ARTICLE
Auteur(s) :, Antoine De Groote
2, Place des Combattants B. 5650 Walcourt Belgique
Les crises humanitaires se suivent et les erreurs en ce qui
concerne les dons de médicaments se reproduisent. Récemment encore,
la catastrophe du tsunami en Asie du Sud-Est a engendré des
donations inadaptées venant du monde entier [1]. Sur le terrain,
par manque de communications, il est difficile de retenir les
leçons du passé et de capitaliser l’expérience acquise. Il n’est
pas aisé de convaincre l’ensemble des donateurs de la nécessité de
programmes efficients dans un contexte de ressources
limitées.Malgré cette réalité du terrain humanitaire, de nombreux
pharmaciens d’officine, beaucoup d’associations et de personnes
pleines de bonne volonté croient encore à l’effet bénéfique de
cette forme de solidarité.Vu les enjeux de santé publique liés aux
médicaments, il n’est pas acceptable d’improviser. En effet,
l’amateurisme dans les donations de médicaments est la cause de
sérieux effets pervers.
Problèmes et dangers des médicaments non utilisés
Les médicaments non utilisés (MNU) sont des produits médicaux non
utilisés par les patients (généralement rapportés par leurs soins
dans les pharmacies officinales), des échantillons médicaux et des
surplus produits par l’industrie pharmaceutique [2-4].
La qualité des MNU n’est pas garantie pour des raisons
consécutives à ce mode de collecte. Ces médicaments ont fréquemment
une date de validité proche de la péremption. Ce problème est
accentué par un délai d’acheminement long. Pendant la crise du
Kosovo de 1999, plus de 50 % des médicaments envoyés en
Albanie étaient inadéquats : 4 000 comprimés, 1 200 flacons de
perfusion et 16 000 tubes de pommades étaient périmés avant
d’arriver dans le pays ; 2 000 000 de comprimés et 85 000
flacons pour injection se périmaient avant 6 mois [3, 5],
durée de conservation minimum préconisée par l’Organisation
mondiale de la santé (OMS) [2]. Les conditionnements peuvent être
abîmés et entamés. Lorsqu’un produit est rendu par un patient, sa
sécurité d’emploi ne peut plus être garantie. Les conditions
adéquates de stockage n’ont peut-être pas été respectées,
entraînant des modifications chimiques des principes actifs ou des
excipients.
La sortie du produit du circuit
producteur-grossiste-professionnels de santé ne permet pas sa
traçabilité. De ce fait, les MNU sont particulièrement adaptés au
marché noir. Ce type de commerce étant généralement mis en place
par du personnel non qualifié, cela entraîne un effet contraire à
celui qui est recherché : la mise en danger de la santé
publique. De nombreux articles ou reportages témoignent de cette
réalité. Dans plusieurs pays d’Afrique, on parle des pharmacies par
terre [6] tenues par des guérisseurs. Ceux-ci vous proposent pour
une modique somme un traitement magique dont l’effet thérapeutique
leur est inconnu.
Les MNU ne respectent pas les spécificités locales. Ils sont
adaptés aux pathologies des régions industrialisées. Prenons
l’exemple du Venezuela où 70 % de l’aide médicale envoyée en
2000 était inappropriée [4]. Il n’est plus concevable d’envoyer des
médicaments sans un dialogue préalable afin de répondre aux réels
besoins des populations concernées. Des listes nationales de
médicaments existent actuellement dans la plupart des pays.
Celles-ci peuvent être spécifiques par niveau de soin (centres de
santé ou hôpitaux de référence). Quand elles n’existent pas dans le
pays considéré, il est possible d’utiliser la liste modèle OMS des
médicaments essentiels. Médecins Sans Frontières et la Croix-Rouge
internationale, nous proposent des kits d’urgence adaptés aux
situations de crise.
Ne négligeons pas non plus l’aspect quantitatif des donations.
