ARTICLE
Auteur(s) : Linnea
Hjalmarsson1, Maurice Corcos2, Philippe
Jeammet3
1Chef de clinique assistant, Département de
psychiatrie des adolescents et adultes jeunes. Institut Mutualiste
Montsouris, 42 bd Jourdan, 75014 Paris
2Médecin praticien, Département de psychiatrie des
adolescents et adultes jeunes. Institut Mutualiste Montsouris, 42
bd Jourdan, 75014 Paris
3Médecin chef, Département de psychiatrie des
adolescents et adultes jeunes. Institut Mutualiste Montsouris, 42
bd Jourdan, 75014 Paris
Au cours d’un épisode dépressif majeur d’intensité légère à modérée
chez l’enfant et l’adolescent, la prescription médicamenteuse n’est
pas indiquée en première intention [34]. La psychothérapie
(thérapie comportementale, thérapie familiale, psychothérapie
d’inspiration analytique, psychodrame psychoanalytique) [4, 5, 34]
est efficace chez le jeune déprimé et devrait être considérée comme
le traitement de première intention lors d’un épisode dépressif
majeur (EDM) léger à modéré [52] afin de traiter mais aussi de
prévenir toute rechute ou chronicisation [3]. L’association entre
psychothérapie et traitement pharmacologique est faite fréquemment
lorsque l’indication d’une pharmacothérapie est posée.Depuis ces
dix dernières années, la prescription médicamenteuse a augmenté
dans les pays anglo-saxons [6, 54]. Comparé à celui des
tricycliques, le choix d’un antidépresseur de la classe des
inhibiteurs sélectifs de la recapture à la sérotonine (ISRS) était
justifié par des effets secondaires moindres et de faibles risques
vitaux [39, 43, 66]. Depuis l’été 2003, un débat s’est instauré
pour discuter de l’intérêt d’un tel traitement dans ce groupe
d’âges compte tenu du risque qui serait majoré de tentatives de
suicide et d’automutilations [8].Ce débat a pour mérite de
souligner la gravité de la dépression chez les jeunes pour qui le
pronostic vital et l’avenir psychosocial se trouvent compromis [28,
32, 48, 59]. En plus de promouvoir la recherche scientifique dans
ce domaine, ce débat permet aussi de réfléchir sur notre pratique
médicale au cours d’une dépression chez l’adolescent et sur les
modalités de la prescription en pédopsychiatrie [33, 64].
État des lieux des traitements pharmacologiques
Antidépresseurs tricycliques
L’efficacité des antidépresseurs tricycliques (ADT) n’est pas
établie [9, 35, 36, 38] et est probablement différente en fonction
de l’âge des sujets (tableau 1( Tableau 1 )). Les méta-analyses des études
concluent à leur inefficacité clinique [36, 70].
Chez les enfants et les adolescents déprimés, en ambulatoire,
les études contrôlées randomisées en double aveugle versus placebo
ne montrent pas de bénéfice pour l’amitriptyline, la nortriptyline,
l’imipramine et la désipramine [7, 8, 29, 42-44, 57, 68, 72]. Une
dernière étude contrôlée multi-site, double aveugle, chez 275
patients déprimés en ambulatoire âgés de 12 à 19 ans traités
par paroxétine, imipramine et placebo, conclut à l’inefficacité des
tricycliques [27, 39, 47].
La voie veineuse ne modifie pas la réponse. Une étude randomisée
contrôlée de 1997 en double aveugle trouve une amélioration
initiale mais transitoire après six jours de perfusion de
clomipramine versus une perfusion de solution saline pour un petit
groupe d’adolescents traités en ambulatoire. Les répondeurs
« rechutent » après deux semaines de traitement [71].
L’efficacité pourrait dépendre de l’adaptation des doses
thérapeutiques en fonction des concentrations plasmatiques de
l’antidépresseur. Cependant, après un résultat prometteur [58],
deux autres études de réplication n’ont pas confirmé cette
hypothèse [29, 30]. Mais ces études ont été menées chez les
6-12 ans et non chez les adolescents.
Les effets secondaires fréquents et handicapants, les risques
cardiaques [39, 43] et de morts subites [66] au cours d’un
traitement par tricycliques ont fait préférer l’utilisation des
inhibiteurs de la recapture de la sérotonine, dont l’utilisation en
clinique est plus simple et ne demande pas une surveillance
plasmatique et cardiaque.
