ARTICLE
Auteur(s) :, Thierry Trémine1
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Psychopathologie sociale
Désorganisation sociale, désorganisation psychique
En préambule à cette étude clinique du sujet social, il faut nous
demander ce que sont devenues les manières de le traiter, dans
l’histoire récente de la psychiatrie. Nous sommes obligés de
constater alors des incertitudes ou des oublis suspects, à tout le
moins une certaine gêne.
Au demeurant, on ne sait pas très bien où est passée la
psychiatrie sociale, si tant est qu’elle ait existé comme autre
chose qu’un désir de rencontre entre psychiatrie et sociologie.
Chanoit disait en 1994 : « Lorsqu’on lit les livres ou
les articles de psychiatrie sociale, on peut éprouver un certain
malaise. On fait de la psychiatrie sociale un corpus de diverses
recherches entreprises, depuis celles qui traitent de l’hôpital
psychiatrique comme institut social, jusqu’à celles qui étudient la
distribution des troubles mentaux selon les aires étiologiques
urbaines, sans qu’on découvre ce qui peut unifier des problèmes si
divers »[16]. Le Guerinel fait le même constat, dans la
préface d’un ouvrage contenant deux textes inédits de Roger
Bastide : « Le problème de fond de ce que l’on appelle
la psychiatrie sociale se trouve constamment posé : a-t-elle
une véritable identité ou n’est-elle que la réunion, voire la
juxtaposition, de disciplines diverses réunies abusivement sous un
titre unique »[50].
Bien que n’ayant aucun regret, bien au contraire, à situer ce
dont nous allons parler comme une étude de psychiatrie sociale, il
nous serait difficile de dire quelle en est l’appartenance exacte,
ce qui finalement est beaucoup moins important que de nous
intéresser à ces tableaux pathologiques devenus fréquents, où la
dimension sociale est prévalente.
Cependant, il ne sera pas ici question de causalité directe des
troubles psychiques, mais de la phénoménologie de faits
pathologiques de frontières, dont on espère tirer des éléments de
clarté dans le compound clinique « bouffée délirante
aiguë - psychose schizophrénique », en faisant intervenir des
logiques sociales, alors que la présence massive d’enfants de
l’émigration maghrébine dans nos services n’a guère d’échos dans la
littérature psychiatrique.
Il est probable que la psychiatrie sociale soit d’abord le fait
que l’on n’ait pas peur du mot social, que celui-ci
n’apparaisse pas comme un « reste » à côté de
corpus de savoirs prestigieux ou fortement charpentés.
À travers l’étude de tableaux particuliers, à savoir les
décompensations psychotiques aiguës chez les « beurs »
dans les zones de relégation sociale, il s’agit de
« considérer les symptômes dans le cadre original d’un
mouvement et d’un jeu de forces variables » par lesquels
peut s’organiser une schizophrénie dans les suites d’un tableau de
désorganisation psychique aiguë [17].
Nous pourrions les appeler de manière provocante
« schizophrénies secondaires », pour montrer que le
tableau classique des schizophrénies ne peut être compris comme le
développement sui generis d’un processus endogène, dont le
modèle serait l’encéphalite de Von Economo ou la blessure de guerre
du patient de Goldstein, bien que certaines formes hébéphréniques
de l’adolescence donnent cette impression de développement
déficitaire inexorable.
Nous pouvons alors relever dans la description des dynamiques
qui se situent entre catastrophe et aménagement (Racamier), des cas
de figure qui s’approchent de notre sujet et dont certains auteurs
ont fait état. Citons par exemple « l’atmosphère de
pauvreté » de Jacobson, que l’on transfère alors de la famille
au socius tout entier ; elle est marquée par
l’instabilité, les exigences perverses, confuses ou
contradictoires, etc. [56, 36].
Il est donc question de reprendre un abord socio-mésologique de
la psychose, dans la tradition des Bastide et Devereux, sans que
cela soit de l’épidémiologie ou même de l’anthropologie culturelle
[7, 8, 21, 22].
Le modèle socio-mésologique a été fortement critiqué par Henri
Ey à Thuir, en 1975, lorsqu’il revêtait la forme des théories de
Palo Alto ou de l’antipsychiatrie. Si l’on ne peut réduire à une
seule dimension psychogénétique, sociogénétique ou biogénétique la
totalité du processus schizophrénique, cela ne veut pas dire qu’il
faut s’interdire d’étudier ces aspects, surtout dans les formes
cliniques où ils apparaissent à l’état pesant, avec une
dimension devenant prévalente qui ne reçoit actuellement qu’un
silence embarrassé.
Tout le monde s’accorde à dire que la schizophrénie est un
processus dynamique complexe, dans lequel interviennent des
facteurs génétiques, neuro-développementaux, toxiques et
psychosociaux. Les uns peuvent renforcer les autres ou se suffire à
eux-mêmes. La schizophrénie est avant tout une organisation
pathologique que l’on remet dans les cadres obligés, pratiques,
mais aussi contraignants de la médecine : symptômes, syndrome,
maladie. Nous avons donc choisi de nous pencher sur des corrélats,
des intersections, des correspondances à partir de constats
phénoménologiques les plus simples possibles, établis lors de
conjonctures souvent caricaturales.
