ARTICLE
Auteur(s) :, Armelle
Judde
ITERG, Rue Monge, Parc Industriel Bersol 2, 33600 Pessac
L’objectif de cette présentation est de sensibiliser les
utilisateurs de corps gras à l’intérêt d’intégrer le plus en amont
possible la notion de risque oxydatif dans la gestion de ces
matières premières et des formulations cosmétiques en contenant, en
dressant un panorama général de la problématique de l’oxydation. La
notion de corps gras recouvre les produits d’origine naturelle, en
particulier les huiles végétales (principalement constituées
d’acides gras), mais également les cires ou les phospholipides.En
effet, lorsqu’ils sont extraits de leur environnement protecteur
naturel (cellules), tous les corps gras subissent au cours de leur
conservation ou de leur utilisation des altérations oxydatives. Les
principaux composés oxydables sont les acides gras insaturés, à
l’état libre ou estérifiés en triglycérides, et porteurs d’un ou
plusieurs site(s) réactionnel(s) que sont les doubles
liaisons ; d’autres composés de nature lipidique sont par
ailleurs oxydables : vitamines liposolubles, stérols… Le
phénomène d’oxydation des acides gras conduit à une dégradation
organoleptique de la matrice qui les contient, avec apparition
d’une flaveur caractéristique « rance » qui modifie la
qualité marchande du produit et conditionne directement sa durée de
vie.Pour mémoire, rappelons qu’un corps gras naturel organique type
huile végétale peut subir trois grands types d’altération :
- – oxydation : l’oxygène de l’air est dans ce cas le
seul paramètre nécessaire et indispensable à l’initiation des
réactions de dégradation ;
- – hydrolyse : chimique ou enzymatique qui conduit à
la formation de glycérides partiels et d’acides gras libres (non
abordé dans cet exposé) ;
- – altération thermique : chauffage pour des
températures supérieures à 100 voire 150 °C, conduit à la
formation de polymères, de composés cycliques ou isomérisés (non
abordé dans cet exposé).
Les étapes de l’oxydation des acides gras
Le rancissement oxydatif est un phénomène purement chimique et
spontané dès lors que des acides gras insaturés (comportant au
moins une double liaison) sont en présence d’oxygène
atmosphérique ; notons à ce stade que la lumière ou la
température sont des facteurs accélérateurs mais ne sont pas des
éléments nécessaires et suffisants pour déclencher des phénomènes
d’oxydation. Ce phénomène chimique se caractérise également par son
caractère évolutif (dû à la succession, dans le temps, de
différentes réactions chimiques, conduisant à plusieurs familles de
produits réactionnels intermédiaires et finaux), irréversible et
altératif (puisque l’attaque des acides gras par l’oxygène
atmosphérique conduit à des dégradations organoleptiques et
fonctionnelles, affectant directement la qualité marchande des
corps gras et des produits finis).
Parmi les produits de dégradations, les composés aldéhydiques
volatils jouent un rôle clef car ils sont responsables des flaveurs
de « rance » : pour cette raison, la réaction
d’oxydation est souvent associée à la notion de rancissement
chimique aldéhydique (à distinguer du rancissement butyrique ou du
rancissement cétonique, qui sont des phénomènes enzymatiques
d’hydrolyse).
Plus précisément, la réaction d’oxydation est une réaction de
type radicalaire : rappelons qu’un radical libre est une
espèce chimique qui possède un électron non apparié dit
« célibataire », ce qui en fait un intermédiaire
réactionnel instable à courte durée de vie, qui se stabilise en
arrachant un électron à une autre espèce chimique, qui se trouve
alors elle-même déstabilisée puisque porteuse d’un électron non
apparié. Ceci permet de comprendre le caractère autocatalytique de
la réaction d’oxydation, dont la cinétique suit une courbe
exponentielle croissante, comportant trois phases
distinctes :
- – phase d’initiation : lente, elle correspond à la
formation des radicaux libres ;
- – phase de propagation : rapide, elle correspond à
la formation, à partir des radicaux libres, des peroxydes et à
l’apparition consécutive des composés secondaires
d’oxydation ;
- – phase de terminaison : elle correspond à la
disparition des peroxydes, à l’accumulation des composés
secondaires d’oxydation, c’est-à-dire à l’oxydation complète du
substrat. D’un point de vue pratique, dans les produits
cosmétiques, les cinétiques des réactions (en regard des durées de
vie des produits) atteignent rarement le stade de terminaison.