Tableau 1 Études publiées randomisées contrôlées
sur l’utilisation des tricycliques versus placebo
|
Kramer et Felguine
|
Geller[29]
|
Kutcher[43]
|
Kye[44]
|
Keller[39]
|
|
[42] 1981
|
1990
|
1994
|
1995
|
2001
|
|
Amitriptyline
|
Nortriptyline
|
Désipramine
|
Amitriptyline
|
Imipramine
|
|
200 mg/j
|
80 ng/ml
|
200 mg/j
|
5 mg/kg/j
|
200-300 mg/j
|
|
Paroxétine
|
|
20–40 mg/j
|
|
Placebo
|
Placebo
|
Placebo
|
Placebo
|
Placebo
|
|
6 semaines
|
8 semaines
|
6 semaines
|
6 semaines
|
8 semaines
|
|
20 sujets
|
31 sujets
|
42 sujets
|
31 sujets
|
275 adolescents
|
|
13-17 ans
|
12-17 ans
|
15-19 ans
|
12-17 ans
|
|
|
10 amitriptyline
|
12 nortriptyline
|
Désipramine
|
18 amitriptyline
|
|
10 placebo
|
19 placebo
|
Placebo
|
13 placebo
|
|
Amélioration sur échelle personnelle : 66 % maximum
|
8 % nortriptyline
|
48 % désipramine
|
61 % amitriptyline
|
CDRS-R
|
|
21 % placebo
|
35 % placebo
|
53 % placebo
|
|
|
|
|
Imipramine
|
|
13 % Δ(ns)
|
13 % Δ(ns)
|
8 % Δ(ns)
|
|
|
|
|
65 % paroxétine
|
|
48,3 % placebo
|
|
17 % Δ parox-plac
|
Inhibiteurs spécifiques de la recapture de la sérotonine
(ISRS)
On dénombre seulement huit études rigoureuses, contrôlées
randomisées versus placebo en double aveugle (tableau 2( Tableau 2 )). Quatre grandes études sont
publiées et concernent la fluoxétine (1997-2002), la paroxétine
(2001), la sertraline (2003) [76] et le citalopram [60]. Quatre
autres n’ont pas été publiées et ont été analysées dans un récent
article [81] ; elles concernent la laparoxétine et la
venlafaxine.
Si l’on s’en tient aux résultats publiés, l’efficacité des ISRS
est supérieure à celle du placebo avec 10 % d’efficacité en
plus pour la sertraline, 16,8 % pour la paroxétine et entre 16
à 24 % pour la fluoxétine, dans les études randomisées et
contrôlées, chez l’enfant et l’adolescent. Comme dans les études
concernant les tricycliques, une réponse plus favorable chez les
patients pubères est trouvée. Ce qui demande à être confirmé et, le
cas échéant, mérite d’être exploré sur le plan neurobiologique,
cognitif comme psychodynamique (statuts différents dans les trois
domaines chez l’adolescent pubère versus l’enfant).
Ces résultats se rapprochent de la moyenne de ceux obtenus chez
les patients déprimés de plus de 18 ans, bien que la
définition de l’efficacité antidépressive soit différente (à
l’exception de l’étude de Wagner et al., [77]). Chez l’adulte, les
études contrôlées antidépresseur versus placebo trouvent une
réponse aux antidépresseurs de l’ordre de 18 à 25 % supérieure
au placebo et la réponse au placebo est comprise entre 30 % et
50 % [40]. Chez l’enfant et l’adolescent, la réponse au
placebo est encore plus élevée, autour de 70 % [2]. Cette
réponse favorable au placebo, propre aux enfants dans le cadre de
la dépression, peut s’expliquer par l’intensité des troubles
dépressifs inclus. Les sujets inclus souffrent d’épisode dépressif
majeur souvent d’intensité légère, troubles généralement sensibles
à l’approche psychothérapeutique seule mais aussi par
« l’immaturité » psychologique (potentialité régressive
et de dépendance…).
En ce qui concerne les études non publiées, une récente
méta-analyse [81] présente quatre études, randomisées en double
aveugle versus placebo. Deux concernent la paroxétine et les deux
autres la venlafaxine (ISRNA). Leurs résultats sont négatifs et des
effets secondaires sont plus fréquents dans les groupes sous ISRS
(12,1 % versus 6,5 %) ou venlafaxine (10,1 % versus
3 %).
Les résultats contradictoires pour la paroxétine et l’efficacité
modeste du traitement antidépresseur comparé au placebo pourraient
s’expliquer par la disparité de la taille des échantillons, la
différence de durée de l’évaluation précédant l’inclusion, les
différents critères d’inclusion et de réponse au traitement [22,
67]. Les outils de mesure de la dépression et de la réponse
thérapeutique introduisent peut-être un biais dans l’analyse des
résultats, puisqu’ils sont souvent dérivés d’instruments élaborés
chez l’adulte alors que les tableaux cliniques diffèrent en
fonction des tranches d’âges [69].
