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Noise‐induced health effects: Recent epidemiological studies


Environnement, Risques & Santé. Volume 3, Number 4, 235-42, Juillet-Août 2004, Synthèse


Résumé   Summary  

Author(s) : Jean‐Philippe Camard, Agnès Lefranc, Isabelle Gremy, Ruth Ferry , Observatoire régional de santé d’Île‐de‐France, 21‐23, rue Miollis, 75015 Paris <jp.camardors‐idf.org> .

Summary : There are numerous sources of noise: transportation, leisure activities, and neighborhood noise, and more. Their health effects in human populations can be analyzed with epidemiological studies. Results are already available about physiological (hearing loss, cardiovascular effects, and sleep disturbance) and psychological (annoyance, mental health and performance) effects of noise. The spatial and temporal variability of noise levels makes their precise assessment in these studies fairly difficult. Furthermore, standardized measurement methods are not available for some health indicators, especially mental health indicators, so that comparing and combining results from different studies for meta‐analysis purposes is complex. Moreover, confounding factors, such as socioeconomic variables, can affect the relation between noise exposure and health but are not always taken into account in epidemiological studies. The epidemiological studies available thus do not allow the precise quantification of all noise‐induced health effects. They nonetheless provide information helpful in determining useful directions for future epidemiological research and possible prevention strategies.

Keywords : environmental exposure\; epidemiology\; hearing loss, noise‐induced\; noise\; public health.

ARTICLE

Auteur(s) : Jean-Philippe Camard, Agnès Lefranc, Isabelle Gremy, Ruth Ferry

Observatoire régional de santé d’Île-de-France, 21-23, rue Miollis, 75015 Paris 
<jp.camard@ors-idf.org>

Les sources de bruit sont très diverses : bruit de voisinage découlant de la concentration de l’habitat en milieu urbain, bruit des transports (routiers, ferroviaires et aériens), bruit lié à l’utilisation de différentes machines (expositions professionnelles, par exemple), ou encore exposition à des niveaux sonores élevés lors de l’écoute de musique amplifiée (baladeurs, concerts, discothèques). Le bruit est considéré par la population française comme une des premières atteintes à la qualité de l’environnement et à la qualité de vie. Ainsi, plus de 80 % des personnes interrogées en 1999 déclaraient être gênées par le bruit [1]. 

Le bruit peut entraîner diverses réactions mettant en jeu l’ensemble de l’organisme. La quantification des niveaux de bruit auxquels les populations sont exposées est complexe. En effet, les niveaux de bruit peuvent varier de façon importante à une échelle géographique réduite. De plus, le bruit ne peut généralement pas être totalement décrit par un seul paramètre : le niveau sonore est fondamental, mais la fréquence des sons, l’importance et la répétition des « pics » de bruit, le cas échéant, sont des paramètres tout aussi importants pour la caractérisation d’une exposition. 

Afin de préciser l’état des connaissances épidémiologiques sur les effets sanitaires du bruit, cette synthèse présente une revue des principales données concernant les effets physiologiques et psychologiques du bruit. Cette revue s’est concentrée sur les expositions au bruit existant en population générale, en excluant donc en particulier les études portant sur le bruit au travail, car ces situations sont tout à fait particulières, tant par la durée que par les niveaux d’exposition. Les recherches bibliographiques ont été réalisées dans la base Medline, en utilisant les mots clés epidemiology et noise, et en limitant la recherche aux articles écrits en français ou en anglais et publiés entre 1992 et 2003. Une recherche a aussi été effectuée dans la base de données en santé publique (BDSP), en utilisant les mêmes mots clés en français (« bruit » et « épidémiologie »). Les références les plus pertinentes correspondant à des études épidémiologiques sur les effets sanitaires des expositions au bruit en population générale ont ensuite été sélectionnées parmi l’ensemble des résultats.

Mesure de l’exposition au bruit dans le cadre des enquêtes épidémiologiques

L’exposition au bruit peut varier de façon très importante et à une échelle spatiale extrêmement réduite, notamment en milieu urbain. C’est le cas, par exemple, à l’intérieur même d’une habitation, entre les pièces donnant directement sur la rue et les autres ou, pour une zone géographique donnée, entre un logement muni d’une isolation phonique et un n’en possédant pas.