Comme le montre la ( figure 1 ), la phase de
propagation peut elle-même être découpée en deux étapes
séquentielles :
- • La première étape correspond à l’apparition des
peroxydes, composés primaires d’oxydation, à partir des radicaux
libres instables : la quantité de peroxydes formés peut être
évaluée analytiquement grâce à la détermination de l’indice de
peroxyde. À ce stade, dit de peroxydation, la flaveur de rance peut
ne pas être perceptible, la qualité marchande du produit non encore
altérée ;
- • La deuxième étape se traduit par l’évolution des
hydroperoxydes en composés secondaires d’oxydation, par deux voies
principales :
- – une voie dite de scission, conduisant par coupure à la
libération de composés volatils (chaînes carbonées courtes et
moyennes), notamment aldéhydiques, responsables des flaveurs de
rance, caractérisés par un seuil de détection très
faible ;
- – une voie dite de remaniement, conduisant suite à
différents types de pontage intra- ou inter-acides gras ou suite à
l’apparition de fonctions oxydées (fonctions cétone, époxy,
hydroxy) sur les acides gras, à la formation d’acides gras oxydés,
de triglycérides oxydés, de polymères de triglycérides oxydés. À ce
stade dit de rancissement, la flaveur de rance est bien entendu
perceptible, et peut être accompagnée par d’autres conséquences
d’ordre fonctionnel (aspect, couleur, texture) et d’ordre
physiologique (altérations des acides gras essentiels et des
vitamines liposolubles).
L’examen de la formation des radicaux et hydroperoxydes d’acides
gras, en conditions d’autoxydation (en présence d’oxygène, en
absence de lumière) illustre la complexité de la réaction
d’oxydation. Suite à un apport énergétique, l’hydrogène situé en α
(position allylique) de chaque côté de la double liaison de l’acide
gras subit une coupure homolytique ; cet hydrogène est en
effet le plus labile car il subit l’effet électrodonneur de la
double liaison voisine. Apparaît alors un radical d’acide gras, sur
lequel la double liaison peut migrer (isomérie de position) et/ou
s’isomériser (isomérie géométrique cis/trans) : on parle de
métamérie. L’oxygène atmosphérique peut alors se fixer sur le
radical d’acide gras pour former un radical peroxydique, instable,
qui se stabilise sous forme d’un hydroperoxyde d’acide gras, grâce
à un H arraché en α de la double liaison d’un autre acide gras.
Ainsi, la ( figure
2 ) illustre le cas d’un acide gras porteur d’une double
liaison, à partir duquel se forment quatre hydroperoxydes isomères
de position, avec chacun deux isomères géométriques potentiels.
Moyennant quoi, le pool d’hydroperoxydes qui se forme dans un
produit formulé comportant une ou plusieurs matière(s) grasse(s)
comportant chacune plusieurs acides gras, est très complexe, et
contribue à la formation d’une grande variété de produits
secondaires d’oxydation.
La cinétique de cette réaction est influencée par des
paramètres, qu’il est nécessaire de minimiser, parallèlement à
toute antioxydation de la formule, afin de maîtriser la réaction
d’oxydation :
- • Exogènes, caractérisant l’environnement dans lequel se
trouve le produit cosmétique : la température et la
lumière apportent l’énergie facilitant le passage à l’étape
radicalaire. L’aération assure quant à elle le renouvellement du
réactif (oxygène) et décale ainsi la réaction vers la formation des
produits oxydés ;
- • Endogènes, caractérisant la nature et/ou la qualité du
corps gras : ainsi, le taux d’insaturation, les traces de
photosensibilisateurs, l’absence d’antioxydants naturels, sont
corrélés à une augmentation du risque oxydatif. La qualité du corps
gras est également garante de la maîtrise du risque oxydatif :
ainsi la sélection d’un corps gras dépourvu de peroxydes (indice de
peroxyde faible), dépourvu d’acides gras libres (acidité oléique
faible), ne comportant pas de traces de métaux pro-oxydants,
contribuera à améliorer la stabilité à l’oxydation de la
formule.