Des études épidémiologiques récentes traitent de l’immigration,
de son rôle comme facteur de risque, surtout lorsqu’elle se fait
dans un milieu socio-culturel minoritaire ou peu cohérent [2, 52,
58, 59]. De nombreux travaux se sont intéressés très tôt au rapport
entre psychoses et zones urbaines. Le clinicien ne sait pas
toujours comment utiliser ces recherches, car il ne peut les
reloger dans la relation thérapeutique. C’est pourquoi, nous
situerons ici plus dans l’Einfühlung : a pénétration de
l’intentionnalité de la rencontre entre le socius et
le sujet, et dans ce que nous pouvons lui rapporter de complexes
mésosociaux liés à la relégation et à l’enfance de l’exil. Il
s’agit de proposer un abord phénoménologique de cette rencontre,
non contradictoire avec les dimensions subjectives de vulnérabilité
ou les dynamiques familiales originales. On tentera de mettre en
rapport des aspects entiers et non négociables de certaines
idéalités du milieu avec les conflits intrapsychiques qui s’y
rattachent. Certaines dynamiques font alors apparaître une
proximité, une confusion entre les aspects subjectifs et sociétaux,
dans la dynamique de l’adolescence ou de post-adolescence, sans que
nous sachions toujours bien ce que ces derniers termes définissent
maintenant, surtout dans la durée1.
Cette position, qui s’efforce de comprendre la dynamique des
troubles, est commune aux pédopsychiatres qui s’occupent
d’adolescents et raisonnent en termes
d’organisation-désorganisation et non pas en termes de
processus-structures-décompensations. On peut aisément
comprendre que, confrontés à la psychodynamique mouvante des
troubles à l’adolescence, ils soient moins intéressés par des
diagnostics néo-kraepeliniens ou par la description de processus
figés. Si la dynamique de l’adolescence a un début approximatif et
une fin incertaine, elle fait s’étendre loin dans la vie adulte sa
clinique, mais permet aussi un retour vers la psychopathologie qui
l’accompagne. Cette dernière ne saurait être
unidimensionnelle ; elle se doit d’intégrer tout ce qui
concourt à défaire le sujet.
Dans les cas cliniques qui nous intéressent, ce pathos peut être
décrit à l’aide d’outils relativement simples : la
prépondérance des logiques spatiales qui l’organisent et la
faillite de la réalisation à la fois légale et narrative de
soi.
Logiques spatiales
La notion de relégation
La pathologie urbaine est connue depuis 1920 par l’école de Chicago
et notamment la parution d’un grand classique de la sociologie en
1939, Mental disorders in urban areas, étude faite à Chicago
par R. El. Faris et H. W. Dunhaum. Faris avançait alors que les
zones de détérioration et, d’atomisation des relations sociales,
constituaient la cause de la plus grande fréquence des maladies
mentales. Park lui répondait que ces quartiers permettaient aux
patients de s’isoler et de cultiver de façon morbide la solitude.
Bastide, en 1954, mettait en rapport ces deux aspects
réciproques d’une même réalité, la désorganisation individuelle et
la désorganisation sociale, fonctionnant en causalité circulaire
[8]. Il renvoyait dos à dos un sociogénétisme ou un endogénétisme
primaires. Il ajoutait finement que la conceptualisation opératoire
qui découle de telles études est inconfortable pour le
psychiatre : on sort du système où l’on interviendrait
directement dans les processus pathologiques, en essayant d’en
supprimer les causes. La psychothérapie institutionnelle devait
tenter de dépasser cette aporie par une pratique critique.
Nous nous sommes attachés, dans la description de certains
aspects des syndromes de relégation, à la phénoménologie de cette
désorganisation-réorganisation, aux logiques qui semblent
répétitives dans les décompensations pathologiques que l’on
retrouve dans les banlieues, singulièrement chez les enfants issus
de parents exilés du Maghreb. Nous emploierons souvent le terme
exil. Ce dernier terme nous semble préférable à celui
d’immigration pour marquer l’aspect traumatique lorsqu’il renvoie à
une souffrance, ce qui n’est pas toujours le cas. Nous évoquonsici
particulièrement à ce qu’en dit Fethi Benslama [11]. L’exil est un
terme qui nous convient, tant il diffère du terme immigration que
nous observons dans les études d’une sociogenèse pure des troubles
mentaux. On revande, et en cela nous différons d’auteurs se
référant à la psychanalyse, nous pensons qu’il existe un certain
déni à ne pas vouloir aborder la clinique psychiatrique dans la
forme pure de l’observation et de son référencement nosographique.
Si le discours psychiatrique n’est jamais neutre, il permet au
moins d’entrer dans un lexique de la souffrance référé à la
médecine. Surtout, il prend enfin la liberté de mettre en rapport,
selon la géographie des expériences, un tiers ou la moitié des
tableaux référencés dans le registre des psychoses hospitalisées et
s’accompagne d’une problématique de l’exil et de la relégation.
Quant au terme relégation, il devait être introduit dans le
droit français en 1885 puis, curieusement, seulement supprimé
en 1970. Il consistait dans l’internement perpétuel de condamnés
sur le territoire des possessions d’Outre-mer ; c’était
d’abord un peine complémentaire, une « double peine »,
déjà. Le terme relégation fut « repris » par Jean-Marie
Delarue dans un ouvrage paru en 1991, fruit d’une mission
ministérielle et intitulé Banlieues en difficulté : la
relégation2[19]. Il vient de
relegare, écarter d’un lieu. Le terme exil en est très
proche, il s’agit en quelque sorte du terme « générique »
,décrivant la sortie du lieu d’origine, des origines
(ex : hors de et il : lieu).