Une mauvaise estimation des besoins pose beaucoup de problèmes. La
sous-estimation de ceux-ci engendre une pénurie et une sélection
subjective des patients. La surestimation encombrera inutilement
les pharmacies des structures de santé, créant des soucis
d’évacuation des produits arrivés à échéance, car les procédures
administratives sont généralement très compliquées, et posant des
problèmes techniques de destruction [7].
Ces médicaments peuvent être inadéquats par leurs voies
d’administration, par leurs dosages, par la langue utilisée sur les
notices et les boîtes et, enfin, par leurs noms (spécialités ou
dénominations communes internationales) qui peuvent être inconnus,
inutilisés ou encore inadaptés dans le pays bénéficiaire. En
Guinée-Bissau, les pharmacies ont réceptionné 8 tonnes de
médicaments en 1993 comprenant 22 123 emballages et
1 714 médicaments différents [2] posant des problèmes de
gestion.
D’un point de vue économique, le tri des MNU, arrivant très
souvent en vrac, induit des frais élevés en personnel. Les dépenses
de manutention (taxes, entreposage, transport) dépassent souvent la
valeur des médicaments eux-mêmes. En Arménie, 5 000 tonnes de
médicaments et matériels médicaux inadaptés ont été distribuées en
1988. Sur les 88 % restants (non périmés ou non endommagés),
30 % seulement étaient facilement identifiables et 42 %
propices à la situation d’urgence. Cinquante personnes pendant
6 mois ont été nécessaires juste pour faire l’inventaire
[2].
Ajoutons à cela les énormes coûts de destruction de ces dons. La
plupart du temps, les pays concernés n’ont pas les moyens
techniques et financiers de le faire, posant des problèmes majeurs
pour l’environnement et la santé publique. En Bosnie et en Croatie,
entre 1992 et 1996, 7 000 tonnes de médicaments donnés ont dû
être détruits, avec un coût d’élimination estimé entre 2,2 dollars
et 4,1 dollars US par kilo [8].
Enfin, l’État recevant des donations peut décider de réduire ses
dépenses attribuées aux médicaments de la valeur estimée du don
(valeur souvent surestimée), et cela, même si les produits reçus
sont inutilisables pour une quelconque raison. Lorsque cela se
produit, il est excessivement difficile pour le personnel de santé
local de récupérer le budget perdu dans un contexte de restrictions
[9].
C’est aussi une question de déontologie pharmaceutique. La
plupart d’entre nous n’accepteraient pas que l’on remette dans le
circuit public occidental des médicaments de seconde main. Ce qui
vaut pour les uns doit l’être pour les autres. Et davantage encore
dans le domaine de la santé. Il n’est pas concevable de mettre en
place une médecine à 2 vitesses et de s’en contenter. Le Sud n’est
pas la poubelle du Nord !
Il faut discuter et proposer une aide plutôt que de l’imposer
sans vraiment tenir compte des aspects sociaux et
anthropologiques.
Stratégies proposées
L’OMS a produit quatre grands principes [2] synthétisés
ci-dessous :
- • Utilité maximale pour le bénéficiaire : le
médicament doit être un besoin exprimé par le bénéficiaire et être
adapté aux pathologies rencontrées. Il doit être répertorié dans la
liste nationale des médicaments essentiels et être connu des
acteurs locaux.
- • Respect des réglementations en vigueur dans le pays
bénéficiaire : toute donation devra respecter les
formalités douanières, les autorisations d’importation et les
politiques sanitaires du pays bénéficiaire.
- • Respect de normes de qualité identiques :
les dons de médicaments doivent provenir de sources fiables. Ils
sont conformes aux normes de qualité du pays donateur et du pays
bénéficiaire. L’étiquette figurant sur chaque emballage individuel
devrait mentionner, dans la langue adaptée, la dénomination commune
internationale (DCI) ou le nom générique, le n° de lot, la forme
pharmaceutique, la teneur en principes actifs, le nom du fabricant,
la quantité contenue dans l’emballage, les conditions de
conservation et la date de péremption.