Quelques mots sur le cas particulier de l’oxydation en présence
de lumière, pour lequel deux situations peuvent se
présenter :
- • Photoxydation directe : la lumière joue le rôle
d’accélérateur des cinétiques des réactions d’oxydation, les
mécanismes chimiques restent les mêmes ;
- • Oxydation photosensiblisée : grâce à la présence
nécessaire d’un agent photosensiblisateur (pigments type
chlorophylle, certains colorants, certaines vitamines), l’oxygène
de l’air est activé, passant de son état fondamental dit
« triplet » à un état excité dit « singulet »,
état dans lequel l’oxygène a suffisamment d’énergie pour se fixer
directement sur l’acide gras (par un mécanisme dit de « ène
addition »), sans passer par l’étape radicalaire. Les
mécanismes réactionnels sont donc différents, les produits formés
sont différents.
Dans le cas d’un produit cosmétique formulé, il est nécessaire
de considérer la nature du corps gras dans son environnement, en
s’intéressant plus particulièrement aux liaisons qu’il a pu engager
avec d’autres constituants (protéines), ou à sa répartition
physique dans la formule (phase continue ou émulsion eau/huile ou
émulsion huile/eau) : ces éléments conditionnent en effet
l’accessibilité des acides gras à l’oxygène de l’air ou à l’oxygène
dissous. De ce fait, la transposition directe des résultats d’un
test de stabilité conduit sur un corps gras, au produit formulé,
n’est pas envisageable.
En effet, les constituants suivants d’une formule sont
susceptibles d’interagir avec le corps gras et d’influencer le
déroulement des réactions d’oxydation :
- – eau : en présence d’eau, les risques d’hydrolyse
augmentent ; or, plusieurs études font état de l’oxydabilité
supérieure des acides gras lorsqu’ils sont à l’état
libre ;
- – traces de métaux pro-oxydants (fer et cuivre sous
forme libre) : ils augmentent les cinétiques de formation des
radicaux et de décomposition des hydroperoxydes pour des teneurs
faibles (centaines de ppb) ;
- – protéines, peptides, acides aminés : de manière
générale, il est noté un rôle favorable des fonctions amines sur la
stabilité oxydative des huiles végétales ;
- – émulsifiants : placés aux interfaces, ils sont
souvent associés à une limitation de la diffusion de l’oxygène
entre les phases aqueuses et huileuses des émulsions.
Les réactions d’oxydation conduisent finalement à l’apparition de
divers composés « primaires » et
« secondaires » d’oxydation dont on ne connaît pas les
actions physiologiques ou la toxicité chez l’homme. Les études
conduites chez l’animal apportent cependant des informations qui
permettent d’apprécier les effets potentiels respectifs des
différents produits d’oxydation :
- • Les effets physiologiques des acides gras peroxydés en
test de toxicité aiguë comprennent perte de poids, retard de
croissance, mort, irritations intestinales, diarrhées, dilatation
du foie et des reins, difficultés respiratoires, réactions
inflammatoires, formation de tumeurs, augmentation du risque
cardio-vasculaire et lésions placentaires. Cependant, compte tenu
des doses de peroxydes mises en contact par voie topique dans le
cadre de l’application de produits cosmétiques, il existe une marge
de sécurité très importante au regard de la DL50
(souris) fixée à 13 g C18 :2-OOH par kg de poids
corporel. Par ailleurs, les effets sont atténués s’il y a une prise
conjointe de vitamine E ;
- • Il n’existe pas de données épidémiologiques concernant
l’effet à long terme d’une consommation régulière de matières
grasses peroxydées (toxicité chronique) ;
- • En ce qui concerne les autres produits de dégradation,
les composés les plus réactifs sont les aldéhydes (dont le MDA),
qui peuvent se fixer sur les protéines et l’ADN (démontré chez
l’animal), mais il n’existe pas de données chez l’homme.
