ARTICLE
Auteur(s) :, Olivier de GASQUET
FOP, 12, avenue George V, 75008 Paris
Une réforme qui vient de loin
Chacun est naturellement libre de critiquer la Commission
européenne qui, au fil des décennies, propose les réformes
agricoles que les gouvernements – aux premiers rangs desquels celui
de la France – finissent toujours par approuver. On peut contester
les grandes orientations et dénoncer la complexité engendrée par la
nécessité de trouver à chaque fois un consensus. Mais s’il est un
reproche qu’il est difficile d’adresser aux gestionnaires de la
PAC, c’est celui de l’absence de stratégie.
De la PAC d’origine à nos jours [1], le fil conducteur des
réformes qui se sont succédé apparaît au contraire clairement.
Depuis une quinzaine d’années, la lisibilité de la ligne suivie
s’est même renforcée au point que chaque réforme annonce en quelque
sorte la suivante. Plus personne ne devrait se laisser
surprendre.
Grandeur et décadence de la PAC d’origine
Destinée à inciter les agriculteurs à produire dans un contexte
européen à l’époque lourdement déficitaire, la PAC des années 1960
était résolument protectionniste. A l’abri de droits de douane
élevés et variables – les fameux prélèvements – l’Europe agricole
fixait des prix de soutien hautement attractifs pour un coût somme
toute modeste. Le budget agricole était alimenté en abondance par
la recette douanière des prélèvements, tandis que les dépenses de
soutien – liées à la pratique de l’achat public en cas de baisse
des cours – n’agissaient qu’à la marge et de façon conjoncturelle.
Dans les années 1970, au fur et à mesure que cette politique
atteint ses objectifs, les déficits d’origine se résorbent. Les
excédents apparaissent. Recourant de moins en moins aux
importations, l’Europe agricole voit se tarir la source des
prélèvements, tandis que les dépenses liées à la pratique de
l’achat public perdent leur caractère conjoncturel pour devenir
progressivement structurelles. Au début des années 1980, il
apparaît que le maintien en l’état de la PAC d’origine ne peut
conduire qu’à la surproduction et aux dérapages budgétaires. A
l’évidence, il faudrait réduire les prix de soutien.
La difficulté est qu’il existe alors un lien direct entre prix
de soutien et revenu. Il en résulte une longue période de
tâtonnements, au cours de laquelle différentes formules sont
essayées, parmi lesquelles l’instauration d’un contingentement
autoritaire de la production de lait en 1984. Mais ce n’est qu’à
partir de 1992 que – s’aidant de la pression internationale – la
Commission européenne parvient à convaincre les Etats membres
d’utiliser la technique du « découplage » comme moyen de
transaction avec les agriculteurs afin d’engager une transformation
radicale de la PAC sur le long terme.
La PAC de 1992
L’incapacité des autorités communautaires à sortir de la spirale de
l’incitation à produire issue de la PAC des années 1960 était liée
au fait que toute baisse des prix de soutien se répercutait
négativement sur le revenu agricole. La réforme de 1992 fait sauter
ce verrou en instaurant le principe d’une aide compensatoire à la
baisse des prix de soutien (c’est pour cela que l’on parle d’aide
« découplée » de la production).
En contrepartie d’une diminution de 35 % en trois ans du
prix garanti des céréales – et de 15 % de ceux de la viande
bovine – en 1992, il est décidé que les agriculteurs recevront un
paiement direct à l’hectare ou à l’animal, calculé de façon à
neutraliser exactement l’impact de ces réductions de prix sur le
revenu. Cette aide directe prend la dénomination officielle de
« paiement compensatoire ».
Néanmoins, si le nouveau paiement est déconnecté de la
production, il reste « couplé » aux facteurs de
production. A cela s’ajoute le fait que si les prix de soutien sont
significativement abaissés, ils ne disparaissent pas complètement
pour autant. Cette première version du « découplage » en
Europe a donc un caractère doublement partiel [2].
Prise en marge de la négociation commerciale multilatérale du
cycle d’Uruguay (1986-1993), la décision de 1992 anticipait en fait
une forte réduction de la protection douanière de l’agriculture
communautaire. Celle-ci est entérinée par l’accord international
signé à Marrakech le 15 avril 1994. Les prélèvements variables
sont alors supprimés et remplacés par des droits de douane fixes
que l’Union européenne s’engage à réduire de 36 % en six
ans.