La définition de niveaux d’exposition au bruit dans le cadre d’une étude épidémiologique nécessite donc, soit de réaliser un ensemble de mesures du niveau sonore le plus exhaustif possible, soit d’évaluer l’exposition de façon indirecte au moyen de questionnements individuels, de modélisation des niveaux sonores ou de mesures ponctuelles. Il en résulte qu’en pratique, la plupart des études épidémiologiques ne caractérisent pas les expositions du bruit par une mesure précise du niveau sonore en dB, dB(A) ou Leq (encadré 1), mais se contentent d’ordonner les groupes d’individus étudiés en fonction de leur exposition, en utilisant pour cela une ou plusieurs des méthodes précédemment citées.

Encadré 1

Quelques définitions

• Le son

Le son est un phénomène vibratoire qui se définit par sa fréquence (le nombre de vibrations par seconde (en Hertz, Hz), son niveau, correspondant aux variations de pression de l’air ambiant lors du passage de l’onde sonore (en Pascals, Pa), et sa durée.

• La mesure en décibels

Les niveaux sonores sont généralement mesurés en décibels (dB). Il s’agit d’une échelle logarithmique. Le niveau de référence (0 dB) représente le seuil de perception (et correspond à une pression de 20 µPa). Le seuil de douleur se situe aux environs de 120 dB (et correspond à une pression de 20 Pa). Du fait de l’échelle logarithmique, une faible augmentation du niveau, en décibels, correspond à une augmentation bien plus importante de la pression correspondante : ainsi, lorsque l’on passe de 0 dB à 120 dB, la pression est un million de fois plus importante.

• Le décibel pondéré A

Pour la mesure des effets sur la santé, les niveaux sonores sont pondérés en fonction de leur fréquence (pondération A), afin de rendre compte de la sensibilité de l’oreille humaine, qui diffère selon la gamme de fréquence considérée.

• Les niveaux continus équivalents

Les niveaux de bruit peuvent être fluctuants au cours du temps. Le niveau continu équivalent peut être utilisé afin de rendre compte de ces niveaux de bruit au moyen d’une seule valeur. Celle-ci représente le niveau sonore d’un bruit stable pendant la même période et qui produirait la même énergie. Le niveau continu équivalent peut être exprimé en décibels (Leq), ou en décibels pondérés A (LAeq). Le niveau continu équivalent peut, de plus, être calculé en certaines périodes de la journée, la nuit notamment (Lden), pendant lesquelles le bruit est susceptible d’avoir des effets plus importants.

• L’échelle du bruit

Une classification acoustique qui répertorie différents niveaux de bruit, du seuil minimal au seuil maximal, en passant par un seuil dit « de danger » pour la santé et un seuil de douleur peut être définie (tableau 1).

Effets physiologiques du bruit

Tableau 1. Valeurs guides de l’OMS pour le bruit ambiant [28].