Les méthodes de mesure de l’oxydation et du rancissement
Face à une problématique d’évaluation du niveau d’oxydation d’un
corps gras, plusieurs approches sont envisageables :
- – soit mesurer la disparition des substrats de la
réaction d’oxydation c’est-à-dire suivre la teneur en acides
gras au cours du temps par chromatographie en phase gazeuse
(CPG) ;
- – soit mesurer la consommation en réactif de la réaction
d’oxydation c’est-à-dire suivre la diminution de la pression
partielle en oxygène ;
- – soit suivre l’apparition des produits primaires
d’oxydation c’est-à-dire les hydroperoxydes ;
- – soit suivre l’apparition des produits secondaires
d’oxydation, c’est-à-dire les composés volatils, les aldéhydes
volatils ou non, les composés oxydés et/ou polymérisés non
volatils ;
Compte tenu des faibles quantités de produits d’oxydation formés
(de l’ordre des ppb ou ppm pour les composés volatils, de l’ordre
des ppm ou 0,1 % pour les hydroperoxydes), les méthodes
sélectionnées doivent êtres sensibles et spécifiques. Pour ces
raisons, les deux premières approches présentées sont peu
couramment retenues.
Préliminaire à la mesure de l’oxydation
En préalable à l’évaluation du niveau d’oxydation d’un corps gras
formulé, il est nécessaire de l’extraire de la matrice, de la
manière la plus quantitative, sélective et non altérante qu’il
soit. Cette opération d’extraction impose la mise en œuvre d’un
certain nombre de précautions afin de ne pas induire de stress
oxydatif. Ainsi, la plupart des méthodes dites d’extraction, dont
la finalité n’est pas d’obtenir un extrait mais de quantifier la
teneur en matière grasse d’un produit, sont généralement à
prohiber. C’est par exemple le cas des méthodes par reflux à chaud
(type méthode Soxhlet Hexane), souvent utilisées pour des matrices
pulvérulentes, des graines, et des méthodes comportant une
hydrolyse acide ou alcaline, plutôt réservées au traitement des
produits complexes de l’agroalimentaire (produits laitiers, carnés,
céréaliers…). Par contre, les méthodes mettant en jeu une
combinaison de solvants polaires et apolaires, à froid, sont tout à
fait indiquées dans le cas d’une étude d’évaluation du niveau
d’oxydation : citons par exemple la méthode de Folch (mélange
chloroforme/méthanol) et la méthode normalisée NF V03-030
(hexane/isopropanol), qui permettent l’obtention d’un extrait
quantitatif et qualitatif, sur lequel les méthodes de mesure de
l’oxydation et du rancissement peuvent être appliquées.
Mesure des composés primaires d’oxydation
L’indice de peroxyde est la méthode incontournable : bien
qu’imparfaite puisqu’en lien avec la peroxydation et non le
rancissement, cette méthode normalisée (NF T60-220 annulée et
remplacée par ISO 3960), avec une bonne répétabilité, dispose par
ailleurs de valeurs de référence (Codex alimentarius, Pharmacopée),
et figure quasi systématiquement dans les cahiers des charges
« corps gras » avec classiquement une valeur seuil fixée
à 10 méq O2 par kg de matière pour une huile raffinée.
Cette mesure peut être remplacée par une détermination de
l’absorbance UV à 232 nm, normalisée (norme NF EN ISO 3656),
corrélée à la présence de formes diènes conjuguées, qui
apparaissent sur les acides gras comportant au moins deux doubles
liaisons, consécutivement au phénomène de métamérie lors de la
formation des peroxydes : très facile à mettre en œuvre, cette
détermination présente l’inconvénient d’être moins sensible, et de
ne pas être liée à des valeurs de référence, donc difficile
d’interprétation dans l’absolu. Cependant, ce type de suivi
présente un intérêt dans le cadre d’un contrôle qualité pour une
source de corps gras donnée.
Mesure des composés secondaires d’oxydation
Un certain nombre de méthodes spectrophotométriques sont
disponibles, toutes sont basées sur la mesure de l’intensité de la
coloration résultant de la complexation d’une famille de produits
secondaires de dégradation oxydative avec un réactif spécifique.
Les deux méthodes suivantes sont le plus souvent pratiquées :
- – indice de para-anisidine (NF EN ISO 6885), plus
spécifique des aldéhydes conjugués ;
- – test TBA (IUPAC 2.531) ou test à l’acide
thiobarbiturique, plus spécifique des formes aldéhydiques
apparaissant à partir d’acides gras comportant au moins trois
doubles liaisons ;
Ces méthodes sont très spécifiques d’une famille de produits de
dégradation oxydative, et sont par ailleurs sujettes à de nombreux
risques d’interférences avec des constituants d’autres natures
susceptibles de se complexer avec le réactif de départ. Leur
utilisation et leur interprétation doivent être éclairées par des
éléments de formulation et par l’expérience de l’utilisateur.