Enfin, différentes échelles d’évaluation de la symptomatologie
dépressive sont utilisées et la définition de la réponse au
traitement n’est pas établie de façon standardisée [39].
Tableau 2 Études publiées randomisées contrôlées
sur l’utilisation des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine
versus placebo
|
Emslie[23] 1997
|
Keller[39] 2001
|
Emslie[15] 2002
|
Wagner[77] 2003
|
|
Fluoxétine 20 mg/j
|
Paroxétine 20-40 mg/j
|
Fluoxétine 20 mg/j
|
Sertraline 50-200 mg
|
|
Imipramine 200-300 mg/j
|
|
Placebo 8 semaines
|
Placebo 8 semaines
|
Placebo 9 semaines
|
Placebo
|
|
96 sujets
|
275 adolescents
|
122 enfants
|
376 enfants et adolescents (7-17 ans)
|
|
7-12 ans : 48
|
|
97 adolescents
|
189 sertraline
|
|
13-17 ans : 48
|
|
8-12 ans :
|
187 placebo
|
|
48 fluoxétine
|
|
61 fluoxétine
|
6-11 ans :
|
|
48 placebo
|
|
61 placebo
|
86 sertraline
|
|
|
13-18 ans :
|
91 placebo
|
|
|
48 fluoxétine
|
12-17 ans :
|
|
|
49 placebo
|
103 sertraline
|
|
|
|
96 placebo
|
|
CGI 1-2 :
|
CDRS-R
|
CGI 1-2 :
|
CDRS-R : — 40 %
|
|
56 % fluoxétine
|
65 % paroxétine
|
52,3 % fluoxétine
|
69 % sertraline
|
|
33 % placebo
|
48,3 % placebo
|
36,8 % placebo
|
59 % placebo
|
|
23 % Δ(s)
|
17 % Δ (s)
|
15,5 % Δ
|
10 % Δ (p = 0,05)
|
|
CDRS-R :
|
|
CDRS-R :
|
|
|
31 % fluoxétine
|
41 % fluoxétine
|
|
23 % placebo
|
19,8 % placebo
|
|
8 % Δ (ns)
|
21,2 % Δ(s)
|
Autres traitements biologiques
Chez l’adolescent et l’enfant, le traitement par sismothérapie
(ECT) est d’une utilisation « anecdotique » [61]. Des
études prospectives rigoureuses ne peuvent pas être menées. La
question d’un traitement par ECT se pose dans des cas sévères,
notamment de mélancolie, et est motivée par leur expression
clinique ou leur résistance au traitement pharmacologique, comme
l’état catatonique [16], le caractère psychotique associé [20].
Chez l’adolescent, la réponse est comprise entre 60 et 80 %
[61, 17], sans que l’on connaisse ni le bénéfice ni les effets
secondaires à long terme [61]. Les ECT sont bien tolérés,
semble-t-il. Sur les 396 enfants et adolescents traités par ECT,
seuls 5 ont arrêté le traitement prématurément en raison des effets
secondaires [61]. Les céphalées sont très fréquentes mais
n’entraînent pas l’arrêt des ECT. Un petit nombre de crises
prolongées est rapporté [61]. Des troubles transitoires de la
mémoire sont notés mais ils ne persisteraient pas après le
traitement [1]. Les ECT chez l’adolescent post-pubertaire sont
préconisés par l’Académie américaine de psychiatrie de l’enfant et
de l’adolescent [1] lors de la persistance d’une dépression
psychotique, du risque suicidaire ou d’une catatonie, et lors d’une
résistance au traitement pharmacologique sans que la définition de
« résistance » soit clairement établie à l’heure
actuelle.
Les nouvelles alternatives thérapeutiques comme la substance P,
l’herbe de Saint-Jean ou millepertuis [26], la luxothérapie [56,
73, 74] ou la stimulation magnétique transcrâniale (TMS) [31]
méritent l’évaluation de leur efficacité et de leur innocuité
(risque suicidaire).
Question de la prescription médicamenteuse au cours d’un état
dépressif majeur chez l’adolescent
La prescription d’un traitement antidépresseur par ISRS est depuis
l’été 2003 débattue et a amené à un certain nombre d’interdictions
aux États-Unis et en Europe [18, 24, 25, 50, 53, 51,]. En France,
il a été question d’interdire tout traitement antidépresseur chez
l’enfant et l’adolescent sans pour l’instant d’application
manifeste.