Ainsi, la réforme de 1992 marque-t-elle une première vraie
rupture. La page du protectionnisme permettant des prix de soutien
élevés moyennant un faible coût budgétaire est définitivement
tournée. Désormais, la voie de l’ajustement consistera pour les
autorités communautaires à réduire corrélativement la protection et
les soutiens, tout en agissant sur le revenu au moyen de paiements
directs qu’elles s’efforceront de découpler de plus en plus, dans
l’espoir de parvenir ensuite à les réduire.
La réforme de l’Agenda 2000
La réforme dite de « l’Agenda 2000 », décidée à Berlin le
25 mars 1999, se situe dans l’exact prolongement de cette
logique. Elle approfondit le découplage en distinguant trois
catégories de secteurs :
- − les oléagineux1 sont
alors considérés comme le secteur le plus « avancé »,
puisque la totalité du soutien passe déjà par le paiement à
l’hectare. L’étape suivante consiste donc à réduire leur paiement à
l’hectare pour l’aligner sur celui pour les céréales, ce qui
revient à le diminuer de 33 % ;
- − les céréales et la viande bovine sont dans une
situation intermédiaire, puisqu’il subsiste des prix de soutien à
côté des paiements à l’hectare ou à l’animal. La poursuite du
mouvement initié en 1992 passe donc en 1999 par une réduction
supplémentaire des prix réglementés (– 15 % dans le cas des
céréales), compensée par une nouvelle augmentation des paiements
directs (cette fois moins que proportionnelle, pour
« casser » le précédent de la compensation à 100 %
et limiter la dépense) ;
- − le secteur laitier, toujours régi par les quotas, fait
quant à lui partie des secteurs les moins « avancés ». Il
importe donc de le faire entrer à son tour dans le processus en
enclenchant la logique des baisses de prix de soutien
compensées.
Pour bien signifier aux agriculteurs qu’il n’y aura désormais
plus de compensation intégrale, les paiements découplés perdent en
2000 leur dénomination officielle de « paiements
compensatoires » pour redevenir de simples paiements à
l’hectare ou à l’animal. Parallèlement, la montée en puissance de
la réglementation sur le développement rural – dite « deuxième
pilier » de la PAC – consacre, au travers de son volet
agro-environnemental, l’émergence de la notion de paiements soumis
à conditions.
La réforme du 26 juin 2003
Poussé à son terme, le processus conduit normalement à la
disparition complète du soutien par les prix et à la généralisation
de paiements directs déconnectés non seulement de la production,
mais aussi des facteurs de production. C’est la notion de
découplage « total ». A cela, se superpose l’idée de
subordonner l’octroi de tout paiement public au respect de
pratiques répondant aux « attentes de la société » en
matière d’environnement et de bien-être des animaux.
En effet, pour la Commission, les inquiétudes suscitées par
l’ultime crise de la « vache folle » en 2000, le
lancement d’un nouveau cycle de négociations commerciales
multilatérales en 2001, la perspective d’élargissement de l’Union
européenne à dix nouveaux membres en 2004, sont autant d’occasions
de précipiter le mouvement. Elle en prend l’initiative dès le mois
de juillet 2002, pour obtenir l’accord final du Conseil des
ministres de l’Agriculture le 26 juin 2003.
Au terme de négociations plus ardues encore que d’habitude,
l’objectif que s’était fixée la Commission est globalement atteint.
La troisième réforme de la PAC en un peu plus de dix ans consacre
une rupture profonde avec le passé. Pour l’essentiel, les paiements
directs seront désormais accordés à des exploitations et non plus à
des tonnes de céréales ou de viande bovine, ni même à des hectares
ou à des animaux. Leur versement sera conditionné au respect d’un
minimum d’obligations sociétales qui pourront être ultérieurement
renforcées. Enfin – même s’il est moins important que la Commission
l’aurait souhaité – un rééquilibrage budgétaire en faveur du volet
« développement rural » est décidé.
Une rupture profonde avec le passé
Pour distinguer l’essentiel de l’accessoire dans la réforme qui est
en train de se mettre en place, il importe de comprendre les forces
qui ont été à l’œuvre dans le processus de décision.
