychotique (core) : défenses schizophréniques,
expérience primaire, narcissisme...
- 2. hallucinations
- 3. stupeur et gel de la pensée (mindlessness)
- 4. perte des limites (boundaries)
- 5. haine, rage, destructivité (hate)
- 6. perturbation espace interne-espace externe,
retournement en son contraire, projection (epistemology and
reversal)...
Le chapitre 7 est consacré à l’incontournable Schreber (qui
relevait sans doute beaucoup plus d’une pathologie schizo-affective
récurrente avec thèmes paraphréniques) et à Rena, « modeste
cas » personnel de l’auteur.
Le chapitre 8 analyse le « soi psychotique »
(psychotic self) où il est dit (à l’inverse de Feuchterleben !) :
« la névrose cache souvent la psychose [...] la vie est un
mensonge, avec un sens de la facticité de sa propre existence, de
l’universalité de la folie [...] We are all crazy [...] Madness is
universal [...] La psychose est la Cendrillon de la psychanalyse
[...] La psychose est centrale dans la psychodynamique ». Tout
est construit (dans le psychisme) comme défense contre le sentiment
de catastrophe (le Tréma de Conrad) pour l’estime de soi et le sens
de la maîtrise. L’auteur cite Freud, Jung, Klein, Winnicott, Bion.
Pour les Français, Racamier est incontournable avec ses travaux sur
les schizophrènes. Certaines équipes de laboratoire pharmaceutique
viennent présenter leur neuroleptique (antipsychotique atypique) en
vantant leur action sur le « noyau psychotique » dans les
troubles bipolaires : médicament dénoyauteur de psychose en
somme !
Ces perspectives (psychodynamiques) sont très difficilement
utilisables pour des études empiriques. Mais au-delà d’une
psychopathologie a-théorique purement descriptiviste, elles peuvent
grandement aider à la compréhension et à la prise en charge des
« patients psychotiques », d’autant plus qu’idées
délirantes et hallucinations (pas toujours clairement repérables)
ne suffisent sans doute plus à établir le caractère
« psychotique » d’un trouble...
Historique : la manie et les troubles bipolaires, une
pathologie psychotique ?
Le mot « manie » remonte à l’antiquité hippocratique. Il
désignait alors un délire furieux. Ses origines grecques et ses
diverses significations ont été étudiées extensivement par
Bourgeois et Marneros [8]. Le mot semble avoir été d’emblée très
polysémique.
L’ouvrage fondateur de Philippe Pinel en 1800 avait pour titre :
Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale ou la manie
[31]. On se souvient de la polémique entre Heinroth, de Dantzig, et
Esquirol [17]: pour l’auteur allemand la fureur était la
caractéristique omniprésente et l’essence de la manie, ce que
contestait l’aliéniste français. Les monomanies d’Esquirol ont
encore compliqué le vocabulaire. Le terme folie est resté longtemps
populaire comme en témoignent la « folie circulaire » de
Falret (1851-1854) et la « folie à double forme » de
Baillarger (1854).
Actuellement, la manie est définie par des critères
diagnostiques opérationnalisés dans les DSM-III et IV et la CIM-10,
avec des critères symptomatiques, de durée et d’altération du
fonctionnement. Le DSM-III incluait dans la définition de l’épisode
maniaque la nécessité de l’hospitalisation. Ce critère a disparu
dans le DSM-IV : la manie correspond simplement à plus d’une
semaine d’élévation de l’humeur, avec une altération marquée du
fonctionnement et nécessité d’hospitalisation pour éviter des
conséquences dommageables, ou présence de caractéristiques
psychotiques. Ces deux critères pourraient être conçus comme
l’indication que le sujet est en état de psychose aiguë [6].
La manie : un délire ou non ?
Selon Henri Ey [18] : « on répète souvent que la manie n’est
pas un délire... » mais l’on peut trouver : « même dans
les manies les plus simples et les plus pures... déjà un délire
naissant... une certaine distorsion de la réalité vécue et
pensée... », et des « constructions délirantes fugaces et
floues... » La plupart des manuels classiques tiennent la
manie franche aiguë pour un état « par définition »
exempt de délire (Magnan, Régis, etc).
En effet il n’y a pas de délire construit mais il y a au moins
des moments délirants, des vécus psychotiques instables,
l’Ideenflucht (Binswanger), le défilement et la fuite des idées,
qui pourraient être considérés comme psychotiques à la même
enseigne que les phénomènes psychosensoriels, hallucinatoires.
