ARTICLE
Auteur(s) :, C
Corne1, M Durand2, S
Vergnaud3, J-C Renversez1, C
Lebrun1
1Département de biologie integrée,
2Unité de réanimation cardiovasculaire et
thoracique,
3Laboratoire d’enzymologie, CHU Michallon, Grenoble
Article reçu le 11 Août 2003, accepté le 28 Janvier 2005
La troponine est un complexe protéique qui régule la contraction
musculaire. Parmi ses 3 sous-unités (I, T, C), les isoformes
cardiaques de I et T sont des marqueurs hautement spécifiques d’une
nécrose myocardique [1].La valeur seuil pour le diagnostic des
patients atteints d’un infarctus du myocarde est déterminée à 1,5
μg/L. La zone de stratification du risque comprise entre 0,15
(sensibilité fonctionnelle) et 1,5 μg/L apporte une information
diagnostique et pronostique chez les patients hospitalisés pour
angor instable sans onde Q à l’ECG [2]. L’absence actuelle de
standardisation du dosage de la troponine Ic exige de bien
connaître les seuils décisionnels propres à chaque système [3].Nous
rapportons ici un cas clinique d’un patient admis pour infarctus du
myocarde (IDM) et pour lequel les résultats biologiques sont
inhabituels.
L’observation
Le patient, âgé de 64 ans, a comme facteur de risque
cardiovasculaire un tabagisme actif et des antécédents familiaux
d’IDM. À son domicile, il présente à partir de 10 heures, une
douleur épigastrique persistante. Le médecin traitant, appelé sur
place, confirme l’IDM à 14 heures. À l’électrocardiogramme, il
existe un sus décalage du segment ST en D1, aVL, V2 et V3 et un
sous décalage du segment ST en latéral. Le patient est alors pris
en charge par le Samu. Il présente des signes de choc
cardiogénique. Devant l’aggravation de son état, une fibrinolyse
est débutée. Durant le transfert à l’hôpital, le patient présente
une crise convulsive spontanément résolutive et une majoration de
l’instabilité hémodynamique. À l’arrivée à l’hôpital, il est admis
directement en salle d’angiographie. Le choc cardiogénique est
alors majeur. Un arrêt cardiorespiratoire nécessite une intubation
trachéale, un massage cardiaque externe ainsi que la pose d’une
contrepulsion aortique. La coronarographie objective une thrombose
du tronc coronaire gauche, avec rethrombose en post-dilatation. Au
total, 5 stents sont posés pour obtenir une revascularisation
satisfaisante. Le patient est transféré en réanimation. L’état de
choc persiste avec une fonction d’éjection ventriculaire gauche
inférieure à 10 % malgré une stimulation inotrope maximale. Le
patient est inconscient. Le bilan biochimique de 18 h 40, plus de
8 heures après le début des signes, met en évidence une
myoglobine élevée (810 μg/L) mais les CK sont normales (92 UI/L).
Le dosage de TnIc est égal à 0,5 μg/L. À 20 h 30, le bilan
biochimique est très perturbé avec une acidose métabolique
majeure : pH = 6,98 et lactates : 24,4 mmol/L (référence
laboratoire : 0,63-2,44 mmol/l). La concentration de TnIc est
exceptionnelle : 4 471 μg/l. En parallèle, la
concentration en CK atteint 9 205 UI/L avec un index relatif
MB/total égal à 25 % (tableau 1( Tableau
1 )). L’évolution hémodynamique est rapidement défavorable
et conduit au décès du patient à 22 h 30.
Tableau 1 Cinétique des marqueurs mesurés chez le
patient.
|
Marqueur
|
Valeurs usuelles
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H8
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H10
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TnIc
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< 0,1 μg/L
|
0,5 μg/L
|
4 471 μg/L
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CK
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< 180 UI/L
|
92 UI/L
|
10 374 UI/L
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Index relatif MB/CK totales
|
0,1-5 %
|
|
25 %
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AST
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10-42 UI/L
|
159 UI/L
|
1 139 UI/L
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ALT
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8-48 UI/L
|
214 UI/L
|
958 UI/L
|
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Myoglobine
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1-100 μg/L
|
810 μg/L
|
|
Le point de vue du clinicien et du biologiste
Devant un diagnostic d’infarctus du myocarde établi avec anomalies
électrocardiographiques évidentes (sus-décalage du segment ST), la
place de la biologie est secondaire. Cependant, la mesure de la
troponine a une valeur pronostique certaine [4]. Dans ce cas
clinique, la cinétique de la troponine ainsi que la valeur très
élevée sont inhabituelles. À notre connaissance, un seul cas de
troponine I de niveau comparable a été rapporté dans la littérature
avec un pic à 2 847 μg/L [5].