Une étape majeure, fruit d’un double compromis
En juillet 2002, le projet initial du commissaire européen à
l’Agriculture, Franz Fischler, présente les caractéristiques
suivantes :
- − il préconise d’anticiper la réforme normalement prévue
à l’échéance de 2006 ;
- − il prévoit de nouvelles baisses de prix de soutien (–
5 % pour les céréales) et un découplage
« total » ;
- − il propose de transférer 20 % des crédits du
budget traditionnel de la PAC (mesures dites du « premier
pilier ») vers le budget du développement rural (mesures dites
du « second pilier ») ;
- − il fait l’impasse sur les problèmes budgétaires liés à
l’élargissement car ils ne sont pas de sa compétence.
Au-delà des réactions épidermiques qu’il suscite, comme toute
initiative nouvelle de la Commission, ce projet a la vertu de
relancer la question – pendante depuis plusieurs années – de
l’avenir de la PAC dans la perspective du futur élargissement.
L’Allemagne menant la fronde des pays qui souhaitent réduire
drastiquement les dépenses allouées à l’agriculture, et la France
ayant de son côté le souci que cela n’entraîne pas une modification
des équilibres budgétaires à son détriment, un compromis politique
s’impose au plus haut niveau.
Celui-ci intervient d’abord entre le président de la République
française et le Chancelier allemand2,
pour être ensuite étendu à l’ensemble du Conseil européen le
25 octobre 2002 à Bruxelles. Au terme de cet arrangement, les
chefs d’Etats et de gouvernements :
- − fixent le calendrier d’application de la PAC dans les
dix pays devant entrer dans l’Union européenne en 2004 (versement
des paiements directs à hauteur de 25 % en 2004, 30 % en
2005, 35 % en 2006, 40 % en 2007, l’augmentation étant
ensuite de 10 % par an, de façon à atteindre la parité avec
les autres Etats membres en 2013) ;
- − décident de plafonner jusqu’en 2013 les dépenses
agricoles du « premier pilier » (marché et paiements
directs) au niveau atteint en 2006, majoré de 1 % par an (pour
tenir compte de l’inflation) : en clair, à compter de 2007, il
s’agira de se répartir à vingt-cinq une enveloppe budgétaire à peu
près identique à celle que se partageaient les « Quinze »
avant l’élargissement.
Ce compromis politique modifie fondamentalement la donne. Alors
que dans sa proposition initiale la Commission bornait son horizon
à l’année 2006, le Conseil européen trace des perspectives jusqu’en
2013. Mais il est vrai que si l’accord donne de la visibilité sur
le long terme, il fixe en même temps une contrainte forte. La
Commission est désormais obligée d’en tenir compte, ce qu’elle fait
en publiant en janvier 2003 un projet révisé. Compte tenu de la
réduction de ses marges de manœuvre, elle ne propose plus de
basculer 20 % des dépenses du « premier pilier » sur
le « deuxième pilier », mais seulement 6 %3. En revanche, elle prévoit une réduction
« sèche » des aides, sous la forme d’un prélèvement au
titre de la « discipline budgétaire »4 permettant de tenir dans l’épure fixée par
le Conseil européen. Sur le reste, le projet de la Commission reste
pratiquement inchangé.
La négociation avec les Etats membres se déroule au cours du
premier semestre de 2003. Le cadre général ayant été tracé par la
décision du Conseil européen de 2002, les enjeux redeviennent
techniques. Aux prises avec leurs opinions agricoles respectives,
les ministres de l’Agriculture formulent des revendications
contradictoires qui amènent la Commission à lâcher du lest sur
l’accessoire pour préserver l’essentiel. Une grande flexibilité est
ainsi concédée en matière de modalités d’application nationales.
Mais les notions de découplage « total » et de
« conditionnalité » – qui constituent le cœur de la
réforme – sont avalisées. La France, pour sa part, a œuvré pour
obtenir la possibilité de conserver au niveau national une certaine
proportion de paiements à l’hectare ou à l’animal, et a réussi à
persuader l’ensemble de ses partenaires de ne pas procéder à une
nouvelle baisse du prix de soutien des céréales5.
Le nouveau cadre communautaire
La mesure phare de la réforme est bien sûr l’apparition de la
notion de paiement « unique ». Certes, le compromis
technique conclu le 26 juin 2003 à Luxembourg par les
ministres de l’Agriculture ménage quelques échappatoires au niveau
national. Mais, dans l’esprit des promoteurs de la réforme, le
paiement dit « unique » – désormais octroyé au niveau de
l’exploitation – a fondamentalement vocation à se substituer à
toutes les autres formes de paiement direct.