Ces décisions sont motivées par l’absence de certitude sur
l’efficacité des ISRS et par la suspicion d’un risque suicidaire
majoré fournie par des études non publiées contrôlées randomisées
versus placebo concernant la paroxétine (1,5 à 3,2 fois plus
d’automutilations ou de tentatives de suicide) et la venlafaxine
(risque suicidaire estimé à 7,7 % versus 0,6) [46, 62,
81].
La dangerosité est pour l’instant discutée par des auteurs comme
Brent et Birmaher, qui jugent que le risque suicidaire ne serait
pas différent sur le plan statistique pour la sertraline, le
citalopram, la paroxétine et la venlafaxine comparés au placebo et
qu’aucun suicide n’est noté chez les 1 717 jeunes déprimés
traités par ISRS toutes études confondues [10, 11]. Il faut
toutefois rester prudent, le risque suicidaire étant difficilement
évaluable par les études pharmacologiques actuelles, compte tenu de
l’exclusion des sujets suicidaires, de la durée brève du suivi, du
petit nombre de patients [54], des troubles psychiatriques associés
(anxiété [2], prise de substances [21, 80]) et de l’indice de
suicidalité partiellement opérationnel.
Des études à plus grande échelle peuvent nous fournir matière à
réflexion. Ainsi, un recensement des taux de suicides et des taux
d’antidépresseurs (essentiellement des ISRS) prescrits a été
effectué chez les adolescents de 1990 à 2000 dans plusieurs régions
aux États-Unis [63, 78]. Sur dix ans, une corrélation est notée
entre une baisse des taux de suicides et l’augmentation de la prise
d’ISRS. Cependant, ces résultats ne prennent pas en compte des
facteurs confondants comme les campagnes de prévention du suicide
et certaines mesures sociales. On ne peut donc pas conclure à un
effet direct des antidépresseurs sur la diminution du suicide chez
les jeunes, diminution somme toute relative. À l’inverse, on
n’assiste pas à une augmentation des suicides parallèle à
l’augmentation de la prescription médicamenteuse [55], ce qui peut
être en accord avec le point de vue de Brent et Birmaher, mais qui
pose question sur l’action des ISRS. En effet, un objectif du
traitement antidépresseur est la diminution du risque suicidaire.
L’absence de diminution du risque suicidaire est-elle corrélée à
l’absence d’efficacité antidépressive des ISRS ou à une
mauvaise utilisation du traitement par le patient, sa famille ou/et
le prescripteur ? En effet, l’arrêt précoce du traitement
antidépresseur chez l’adolescent est fréquemment rapporté, ce qui
peut induire une rechute dépressive. Chez des patients âgés de 5 à
18 ans souffrant d’un nouvel épisode dépressif, on relève des
taux importants de rupture thérapeutique, de l’ordre de 30 %
au cours du premier mois et de 40-50 % dans les trois mois
suivants [65]. Cette interruption prématurée est favorisée par un
suivi médical souvent inadapté au cours des premiers mois de mise
sous traitement [65].
Une autre réponse possible (qui va de pair avec un suivi
inadapté lors de la prescription d’un traitement antidépresseur)
est la levée d’inhibition en début de traitement. Une récente étude
cas-témoins montre une majoration du risque suicidaire dans le
premier mois de mise sous ISRS, prédominant au cours des neuf
premiers jours. Lors de la mise en place de la fluoxétine, de la
paroxétine et de l’amitriptyline comparée à la dothiéptine, le
risque relatif (RR) de l’apparition d’un comportement suicidaire
est mesuré chez 159 810 sujets du Royaume Uni, adolescents et
jeunes adultes issus d’une base de données sur 6 ans
(1993-1999). Après un calcul de ce RR sur 555 sujets comparés à
2062 témoins, après ajustement sur l’âge, le sexe et le calendrier
d’administration, les auteurs ne trouvent pas de différence
significative chez les 10-19 ans pour les quatre
antidépresseurs. Ce risque ne dépend pas du type d’antidépresseur
étudié mais du début du traitement. Il est en effet majoré au cours
du premier mois et surtout des neuf premiers jours de la mise en
route de l’antidépresseur, ce qui correspondrait à la classique
levée d’inhibition décrite en clinique et qui requiert une
surveillance rapprochée du patient ainsi qu’un partenariat avec lui
et ses proches (parents…). Notons qu’aucun suicide n’est à déplorer
dans le groupe d’adolescents comparés au groupe d’adultes jeunes où
sont survenus 17 cas de suicides : 9 cas (53 %) âgés de
20 à 39 ans et 8 cas (47 %) chez les 40-69 ans
[37].
