ARTICLE
Auteur(s) :, Michel
Parmentier*, Sandrine Guillemin, Reine Barbar,
Michel Linder, Jacques Fanni
Laboratoire de science et génie alimentaires, ENSAIA, INPL, 2
avenue de la Forêt de Haye, F-54500 Vandoeuvre les Nancy
Introduction
Classiquement, l’extraction d’une huile de graine est réalisée dans
une suite d’étapes comprenant un prétraitement thermique, un
pressage et une extraction finale à l’hexane. Cette succession
d’opérations ne laisse que très peu d’huile dans le tourteau, et il
a été optimisé dans ce sens puisque le produit de haute valeur est
l’huile, le tourteau n’étant au mieux qu’un coproduit. Ce tourteau
est ensuite réengraissé avec des huiles et graisses de basse valeur
afin d’entrer dans la filière de la nutrition animale [1].
L’huile brute ainsi extraite n’est pas comestible
directement : elle est trouble, instable chimiquement, en
particulier à l’oxydation, et elle contient un certain nombre de
composés indésirables. L’opération qui permet de la rendre
comestible, le raffinage, comprend l’élimination des gommes
(phospholipides, lipides polaires), des acides gras libres
(responsables de l’acidité), des composés colorés comme la
chlorophylle, et finalement des molécules volatiles responsables de
mauvaises odeurs [2]. Cette suite d’opérations (dégommage,
neutralisation, décoloration et désodorisation) fait appel à une
succession de process thermiques et mécaniques qui ne sont pas sans
effet sur les molécules grasses et les composés mineurs
nutritionnellement intéressants : ils altèrent donc la qualité
originelle du produit, du moins en ce qui concerne quelques
molécules-clés comme les anti-oxydants, les vitamines
liposolubles...
Le consommateur possède aujourd’hui dans ce domaine une
référence : l’huile d’olive vierge, dont l’image de pureté
naturelle constitue l’un des arguments principaux de vente. Son
succès n’est pas un hasard, car c’est le produit qui le premier
dans cette filière a su imposer une image de pureté et de
naturalité et surfer sur la vague d’exigences nouvelles du public
en termes de traditionalité des produits et de respect des qualités
natives et des images fortes véhiculées par quelques faiseurs
d’opinion [3].
Quelle peut être la réponse des technologues à ce type de
demande dans le cas des huiles concurrentes et, en particulier, les
huiles de graines qui constituent la base de la consommation de
corps gras visibles dans nos sociétés ? L’analyse de la
demande sociétale concernant les produits peut se développer en
deux points, l’un concerne le respect de l’environnement et l’autre
une moindre utilisation de la chaleur, tout particulièrement des
hautes températures qui dégradent plus fortement les molécules
sensibles.
La première de ces demandes conduit à étudier les alternatives à
l’extraction par solvant organique, donc le remplacement de
l’épuisement à l’hexane. Même si l’absence d’alternative crédible
conduit actuellement à continuer ce type de traitement, tous les
technologues savent que l’extraction à l’hexane est condamnée à
terme. On ne peut plus aux États-Unis construire de nouvel atelier
sur ce modèle. En revanche – il faut bien assurer la production –
on peut faire des extensions d’unités existantes, avec des cahiers
des charges extrêmement coercitifs, aussi bien en termes de résidus
dans le produit fini que dans les quantités libérées dans
l’environnement, domaine dans lequel des progrès significatifs ont
été et sont toujours réalisés. La recherche de solvants alternatifs
moins toxiques (pour l’homme et pour l’environnement) n’ayant pas
donné de résultats convaincants, il faut bien se tourner vers des
solutions plus radicalement différentes.
La deuxième demande sociétale nécessite de soumettre les
matières premières à moins de stress thermique, ce qui conduit
forcément à remettre en cause certaines phases du raffinage, ce qui
n’est de toute façon pas simple. En effet, on ne peut supprimer des
étapes à haut stress thermique comme le blanchiment ou la
désodorisation, que dans la mesure où le procédé d’extraction aura
permis d’éliminer les composés indésirables et les résidus
phytosanitaires.