Sur la base d’une référence historique constituée par les
paiements reçus au cours des années civiles 2000, 2001 et 2002,
toute exploitation obtient par la réforme un nouveau « droit à
paiement » qui se subdivise en « droits jachère » et
« droits standard » :
- − les « droits jachère » sont constitués à
partir de l’historique de jachère obligatoire de l’exploitation au
cours des trois années de référence ;
- − les « droits standard » sont constitués à
partir de son historique de production incluant, le cas échéant, la
jachère volontaire.
Une fois ces « droits » officiellement déterminés, il
constitueront des titres de paiement dont la valeur faciale
représentera des montants par hectare – a priori différents pour
les « droits jachère » et pour les « droits
standard » – et bien sûr distincts d’une exploitation à
l’autre, puisqu’ils seront calculés sur une base historique. Ces
titres seront transférables entre agriculteurs, selon des modalités
précisées par la réglementation communautaire et nationale.
Pour qu’un titre se traduise par un paiement annuel effectif, il
faut d’une part qu’il soit actionné par une personne physique ou
morale exerçant une activité agricole au sens communautaire du
terme, d’autre part qu’il soit lié à un hectare admissible, sachant
que :
- − l’activité agricole au sens communautaire du terme
peut être la production ou le simple maintien des terres dans de
bonnes conditions agricoles et environnementales ;
- − les hectares admissibles sont l’ensemble des terres
arables et les pâturages permanents, à l’exclusion toutefois des
vignes, vergers et, plus généralement, des productions de fruits et
légumes frais et transformés, ainsi que des pommes de terre autres
que celles destinées à la fabrication de fécule.
Au-delà de la clause de maintien des terres dans de
« bonnes conditions agricoles et environnementales »6, aucune exigence particulière n’est
requise pour actionner les titres de paiement « unique ».
On peut donc produire ou ne pas produire, et toutes les productions
sont indifféremment permises, en dehors du petit nombre de celles
qui sont exclues. Seule contrainte : les « droits
jachère » devront être actionnés avant tout autre droit, étant
entendu que pour les actionner il faudra leur associer des hectares
effectivement laissés en jachère.
Les modalités nationales d’application
En matière de modalités nationales d’application, il convient de
distinguer les options fondamentales et les options détaillées qui
s’offrent aux Etats membres.
Les options fondamentales sont au nombre de trois :
- − utilisation ou non de la possibilité laissée par
l’accord du 26 juin 2003 de découper le pays en régions à
l’intérieur desquelles les paiements peuvent éventuellement être
redistribués entre exploitations sur des critères autres
qu’historiques ;
- − détermination de la date de mise en œuvre du paiement
unique (choix entre trois dates : 1er janvier 2005,
1er janvier 2006 ou 1er janvier
2007) ;
- − recours ou non à la possibilité de
« recouplage » partiel (au maximum 25 % en ce qui
concerne les cultures arables).
C’est très clairement l’option de la régionalisation qui est
susceptible de générer les distorsions de concurrence les plus
importantes. L’Allemagne, le Royaume-Uni, la Suède et la Finlande
ont notamment l’intention d’y recourir, tandis que le gouvernement
français a annoncé le 18 février 2004 qu’il renonçait à se
lancer dans cette périlleuse aventure.
Concernant la date de mise en œuvre du paiement unique, une
majorité de pays a opté pour le 1er janvier 2005. Parmi
les Etats membres choisissant le report d’un an, figurent la France
(avec toutefois l’annonce d’une simulation au cours de l’année
2005), ainsi que l’Espagne, les Pays-Bas et la Finlande; Aucun pays
n’a choisi le report maximum de deux ans. S’agissant enfin de la
possibilité de déroger au découplage total, la France serait le
seul grand pays à l’utiliser le secteur des cultures arables7, de nombreux autres Etats membres y
ayant en revanche recours comme elle – à des degrés divers – dans
celui de l’élevage (parmi lesquels le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le
Danemark, la Suède, l’Autriche et le Portugal). Pour ce qui est des
options détaillées, les choses apparaissent encore plus
compliquées. C’est graduellement que chaque Etat membre se
détermine, en fonction de règlements d’application communautaires
dont la mise au point est elle-même laborieuse. En juillet 2004,
aucun tableau général de la situation ne pouvait encore être
dressé, la seule certitude étant que la France a annoncé le
18 mai un premier train d’options en matière de gestion des
droits et de « bonnes conditions agricoles et
environnementales ».