Environnement

Effet(s) critique(s) sur la santé

LAeq en dB(A) Base temps en heures LAmax en dB
Zone résidentielle, en extérieur Gêne sérieuse, le jour et en soirée  55    16
Gêne moyenne, le jour et en soirée  50    16
Intérieur d’une habitation Intelligibilité d’un discours, gêne moyenne, le jour et en soirée  35    16
Chambre à coucher, intérieur Troubles du sommeil, la nuit  30     8  45  
Chambre à coucher, extérieur Troubles du sommeil, fenêtre ouverte (valeurs à l’extérieur)  45     8  60  
Salles de classe à l’école et à la garderie, à l’intérieur Intelligibilité d’un discours, perception et communication de l’information perturbées  35    Pendant les cours
Chambre dans une garderie, à l’intérieur Troubles du sommeil  30    Temps de sommeil
École, terrain de jeu extérieur Gêne (source extérieure)  55    Pendant les jeux
Hôpital, salle commune Troubles du sommeil, la nuit  30     8  40  
Chambre à coucher, intérieur Troubles du sommeil, le jour et en soirée  30    16
Hôpital, salles de soins, à l’intérieur Perturbation du repos et de la récupération (1)
Zone de circulation ou de commerce, zone industrielle, intérieur et extérieur Troubles de l’audition  70    24 110  
Cérémonies, festivals, fêtes Troubles de l’audition (habitués : < 5 fois par an) 100     4 110  
Discours publics, en intérieur et en extérieur Troubles de l’audition  85(4)   1 110  
Musique entendue dans un casque ou des oreillettes Troubles de l’audition (valeur en champ libre)  85     1 110  
Bruits pulsionnels provenant de jouets, armes à feu,
feux d’artifice
Troubles de l’audition (chez les adultes) -    - 140(2)
Troubles de l’audition (chez les enfants) -    - 120(2)
À l’extérieur, dans un parc ou une réserve naturelle Calme perturbé (3)   
LAmax représente le niveau maximal de bruit instantané ; LAeq représente le niveau acoustique continu équivalent en décibels (A) ; 1 : aussi faible que possible ; 2 : niveau acoustique maximum, mesuré à 100 mm de l’oreille ; 3 : les zones extérieures calmes qui existent devraient être préservées, et le niveau du bruit ambiant devrait être maintenu à un minimum ; 4 : sous le casque, adapté aux valeurs en champ libre.

Les effets physiologiques étudiés sont le plus souvent les lésions auditives, les pathologies cardiovasculaires et la perturbation du sommeil. Ces effets peuvent être quantifiés de façon relativement objective, par la mesure de différents paramètres (acuité auditive, dosages biologiques, pression artérielle...).

Lésions auditives

Lorsqu’un son est émis dans l’air, les vibrations se propagent jusqu’au tympan, le faisant vibrer à son tour. Ces vibrations sont ensuite transmises à la cochlée où les variations de pression ainsi produites mettent en mouvement le liquide contenu dans l’organe de Corti, qui baigne les cellules sensorielles ciliées dont la fonction est de convertir ces déplacements en influx nerveux. Ces cellules (environ 16 000 par oreille) ne se régénèrent pas et meurent progressivement au long de la vie. Elles sont de plus relativement fragiles. Lorsqu’un son émis est trop fort, il peut ainsi endommager l’oreille (moyenne et interne) de façon passagère ou définitive en altérant son fonctionnement ou en détruisant les cellules ciliées [2, 3].

L’exposition à un bruit intense (explosion de pétard ou concert fortement sonorisé, par exemple) peut provoquer un bourdonnement des oreilles. Ces symptômes appelés acouphènes se caractérisent par des sons émis par l’oreille interne elle-même ou dus à une mauvaise circulation sanguine dans les structures de l’oreille. À la suite d’une exposition à un niveau de bruit élevé, une surdité passagère peut également apparaître. Elle correspond à une augmentation temporaire du seuil d’audibilité. Plusieurs heures sont souvent nécessaires pour que l’ouïe soit complètement recouvrée. Si les expositions se renouvellent de façon chronique, ou si elles sont particulièrement intenses, surdité et acouphènes peuvent alors s’installer de façon définitive [3].

Dans le cadre des études épidémiologiques, les effets auditifs à court terme peuvent être quantifiés par la réalisation d’un audiogramme avant et après une exposition. Ces analyses ont ainsi été réalisées pour les expositions à la musique amplifiée [4] et aux bruits générés par la pratique de la moto [5].

Les études s’intéressant aux effets auditifs à long terme sont le plus souvent transversales, avec des niveaux d’exposition au bruit variant d’un extrême à l’autre (études exposés – non exposés [5, 6], ou graduellement [4, 7-9]). L’exposition est évaluée de façon rétrospective, au moyen d’un questionnaire concernant les activités pratiquées [5, 7, 8], parfois complété ou remplacé par des mesures des niveaux sonores dans les lieux fréquentés [4, 6]. La population étudiée est le plus souvent une population adulte ne présentant pas d’antécédents particuliers en ce qui concerne les troubles ORL [4, 5, 7-9] Cependant, une étude s’intéresse plus particulièrement aux enfants [6].