C’est donc de tout le process d’extraction-raffinage qu’il
convient de parler si l’on veut progresser dans ce domaine [4]. Le
débat global sur ces questions a été largement développé dans les
communautés scientifiques et techniques actives sur les procédés
lipidiques. Les uns comme les autres ont admis que la recherche
devait se tourner vers des procédés moins drastiques (Mild
Refining, Environmental Friendly Processing…) [5].
En pratique, les solutions ne sont pas nombreuses. Il n’existe
que deux types d’outils utilisables pour résoudre ce challenge.
Sans solvant, l’extraction par pression donne des rendements en
huile trop faibles pour être économiquement rentable. Par ailleurs,
le procédé d’extraction doit assurer une bonne purification de
l’huile produite, afin de ne nécessiter ensuite qu’un raffinage
doux. Il faut donc d’abord déstructurer le tissu végétal adipeux
pour libérer les huiles, et ceci peut être réalisé à l’aide
d’enzymes. Il faut ensuite mettre en œuvre les séparations qui
permettent de sélectionner les composants désirables et non
désirables dans l’huile comestible. Les techniques membranaires
peuvent y aider.
Les bases de l’extraction aqueuse des huiles de graines
L’extraction sans solvant de l’huile de colza a été développée à
l’échelle de petites unités décentralisées, fonctionnant par
pression à froid, tout particulièrement en Allemagne. Quelque 200
unités de ce type, traitant de 0,5 à 20 tonnes de graines par jour,
ont été répertoriées en RFA [6]. Ce procédé par pression à froid
permet de ne mettre en œuvre ni solvant, ni enzyme, ni raffinage, à
l’exception d’un simple lavage et de protocoles drastiques de
préparation des graines et de stockage de l’huile. Toutefois, les
auteurs indiquent une forte proportion de ces huiles qui ne
satisfont pas aux critères réglementaires de qualité des huiles de
consommation humaine.
Les procédés comparés d’extraction de l’huile de colza sont
présentés en ( figure
1 ).
Après une séquence commune de préparation des graines,
d’inactivation des activités enzymatiques naturelles et de
pressage, les deux procédés divergent : d’un côté l’extraction
à l’hexane, et de l’autre, l’action des enzymes de déstructuration,
puis les étapes de séparation.
Un certain nombre d’enzymes peuvent être mises en œuvre pour
déstructurer le tissu végétal. Le détail du procédé d’extraction
aqueuse mis en œuvre ici est montré dans la ( figure 2 ).
Les enzymes de paroi, cellulases et pectinases sont utilisables
dans ce sens. Leur action de destruction des parois et des tissus
végétaux peut être complétée par celle des protéases, qui vont agir
plus finement au niveau des sous-ensembles intracellulaires
constitués par les associations huile neutre-lipides
polaires-protéines-eau. Le paramétrage exact de la succession des
actions enzymatiques est évidemment complexe, car toutes les
configurations d’actions successives de ces molécules influent sur
l’extraction finale de l’huile. Dans tous les cas, la quantité
d’huile directement récupérable par décantation au-dessus du milieu
réactionnel dépend :
- – de la déstructuration mécanothermique de la graine
avant l’action des enzymes. Le broyage, sa finesse, les chocs
thermiques, tout ce qui permet la dilacération est influent sur la
suite du procédé ;
- – de l’ordre de mise en œuvre des différentes enzymes.
En effet les enzymes de parois ont pour résultat la dégradation des
parois végétales, ce qui est une étape indispensable pour permettre
l’action de la deuxième famille d’enzymes, les protéases. Ces
dernières ont pour effet majeur de déstabiliser le complexe
naturellement stable constitué par l’association des triglycérides,
des phospholipides, des protéines et de l’eau, tout ceci à
l’intérieur des cellules ;
- – des conditions physicochimiques qui prévalent lors de
la séparation : température, pH, dilution.