Les méthodes chromatographiques (associant la CPG à la technique
de l’espace de tête statique ou dynamique) présentent l’avantage
d’être représentatives des composés volatils directement
responsables du caractère rance. Lorsqu’elles sont mises en œuvre
avec les précautions techniques requises, elles constituent un
outil pertinent, notamment pour le suivi de l’oxydation au cours du
temps.
Le choix des méthodes doit s’effectuer au cas par cas, en
fonction du modèle étudié. Le plan expérimental doit toujours
comporter un produit témoin ou un produit de référence et repose
souvent sur la combinaison de plusieurs méthodes complémentaires,
généralement une méthode ciblant les hydroperoxydes et une méthode
ciblant les composés secondaires d’oxydation. Rappelons enfin que
l’outil le plus sensible pour détecter une flaveur rance reste le
nez et que, de ce fait, un contrôle olfactif des corps gras, même
s’il n’est pas quantitatif, trouve tout à fait sa place dans un
laboratoire de contrôle.
Les familles d’antioxydants
Lors de la confrontation à une problématique d’oxydation,
l’ambition la plus raisonnable consiste à retarder l’apparition des
premières réactions d’oxydation (c’est-à-dire allonger la phase
d’initiation) mais en aucun cas à supprimer la réaction
d’oxydation, ce qui ne pourrait se concevoir qu’en absence totale
d’oxygène.
Les bonnes pratiques de fabrication apportent plusieurs
possibilités d’actions en ce sens :
- – pour minimiser l’apport énergétique (température,
lumière) en optimisant les conditions de stockage des matières
premières et de conditionnement des produits finis, en maîtrisant
les étapes du procédé comportant un chauffage ;
- – pour réduire le contact avec l’oxygène, en optimisant
les étapes du procédé comportant une agitation, et en sélectionnant
des emballages modifiés « actifs » ;
- – pour réduire la présence de métaux pro-oxydants, en
introduisant cette spécification dans les cahiers des charges
« matières premières » et en veillant à identifier les
étapes du procédé impliquant un matériel non inoxydable ;
- – pour enfin, antioxyder le corps gras dans des
conditions d’efficacité optimales.
Pour ce faire, différentes catégories d’antioxydants sont
disponibles :
- – les antioxydants primaires phénoliques de rupture de
chaîne : ils s’oxydent à la place des acides gras, puis,
contrairement à ces derniers, ont la propriété de se stabiliser
sous une forme qui n’évolue pas vers le stade radicalaire. Ces
molécules ont toutes dans leur structure une fonction de type X-H
avec un hydrogène H labile ;
Dans cette catégorie, on retrouve les antioxydants de synthèse
classiques BHT (E321) et BHA (E320) qui présentent une très bonne
liposolubilité, une excellente efficacité dans les huiles
végétales, mais qui peuvent être à l’origine de colorations jaunes
dans les formules blanches ; leur utilisation est aujourd’hui
réservée à quelques rares applications du fait de la remise en
question de leur totale innocuité. Les gallates (E310 à E312),
esters de l’acide gallique, sont quant à eux très efficaces car
chaque molécule de gallate est porteuse de trois fonctions hydroxy
avec un H labile, mais présentent l’inconvénient d’être peu
liposolubles (la meilleure liposolubilité étant atteinte avec le
gallate de dodécyl). Par ailleurs, lorsqu’ils sont utilisés en
formulation en présence d’eau et de traces métalliques de fer, ils
engendrent une réaction colorée bleue-noire, qu’il est cependant
possible d’éliminer en ajoutant dans la formule un agent chélateur
de métaux, type acide citrique.
Cette catégorie comprend également les antioxydants naturels,
parmi lesquels les tocophérols (E306 à E309) sont les plus connus,
et très couramment utilisés du fait de leur liposolubilité, de leur
synergie avec d’autres molécules antioxydantes et de la possibilité
de les utiliser « quatum satis ». En matière
d’antioxydation, les formes γ et δ tocophérols offrent la meilleure
efficacité, suivie par les formes α et β tocophérols.