Toutes ces études concluent à l’existence de liens significatifs entre l’exposition au bruit à un niveau élevé et la perte auditive. En particulier, les études pour lesquelles une mesure objective de l’exposition est disponible [7] indiquent une perte significative d’audition associée à une exposition prolongée à des niveaux sonores supérieurs à 90 dB(A). Pour la population adulte, la plupart des études insistent sur l’impact important des expositions liées à l’écoute de musique à des niveaux sonores élevés [4, 8], à la pratique d’activités de bricolages bruyantes [7, 8], à la pratique du tir ou de la chasse [8, 9], et enfin, à la pratique ou à l’observation de sports mécaniques [5, 8]. En conséquence, des mesures de protection (port de bouchons d’oreille ou de casque anti-bruit) ou d’évitement de l’exposition sont recommandées lors de la pratique de ces activités. Des pertes d’audition attribuées à l’exposition au bruit des avions à l’école (niveau atteignant 100 dB à l’extérieur lors du passage d’un avion) [6] sont observées chez les enfants (11-12 ans), semblant indiquer une plus grande sensibilité chez cette classe d’âge.

Impacts sur le système cardiovasculaire

Les mécanismes biologiques reliant l’exposition au bruit aux effets sur le système cardiovasculaire sont mal connus. Cependant, ils font sans doute intervenir des hormones de stress, via les centres nerveux qui interviennent dans le traitement des signaux provenant des nerfs auditifs et qui sont reliés aux systèmes endocriniens et végétatifs. Différents paramètres décrivant le fonctionnement du système cardiovasculaire peuvent être mesurés : pression artérielle, fréquence cardiaque, saturation en dioxygène. Des analyses biologiques peuvent aussi être effectuées : dosage des triglycérides, taux de cholestérol, vitesse de sédimentation... Enfin, des événements tels que l’hypertension artérielle, les infarctus et autres cardiopathies ischémiques peuvent être recensés.

Cardiopathies ischémiques et infarctus du myocarde

Une étude anglaise de grande ampleur portant sur les patients de médecins généralistes et combinant les approches transversales (deux villes en Angleterre : Speedwell et Caerphilly) et longitudinale (suivi de cohorte sur 10 ans) [10-12], s’est ainsi intéressée, d’une part, aux survenues d’infarctus, pour la partie concernant l’étude de cohorte et, d’autre part, à différents facteurs de risques cardiovasculaires pour l’étude transversale. Une carte d’exposition au bruit du trafic routier a été déterminée par des mesures dans les différentes zones. De nombreux facteurs potentiels de confusion (âge, catégorie socio-professionnelle, indice de masse corporelle, statut tabagique, activité physique, antécédents familiaux de maladies cardiovasculaires...) ont été pris en compte. Les échantillons étaient composés d’hommes de 45 à 59 ans uniquement, issus de la population générale (échantillon obtenu à partir des registres électoraux et des données détenues par les médecins généralistes pour Caerphilly, dans les registres des médecins généralistes uniquement, pour Speedwell). Il ressort tout d’abord de cette étude que les variables socio-démographiques ne sont pas distribuées identiquement selon l’exposition au bruit : les classes sociales défavorisées sont en général plus exposées au bruit. L’analyse finale des données de la cohorte prenant en compte les différents facteurs de confusion [12] montre que, à long terme, l’exposition au bruit routier, lorsqu’elle est importante (chambre orientée vers une route très fréquentée, niveau sonore lié au trafic atteignant 66 à 70 dB) est associée à une augmentation très légère et à la limite de la significativité du risque de cardiopathies ischémiques (risque relatif par année d’exposition : 1,017 ; intervalle de confiance à 95 % : 0,998-1,036). Le même type de résultats est retrouvé dans une enquête cas-témoins [13].

Une méta-analyse [14] reprenant l’ensemble des résultats publiés entre 1970 et 1999 sur ce thème, montre une augmentation extrêmement faible mais significative (méta-risque relatif pour 5 dB(A) : 1,09 ; intervalle de confiance à 95 % : 1,05-1,13) du risque de maladies cardiaques ischémiques en relation avec l’exposition au bruit des transports routiers. Néanmoins, cette relation n’est pas retrouvée lorsque seuls les infarctus du myocarde sont considérés (méta-risque relatif pour 5dB(A) : 1,03 ; intervalle de confiance à 95 % : 0,99-1,09). De plus, les auteurs soulignent que la signification des relations observées est limitée par la difficulté de caractérisation de l’exposition et les effets des facteurs de confusion.