En matière de gestion de droits, le ministère français de
l’Agriculture a opté pour une approche tendant à dissuader – par
une taxation forte – les transferts de droits hors foncier que
permet la réglementation communautaire. Il a décidé en outre de
n’autoriser les transferts entre agriculteurs qu’à l’intérieur d’un
même département. Poussé enfin par une partie de la profession
agricole, il s’est mis en position d’établir un lien entre
transferts de droits et politique des structures, tout en
alimentant une réserve nationale plus importante que strictement
nécessaire afin de procéder à une certaine réallocation de droits8.
Concernant les « bonnes conditions agricoles et
environnementales », le ministère a prévu neuf dispositions
dont les deux principales consistent à imposer un nombre minimum de
cultures dans l’assolement et la présence de « bandes
enherbées » à hauteur de 3 % de la superficie en cultures
arables9. Il en a précisé les
modalités d’application le 28 juillet 200410.
Un avenir à considérer avec pragmatisme
Force est de constater qu’au cours des vingt dernières années,
personne n’a été capable d’expliquer clairement aux agriculteurs le
sens profond des réformes qui étaient en cours. Les gouvernements
se sont retranchés derrière la Commission européenne qui a
elle-même eu recours à la pression internationale pour avancer. En
utilisant la contrainte extérieure pour gérer l’opinion agricole,
les responsables nationaux et communautaires ont occulté la
rationalité interne des décisions prises. Ce faisant, ils ont
suscité les réflexes défensifs et entretenu la nostalgie là où il
aurait fallu au contraire aller de l’avant et libérer les énergies.
Le malaise actuel du monde agricole n’a pas d’autre origine.
Après la longue phase d’ajustement que celui-ci vient de subir, le
retour de la confiance passe par une démarche de
« réappropriation » de la PAC. Le volontarisme qui devra
s’y manifester, en matière de fixation d’objectifs et de moyens
internes d’y parvenir, sera d’autant plus crédible qu’il s’appuiera
sur un inventaire pragmatique des facteurs externes avec lesquels
il faudra désormais compter.
Ne pas se tromper sur les tendances lourdes
De la même façon que « la douceur des lampes à huiles, la
splendeur de la marine à voile » appartiennent à un passé
révolu11, la politique agricole
commune ne remontera pas le cours du temps. Rêver aujourd’hui de
prix élevés et de marchés protégés est se tromper de lieu et
d’époque. La recette qui a permis à l’Europe des années 1960 de
sortir son agriculture de l’état de sous-développement dans lequel
elle se trouvait après la seconde guerre mondiale – et qui est sans
doute encore partiellement transposable aux pays les moins avancés
– ne correspond plus à une agriculture hautement performante et
intégrée dans une économie mondialisée.
Contrairement à l’idée que les détracteurs des réformes
entreprises depuis 1992 tendent à accréditer, le recours européen
au découplage ne procède pas d’une démarche idéologique naïve. Il
est plus sérieusement l’instrument d’une volonté de désengagement
des pouvoirs publics en matière agricole. Celle-ci ne signifie pas
que les gouvernements et la Commission se désintéressent
complètement de l’agriculture, ni même qu’ils renoncent à y
consacrer un budget significatif. Mais il y a un consensus fort –
qui dépasse le clivage des nationalités et des sensibilités
politiques – autour de l’idée que l’agriculture européenne a
désormais atteint un niveau de développement qui devrait lui
permettre de fonctionner beaucoup plus par elle-même. D’autres
priorités devraient ainsi pouvoir être dégagées en matière de
politiques publiques.
Dès lors, la forfaitisation introduite par le découplage
apparaît bien comme le moyen de stabiliser la dépense agricole
avant de la réduire. La conditionnalité est là pour garantir un
emploi des fonds publics plus conforme à l’intérêt général. Enfin,
en s’interdisant d’intervenir directement sur les marchés, la
puissance publique se met en position de ne plus avoir à gérer les
conséquences des effets pervers qui en découlent.