- • Communication efficace entre donateur et
bénéficiaire : il faudra préparer, planifier et coordonner
les dons avec les bénéficiaires. Les transports internationaux et
locaux, l’entreposage, le dédouanement, le stockage et la
manutention devront être pris en charge par l’organisme
donateur.
Abordons une piste complémentaire. Malgré tout ce qui vient
d’être écrit, nous devons reconnaître le rôle de certaines
organisations non gouvernementales sérieuses qui approvisionnent
les pays en développement en MNU. Si la décision est prise
d’interdire ce mode de soutien humanitaire, il faut en contrepartie
se donner les moyens de remplacer cette aide. Sinon, en voulant
privilégier des normes de qualité, nous risquerions de pénaliser
une aide bilatérale qui permet aujourd’hui encore de sauver bien
des vies [10]. Ces normes occidentales de plus en plus strictes
sont un outil et non pas un but en soi. Certes, il ne faut pas
encourager les donations de MNU, mais il est possible de les
tolérer à petite envergure si celles-ci :
- – répondent aux besoins prioritaires ressentis par la
population via des listes précises éditées par les bénéficiaires
(DCI, dosage, forme, langue utilisée sur l’étiquetage et les
notices, quantités). La transparence sur l’origine des produits
devra être faite ;
- – sont encadrées par du personnel compétent et
expérimenté en la matière (donateurs et bénéficiaires) :-
respectent un minimum de critères qualitatifs (origine
précisée ; boîtes non entamées, non abîmées ; péremptions
au-delà de 6 à 12 mois…). Certains produits sensibles devront
être exclus afin de limiter au maximum les risques (exemples :
vaccins, produits instables).
Les conditions nécessaires à un approvisionnement adapté et de
qualité des produits médicaux dans les pays défavorisés
sont :
- • Le financement : il faut se donner les
moyens de ses ambitions. Avec une dépense annuelle de 5 à
10 euros par habitant, il est possible d’approvisionner une
notable partie de la population en médicaments essentiels [11].
Considérons aussi les médicaments produits par les entreprises
pharmaceutiques locales. Lorsqu’un produit de qualité et à un prix
compétitif est disponible, on peut envisager de l’acheter sur
place, réduisant de ce fait les coûts de logistique et favorisant
l’économie locale.
- • La concertation : mise en place avant tout
projet d’un dialogue avec les politiques, les professionnels de
santé, les populations concernées afin de répondre à des besoins
prioritaires ressentis.
- • La compétence et l’expérience : le domaine
du médicament nécessite du personnel compétent et expérimenté en la
matière. On ne distribue pas des médicaments comme de vulgaires
crayons, cahiers ou vêtements. Tout comme le diagnostic et la
prescription sont les domaines du médecin, la gestion et la
distribution des médicaments relèvent des compétences du pharmacien
si on souhaite limiter au maximum les accidents. Le contexte sera
aussi toujours différent du nôtre et il faudra en tenir compte. Il
ne sert évidemment à rien, et peut être dangereux, de donner des
produits médicaux à du personnel qui ne peut le gérer et l’utiliser
de façon adéquate. Dans ce cas, on devra envisager préalablement
une formation adaptée afin de garantir le bon usage des dons. En
1993, en Lituanie, 11 femmes ont perdu temporairement la vue
parce qu’un médecin n’avait pas compris que le médicament qu’il
utilisait, fruit d’un don humanitaire, était destiné à l’usage
vétérinaire [12].
- • La responsabilisation de l’industrie
pharmaceutique : elle a des obligations de traitement des
déchets issus de ses productions. On comprend aisément qu’il est
beaucoup plus avantageux, et facile, d’envoyer ces détritus dans
des régions défavorisées quand on connaît les coûts élevés de
destruction des déchets médicaux. L’industrie pharmaceutique en
profite même pour valoriser son image par de prétendues actions
humanitaires. En France, via un organisme appelé Cyclamed, a été
mis en place un système de récupération bénévole des MNU. Les
problèmes qui lui sont liés engendrent actuellement une polémique
au niveau de l’Ordre des pharmaciens français [13].
