Auteur(s) : Fabien Alpy, Carole Mathelin
Pour les cellules normales, le passage de l’état de veille à
celui de prolifération démarre obligatoirement par un signal
physiologique. Ce signal est transmis à l’intérieur de la cellule
par des récepteurs ancrés dans la membrane plasmique, qui sont
activés par diverses molécules comme les facteurs de croissance.
Pour les cellules tumorales, au contraire, le passage de l’état de
veille à celui de prolifération se fait en l’absence d’un signal
physiologique. En acquérant ainsi leur indépendance, les cellules
tumorales suppriment un mécanisme homéostatique assurant la
cohésion tissulaire. Pour s’affranchir de cette signalisation
physiologique, les cellules cancéreuses détournent les molécules de
signalisation elles-mêmes, leurs récepteurs ou les médiateurs
intracellulaires impliqués dans la transmission du signal induit
par la liaison du ligand sur son récepteur. Du point de vue
moléculaire, les stratégies adoptées par les cellules cancéreuses
sont soit l’expression non physiologique (ectopique) d’un facteur
de croissance (ex. : production de transforming growth
factor α par certains sarcomes), soit l’expression accrue des
récepteurs membranaires provoquant leur activation constitutive
(ex. : amplification du gène HER2 conduisant à la
surexpression de ce récepteur dans un quart des carcinomes
mammaires), soit encore à des mutations activatrices des médiateurs
intracellulaires (ex. : mutations activatrices de Ras dans un
quart des tumeurs) [1, 2].
Dans un article récent de Cancer Cell, Rao et al.
[3] ont montré que certaines cellules tumorales empruntaient une
nouvelle stratégie menant à leur indépendance en détournant le
trafic et le recyclage des récepteurs membranaires grâce à la
surexpression de la protéine HIP1 (huntingtin interacting
protein).
La protéine HIP1 est impliquée dans le transport vésiculaire,
notamment les mécanismes d’endocytose liés aux endosomes à
clathrine [4]. Un article précédent [5] ayant montré que son niveau
d’expression est corrélé à l’agressivité des tumeurs de la
prostate, le cancer le plus fréquent chez l’homme [6], il était
vraisemblable qu’elle favorise la transformation cellulaire. Cette
hypothèse s’est avérée correcte in vitro puisque des lignées
cellulaires possédant une expression accrue de HIP1 montrent les
signes cellulaires d’une transformation maligne :
prolifération anarchique, indépendance vis-à-vis des facteurs de
croissance et du substrat, capacité à former des colonies
lorsqu’elles sont mises en culture à faible densité cellulaire et
formation de tumeurs chez des souris immunodéficientes [3]. Dans ce
modèle cellulaire, l’expression accrue de la protéine HIP1 est donc
capable de transformer des cellules « normales » en
cellules « malignes », mais par quel
mécanisme ?
L’indépendance nouvelle des cellules vis-à-vis des facteurs de
croissance suggérait que HIP1 puisse augmenter l’activité des
récepteurs membranaires à activité tyrosine kinase. En effet, la
surexpression de ces récepteurs aboutit à leur activation en
l’absence de signaux physiologiques. Les lignées cellulaires
surexprimant HIP1 présentent des niveaux anormalement élevés de
récepteur au facteur de croissance épidermique (EGFR) sous forme
phosphorylée, ce qui correspond à sa forme activée [3]. L’analyse
des protéines de signalisation en aval de l’EGFR, impliquant la
voie des protéines Ras/Raf/MEK/ERK et p90Rsk, a révélé que tous les
membres de cette cascade de signalisation sont activés. Ainsi, la
surexpression de la protéine HIP1 conduit à l’augmentation
d’expression et d’activation de l’EGFR et, en conséquence, à
l’activation d’une voie bien connue médiant certains signaux
mitogènes [3]. La nouveauté provient du mécanisme adopté par les
cellules surexprimant HIP1. En effet, HIP1 provoque un changement
brutal du trafic vésiculaire par endocytose aboutissant à
l’augmentation de la quantité d’EGFR [3].
Ces travaux incriminent pour la première fois une altération du
trafic des récepteurs membranaires des facteurs de croissance comme
un mécanisme de transformation oncogénique.
Références
1. L’Allemain G. HER-ErbB family of receptors and
their ligands : mechanisms of activation, signals and
deregulation in cancer. Bull Cancer 2003 ; 90
(Spec) : S179-85.
2. Penault-Llorca F. Epidermal growth factor
receptors : status evaluation methods and tumor expression.
Bull Cancer 2003 ; 90 (Spec) : S186-91.
3. Rao DS, Bradley SV, Kumar PD, Hyun TS, Saint-Dic
D, Oravecz-Wilson K, et al. Altered receptor trafficking in
Huntingtin Interacting Protein 1-transformed cells. Cancer
Cell 2003 ; 3 : 471-82.
4. Rao DS, Chang JC, Kumar PD, Mizukami I, Smithson
GM, Bradley SV, et al. Huntingtin interacting protein
1 is a clathrin coat binding protein required for
differentiation of late spermatogenic progenitors. Mol Cell
Biol 2001 ; 21 : 7796-806.
5. Rao DS, Hyun TS, Kumar PD, Mizukami IF, Rubin
MA., Lucas PC, et al. Huntingtin-interacting protein
1 is overexpressed in prostate and colon cancer and is
critical for cellular survival. J Clin Invest 2002 ;
110 : 351-60.
6. Hill C, Doyon F. Frequency of cancer in
France : 2004 update. Bull Cancer 2004 ;
91 : 9-14.
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