La relégation devait historiquement s’accompagner dans un
deuxième temps de travaux forcés, les relégués libre, sauvages et
désœuvrés ayant rapidement désorganisé les tropiques... On devait
aussi reléguer plus tard les anarchistes et les coupables de
manœuvres abortives3.
Exil et relégation sont d’abord des termes topiques, spatiaux.
Des logiques historiques les accompagnent, mais il faut d’abord
insister sur cette idée de déplacement, d’éloignement et de
spatialité, pour l’opposer à l’historicité ou à la
narrativité du sujet, la masquer, l’envahir.
La relégation fige l’exil dans la « zone », en
assimilant le territoire à l’origine culturelle4. Comme toutes les notions que nous allons
parcourir, elles ne sont véritablement évidentes que lors des
processus déjà pathologiques où elles se figent, ce qui nous permet
de les décrire alors comme des données prenant une valeur
clinique.
L’exil
Les pathologies particulièrement rencontrées chez les premières
générations de l’émigration tendent à disparaître ou à rester
privées. Rappelons-nous ces névroses traumatiques que l’on
qualifiait globalement du terme infamant de sinistrose,
associant le « corps suspect » [10], les aspects
dépressifs profonds et la quête incessante de la compensation ou
simplement de la reconnaissance, par un corps présenté comme
« acéphale » [13]. Il est probablement plus difficile
d’accorder le même statut aux bouffées délirantes de la génération
suivante, bien que l’on puisse trouver des similitudes entre la
plainte du père et certaines cicatrisations post-psychotiques, sous
forme de l’enfant assisté et pourvoyeur ramenant au foyer
l’allocation aux adultes handicapés.
Comme nous le verrons, des bascules ou des transferts se sont
opérés entre les générations. Le problème des aînés est souvent
dépassé – le sida ou la toxicomanie ont fait des ravages.
On voit apparaître plus fréquemment le problème des benjamins,
mais aussi celui des mères, aux corps dépressifs et perclus dans
l’épuisement sacrificiel. Ces problématiques des mères
sacrificielles demanderaient une étude à part. Nous nous
contenterons de l’illustrer ici par nos deux premières
observations, pour clore provisoirement le chapitre (observation
1 et 2).
Beaucoup d’études ont été menées sur la clinique de l’exil. Un
numéro remarquable de la revue Intersignes lui a été
consacré. Mythe du retour, devoir d’aînesse, transmission de la
dette sont des mythèmes des civilisations de la Chute et du paradis
perdu. Rappelons que dans l’ancien français, « exil »
signifiait souvent aussi « destruction, ruine » et que
son étymologie annonce toujours des changements douloureux,
renforcés ici par les souffrances et les ressentiments d’une guerre
coloniale. Le mythe du retour est lui-même souvent associé à la
mort dans la mère patrie, à l’ensevelissement dans la terre
mère ; il est d’autant plus prenant qu’il devient impossible
du vivant du sujet.
Pourtant, l’exil n’est pas forcément un pathos. Ce peut être un
mouvement créateur, un espoir, à moins qu’il ne reçoive la sanction
ou la fermeture de la relégation qui le fige dans une problématique
du lieu et de la réserve indienne, créatrice de violence, de
ressentiment dans la succession des générations ; car l’exil
est alors assimilable à l’échec, puis à sa répétition inéluctable
et à la dette de réussite ou de vengeance.
Les syndromes de relégation ne sont pas uniquement des syndromes
d’exclusion ou d’auto-exclusion comme on a pu les décrire chez les
SDF. Ils ne sont pas simplement constitués de négativité. Il y
règne des logiques actives et spécifiques, liées à des modalités
identificatoires fortes, elles aussi spatiales ou transversales,
intragénérationnelles mais volontaires. Des dynamiques spécifiques
viennent ensuite s’intriquer, avec pour le clinicien des
difficultés à saisir les limites entre ce qui relève du banal, de
la souffrance psychique et le pathologique. Pour illustrer ce
problème, nous allons choisir deux éléments phénoménologiques que
nous allons mettre en opposition.
Nous choisirons d’aborder ce monde par deux évidences qui le
traversent en s’opposant. La première renvoie à des oppositions
figées et dans l’entre-deux-mondes, la deuxième à
l’imaginaire à disposition la plus banale et pourtant la plus
inaccessible, le tout-monde. On pourra juger cela simpliste
ou nous’accorder au mieux « se non è vero, è bene
trovato ». La complexité vient ensuite, mais le monde dans
lequel cela se déroule est construit d’abord autour d’une pauvreté
de toutes les dimensions, économique, culturelle, psychique, et un
raidissement paranoïaque des idéalités.
L’entre-deux-mondes
Pour les enfants de l’exil, on a pu parler de génération de
l’entre-deux. La notion d’entre-deux comme espace thérapeutique a
fait l’objet d’une remarquable étude – dans ses rapports aux
patients issus de l’immigration – par Dahoun [18]. L’entre-deux
peut devenir un espace contenant, un outil théorique qui permet
l’élaboration psychique et la métabolisation des souffrances, liées
notamment à la différence.
L’entre-deux-mondes est bien différent, car il s’agit tout au
contraire d’un espace contraint où se retrouvent la
problématique de l’adolescence, de l’exil et de la relégation, dans
des oppositions irréductibles. Il existe des valeurs figées, non
légitimes, mais qui se répondent de part et d’autre de manière
paranoïaque, des mondes dont les logiques sont aliénantes. Le terme
« monde » est ici le plus exact, dans son aspect global,
flou, mais écrasant.