L’ensemble de ces résultats semble montrer que l’exposition chronique à des niveaux de bruit relativement élevés (de 65 à 70 dB(A)) est associée à une augmentation faible du risque de maladie cardiaque ischémique.

Hypertension et facteurs de risque cardiovasculaires

Les travaux de Babisch et al. [10, 11] montrent qu’il existe des liens, pour la plupart non significatifs, entre certains facteurs de risques cardiovasculaires et l’exposition au bruit. Cependant, les relations observées avec l’exposition au bruit peuvent être positives (vitesse de sédimentation, cholestérol) ou négatives (tension artérielle). Les auteurs en déduisent que certains facteurs de confusion n’ont pas été correctement pris en compte, et que l’étude devrait donc être complétée et approfondie [10]. Une autre étude transversale [15, 16] n’a pas mis en évidence de lien significatif entre l’exposition au bruit des avions et la pression artérielle ou la prise de médicaments anti-hypertenseurs. Par conséquent, dans un article de synthèse publié en 2001, Babisch [17] indiquait qu’il existait peu d’éléments permettant de conclure à un effet significatif de l’exposition au bruit routier sur l’hypertension artérielle.

Néanmoins, plus récemment, une étude transversale a comparé le nombre de diagnostics d’hypertension artérielle dans une population exposée aux bruits d’avions et dans une population non exposée [18]. Le diagnostic d’hypertension est recueilli au moyen de questionnaires adressés aux individus, et l’exposition est évaluée par modélisation à partir du nombre d’avions survolant les zones étudiées. Des liens significatifs sont observés entre le niveau d’exposition et l’hypertension artérielle, en particulier lorsque l’indicateur d’exposition retenu est le niveau maximum de bruit atteint lors du passage des avions (comparaison des groupes exposés à des niveaux de bruit maximaux inférieurs ou supérieurs à 72 dB(A) : odds ratio : 1,8 ; intervalle de confiance à 95 % : 1,1-2,8). Cependant, les facteurs de confusion potentiels, tels les antécédents familiaux ou la masse corporelle n’ont pas été recueillis lors de cette étude, ce qui, potentiellement, peut introduire une mésestimation de la relation entre exposition au bruit et hypertension artérielle.

Il semble donc qu’il existe une relation entre exposition au bruit et facteurs de risque cardiovasculaires. Cependant, les données épidémiologiques disponibles ne permettent pas de la quantifier de façon précise.

Sécrétion d’hormones de stress

Quelques études ont évalué la sécrétion d’hormones de stress (noradrénaline, adrénaline, cortisol) en relation avec l’exposition au bruit (voir [19, 20] ainsi que [21] pour une revue de l’ensemble des études sur ce thème). La plupart du temps, ces études concluent à l’existence d’un effet significatif de l’exposition au bruit sur la sécrétion de ces hormones. Le lien entre ces hormones et le risque cardiovasculaire est connu, mais uniquement de façon qualitative [21]. Ces résultats ne permettent donc pas d’évaluer de façon quantitative les liens entre exposition au bruit et risque cardiovasculaire. Cependant, ces études représentent une première étape vers la connaissance, dont l’intérêt est par ailleurs souligné [22], des mécanismes reliant le bruit à ses effets sur le système cardiovasculaire.

Les conclusions que l’on peut tirer des études épidémiologiques concernant les effets cardiovasculaires du bruit ne sont donc pas évidentes. Non seulement les résultats sont variables selon la méthodologie et les indicateurs utilisés, mais de nombreux facteurs de confusion interviennent dans la relation entre bruit et effets sur le système cardiovasculaire. Ainsi, lorsqu’un lien significatif est observé entre exposition au bruit et symptômes affectant le système cardiovasculaire, d’une part la signification de la relation observée n’est pas certaine et, d’autre part, la définition d’une relation exposition-risque est complexe.