Par ailleurs, le caractère intermittent des accès avec
intervalle libre supposant une restitution ad integrum est
actuellement battu en brèche par les études sur l’évolution et le
pronostic montrant la fréquence des symptômes résiduels des
séquelles intercritiques, et de la désadaptation progressive [8].
L’évolution pourrait être aussi déstructurante que dans les cas de
troubles schizophréniques.
Épisodes maniacodépressifs, avec ou sans symptômes
psychotiques, congruents ou non
Kraepelin avait insisté sur le fait qu’aucun symptôme n’était
spécifique d’aucune pathologie : on pouvait trouver des
symptômes typiques de la démence précoce dans la psychose
maniacodépressive. Par la suite, on a oublié la prééminence des
symptômes fondamentaux de schizophrénie selon Bleuler, des
symptômes déficitaires et négatifs, au profit des symptômes dits
positifs (plus clairement « psychotiques » ?).
On cite toujours la référence classique de Pope et Lipinski [32]
qui, reprenant 18 études phénoménologiques, trouvaient la
présence de « psychose » chez 20 à 50 % des patients
en période de « manie bipolaire aiguë ». On citera encore
Brockington [12] et Goodwin et Jamison [22]. Ainsi, tous les types
de symptômes psychotiques peuvent s’observer pendant les épisodes
bipolaires, y compris les symptômes de premier rang de
Schneider.
Divers auteurs récents ont fait l’inventaire systématique des
symptômes observés pendant l’état maniaque : Goodwin et
Jamison [22], Verdoux et al. [37], Keck et al. [23]... (tableaux 1
et 2( Tableau 1 )( Tableau 2 )).
Keck et al. [23] ont cherché la prévalence et la phénoménologie
des symptômes psychotiques chez 352 patients recevant un diagnostic
de trouble bipolaire de type I. Ils confirment l’absence de
spécificité de tous les symptômes dits psychotiques. Seule une
histoire familiale de trouble bipolaire est significativement plus
fréquente chez les patients sans antécédent psychotique (ce qui
paraît quelque peu paradoxal).
Cette étude réalisée dans le cadre de la fondation Stanley
comporte de nombreuses limitations : recueil rétrospectif des
données, emploi de la méthode de l’histoire familiale plutôt qu’un
entretien direct avec les membres de la famille, pas de données
concernant l’existence ou l’absence de psychose dans les membres de
la famille présentant un trouble bipolaire. Il s’agit de patients
ambulatoires, dont le statut thérapeutique n’est pas précisé.
Sur 352 patients, 238 (68 %) font état d’une
« histoire de psychose » sur les questionnaires, pendant
au moins un épisode : congruents dans plus de deux tiers des cas,
non congruents chez 29 % (tableau 3( Tableau 3 )).
Les troubles bipolaires avec symptômes psychotiques congruents
ou non à l’humeur
Différents auteurs, dont Bourgeois et Verdoux [11], ainsi que
Fennig et al. (cité par Bourgeois [5]), ont trouvé que, chez les
patients bipolaires avec symptômes psychotiques, on trouve associés
des symptômes congruents et des symptômes non congruents.
Strakowsky et al. [35] insistaient sur l’origine ethno-culturelle
dans la formation des symptômes psychotiques, par ailleurs Chen et
al. (cité par Bourgeois [5]) observant 936 patients sur une durée
de 7 ans montraient une instabilité du diagnostic
bipolaire-schizophrénie. Pour McQueen et al. (cité par Bourgeois
[5]), ces symptômes ne paraissaient pas avoir d’influence sur le
pronostic (ce qui est en opposition avec les résultats de l’étude
lowa 500 montrant la stabilité des diagnostics sur 40 ans).
Faut-il rappeler que pour Kraepelin, idées délirantes et
hallucinations étaient finalement des épiphénomènes dans la PMD ?
Dans une étude récente Masson et al. [29] ont retrouvé que, dans
un petit échantillon de 79 patients bipolaires (31 hommes et
48 femmes d’âge moyen 44 ans), 29 (36 %)
présentaient des symptômes psychotiques contre 50 sans symptômes
psychotiques ; symptômes congruents pour 19 (24 %) et 10
non congruents (12 %). Vingt-neuf pour cent des psychotiques
étaient internés (HDT ou HO) contre 14 % des non
psychotiques.