Z. Dahoun emploie les termes évocateurs suivants :
« entre l’origine et l’accueil : un entre-deux
suspendu ». La conjonction entre l’exil et la relégation
en fait un entre-deux-mondes territorialisé dans la
« cité », bien loin de l’entre-deux dynamique et
transitionnel.
L’enfance de l’exil est la représentation vivante de
l’oscillation entre deux cultures, la native et l’adoptive, sans
que celles-ci soient véritablement accessibles. C’est ainsi que les
enfants de l’émigration maghrébine « sont Arabes et ne
seront jamais des Arabes »[20], de la même façon qu’ils
appellent parfois « français » le reste de la population,
les Français qu’ils ne seront jamais vraiment. On sait que la
plupart des enfants gardent « au bled » de la
famille, mais qu’ils ne seraient ni capables ni désireux d’y vivre.
Leur connaissance de l’arabe est très variable. Nous avons pu
constater, en Algérie, avec peut-être une question de prononciation
maladroite surajoutée, qu’on les appelait sur place les
« immigrés » et non pas les émigrés, comme s’ils avaient
dans le pays de leurs parents un statut d’étranger. Cependant, il
ne faut pas ramener uniquement cet entre-deux-mondes à des
processus d’acculturation, ou plus généralement à des conflits
d’identité culturelle. Il faut savoir gré à Fethi Benslama [11, 2]
d’avoir montré l’impasse misérable de l’ethnopsychiatrie
« ghettoïsante » qui se poserait en choix binaire
d’identité, mais aussi d’avoir insisté sur la problématique du lieu
sous la forme d’une question posée à l’exilé : « que
suis-je là ? », et non pas « qui suis-je ? » ;
c’est devenu une question première, extensible à beaucoup de sujets
maintenant exilés dans leur misère. Nous le reprendrons dans un
post-scriptum consacré au problème de la reconnaissance,
mais on peut comprendre la différence entre les parents, qui ont
leur corps ici et leur tête ailleurs, et les enfants dont le corps
est ici et la tête nulle part.
Cet entre-deux-mondes de l’exil vient s’installer dans le
péri-urbain de la relégation et la problématique adolescente,
figeant l’adolescence elle-même. Celle-ci est souvent redoublée par
l’opposition marquée au Maghreb entre le monde maternel, où il y a
peu d’interventions paternelles, le statut privilégié du garçon et
la rupture brutale qui s’opère avant l’adolescence, sommé de devoir
gagner un monde adulte et une masculinité problématique. Sur cette
conjonction de l’entre-deux-mondes, de la relégation et de l’exil,
l’adolescence pose alors en pile d’assiettes des
incertitudes : masculinité, paternité, langue, etc.
En passant, il nous faudra relever les risques d’une réflexion
partant de la notion d’identité. Pour illustrer ce propos, nous
nous référerons, avec Laplantine [48], à la notion de métissage,
qu’il oppose à la pensée identitaire. Dans un livre remarquable,
Des beurettes, N. Guenif Souilamas [35] fait un chapitre
décapant sur la double culture comme fausse évidence :
« Cette mécanique fige des postures qui ont depuis
longtemps dépassé le séparatisme pour s’abreuver à des sources
mêlées » (p. 44). De la même façon, elle relève combien
l’appellation « jeunes issus de l’immigration »
désaffilie les sujets, ou plutôt leur fait endosser le poids du
processus migratoire sans visage. Nous lui renverrons que la notion
d’identité nous semble un peu « fatiguée », mais que la
double culture est une problématique fréquente de la pathologie,
puisqu’elle s’y fige, justement.
La notion de métissage est vivante et créative ;
l’entre-deux-mondes est une notion qui se réfère d’abord à la
problématique identitaire posée entre deux extrémités, avec des
efforts pour en sortir qui peuvent être délirants. Le métissage
demande du temps, l’entre-deux-mondes est donné, figé, spatialisé.
Le métissage est long, il demande un travail psychique, la
problématique identitaire se pose en termes de choix immédiats.
Nous ne pouvons ici développer les relations entre la pensée
spatialisée, anhistorique, « identitaire » et la
schizophrénie, et nous sommes obligés de renvoyer à des lectures
telles La fausse conscience de Gabel. Une réflexion du type
de celle d’Erikson [26], à partir du concept d’identité
psychosociale, nous semble maintenant dépassée, face à la mobilité
des identifications modernes et des processus psychiques. Elle
risque même de renforcer les crispations [20, 47, 48, 12, 23]. On
retrouve cette même impasse qu’il y avait à vouloir à tout prix
faire revenir au bled les premières générations, au corps
hurlant dans la plainte revendicative, en insistant sur une
identité à retrouver plutôt qu’à créer. C’était en fait un choix
dépersonnalisant, ramenant au passé figé, après l’échec.