Perturbation du sommeil

Le système auditif demeure actif pendant le sommeil, et les sons perçus pendant cette période sont évalués par le cortex cérébral. L’exposition au bruit peut ainsi perturber le sommeil en provoquant le réveil de l’individu ou en altérant la qualité du sommeil. Une étude montre que l’exposition au bruit routier est associée à une moindre qualité du sommeil : avant et après une intervention visant à réduire le trafic routier, la qualité du sommeil des personnes demeurant à proximité d’une route a été mesurée de façon objective (actimétrie) et subjective [23]. Les deux mesures ont montré une amélioration de la qualité du sommeil suite à la réduction des niveaux sonores.

Outre cette étude « quasi expérimentale », les études épidémiologiques concernant les effets du bruit sur la qualité du sommeil sont le plus souvent des études transversales. Les zones étudiées se distinguent par leur exposition au bruit routier [24, 25] ou au bruit aérien combiné à d’autres nuisances sonores [26].

L’étude réalisée au Japon par Kageyama [24] a mis ainsi en évidence l’existence d’une courbe dose-réponse linéaire entre intensité du trafic routier et insomnie. Cependant, concernant l’insomnie, l’effet de facteurs de confusion tels que l’âge, le sexe ou la présence d’une autre personne dans le lit peut être plus important que celui, non significatif, de l’exposition au bruit [25, 26].

Globalement, les études épidémiologiques semblent néanmoins montrer l’existence d’un effet de l’exposition au bruit sur la qualité du sommeil. Toutefois, les résultats observés dans les études épidémiologiques sont en règle générale d’une amplitude bien moindre que ceux obtenus lors d’études expérimentales en laboratoire [27]. La recherche de facteurs permettant d’expliquer cette différence, ainsi que l’analyse des interactions entre l’exposition au bruit et les autres facteurs intervenant dans la qualité du sommeil semblent donc nécessaires.

Effets psychologiques du bruit

Contrairement aux effets physiologiques décrits précédemment, les effets psychologiques sont beaucoup moins aisément mesurables de façon objective.

Gêne

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) [28] définit la gêne comme « un sentiment de déplaisir associé à un agent ou à une condition dont un individu ou un groupe sait ou croit qu’ils ont un effet nocif ».

Dans le cas du bruit, la gêne est difficile à définir car la perception du bruit est subjective et sa tolérance varie d’un individu à l’autre. La gêne peut ainsi apparaître à des niveaux de bruit très faibles. Dans ce cas, il semble que ce ne soit pas l’intensité sonore qui soit déterminante mais son caractère (répétitivité, gamme de fréquence), l’impossibilité de pouvoir le contrôler ou les sentiments ressentis à l’égard de la personne ou de l’activité à l’origine du bruit.

Les nombreux effets de la gêne peuvent être regroupés en deux grands types : les impacts sanitaires proprement dits, telle l’apparition de pathologies psychosomatiques, et les effets en termes de modification des comportements (fermeture des fenêtres, déménagement...) [2, 29].

Les études transversales comparant la gêne rapportée par les individus à leur exposition réelle montrent que, s’il existe bien une relation globalement positive entre l’exposition et la gêne, de nombreux facteurs de confusion, dont des facteurs socio-démographiques, la sensibilité individuelle au bruit, et l’âge, interviennent dans cette relation. En particulier, les individus moyennement exposés se plaignent parfois plus de la gêne occasionnée par le bruit que les individus très exposés [29-34].

Les études s’intéressant aux liens entre gêne ressentie et effets sur la santé montrent en général l’existence de liens significatifs entre ces paramètres [35-38]. Dans une étude récente, Babisch et al. [38] mettent ainsi en évidence des liens significatifs entre la gêne due au bruit et la survenue de maladies cardiaques ischémiques. Cependant, ces liens sont modifiés par la préexistence de maladies chroniques. En effet, l’augmentation du risque de maladies cardiaques ischémiques associée à la gêne liée au bruit est significative pour les individus n’ayant pas de maladies chroniques au début de l’enquête (odds ratio : 2,45 ; intervalle de confiance à 95 % : 1,13 - 5,31, pour les individus rapportant une gêne fréquente ou permanente), tandis que pour ceux présentant au contraire une pathologie chronique, aucune augmentation de risque associée à l’importance de la gêne due au bruit n’a pu être observée (odds ratio : 0,43 ; intervalle de confiance à 95 % : 0,16-1,13), pour les individus rapportant une gêne fréquente ou permanente). Les auteurs évoquent comme interprétation de ces résultats le fait que l’existence de maladies chroniques puisse entraîner une modification de la gêne ressentie vis-à-vis du bruit, et donc une mauvaise classification des expositions conduisant à son tour à une sous-estimation des effets du bruit. La gêne déclarée peut en effet être majorée si les individus attribuent au bruit la responsabilité de leurs maladies, tandis qu’elle peut être au contraire minorée s’ils la considèrent comme négligeable par rapport à leurs autres problèmes de santé.