Tableau 1 Fréquence des différents symptômes de la
manie aiguë. Adapté de Goodwin et Jamison [22]
|
Symptômes thymiques
|
Antécédents de symptômes psychotiques
|
58 %
|
|
Irritabilité
|
80 %
|
Troubles de la pensée
|
19 %
|
|
Euphorie
|
71 %
|
Symptômes de 1er rang (Schneider)
|
18 %
|
|
Dépression
|
72 %
|
|
|
|
Labilité
|
69 %
|
Symptômes et comportements pendant la manie
|
|
|
Expansivité
|
60 %
|
Hyperactivité
|
87 %
|
|
|
Sommeil réduit
|
81 %
|
|
Symptômes cognitifs
|
Violence-agression
|
49 %
|
|
Mégalomanie
|
78 %
|
Logorrhée
|
98 %
|
|
Fuite des idées
|
71 %
|
Hyperverbosité
|
89 %
|
|
Distractibilité,
|
71 %
|
Nudité, exhibitionnisme sexuel
|
29 %
|
|
Troubles de la concentration
|
|
|
|
|
|
Hypersexualité
|
57 %
|
|
Symptômes psychotiques
|
Extravagance
|
55 %
|
|
Toute idée délirante
|
48 %
|
Religiosité
|
39 %
|
|
Mégalomanie
|
47 %
|
Décoration céphalique
|
34 %
|
|
Persécution
|
28 %
|
Régression importante
|
28 %
|
|
Passivité, influence
|
15 %
|
Catatonie
|
22 %
|
|
|
Incontinence fécale
|
13 %
|
|
Toute hallucination
|
15 %
|
|
|
|
Hallucinations auditives
|
18 %
|
|
|
|
Hallucinations visuelles
|
10 %
|
|
|
|
Hallucinations olfactives
|
17 %
|
|
|
Tableau 2 Fréquence des symptômes psychotiques dans la
manie. D’après H. Verdoux et al. [37] et Goodwin et Jamison [22]
|
Symptôme
|
Verdoux et al.[37]Manie DSM-III-R N = 50
|
Goodwin et Jamison[22]% moyen pondéré
(extrêmes)
|
- Au moins 1 symptôme
- psychotique
|
72 % (36)
|
58 % (53-75
|
|
Mégalomanie
|
58 % (29)
|
47 % (35-60)
|
|
Mystique
|
30% (15)
|
39 % (25-50)
|
|
Mission
|
18 % (9)
|
|
|
Persécution
|
34 % (17)
|
28 % (18-65)
|
|
Filiation
|
10 % (5)
|
|
|
Grossesse
|
4 % (2)
|
|
|
Jalousie
|
4 % (2)
|
|
|
Érotomanie
|
8 % (4)
|
|
|
Référence
|
10 % (5)
|
|
|
Influence
|
10 % (5)
|
15 % (4-47)
|
|
Lecture des pensées
|
4 % (2)
|
|
|
Possession
|
4 % (2)
|
|
|
Dépersonnalisation
|
6 % (3)
|
|
|
Déréalisation
|
4 % (2)
|
|
|
Hypochondrie
|
4 % (2)
|
|
|
Culpabilité
|
2 % (1)
|
|
|
Hallucinations
|
22 % (11)
|
15% (14-40)
|
Tableau 3 Prévalence des symptômes psychotiques
recueillis par les questionnaires Patients et Cliniciens chez 238
patients souffrant de trouble bipolaire I. D’après Keck et al.