Le métissage n’est peut-être qu’une manière de penser
« déconstructive », se méfiant des impasses, une
« pensée métisse » [48] qui nécessite de toute façon,
comme l’a montré F. Benslama, « un certain ordre de
détermination et d’identité, plutôt que de nourrir l’illusion de
s’en affranchir »[12]. Il s’agit plutôt d’un processus
voulu comme créatif, un travail de la métaphore et la volonté
d’être au plus près de ce qui se crée, plutôt que de ce qui se
régidifie, se sclérose. Cela consiste aussi à ouvrir des pistes
plutôt que de conforter des certitudes, lors d’une réflexion
théorique. Cette démarche est capitale en clinique, où l’on reste
sourd pour les années à venir devant un patient dont l’identité
dans la relation est d’être « bien connu » et ne plus
rien avoir à faire reconnaître. Elle s’appuie aussi sur un constat
important pour notre propos : l’application directe de
concepts sociologiques à la psychiatrie est de peu d’intérêt ;
le sujet social qui nous intéresse n’est pas le sujet de la
sociologie, mais la présence sociale dans la pathologie. De là
l’obligation de créer nos propres concepts pour rendre compte des
intersections.5
Revenons aux bipolarités posées en pile d’assiettes dans la
logique paranoïaque de l’entre-deux-mondes. La victimisation
en est un. C’est un processus où l’on est victime d’agresseurs,
mais c’est aussi la communauté imaginaire où tout le monde est la
victime de quelqu’un d’autre, de quelque chose de réel ou
d’imaginaire et cela devient une façon habituelle de se référer à
l’autre, sans visage, dans un mouvement préliminaire à la
paranoïa.
Dans un travail d’anthropologie urbaine fait à Aulnay-sous-bois,
Dray montre que les victimes en arrivent même à une inversion des
valeurs, parallèle à ce qui se passe chez les agresseurs.
« Les agressés mettent en avant le sacrifice d’avoir
renoncé à l’accusation pour ne pas prendre le risque de faire
condamner un innocent »[25].
Ce fonctionnement bicéphale, sans aménagements ou négociations,
se retrouve souvent chez les adolescents sous la forme de ce choix
humoristique mais ô combien parlant : « En
Seine-Saint-Denis, il faut être éducateur ou
délinquant » ! Cela nous montre l’aspect entier, non
négociable des idéalités. On peut être aussi psychiatre ou fou.
L’identité renvoie trop facilement au pathos. Il se constitue un
monde identitaire non aménageable, non « métissable »,
qui pose ses exigences en termes identificatoires
« durs » et inaccessibles à l’adolescence. Il y aura des
tentatives de le dépasser pour échapper à ses exigences. Les
conduites d’appropriation peuvent alors devenir sectaires,
délinquant , délirantes ou maniaques. Ajoutons ici quelque chose
ici d’important. Une collègue, dans une réunion de travail où nous
discutions d’un cas qu’elle avait présenté, avait omis de dire
qu’il s’agissait d’un enfant de l’exil, sous le prétexte
« qu’ils parlent tous de la même façon ». Cette excuse,
au demeurant peu acceptable au regard de l’importance clinique de
la problématique de l’exil dans l’observation, n’est pas si fausse.
Comme la relégation, l’exil ou l’adolescence, l’entre-deux-mondes
constitue une question qui s’universalise et devient à disposition
de chacun, quelles que soient ses origines, en termes
intrapsychiques intériorisés et, finalement, en termes d’impasses
identificatoires. Comme le décrit Jeammet « L’équilibre
narcissique demeure largement supporté par la relation aux objets
externes auxquels est en quelque sorte confiée la mission de
contre-investir une réalité interne qui fait peser sur le sujet une
menace de désorganisation. C’est ce type de liens que l’adolescence
contribue très spécifiquement à remettre en cause et à
déstabiliser »[38].
Le tout-monde
Le tout-monde est le complément anthropologique de
l’entre-deux-mondes. Nous avons emprunté ce mot composé au
romancier et poète antillais Edouard Glissant [33].
Le tout-monde prend bien sûr l’aspect de la ses corrélations
globalisation libérale, l’aseptisation du sujet politique et ses
corrélations, le communautarisme, le consumérisme, la revendication
victimaire. Le reste relève d’un quant-à-soi non négociable et si
possible spatialisé. Le tout-monde place l’avoir avant l’être,
dissout le sujet et ses peines, crée un univers de rencontre sans
histoire. De fait le tout-monde, pour les trois quarts de
l’humanité et une bonne partie de l’enfance de l’émigration, reste
comme une idéalité à conquérir par le rêve, l’artifice, mais aussi
la délinquance ou la folie, qui peuvent se succéder l’un à l’autre,
selon les talents. Il peut être aussi conquis par la présence
délirante, la conquête mégalo-maniaque, qui va de
l’entre-deux-mondes au tout-monde, court-circuitant les
identifications pesantes ou impossibles de l’enfance de l’exil.
Cela peut prendre des aspects très divers, surtout consuméristes,
mais il s’agit surtout d’une idéalité difficile à atteindre par la
réalisation légale de soi. Le tout-monde est à la fois haï et
convoité. Il est représenté, dans les désirs des parents, comme un
ailleurs immédiatement perceptible, à portée de main, le lieu des
regrets et des échecs. C’est un ensemble informel, dispersé, sans
grande organisation interne. C’est un monde maniaque,
kaléidoscopique et puéril. Alors que l’entre-deux-mondes est du
côté de la dépression ou de la paranoïa, le tout-monde est du côté
de la fuite.
À ces deux pôles d’organisation psychosociale nous avons en
opposition, nous ajouterons trois organisateurs psychiques qui nous
semblent prépondérants dans l’organisation des familles, de leur
environnement, mais aussi dans la manière dont ils interviennent à
l’adolescence dans le jeu des identifications : la place du
père, la délinquance et la surmasculinité factice, ainsi qu’un vécu
constamment retrouvé, la terreur. À ce titre, nous n’avons ni la
compétence, ni le désir de faire de la sociologie. Notre dessein
consiste à trouver des outils simples qui puissent répondre de la
présence du sujet social mal en point dans la pathologie, y compris
la plus grave.