La gêne rapportée ne peut donc être considérée comme un indicateur fiable des niveaux d’exposition au bruit ; en revanche, il semble qu’elle puisse constituer, en particulier pour les pathologies se rapportant aux effets psychologiques du bruit [35, 36], un bon indicateur de l’importance de ses effets. La gêne apparaît en effet comme un médiateur dans la relation entre exposition au bruit et santé.

État de santé mentale

Les études réalisées par Haines et al. [35, 36, 39, 40] dans la région de Londres traitent toutes de la santé mentale d’enfants exposés ou non au bruit des avions à l’école. Ces études combinent une approche transversale avec une approche longitudinale (deux enquêtes à un an d’intervalle) afin de déterminer si un phénomène d’adaptation intervient. Elles prennent en compte les différents facteurs de confusion, notamment socio-démographiques, et évaluent la santé mentale des enfants par des questionnaires. Les résultats sont assez variables, l’exposition au bruit des avions n’étant pas systématiquement associée à un niveau de stress et d’hyperactivité plus élevé. Reprenant l’ensemble de leurs résultats, les auteurs soulignent d’ailleurs la nécessité de définir clairement la façon dont est évaluée la santé mentale chez les enfants, notamment afin de permettre des comparaisons entre études [40].

Enfin, une étude transversale concernant des populations adultes plus ou moins exposées au bruit des avions autour de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle [15, 16] a, en revanche, permis de mettre en évidence des différences d’état de santé mentale entre les individus très exposés au bruit aérien et les individus moins exposés, en termes de prescriptions d’un médicament à visée neuropsychiatrique, notamment.

L’effet du bruit sur les pathologies mentales n’est donc pas mis en évidence de façon systématique par les études épidémiologiques existantes et, tout comme pour les maladies cardiovasculaires, il semble que de nombreux facteurs de confusion interviennent dans la relation entre ces pathologies et l’exposition au bruit. La difficulté d’une évaluation objective de l’état de santé mentale complique encore l’étude de ces troubles.

Diminution des performances scolaires

Les effets du bruit sur les performances ont surtout été étudiés chez les enfants. Le bruit peut à la fois interférer avec la communication parlée, diminuant ainsi l’intelligibilité du discours des enseignants, et intervenir directement sur la concentration des enfants en la perturbant. Ces deux mécanismes peuvent concourir à une diminution des performances. La plupart des études épidémiologiques sur ce sujet sont des études transversales. Les unités d’étude sont constituées d’écoles, certaines situées dans des zones survolées par de nombreux avions [36, 39, 41-44] ou proches d’axes routiers importants [34], et d’autres moins exposées à ces bruits. Les performances des enfants sont mesurées au moyen de tests adaptés, et l’exposition au bruit est évaluée soit par des mesures effectuées dans chaque école [34], soit par modélisation à partir des données concernant les couloirs aériens [36, 39, 41-43].

En règle générale, les résultats obtenus lors de ces études montrent une tendance à la diminution des performances dans les écoles exposées au bruit. Plus récemment, une étude quasi expérimentale [44] a montré que l’exposition au bruit des avions était associée à de plus faibles performances cognitives, qui s’amélioraient lorsque l’exposition au bruit disparaissait.