La centrifugation permet de mettre en évidence l’effet du
traitement enzymatique et la diminution de la stabilité du système
complexe évoqué ci-dessus. Si tel est le cas, une centrifugation
fournit 4 phases, comme l’indique la ( figure 3 ).
À partir d’un milieu réactionnel qui décante très difficilement,
à l’exception d’une légère pellicule d’huile neutre à la surface,
une centrifugation à 5 000 g pendant 10 minutes sépare de façon
très nette les différentes phases en fonction de leur densité,
c’est-à-dire du bas (phase la plus dense) au haut de la charge
(phase la moins dense), on distingue : les coques (phase I),
magma sombre très bien séparé de la phase protéique lourde
insoluble (phase II), puis de l’hydrolysat protéique soluble dans
la phase aqueuse (phase III). Entre la phase légère constituée
d’huile neutre (phase V) directement libérée et la phase aqueuse,
apparaît une couche émulsionnée (phase IV). Cette couche est une
émulsion blanche d’huile dans l’eau, stabilisée par les
phospholipides et les fragments protéiques.
Ce n’est pas la première fois que nous observons ce type de
ségrégation de phases après action des enzymes de déstructuration
des tissus adipeux. Des situations similaires ont été obtenues lors
de traitements de produits animaux, comme les œufs et les
co-produits de poisson par exemple (travaux confidentiels, non
publiés).
Un point important à ce stade de l’extraction est de connaître
précisément la répartition de l’huile dans les phases I à V, dont
dépend le rendement final en huile, facteur déterminant d’une
industrialisation. Ce bilan a été établi dans la ( figure 4 ), qui reprend
phase par phase la répartition de la matière sèche, des protéines
et de l’huile.
Les résultats sont exprimés en % de la matière (sèche,
huile, protéines) totale. Ils font apparaître que 85 % de
l’huile est présente dans les phases IV et V. Les 15 %
restantes sont adsorbées sur les solides (phases II et I), qui
constitueront par la suite la partie directement valorisable en
nutrition animale. En revanche, les protéines sont quasiment
uniformément réparties entre les différentes phases, à l’exception
de l’huile surnageante. Une attention particulière doit être
apportée à la phase émulsionnée : elle contient environ
50 % de l’huile totale, probablement la majeure partie des
phospholipides, et un quart des protéines. C’est évidemment une
configuration extrêmement stable, ce qui complique largement le
problème de la récupération de cette huile, qui représente environ
la moitié de la quantité totale présente dans la graine
initiale.
Le problème de la déstabilisation de l’émulsion de la phase IV
constitue donc l’un des verrous de ce procédé d’extraction aqueuse.
La centrifugation n’apporte pas de réponse satisfaisante, c’est
pourquoi nous avons testé des solutions membranaires.
Déstabiliser une émulsion par séparation membranaire n’est pas
un problème simple. Il n’existe d’ailleurs pas à l’heure actuelle
de dispositif technique, membranaire ou non, capable de fournir
d’un côté la phase aqueuse et de l’autre la phase grasse à partir
d’une émulsion stable. Ce n’est que dans certains cas particuliers
que la solubilisation de l’azote protéique avant filtration permet
d’obtenir, sur des membranes hydrophiles, la séparation huile/eau.
C’est le cas par exemple avec le babeurre, où des facteurs de
concentration de l’ordre de 10 fois ont été obtenus par Fanni et
al. [7]. Toutefois, il n’y a pas dans ce cas d’obtention d’une
phase « huile » isolée, mais seulement d’un
enrichissement en huile du rétentat.