Du socius au sujet
La place du père : ils ont « chopé » la
forclusion ! 6
Il s’agit sans doute du domaine où l’on a pu entendre ces dernières
années le plus d’approximations, d’utilisations erronées des
concepts psychanalytiques. Nous en avons connu la caricature un
jour où un responsable de la prévention judiciaire de la jeunesse
avait enfin trouvé, dans la « forclusion du nom du
père », le concept qui expliquait l’impossibilité de résoudre
les comportements délictueux des sauvageons. Ainsi devrait-on, à la
suite des travaux de Mc Gory, obliger toute une classe d’âge issue
de l’exil ou des cités de relégation à une prise d’antipsychotiques
atypiques précoce !
Tout a été dit sur les pères, et beaucoup de banalités :
disqualifiés, dévalorisés, sans oublier le syndrome de carence
d’autorité, décrit il y a déjà 40 ans.
Bien sûr, tout cela illustre un grand désarroi, car il s’agit
moins de l’absence symbolique des pères que de problèmes
identificatoires complexes. Vouloir tout ramener à la
disqualification des pères est une facilité fâcheuse dans la
psychopathologie de ces dernières années, après que les mères
pathogènes ont fait les beaux jours des années 1970. Cela ne veut
pas dire cependant que ces problèmes n’existent pas. Dans la
problématique de l’exil du Maghreb, l’aîné a une place particulière
qui a souvent été traitée. Mais on peut relever dans les situations
pathologiques que nous connaissons qu’il s’agit souvent du dernier,
de l’enfant né de parents vieillissants qui se trouve confronté le
plus durement possible à cet entre-deux grandissant des idéalités.
Les fils sont souvent posés dans l’obligation d’atteindre des
idéaux inaccessibles, dont on sait qu’ils peuvent représenter la
vengeance, la demande de reconnaissance ou la dette des générations
précédentes, dette ou vengeance qu’ils ne comprennent pas
forcément. On sait aussi qu’un « enfant otage » peut être
désigné pour remplir ces devoirs obscurs, y compris la prise en
charge de la vieillesse de ses parents, et qu’il se joue alors des
dynamiques familiales complexes7(observation 3). S’offre
donc souvent une réponse confuse à des non-questions, en termes
d’histoire intergénérationnelle. Cela contribue à donner aux
adolescents l’impression de devoir se situer dans des
problématiques qui leur sont étrangères. En même temps, cette
incarnation des aspects transgénérationnels favorise une filiation
morbide [38]. On n’a que très rarement l’impression, dans les
rencontres avec les familles, d’être devant un vide des
imago ; mais à mesure que la distance entre le père exilé et
le dernier fils a grandi, la différence des idéaux se fait énorme.
L’adolescent ne peut donner des réponses à des non-questions ou à
des questions incompréhensibles, dans un monde où les idéalités
sont fluctuantes, distantes, dispersées ou inaccessibles. Cela
n’est d’ailleurs ni une question d’âge, ni une question de sexe. Au
demeurant, il peut s’agir d’une problématique banale d’un
adolescent confronté au vieillissement de ses parents (observons
3).
Nous verrons que l’entrée dans la pathologie est le plus souvent
du registre maniaque, d’un monde dispersé et disloqué, même si
cette dislocation peut ensuite s’organiser. Elle correspond à
l’anomie sociale qui lui fait face. Dans un certain nombre de cas,
le tout-monde doit même rester inaccessible ou lointain pour
plusieurs raisons. Hériter de la dette n’est pas forcément devoir
la combler, mais devoir la transmettre. Comme nous le verrons plus
loin, il existe un appel à la reconnaissance à la fois dans
l’exil, l’héritage de l’exil et la délinquance, sans que ce terme
chargé d’affectivité soit vraiment définissable.
La surmasculinité factice
La surmasculinité factice ordonne les conduites délinquantes mais
aussi la forme du délire, dans les valeurs véhiculées par la
relégation. Il s’agit d’une tentative narcissique de dépasser les
identifications impossibles par les idéalités du groupe. La
surmasculinité factice tend à résoudre, à organiser le désordre de
l’adolescence. Elle prend parfois des allures caricaturales. Nous
donnerons ici une observation que nous avons déjà exposée, tant
elle nous paraît illustrative. (observation 4).
La logique des identifications latérales se situe dans l’ordre
du même, du frère, source de toute agressivité possible. La
surmasculinité factice s’enracine dans l’absence de sécurité
interne, elle fait lien social par les conduites ordaliques et la
hiérarchisation entre « frères de lait ». On sait bien
que la culture de la rue est à la fois une tentative d’organisation
de la relégation et une expression de la vulnérabilité et de la
peur qui l’accompagne. Les organiseurs psychiques nous venonsde
décrire sont aussi bien présents dans l’univers mental de
l’adolescence que dans les tableaux pathologiques aigus, où se
retrouvent au premier plan les problèmes identificatoires, la
tentative d’appropriation délirante de l’environnement et
l’expression mégalo-maniaque de la pathologie (observation 5).
La délinquance
Elle est constante dans les différentes étapes de la
pathologie : prémorbide, épisodes critiques et périodes de
stabilisation. Les relations sont complexes et impossibles à
résumer ici ; il en est de même pour les travaux qui s’y
rapportent attachés. Depuis plusieurs années, la présence de
pathologies psychotiques est patente dans les prisons françaises, à
travers une politique explicite de responsabilisation de la
délinquance, même si celle-ci s’accompagne de désordres
psychotiques.