Au sein des pays développés, cette analyse est très largement
partagée. Certes, le choc des intérêts agricoles au sein de
l’Organisation mondiale du commerce montre qu’il faut se garder de
tout angélisme en la matière. De surcroît, face à l’offensive des
agricultures émergentes, aucune puissance agricole établie ne peut
se permettre d’abaisser sa garde. Il n’en demeure pas moins que,
pour les pays développés en général et pour l’Europe en
particulier, l’ouverture des marchés agricoles présente désormais
plus d’avantages que d’inconvénients, ne serait-ce que pour peser
sur les politiques agricoles internes ou servir de monnaie
d’échange avec l’industrie et les services.
Ce réalisme sur la motivation des décideurs doit également
s’appliquer à l’attitude de la société envers l’agriculture. Au
cours des prochaines années, il ne faut pas s’attendre à un
relâchement des exigences du consommateur et du citoyen en matière
de sécurité et de qualité des aliments, mais aussi de développement
durable. Il est incontestable que les contraintes qui en découlent
ont parfois un caractère irrationnel et qu’elles s’ajoutent à la
pression concurrentielle qui s’exerce sur l’agriculture. Mais il
s’agit là d’un phénomène irréversible.
A défaut d’être aussi confortables que les acteurs économiques
pourraient le souhaiter, les conditions dans lesquelles évoluera
l’agriculture européenne au cours des dix prochaines années sont
donc clairement balisées. D’un côté, le découplage et l’ouverture
internationale mettront le secteur en prise directe avec le marché.
De l’autre, le maintien d’un niveau de dépenses agricoles qui reste
malgré tout l’un des plus élevés du monde est censé lui permettre
de continuer à répondre aux attentes spécifiques des
450 millions d’habitants de l’Union européenne.
Déterminer les enjeux stratégiques
La mise en œuvre du découplage « total » comporte un
risque bien identifié : celui de l’encouragement à un
comportement de rente. Il est en effet inévitable que certains
agriculteurs, plus nombreux sans doute dans certaines régions ou
dans certains pays que dans d’autres, réduisent significativement
leur production – voire s’arrêtent complètement de produire – tout
en continuant à émarger aux paiements communautaires.
Pour relativiser l’ampleur du risque, on peut toutefois rappeler
que ces évolutions étaient déjà redoutées lors de la mise en œuvre
des premières étapes du découplage. Or les « chasseurs de
primes » étaient alors restés peu nombreux, en dépit de la
fragilité des garde-fous placés à l’époque. A contrario, on peut
faire observer que s’il en allait différemment avec la présente
réforme, la pression pour réduire les aides – dont l’utilité
apparaîtrait alors contestable – serait telle que le dispositif se
régulerait rapidement de lui-même.
En réalité, l’enjeu économique est plus relatif qu’absolu. En
rétablissant la connexion entre la production et le marché, et en
soumettant chaque agriculteur à la tentation de la rente, l’Europe
redistribue les cartes de la compétition entre Etats membres.
Certains pays feront le choix volontariste de l’agriculture
productive. D’autres opéreront au contraire un choix par défaut.
Au-delà du rôle que les gouvernements pourront jouer en faveur
d’une dynamique économique, la plus ou moins grande mobilisation
des filières locales sera déterminante. Tout devrait évidemment
conduire un pays comme la France à jouer résolument la carte de la
production. Mais la réussite de chaque pays dépendra de la capacité
d’organisation interne des filières nationales.
A cela il faut ajouter que le souhait des pouvoirs publics de se
dégager de toute responsabilité directe en matière d’orientation
des productions et de régulation des marchés ne signifie pas que
ces fonctions cesseront d’être assumées. L’exemple des oléagineux
l’a montré dans le passé : c’est aux filières de prendre le
relais. En France, l’interprofession constitue le cadre approprié
pour organiser – avec l’appui des pouvoirs publics – l’effort
collectif depuis l’amont jusqu’à l’aval, en vue de la réalisation
d’objectifs communs à un même secteur de production. La recherche
et l’innovation, la création de nouveaux débouchés, mais aussi la
mise en œuvre de mécanismes contractuels tendant à réguler les
volumes et les prix, doivent pouvoir entrer dans le champ de
compétence de l’organisation interprofessionnelle. Dans le contexte
créé par le découplage, le renforcement de l’interprofession
constitue donc un enjeu particulièrement stratégique.