[23]
|
Symptômes
|
N
|
%
|
|
Idées délirantes
|
|
|
|
Référence
|
148
|
62
|
|
Mégalomanie (grandeur)
|
145
|
61
|
|
Persécution
|
121
|
51
|
|
Contrôle de la pensée
|
37
|
16
|
|
Émission de la pensée
|
34
|
14
|
|
Somatiques
|
31
|
13
|
|
Bizarres
|
23
|
10
|
|
Hallucinations
|
|
|
|
Auditives
|
88
|
37
|
|
Visuelles
|
76
|
32
|
|
Tactiles
|
38
|
16
|
|
Comportements
|
|
|
|
Discours désorganisé
|
21
|
9
|
|
Comportement désorganisé
|
13
|
6
|
|
Activité motrice excessive
|
11
|
5
|
|
Affect inapproprié
|
8
|
3
|
|
Immobilité catatonique
|
6
|
3
|
|
Négativisme extrême
|
5
|
2
|
|
Postures anormales
|
4
|
2
|
|
Ecolalie/échopraxie
|
3
|
1
|
|
Négatifs
|
|
|
|
Avolition (Aboulie)
|
9
|
4
|
|
Alogie (mutisme)
|
9
|
4
|
|
Émoussement affectif
|
6
|
3
|
Les stades de la manie : le passage à la psychose
Certains états maniaques sont d’emblée psychotiques. Classiquement,
les manies débutaient de la même façon (et assez rapidement) pour
chacun des malades. Le passage à la psychose a suscité récemment
d’intéressants travaux pour la schizophrénie, en particulier ceux
de Klosterkötter [24]. Par contre, il n’y a guère d’équivalent pour
les troubles bipolaires. Carlson et Goodwin [14] ont proposé
l’évolution en trois stades de gravité croissante (tableau 4(
Tableau 4 )). Bourgeois (cité par Maj et
al. [26]) a proposé de classer en quatre stades le passage à la
psychose en tenant compte de la conscience du trouble (insight), et
de la perte de contrôle et du sens de la réalité : la conscience du
trouble (insight ou awareness) dans l’état maniaque peut être un
indice discriminant de l’intensité psychotique de l’épisode, avec
trois niveaux :
- 1) Le sujet se sent poussé par une force irrésistible,
une énergie inhabituelle, une agréable euphorie dont il est
pleinement conscient et une véritable joie de vivre dans laquelle
il trouve plaisir, désinhibition et efficacité. Il verbalise
souvent cette heureuse modification de son vécu.
- 2) Tout en gardant une certaine conscience du caractère
pathologique de son état maniaque, le sujet n’a plus aucun contrôle
sur l’agitation, il se sent « agi » par cette force.
- 3) Le sujet a totalement perdu conscience et contrôle de
son état ; idées délirantes et même hallucinations sont
fréquentes.
- 4) Passage éventuel à un delirium avec confusion mentale
et signes végétatifs graves et même coma... Un pourcentage
important de maniaques pouvait ainsi mourir à l’ère
pré-thérapeutique, et le diagnostic pouvait aussi rester
ignoré.
Tableau 4 Les stades de manie. D’après Carlson et
Goodwin [14]
|
Stades
|
I
|
II
|
III
|
|
Humeur
|
Labilité des affects, prédominance de l’euphorie, Irritabilité si
contrariété
|
Dysphorie croissante, dépression, hostilité ouverte, colères
|
Dysphorie nette, panique, désespoir
|
|
Cognition
|
Expansivité, grandiosité, confiance en soi accrue, pensée cohérente
mais parfois tangentielle, préoccupations sexuelles et religieuses,
accélération des idées
|
Fuite des idées, désorganisation cognitive, idées délirantes
|
Relâchement et incohérences des associations, idées délirantes
bizarres, hallucinations (un tiers des patients), désorientation
spatio-temporelle, idées de référence occasionnelles
|
|
Comportement
|
Hyperactivité psychomotrice, tachy-logorrhée, dépenses
inconsidérées, tabagisme, abus téléphoniques
|
Accélération psychomotrice intense et continue, pression
langagière, agressions
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Activité psychomotrice frénétique et souvent bizarre
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Insight et conscience du trouble
L’appréhension de la réalité est peut-être, en dernier ressort, le
meilleur indice pour évaluer une dimension psychotique [9]. Dans
les pathologies classiquement considérées comme psychotiques,
insight et conscience du trouble peuvent être plus ou moins
préservés. Un bon insight correspond à une bonne alliance
thérapeutique, une bonne observance et un meilleur pronostic ;
cela est vrai pour les troubles bipolaires comme pour les
schizophrénies [2]. Masson et al. [28] ont montré dans une cohorte
de patients hospitalisés que l’insight dépendait cependant du
diagnostic, correspondant à la séquence suivante : dépression
unipolaire récurrente > trouble bipolaire > trouble
schizoaffectif > schizophrénie.
Les médicaments antipsychotiques et leurs indications dans les
épisodes maniacodépressifs et l’intercrise
En 1952, la chlorpromazine (Largactil®, Thorazine) fut
le premier neuroleptique à action antipsychotique, actif sur les
délires, les hallucinations, l’agitation, les troubles du
comportement, inducteur d’un « état d’indifférence » (et
non seulement de sédation). Il fut donc considéré d’emblée comme le
meilleur traitement anti-maniaque (d’action rapide), reléguant
d’ailleurs dans l’oubli l’efficacité du lithium redécouvert par
Cade en 1949.