Dans nos observations, les conduites délinquantes sont souvent
préalables à l’apparition de troubles psychotiques. De toutes
façons, l’expérience de la prison est en général une faillite en
termes de facilité délinquante, de relation à l’autre et de
désafférentation sociale supplémentaire. Il faut ajouter que
l’incarcération, par le jeu des peines supplémentaires, amène à des
prolongations de peines parfois très importantes, sans que les
aspects pathologiques en soient pourtant relevés. La pauvreté de
nos propos est ici problématique, car nous ne sommes pas à même de
vérifier une quelconque vérité de nos dires par une étude
épidémiologique.
D’un point de vue plus général, l’épidémiologie des relations
entre la délinquance et les troubles psychotiques reste à
faire.
Depuis quelques années, on insiste sur l’aspect de
reconnaissance sociale qui sous-tend les conduites délinquantes
[46]. Il est aisé de constater que les vols n’ont pas toujours une
grande valeur d’appropriation, mais représentent l’entrée dans la
communauté délinquante des pairs et des aînés. C’est une conduite
somme toute conformiste, pour ceux qui se sentent exclus de la
réalisation légale de soi. Y a-t-il une façon de repérer ce que
l’on pourrait appeler des comportements pré-morbides lors de ces
conduites délinquantes, ou doit-on penser que dans leur échec même
réside l’appel à des solutions où la désorganisation psychique
devient la solution naturelle, avec sa propre logique, son lot de
toxiques et ses bénéfices secondaires ?
Quant à la reconnaissance, c’est une notion énigmatique, où l’on
passe de Hegel au préfet musulman, puis à Star Academy. On ne sait
pas très bien ce que c’est, mais on sait ce que cela ne devrait pas
être : de la « communication », comme le relève A.
Boubeker [15]. Nous y reviendrons en posts-criptum, avec
Paul Ricœur, car nous pouvons trouver dans ce terme la ligne à la
fois de partage et de rencontre entre la sociologie et le sujet
social de la psychiatrie [57].
La terreur
La terreur est une composante indéniable de l’expérience de la
cité ou de l’incarcération et l’absence de sécurité interne une
constante de la désorganisation, le soubassement naturel des
tendances persécutives.
On se tromperait si l’on faisait de la terreur une simple peur
de la violence du milieu. Dans les tableaux pathologiques, il
s’agit aussi d’une terreur interne devant sa propre vulnérabilité,
son impossibilité à rassembler ses idées, à maîtriser le flux de sa
pensée ou même à éviter la facilité familière du passage à l’acte
catastrophique, toujours donné comme un « court-circuit »
naturel. Toute pathologie psychotique induit ce type de troubles,
que l’on a pu répertorier dans les troubles anxieux
post-psychotiques ou même post-traumatiques avec l’idée de
répétition, de souffrance et de fatum. C’est un des points
de capiton entre la vulnérabilité, endogène ou acquise, et le
milieu traumatisant. Il n’y a pas de troubles psychotiques qui ne
s’accompagnent, pendant la crise, après celle-ci et pendant
longtemps encore, d’un manque de sécurité interne, laissant le
sujet fragile pour de nombreuses années. Cette fragilité est assez
simple à concevoir ; elle s’exprime par une porosité de l’être
à l’ambiance. Il n’y a plus de remodelage subjectif des
problématiques externes mais un effet d’assujettissement à
l’ambiance et, et de dépersonnalisation qui nous amènent aux
particularités cliniques de la pathologie. (observation 6)
Clinique des organisations psychotiques masculines, dans
l’enfance de l’exil maghrébin
Désorganisation psychique et fuite des idées
La dimension maniaque des troubles et la désorganisation
psychique
Dans le monde de la relégation, la symptomatologie des
décompensations psychotiques est assez uniforme. Nous avons choisi
de l’ordonner dans ses relations avec la problématique sociale,
dont nous avons essayé de décrire une phénoménologie rapide, même
si nous pensons que la crise psychotique que l’on retrouve chez les
enfants de l’exil en France est un pattern dont la validité
dépasse le monde de l’émigration, la relégation et la problématique
des banlieues.
Nous avons évoqué la porosité du sujet. En effet, mêmes les
symptômes qui sont au premier plan correspondent classiquement à la
manie : hypersyntonie, kaléidoscopie des contenus de
conscience en relation avec un monde aléatoire environnant, sans
euphorie mais avec parfois ludicité, agressivité labile Ces
symptômes ne peuvent être compris comme le début d’un processus
entièrement prévisible car, autour d’eux, vont s’organiser des
réponses qui peuvent déterminer le style de l’évolution
postérieure.
La syntonie, décrite par Bleuler, exprime la fusion harmonieuse
du comportement du sujet avec le milieu ambiant. L’hypersyntonie
est une ampliation de ce processus, une sensibilité exacerbée aux
changements de l’ambiance, une expansion des réactions qui conduit
à des émotions et des comportements mobiles et exagérés. Minkowski
[54] a largement repris, lors de son étude sur la schizophrénie,
les places respectives de l’hypersyntonie et de la schizoïdie.
Kretschmer lui avait fourni les notions de schizothymie et
« d’alliage pathologique », entre différentes logiques
que l’on oppose souvent artificiellement depuis Kraepelin.
L’hypersyntonie s’oppose naturellement au renfermement intérieur,
mais nous avons noté chez beaucoup de patients qu’elle peut le
précéder. L’hypersyntonie rejoint la variabilité de l’humeur, qui
accompagne la kaléidoscopie des contenus de conscience ; mais
la question de l’humeur est vraiment secondaire. Le rythme interne
est celui de la manie, mais l’humeur est terne et l’affectivité
froide.