L’α tocophérol est la forme d’apport vitaminique (vitamine E)
privilégiée : dans ce cas, l’apport peut se faire sous forme
libre ou estérifiée. Par contre, lorsque c’est l’effet antioxydant
qui est recherché, les tocophérols doivent être impérativement
formulés sous forme libre, de telle sorte que la fonction hydroxy
ne soit pas engagée dans une liaison ester.
Parmi les antioxydants naturels, le marché propose de nombreux
extraits végétaux riches en molécules phénoliques ayant une
activité de rupture de chaîne (extraits de romarin, extraits de thé
vert, extraits de raisin…) dont le statut réglementaire n’est pas
clarifié à ce jour en France.
- – Les antioxydants secondaires synergistes, prolongeant
la durée de vie des antioxydants primaires : c’est le cas de
l’acide ascorbique, hydrosoluble, et de son homologue plus
liposoluble (jusqu’à 250-300 ppm), le palmitate d’ascorbyle.
- – Les antioxydants secondaires chélateurs de métaux,
piégeant les métaux prooxydants (fer et cuivre) : c’est le cas
de l’acide citrique ou des lécithines, qui présentent une
efficacité pour des doses d’incorporation faibles (à partir de 50
ppm).
- – Les antioxydants secondaires à rôle spécifique,
agissant sur l’oxygène : ainsi, le β-carotène est capable de
piéger l’oxygène sous sa forme singulet, et peut donc intervenir
dans le cas d’une oxydation photosensibilisée. Cependant, cet
antioxydant reste difficile à mettre en œuvre ; son efficacité
étant étroitement liée aux conditions opératoires et à la nature de
la matrice.
Signalons également l’effet antioxydant très intéressant des
phospholipides (lécithines) utilisés en synergies avec les
tocophérols naturellement présents dans les huiles végétales, bien
connu empiriquement depuis de nombreuses années, et démontré par
des données objectivées dans une étude récente [1].
De manière générale, il est tout à fait pertinent de combiner
les antioxydants entre eux, en associant par exemple, l’efficacité
d’un antioxydant primaire phénolique avec un antioxydant secondaire
synergiste, prolongeant la durée de vie des premiers, et un
antioxydant secondaire chélateur de métaux. Les produits
disponibles sur le marché valorisent largement les propriétés de
synergies et offrent par ailleurs un confort d’utilisation en
déclinant des formes hydrosolubles, liposolubles, désodorisées,
décolorées, liquides, pulvérulentes… Les facteurs limitants, dans
le cas d’application en formulation cosmétiques, restent souvent la
couleur et l’odeur résiduelles.
Le choix d’un antioxydant implique de considérer plusieurs
éléments :
- • La réglementation et le domaine d’application: en
l’absence de données dans le secteur cosmétique, référence est
souvent faite au domaine de l’agroalimentaire, pour lequel il
existe des valeurs limites pour l’utilisation des antioxydants de
synthèse (BHT, BHA et gallates) pour des applications spécifiques,
et la recommandation « quantum satis » pour les
tocophérols, l’acide ascorbique et l’acide citrique.
- • La solubilité dans la formule : il est
intéressant de souligner l’approche dite du paradoxe polaire,
défendue par le Pr Edwin Frankel, qui consiste à privilégier les
antioxydants de nature hydrophile dans les bases 100 % huile
et, a contrario, de privilégier les antioxydants de nature
lipophile dans les émulsions huile/eau. Dans les deux cas, l’action
des antioxydants vise en priorité les interfaces, de manière à
favoriser leur concentration.
- • La stabilité thermique et la résistance aux étapes du
procédé de fabrication.
Les études d’efficacité des antioxydants
Pour mesurer l’efficacité d’un antioxydant, deux possibilités
s’offrent au formulateur :
- • Soit mettre en œuvre un test de vieillissement en
conditions normales de stockage : parfaitement représentatif,
ce type de test est long et incompatible avec les contraintes de
développement d’un produit.
- • Soit mettre en œuvre un test accéléré, pour
« gagner » du temps lors des développements de produits.