Ce risque suicidaire plus élevé en début de traitement peut
aussi s’expliquer par une erreur d’évaluation diagnostique des
troubles, notamment lors d’une émergence psychotique,
schizophrénique ou d’un trouble bipolaire. Dans certains cas, la
labilité émotionnelle et les idéations suicidaires pourraient
s’intégrer dans un épisode mixte aggravé (ou induit) par la mise
sous antidépresseur, ce qui nécessiterait une compréhension et une
analyse plus fine des troubles débutant à l’adolescence. Pour cela,
des études phénoménologiques et une information plus spécialisée
dans ce domaine sont à promouvoir. En effet, les troubles
bipolaires sont sous-diagnostiqués chez l’adolescent [15]. Un suivi
rapproché, codifié, en début de traitement permet par ailleurs une
remise en question du diagnostic et l’adaptation de la prise en
charge, le cas échéant.
Enfin, la question soulevée par la prescription d’un traitement
antidépresseur – à l’heure actuelle, d’un inhibiteur sélectif de la
recapture à la sérotonine – au cours d’un épisode dépressif majeur
chez l’adolescent est celle des modalités générales de la
prescription (indication et bénéfices attendus) et du suivi mis en
place au cours d’un trouble psychiatrique potentiellement à haut
risque de suicide [19].
La prescription d’un traitement médicamenteux doit se faire avec
précaution et paraît incontournable au cours d’un EDM sévère
persistant sans signe prémorbide évoquant un trouble bipolaire et
lors d’un échec d’une psychothérapie adaptée pour un EDM modéré. La
mise en place d’une hospitalisation de courte durée est
systématiquement discutée mais parfois ne peut se faire par défaut
de lieu d’hospitalisation adapté à cet âge, alors que l’état le
nécessiterait…
Lors de la prescription d’un antidépresseur, la collaboration
avec l’adolescent et sa famille est fondamentale et demande un long
temps d’explication de la prescription chimiothérapeutique et
d’information du risque suicidaire auprès de l’adolescent et de son
entourage proche [13, 19]. Lors d’un risque suicidaire et en
fonction de l’âge, il est important de s’enquérir de qui assume
l’administration du traitement. Une alliance thérapeutique
permettra l’implication des parents et de l’adolescent dans le
suivi du traitement et évitera une partie des arrêts brusques de
celui-ci.
Le risque suicidaire est présent pendant la dépression [45] et
au cours de la mise en place du traitement [37]. Il doit donc être
systématiquement évalué avant et tout au long du suivi avec la
recherche des facteurs favorisant le passage à l’acte comme un
antécédent suicidaire, l’intensité du désespoir, la présence d’un
trouble psychotique, des traits d’impulsivité, un abus de
substances, une famille peu soutenante et fonctionnant mal, un
accès facilité aux moyens suicidaires (armes, stock de
médicaments…), des événements de vie douloureux [12, 14, 49].
Quand le traitement biologique est d’emblée indiqué, il n’est
souvent pas suffisant. La prise en charge psychothérapeutique est
indispensable et s’adapte aux difficultés rencontrées par
l’adolescent et à ses capacités [34, 75]. La définition d’un échec
à la psychothérapie seule dans le cas d’un EDM modéré à sévère
reste à définir et demande une réflexion sur les options
psychothérapeutiques à choisir dans un second temps.
La durée du maintien du traitement pharmacologique n’est pour
l’instant pas établie et se calque sur celle préconisée chez les
adultes.
Enfin, au-delà des indications énoncées antérieurement, le choix
en pratique d’un traitement biologique (et de l’hospitalisation) va
dépendre aussi du nombre d’épisodes antérieurs, du caractère
chronique et invalidant du trouble dépressif, du sous-type, de
l’âge, du contexte familial, des événements de vie intercurrents,
de la réponse antérieure, mais aussi de l’adhésion au traitement,
de la motivation parentale et de l’adolescent pour le
traitement.
Lors de toute prescription médicamenteuse, le risque existe. Et
bien que notre rôle consiste à le réduire au minimum, il persiste
toujours au-dessus de « zéro ». Le traitement biologique
est un moyen de soulager la souffrance psychique quand celle-ci est
intolérable et constitue un « outil de liberté »
permettant au sujet de faire à nouveau appel à ses ressources
internes pour se représenter et élaborer sa problématique. La
prescription chimiothérapeutique chez l’adolescent nécessite le
plus souvent un travail préparatoire plus ou moins long avec
l’adolescent et sa famille. Interdire la prescription
médicamenteuse n’est certainement pas la solution…[41, 79].
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