Au-delà de la mise en place d’une telle organisation collective,
les pays qui feront le choix du maintien d’une agriculture
dynamique seront inéluctablement confrontés à la nécessité d’une
restructuration de leur appareil de production. Pour rester
compétitives, les exploitations – comme les entreprises d’amont et
d’aval – devront tout à la fois accroître la productivité de leurs
facteurs de production et réduire leurs coûts fixes. Cela signifie
qu’il faudra favoriser la flexibilité et l’efficacité, le
regroupement et l’agrandissement12.
La taille moyenne des exploitations a encore vocation à s’accroître
et la recomposition du paysage coopératif est loin d’être
terminée.
Préparer l’agriculture de 2020
Jusqu’à présent, l’impératif tactique de défense des
« acquis » de la PAC a empêché le monde agricole de
développer une vision stratégique de la mise en œuvre des réformes.
Au lieu de considérer chacune d’elle comme une étape s’inscrivant
dans une perspective longue, la tendance a été à chaque fois de
faire comme si les nouvelles règles du jeu étaient fixées pour
l’éternité.
En abordant la réforme du 26 juin 2003 dans cette optique,
on peut se borner à constater que le découplage va éclater le
revenu de l’exploitation en deux composantes. L’une, attachée à
l’activité de production, reflètera les performances de
l’exploitant et les conditions de marché. L’autre, liée à la
fonction environnementale, sera constituée du montant des aides
grevé des charges afférentes à la mise en œuvre des « bonnes
pratiques ».
En fonction de leur âge et de leur situation personnelle, les
agriculteurs se détermineront par rapport à cette réalité. A côté
d’un noyau dur de « professionnels » pour lesquels
l’activité de production restera centrale, il y aura sans doute
toute une frange de préretraités, de pluri-actifs, voire de simples
détenteurs de droits patrimoniaux dont le comportement fluctuera au
gré des opportunités économiques. L’enjeu pour les filières sera
d’intégrer ces nouveaux acteurs en limitant au maximum les
perturbations qu’ils pourraient induire sur les marchés.
Mais il faut bien entendu dépasser cet objectif si l’on veut se
projeter sur le long terme. Sans même parler de la pression
internationale qui risque de s’accentuer au cours des deux ou trois
années qui viennent13, le
fonctionnement de la discipline budgétaire à partir de 2007 est
susceptible de rogner annuellement le montant des aides jusqu’en
2013. A cela s’ajoute l’absence totale de garantie budgétaire après
cette date. Tout laisse penser que l’agriculture de
2020 disposera de moyens publics inférieurs à ce qu’ils sont
aujourd’hui.
Dès lors, la façon dont il convient d’appréhender les
« droits à paiement » devient une question capitale pour
l’avenir. Le fait de les considérer comme un élément de patrimoine
durable peut conduire dans un premier temps à l’immobilisme, puis à
un réveil brutal après 2007 et plus encore après 2013. En revanche,
l’hypothèse du caractère au moins en partie transitoire des
« droits » devrait inciter chaque exploitant à les
utiliser comme instruments de restructuration dans une perspective
beaucoup plus dynamique.
Le choix d’une stratégie de mouvement serait d’autant plus
justifié en France que les atouts pour relever le défi de
l’orientation par le marché sont nombreux. Au-delà des
traditionnels avantages comparatifs dont bénéficie globalement
l’agriculture française au sein de l’Union européenne, le retour à
une plus grande vérité économique peut offrir l’opportunité de
remédier aux déséquilibres créés par les mécanismes de soutien
public. C’est ainsi que dans le secteur des cultures arables, les
oléagineux qui avaient dans un premier temps été lourdement
pénalisés14 retrouveront leurs
chances au fur et à mesure que toutes les productions seront
replacées sur un pied d’égalité. La force de frappe amenée par une
organisation en filière du type de celle qui a fait ses preuves
dans le domaine des huiles et protéines végétales pourra s’étendre
à d’autres secteurs, pourvu qu’un cadre réglementaire favorable lui
soit assuré. Pour les familles professionnelles qui y seront
impliqués, il y aura là un chantier bien plus porteur d’avenir et
de valeur ajoutée que les combats d’arrière-garde sur la PAC de ces
dernières années. Enfin, l’évolution de la démographie et des
structures peut permettre – du moins en ce qui concerne les
cultures arables – de dégager de nouveaux et importants progrès de
productivité à l’horizon de 2020, pour peu qu’on ne les empêche pas
de s’exprimer par des mesures maladroitement conservatoires15.