Plusieurs types de tests accélérés peuvent être envisagés :
- – des tests très modélisés, mettant en œuvre des
substrats modèles (esters) dans des milieux modèles parfois
éloignés de la matrice « huile », et dans des conditions
souvent assez drastiques. Citons à titre d’exemples le test DPPH
(dipicrylphénylhydrazine), le test de cooxydation au β-carotène, et
plus récemment mis au point, le test ORAC (Oxygen Radical
Absorbance Capacity). Le principe de ce dernier est le
suivant : mesure de la destruction d’une protéine végétale,
qui possède la propriété de fluorescer lorsqu’elle est soumise à un
rayonnement lumineux spécifique. Sous l’action des radicaux libres
présents dans le milieu réactionnel, la protéine est détruite et
perd sa fluorescence, tandis qu’en présence d’un capteur de
radicaux libres (antioxydant) la fluorescence persiste : ce
test permet d’évaluer la capacité globale d’antioxydation (pouvoir
antiradicalaire) d’un extrait végétal, par référence à un standard
qui est le TROLOX (vitamine E sous forme hydrosoluble, dépourvue de
chaîne carbonée). Ces tests modélisés permettent de réaliser un
premier screening conduisant au classement des antioxydants testés
en deux groupes : ceux qui ont une efficacité, ceux qui en ont
aucune ;
- – des tests d’oxydabilité accélérée types test Rancimat
(ISO 6886), Oxydograph ou Oxipres. Le test Rancimat est le plus
connu : la spécification de TIR (soit le Temps d’Induction au
test Rancimat, exprimé en heures) est encore utilisée dans les
cahiers des charges des corps gras. Elle correspond au temps
pendant lequel l’huile végétale a résisté à un stress oxydatif. Le
principe est le suivant : la prise d’essai de corps gras est
soumise à une température élevée (98 °C) et à un bullage
intensif d’air, ce qui déclenche les réactions d’oxydation, et
notamment la libération d’acides organiques volatils, entraînés et
piégés dans une cellule contenant de l’eau distillée, dont la
conductivité va varier consécutivement. L’enregistrement repère le
moment à partir duquel cette conductivité varie et qui correspond
au TIR. Une application du test Rancimat à la comparaison de
l’efficacité de plusieurs systèmes antioxydants est présentée en (
figure 3 ).
L’avantage de ce type de test est la possibilité de suivre en
parallèle plusieurs échantillons, avec des durées d’analyse
réduites. L’inconvénient majeur repose sur les conditions mêmes du
test, très drastiques, et peu représentatives des conditions
normales de stockage. En conséquence, les résultats obtenus grâce à
un test Rancimat ne peuvent être transposés directement ;
- – les tests en conditions accélérées en enceinte
thermostatée : les conditions de ces tests doivent être
ajustées au cas pas cas, à l’objectif de l’essai, à la nature de la
matrice, à la nature du corps gras, et débouchent sur le choix des
facteurs accélérateurs de l’oxydation (niveau de température,
présence de la lumière), sur la sélection des méthodes d’évaluation
de l’oxydation et sur la définition des points de cinétique. Dans
tous les cas, les conditions seront choisies les plus douces
possible, ce qui implique des tests assez lents (en semaines en
général), mais qui réservent l’approche la plus cohérente avec ce
qui se passe en conditions normales de stockage.
Conclusions
Les phénomènes d’oxydation des acides gras sont complexes et
difficiles à prévoir. Cependant, la connaissance des propriétés des
corps gras et la maîtrise du procédé et de l’environnement général,
permettent d’agir, le plus en amont possible, pour retarder dans le
temps l’apparition des premiers signes de l’oxydation.
Les conséquences de l’oxydation d’un corps gras dans une formule
cosmétique sont essentiellement d’ordre fonctionnel (aspect,
texture), nutritionnel (acides gras polyinsaturés, vitamines) et
sensoriel (odeur, couleur, dans certains cas le goût) : elles
affectent directement la qualité marchande du produit.
Références
1 Judde A, Villeneuve P, et al. Antioxidant effect
of soy lecithins on vegetable oil stability and their synergism
with tocopherols. JAOCS, 2003 ; vol. 80, n° 11.
2 Rossignol Castera A, Bosque F. Nouvelle approche des
antioxydants. OCL. 1994 ; vol. 1, n° 2.
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