L’originalité de notre nouvelle approche membranaire réside dans
la constitution d’une cellule associant deux valves
hydrophile-hydrophobe conçues sur le modèle de la ( figure 5 ) et montées
tête-bêche. Ces valves sont construites par dépôt sur une base
poreuse d’un composé polaire induisant une orientation moléculaire
à la surface, de telle sorte que la membrane ainsi générée
fonctionne comme une jonction en électronique : les molécules
compatibles avec la surface peuvent traverser, mais dans un seul
sens.
Le montage de deux valves tête-bêche permet en théorie de
séparer les composants d’un milieu mixte (ou émulsion), les
composés hydrophiles passant dans le compartiment hydrophile alors
que les molécules hydrophobes traversent l’autre valve vers le
compartiment hydrophobe.
Le seul exemple d’approche similaire a été proposé par Kurentjes
et al. en 1992 [8] pour l’élimination des savons grâce à une
association membrane hydrophile/membrane hydrophobe en série, la
première produisant un perméat hydrophile (eau + savons), alors que
l’autre achève la séparation en produisant un perméat d’huile
neutre hydrophobe. Les deux montages sont toutefois très
différents.
La principale difficulté de ce type de montage réside dans les
membranes elles-mêmes, étant entendu qu’il n’existe pas d’offre de
membranes de ce type dans le commerce. Il faut donc les construire.
Ce travail est en cours, et s’avère ardu. C’est pourquoi des essais
ont été conduits avec des membranes commerciales s’approchant du
modèle : des membranes globalement hydrophiles pour le
compartiment hydrophile et des membranes hydrophobes pour le
compartiment hydrophobe.
La cellule est alimentée par une émulsion huile de maïs-eau-SDS.
Le résultat est visible sur la ( figure 6 ) : la partie
aqueuse s’écoule dans le compartiment hydrophile, et l’huile dans
l’autre. Il s’agit d’un résultat tout à fait encourageant, même si
l’émulsion qui a été démixée n’est pas aussi stable que celle
obtenue dans l’extraction aqueuse d’une huile de graine. Pour ce
qui concerne l’émulsion de la phase IV, les résultats sont encore
décevants, le système apparaissant encore trop stable pour
permettre la séparation des deux familles de constituants.
La recherche se poursuit donc dans deux directions
complémentaires : déstabiliser l’émulsion en éliminant tout ou
partie des composés amphiphiles présents d’une part, et d’autre
part, travailler sur le matériau membranaire afin de le rendre plus
sélectif en termes de balance hydrophile-lipophile.
NB. Cette recherche est supportée par ONIDOL, 12 rue
Georges V, Paris.
Références
1 KARLESKIND. Manuel des corps gras. Lavoisier, Paris.
2 Hamm W. HAMILTON RJ Edible oil processing. Sheffield,
UK : Sheffield Academic Press, 2000.
3 Dilas G. Images et réalité de l’huile d’olive pour le
consommateur européen. OCL 2004 ; 11(3) : 199-202.
4 Kovari K. Chevreul Medal lecture. Recent developments, new
trends in seed crushing and oil refining. 3rd Euro Fed Lipid
Congress, 2004, Edinburgh, Scotland.
5 Ten Brink HB, Van Duijn G. Refined seed oil
production, a milder future? Inform 2003 ; 14(5) :
274-5.
6 Matthaüs B, Brühl L. Cold-pressed edible rapeseed
oil production in Germany. Inform 2004 ; 15(4) :
266-8.
7 Fanni J, Bennewitz D, Linder M,
Parmentier M. Enzymatic-catalysed enrichment of phospholipids
in buttermilk : Optimisation of reaction conditions. DGF &
AFECG Joint Congress. Germany : Würzburg, 2000.
8 Keurentjes JTF, Sluijs JTM, Franssen RJH, Van’t
Riet K. Extraction and fractionation of fatty acids from oil
using a ultrafiltration membrane. Ind Engng Chem Res 1992 ;
31 : 581-7.
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