Cependant, certaines de ces études montrent aussi le rôle important des facteurs de confusion, dont la prise en compte peut modifier de façon importante les résultats observés. En particulier, les facteurs socio-démographiques étant souvent corrélés à l’exposition au bruit, ils peuvent jouer le rôle de facteurs de confusion dans la relation entre exposition au bruit et performances. Ainsi, dans une étude portant sur les performances d’enfants fréquentant des écoles plus ou moins exposées au bruit des avions autour de l’aéroport d’Heathrow (Londres, Grande Bretagne), Haines et al. [43] observent que les résultats à un test de lecture diminuent de façon significative lorsque l’exposition au bruit augmente. Cependant, lorsqu’un indicateur reflétant le niveau de ressources des foyers (pourcentage d’enfants bénéficiant de la gratuité de leurs repas) est pris en compte, l’effet de l’exposition au bruit disparaît.

Ces résultats soulignent l’importance, en particulier lorsque la variable sanitaire étudiée concerne les performances, de disposer de méthodes de mesure de cette variable permettant des comparaisons entre études, et de s’assurer de la bonne prise en compte des facteurs de confusion potentiels.

Conclusion

Certains effets sanitaires du bruit sont clairement démontrés, leurs mécanismes biologiques sont biens connus. Ils concernent la sphère auditive et correspondent à l’apparition d’acouphènes et à la perte partielle, voire permanente, de l’audition faisant suite à une exposition à des niveaux de bruit élevés. Dans ce domaine, l’information des jeunes sur les risques associés à l’écoute de musique amplifiée (concerts, discothèques...) est devenue urgente [3].

Les effets du bruit sur le système cardiovasculaire, la gêne, la qualité du sommeil, les performances et l’apprentissage, notamment chez l’enfant, sont observés dans certaines études épidémiologiques, mais leur quantification précise n’est pas possible au moyen des études actuellement disponibles. En effet, l’analyse des effets sanitaires non auditifs du bruit au travers d’études épidémiologiques se heurte à plusieurs obstacles :

– tout d’abord les pathologies associées à l’exposition au bruit ne sont le plus souvent pas spécifiques de cette exposition. Hypertension, gêne, stress ou diminution des performances peuvent être dus à de multiples facteurs qui vont jouer le rôle de facteurs de confusion dans les études épidémiologiques ;

– il existe une grande variabilité interindividuelle de la sensibilité au bruit, qui conduit à une grande dispersion des résultats observés lors des études épidémiologiques, et donc à une plus grande difficulté à détecter d’éventuels effets ;

– les mesures de l’exposition au bruit et des effets sanitaires sont rarement comparables d’une étude à l’autre. Cela rend difficile les comparaisons entre études et la réalisation de méta-analyses.

Ainsi, tant les résultats observés dans les études épidémiologiques que les recommandations présentées par certains auteurs [40, 45, 46] soulignent la nécessité de mener des études complémentaires intégrant une réflexion approfondie autour des éventuels facteurs de confusion à prendre en compte lors de l’étude des liens entre bruit et santé, et de la caractérisation tant de l’exposition que de l’état de santé.

Malgré ces incertitudes, et afin de préserver la santé de l’ensemble de la population, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a établi des valeurs guides [28] (tableau 1) qui prennent en compte la période de l’exposition (jour/nuit), la durée de l’exposition pondérée par l’intensité du bruit, par le biais de l’utilisation des LAeq, et les valeurs maximales atteintes (LAmax). Par ailleurs, dans ces valeurs guides, des populations à risque telles que les enfants (écoles) et les personnes ayant besoin de repos (hôpitaux) sont spécifiquement prises en compte.

Pour ce qui concerne la prévention, un peu plus de 10 ans après la loi Bruit votée le 31 décembre 1992, la lutte contre cette nuisance prend un nouvel essor grâce à deux événements. Le premier est la prochaine transposition en droit français de la directive européenne sur l’évaluation et la gestion du bruit dans l’environnement [47] qui prévoit notamment l’élaboration de « cartes de bruit stratégiques » permettant de localiser puis traiter en priorité des zones où les niveaux de bruit peuvent entraîner des effets nuisibles sur la santé. L’autre événement est le lancement, en octobre 2003, par le ministère de l’Écologie et du Développement durable d’un plan d’action contre le bruit avec, récemment, la signature d’une circulaire [48] pour la réhabilitation des établissements recevant des jeunes enfants (crèches, écoles...). n

Références

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