Contrairement à l’opinion parfois émise, la dernière réforme de
la PAC n’obscurcit pas l’horizon, elle l’éclaircit. Aucune fatalité
ne s’acharne sur l’agriculture européenne qui est l’une des
meilleures du monde. Le budget agricole reste conséquent. Le marché
intérieur européen – qui est déjà l’un des plus vastes et des plus
solvables de la planète – est encore susceptible de s’élargir. Les
agriculteurs et les filières ont dix ans pour s’adapter. Leur sort
est entre leurs mains.
Références
1 de GASQUET O. Comprendre notre agriculture et la PAC –
Stratégie, vérités et mensonges de 1945 à nos jours. Paris :
Editions Vuibert, 2002.
2 de GASQUET O. Mythes et réalités du découplage. Paysans
Juillet-Août 2003(n° 280).
3 de GASQUET O. Aspects politiques et réglementaires. OCL
Mai-Juin 2003 ; 10(n° 3).
15 Pour la France, l’ensemble de ces
questions sera traité dans le projet de loi de modernisation
agricole qui sera discuté au cours du premier semestre de
2004.1 Rappelons que les oléagineux ne
bénéficient d’aucune protection douanière depuis 1962 et que le
soutien passe en totalité par un paiement à l’hectare depuis 1992
[3].2 Comme leurs prédécesseurs François
Mitterrand et Helmut Kohl une dizaine d’années plus tôt, Jacques
Chirac et Gerhard Schröder ont comme premier souci d’éviter que le
dossier agricole n’interfère avec d’autres questions jugées plus
importantes.3 Chiffre ramené à 5 %
par la décision du Conseil des ministres européens de l’Agriculture
du 26 juin 2003.4 L’accord final du
26 juin 2003 stipulera que ce prélèvement ne pourra être
décidé que par le Conseil des ministres de l’Agriculture, sur
proposition de la Commission européenne.5
Cette concession a été d’autant plus facile à faire admettre que
l’intérêt économique d’une baisse supplémentaire du prix de soutien
des céréales n’était pas absolument certain, alors qu’il était sûr
qu’elle aurait alourdi le coût de la réforme. A noter toutefois
qu’une réduction de moitié des majorations mensuelles s’appliquant
au prix d’intervention des céréales a été décidée.6 La conditionnalité comporte en réalité deux
volets : d’une part le respect de 18 directives
communautaires sur l’environnement et le bien-être des animaux,
d’autre part celui des bonnes conditions agricoles et
environnementales (BCAE) définies au titre de la subsidiarité dans
chaque Etat membre.10 Le risque était que
les « bandes enherbées » se substituent aux cultures
industrielles sur jachère et notamment au colza. Ce risque a été
définitivement écarté par les modalités d’application définies le
28 juillet 2004.7 La France a opté
pour une utilisation maximale de cette possibilité, ce qui signifie
que les paiements concernant les cultures arables seront scindés en
deux parties : partie « découplée » (base
historique) à hauteur de 75 %, partie « couplée »
(liée à la production) à hauteur de 25 %.11 « Il est tout à fait naturel qu’on ressente
la nostalgie de ce qu’était l’Empire, tout comme on peut regretter
la douceur des lampes à huile, la splendeur de la marine à voile,
le charme du temps des équipages. Mais quoi ? Il n’y a pas de
politique qui vaille en dehors des réalités. » (Charles de
Gaulle, 14 juin 1960).8 Cette
approche est vigoureusement contestée par les organisations de
producteurs représentant le secteur des cultures arables (l’AGPB
pour les céréales à paille, l’AGPM pour le maïs et la FOP pour les
oléagineux et les protéagineux).12 Dans
les exploitations spécialisées en cultures arables, de nouvelles
pratiques comme l’assolement en commun, l’externalisation de
certaines tâches et la sous-traitance sont certainement amenées à
se développer.9 3 % de la superficie
en céréales, oléagineux, protéagineux et jachère.13 Comme le laisse en particulier penser l’accord
d’étape conclu le 31 juillet 2004 à Genève, dans le cadre de
l’OMC (cycle de négociation ouvert à Doha en novembre 2001).14 En raison du déséquilibre d’origine avec les
céréales en matière de protection et de soutien, aggravé lors de la
réforme de l’Agenda 2000 par la disparition de tout paiement à
l’hectare spécifique [3].
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