La cinétique habituelle de libération de la troponine Ic au
cours de l’infarctus du myocarde est une élévation précoce vers la
4e heure (stock cytosolique) suivie d’un second pic
pouvant survenir vers la 18e heure : elle est due à
la lyse de l’appareil contractile, témoin de la nécrose
irréversible [6]. Cette cinétique de relargage est d’autant plus
importante que la reperfusion des coronaires est efficace et
l’élévation de la troponine est considérée comme le témoin de la
reperfusion [7].
Dans notre observation, il existe un retard observé de
libération de la troponine. La valeur est encore faible
8 heures après le début des signes cliniques. De même, le
dosage des CK ne montre pas d’élévation. Ceci pourrait s’expliquer
par l’occlusion complète du tronc coronaire gauche. Deux heures
après ce premier bilan biologique, une concentration exceptionnelle
de troponine Ic est alors observée (4 471 μg/L). La fiche technique
du laboratoire ne décrit aucune interférence analytique qui
pourrait expliquer des taux élevés de troponine (phosphatases
alcalines, facteur rhumatoïde et anticorps hétérophiles). Sur le
plan biologique, ce résultat peut s’expliquer par une nécrose
cardiaque importante et extensive (IDM antéro-latéral étendu) avec
cytolyse majeure (AST : 1 924 UI/L et ALT : 943 UI/L) qui
a entraîné une libération massive des troponines cytosoliques et
structurales, expliquant la dysfonction majeure du ventricule
gauche. Le dosage de CK-MB confirme le diagnostic. Comme nous
l’avons vu précédemment, la limitation du flux sanguin dans les
artères coronaires a probablement entraîné une accumulation des
marqueurs de souffrance cardiaque. L’angioplastie a alors permis
une reperfusion brutale de la zone de nécrose cardiaque, avec un
phénomène de relargage important des troponines dans la circulation
sanguine [8]. Ce phénomène a pu être exacerbé par une insuffisance
rénale anurique. Cependant, la cinétique et la voie d’élimination
de la troponine Ic ne sont pas bien connues et le rôle du rein
n’est pas documenté [9].
Le dosage sanguin de la troponine Ic est réalisé dans notre
laboratoire 24 heures /24 sur l’automate Advia
Centaur® (Bayer Diagnostics). Le principe analytique de
chimiluminescence à l’ester d’acridinium associé à l’utilisation
d’anticorps confère à ce dosage de type « sandwich » une
grande spécificité et sensibilité [10]. La molécule de troponine Ic
est constituée de 206 AA. La région la plus stable se trouve entre
les AA 30 et 110. Les AA 1-31 sont les plus cardiospécifiques. La
structure du test est la suivante :
- – la phase solide est constituée de particules
paramagnétiques auxquelles sont liés deux anticorps monoclonaux de
souris qui permettent d’optimiser la stabilité du dosage tout en
garantissant la cardiospécificité. L’un des anticorps est dirigé
contre la région stable (entre les AA 70 et 110) de la troponine
Ic. Le deuxième anticorps monoclonal est dirigé contre l’épitope P2
de la région cardiospécifique, entre les AA 11 et 26. Le test Bayer
reconnaît de façon équimolaire les formes de TnIc libres et TnIc
complexées [11]. Il a été montré que la majeure partie de la TnIc
est libérée sous la forme d’un complexe avec la troponine C
cardiaque [12] ;
- – le traceur est constitué d’un anticorps polyclonal de
chèvre marqué à l’ester d’acridinium. Il est dirigé contre
l’épitope P3 de la région cardiospécifique entre les AA 27 et
40.
Ce dosage ne comporte aucune interférence avec la troponine I
musculaire et la troponine T. Le domaine de mesure est compris
entre 0,15 et 50 μg/L. Un effet crochet est mis en évidence
pour une concentration en troponine I cardiaque supérieure à 1 000
μg/L. Des dilutions au 1/5e, 1/10e et
1/100e sont possibles selon un mode automatique pour des
valeurs initiales supérieures à 50 μg/L. Les dilutions effectuées
ainsi ont permis d’éliminer la possibilité d’un résultat faux
négatif.
La sensibilité des immunodosages des troponines I ou T et leur
grande cardiospécificité offrent au clinicien un outil précieux
pour le diagnostic et le suivi des atteintes du muscle cardiaque.
Il est reconnu aujourd’hui que l’importance du risque coronarien
est proportionnelle à l’élévation des troponines. Il existe pour
les marqueurs cardiaques deux seuils diagnostiques : le premier
définit la valeur seuil d’une population de référence indemne de
pathologie cardiaque ; le deuxième est un seuil décisionnel de
l’IDM. Ils sont propres à chaque technique de dosage. Cependant, ce
cas montre qu’aucune limite maximale ne peut être déterminée.
Références
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cliniques. Ann Biol Clin 2000 ; 1 : 39-48.
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