Par la suite, plusieurs dizaines de molécules ont été mises sur
le marché, correspondant plus ou moins à la définition
psychopharmacologique en cinq points de Delay et Deniker (1957).
Plus récemment, sont apparus les nouveaux médicaments
antipsychotiques dits atypiques : amisulpride, rispéridone,
olanzapine, quetiapine, sertindole, aripiprazole...
Le problème se pose de la spécificité d’action de tous ces
nouveaux psychotropes : l’action des antipsychotiques est-elle
spécifique des états psychotiques ? Peut-on adhérer à la
définition circulaire de la psychose comme pathologie améliorée ou
même guérie par les antipsychotiques ? La même question a pu
se poser pour les médicaments antidépresseurs et la dépression,
l’anxiété pathologique et les anxiolytiques, les dérèglements de
l’humeur et les thymorégulateurs (au premier rang desquels le
lithium). La réponse semble bien négative comme elle l’est
peut-être aussi pour le lithium même qui a des effets
antidépresseurs, anti-agressifs, de prévention du suicide et de
neuroprotection...
Un certain nombre d’enquêtes révèlent que nombre de malades
sortis d’hôpital psychiatrique après un épisode maniacodépressif
vont rester indéfiniment sous neuroleptique à action prolongée
(neuroleptiques retard). Il ne s’agit pas seulement d’une inertie
dans la gestion du traitement, mais très possiblement d’un
indispensable traitement antipsychotique au sens propre du
terme.
En outre, les nouveaux médicaments dits atypiques sont désormais
présentés comme des « thymorégulateurs » (dont la
définition est d’ailleurs devenue controversée).
Conclusion
Les symptômes dits psychotiques ne sont pas spécifiques en
psychopathologie. Ils seraient d’ailleurs assez fréquents dans la
population générale « non psychiatrique » (Romme 1979,
cité par Verdoux et al. [37]). Par ailleurs, l’intérêt pour ces
symptômes semble avoir diminué, au profit des symptômes plus
déficitaires et surtout des troubles fonctionnels et de la
désadaptation dans les domaines professionnel, relationnel, social,
etc.
Par contre, le souci de repérage précoce, aussi bien par le
patient que par l’entourage et les soignants, peut être aidé par la
réapparition de symptômes psychotiques. En effet, les troubles
bipolaires évoluent typiquement par accès intermittents.
Contrairement aux schizophrénies chez qui le déficit est souvent
présent d’emblée, la détérioration semble s’installer
progressivement après chaque accès maniacodépressif. D’où l’intérêt
de les prévenir ou de les juguler très précocement.
Classiquement, les troubles bipolaires sont épisodiques et
intermittents avec des intervalles libres de lucidité conservée.
Cette donnée classique est remise en cause, et l’on sait maintenant
que des séquelles intercritiques et des symptômes résiduels sont
fréquents. On insiste plutôt sur la chronicisation et la médiocrité
du pronostic [21].
Reste le problème des limites assignables aux troubles
bipolaires : de type BP I avec une prévalence de 0,8 %,
de type BP I + BP II + cyclothymie avec une prévalence de
1,6 %. Récemment, on a admis un chiffre de 3,7 %. Quant à
Angst, il avance maintenant un chiffre de 24 %, dans sa
cohorte de Zurich [3]. La notion de « spectre bipolaire
élargi » est sûrement très utile, mais elle témoigne aussi de
la perte d’intérêt pour les symptômes psychotiques (et les
symptômes positifs, assez bien contrôlés par les neuroleptiques
typiques et atypiques), au profit des aspects de dysfonction, de
désinhibition, d’impulsivité, d’instabilité, aussi bien de l’humeur
que des cognitions, de la psychomotricité, de la vie instinctive et
émotionnelle... Les médicaments antipsychotiques sont une aide
précieuse dans la prise en charge de ces troubles bipolaires. Comme
le souligne Goodwin [22], ils ont paradoxalement remis au premier
plan l’importance de la psychothérapie dans cette pathologie.
Information, psychopédagogie, psychothérapie et mesures de
réinsertion occupent désormais la première place dans la prise en
charge de ces patients.
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