- • La promotion de la santé : il faudra
mettre en place des programmes de formation des professionnels de
santé lorsque cela s’avère nécessaire. Les populations défavorisées
doivent être éduquées aux règles minimales de bon usage du
médicament. Enfin, les pays donateurs doivent être sensibilisés aux
problèmes liés aux MNU.
- • La transparence : il faut rendre compte de
l’avancée et des résultats d’une mission humanitaire tant au niveau
des pays donateurs qu’au niveau des pays bénéficiaires.
L’information doit sortir des bureaux afin de légitimer les actions
entreprises, assumer les résultats et mériter la confiance accordée
par la population.
Conclusion
À défaut de connaître, de comprendre et de tirer les leçons de
notre passé, nous sommes voués à répéter les erreurs de l’Histoire.
Il est grand temps de mettre de l’ordre dans le secteur des dons de
médicaments afin d’éviter d’être contre-productifs.
L’accent doit être mis sur les effets pervers possibles des
donations de MNU. Il s’agira de sensibiliser plus clairement et de
contrer la désinformation faite sur la population.
Nous devons également aider les pays pauvres de manière
professionnelle et nous en donner les moyens.
Les pays industrialisés des Nations unies devraient commencer
par respecter leur engagement de consacrer 0,7 % de leur
produit industriel brut (PIB) à l’aide au développement des pays
les moins avancés, ce qui devrait permettre d’améliorer le
financement du médicament dans les pays les moins avancés. En
matière de solidarité internationale, il y a trop souvent un
décalage entre discours bureaucratique et action sur le
terrain.
Références
1 Soulier G. Des tonnes de médicaments non appropriés sur
l’Asie du Sud-Est. France : PSF-CI, essentialdrugs.org,
février 2005 ; 1 p.
2 Organisation mondiale de la santé (OMS). In : Principes
directeurs applicables aux dons de médicaments. 2e éd.
Genève : OMS, 1999 ; 20 p.
3 Réseau Médicaments et Développement (ReMeD). In : Dons de
médicaments : Des principes pour une action efficace.
Paris : Réseau Médicaments et Développement, 2000 ; 6
p.
4 Fiquet B. Médicaments non utilisés : Attention aux
dons empoisonnés. France : Alternative Santé, juin 2002 ;
2 p.
5 De Groote A. Gestion des pharmacies hospitalières albanaises.
Bruxelles : s.n 2003 ; 51 p (non publié).
6 Costa da Silva F. Marché illicite du médicament en
Afrique. France : Santé Sans Frontières, essentialdrugs.org,
juillet 2002 ; 1 p.
7 De Groote A. Destruction des déchets et hygiène dans les
hôpitaux albanais. 2000, 40 p. (non publié).
8 World Health Organization (WHO). Guidelines for safe disposal
of unwanted pharmaceuticals in and after emergency. Geneva :
WHO, 1999 ; 31 p.
9 Dujardin B. Politiques de santé dans les pays en voie de
développement. Bruxelles : Université libre de Bruxelles,
2003.
10 Service d’entraide et de liaison. In : MNU : un
débat agité. 2004 ; 2 p. www.selfrance.org.
11 Dumoulin J, Kaddar M, Velasquez G. In :
Accès aux médicaments et financement : analyse économique et
financière de base. Genève : Organisation mondiale de la
santé, Programme d’action pour les médicaments et vaccins
essentiels, 1991 : 17.
12 Chirac P. Dons de médicaments : non au n’importe
quoi. Le Monde 1999 ; (16 juillet).
13 Ordre des pharmaciens français. Repenser la filière Cyclamed.
Les Nouvelles pharmaceutiques 2005 ; 293 : 3-5.
|