Les contenus de conscience sont en relation immédiate avec le
milieu et sa variabilité, sa dispersion, son manque d’organisation
interne. Le contenu de conscience kaléidoscopique est parfois
proche de ce que l’on décrivait autrefois comme certains aspects
décousus de la psychopathie. Le patient voit sa pensée dépendre de
la survenue d’un nouveau visage, d’une nouvelle infirmière, d’une
fenêtre ouverte, d’une porte fermée, qui conduisent à cette
exacerbation classique des représentations mentales ou des actes en
relation à la sensibilité immédiate, sans organisation de
l’expérience, sans hiérarchisation cognitive de l’importance des
événements. Le patient est tout entier dans la succession de ses
perceptions. La fuite des idées correspond à une porosité extrême
de l’être au monde déstructuré.
On remarquera, après Binswanger, que la fuite des idées ne peut
être située dans une accélération de la conscience, un trouble des
associations ou un vécu particulier, mais comme « un tout de
l’homme aux idées fuyantes » en relation, ajoutons-nous, avec
un monde qui fuit lui-même, qui se dérobe sous ses pas.
L’appréciation suivante de Binswanger est ici particulièrement
congruante à notre sujet : « Il s’agit de tenir
toujours l’un à côté de l’autre le vécu du temps et le vécu de
signification »[30]. C’est par la fusion que la présence
mégalomaniaque tente de s’évader de l’entre-deux-monde pour
gagner le tout-monde8.
Certes, il peut apparaître arbitraire de situer cet état du côté
de la manie et non de la désorganisation psychique. Cela correspond
au fait qu’en dehors de la confusion liée à la fuite de la
vigilance, il n’y a pas de symptôme dans ces tableaux qui ne
puisse, qui ne doive, être trouvé dans la désorganisation qui
parcourt d’abord le monde objectal.
Azoulay, dans son avant-propos au dossier de l’Information
Psychiatrique consacré à la désorganisation psychique, notait
combien la nosologie était malaisée, hésitant entre état
schizophrénique atypique, crises catatoniques ou état maniaque,
incoercibles et non résolutifs [4]. Le colloque ouvrait d’ailleurs
une perspective très actuelle et qui colle à notre sujet : la
schizophrénie devient l’organisation plus ou moins réussie des
défenses, sur la base d’une désorganisation elle-même réactive, un
état-réaction. En paraphrasant Racamier, qui qualifiait la
dynamique du schizophrène comme « être en n’étant pas »,
on pourrait appeler cette « politique » de la
désorganisation : « n’être pas en étant tout » [56].
Une sorte d’identité négative (Green) par dispersion, fusion et
tentative d’emprise sur la totalité. Encore faut-il un sens social
à cette conduite, un monde prêt à coller à cette façon de se
conduire.
Les idées délirantes
Les idées délirantes sont en général finalement pauvres ou
disparates. Leur thématique suggère que ce sont des tentatives pour
organiser l’ambiance, à travers un délire mégalo-maniaque ou
narcissique peu construit, kaléidoscopique et dépendant lui-même de
l’ambiance et des événements. On y retrouve souvent des éléments
culturels de la culture maternelle, assemblés avec le tout-monde
mégalo-maniaque. Le délire peut se présenter comme un délire de
fuite ; le patient refuse toute réalité et conflit au moyen de
solutions imaginaires, de ce que Piera Aulagnier avait appelé le
futur utopique : il est médecin, il va devenir
professeur de football, il a une famille imaginaire dans un autre
coin du monde, etc. Aucune solution délirante ne se fige cependant
[3].
Si nous tenons au tiret entre mégalo et maniaque, c’est pour
relever que se joue là des remaniements narcissiques où les thèmes
délirants seront ceux de l’auto-engendrement, valeur sociétale la
plus banale du tout-monde. Le self made man psychotique est
une résolution de l’entre-deux et de la filiation impossible. On
voit apparaître ici une des voies de passage de l’immédiat maniaque
à la stratégie schizoïde. Le mégalo-maniaque glisse à l’autisme par
la « radicalisation » des idées délirantes qui
s’exacerbent jusqu’à ne plus trouver de rencontre possible.
L’adhésion aux idées délirantes est fluctuante et généralement
médiocre. Ce futur utopique est l’amorce d’un processus
autistique : ce sont des projets imaginaires impossibles à
négocier dans lequel le sujet peut ensuite se renfermer. Mais, dans
l’instant mégalo-maniaque, ce sont surtout des thèmes infantiles et
ludiques. Néanmoins, certains mythèmes délirants vont pouvoir
s’imposer par la suite dans un contrat stable avec l’ambiance. Les
thèmes les plus fréquents prennent alors une allure beaucoup plus
schizophrénique, autour de la catastrophe(observation7).
La catastrophe, qui touche le sujet, le monde et principalement
sa famille, appelle naturellement la projection paranoïde, mais
elle est au départ l’expression directe de la dislocation de
l’expérience. L’expérience délirante de fin du monde décrite par
Freud (la wue des auteurs allemands) n’est que peu délirée.
On y retrouve les thèmes de la maladie, de la mort, mais aussi de
la précarité sociale, affective et même idéïque, lorsque plus rien
ne tient. C’est moins l’effet d’un complot cosmologique que
l’expression d’un vide axiologique de l’expérience.
La fuite des idées obéit aux mouvements de l’ambiance. Si l’on
reprend de Ey la description de la manie (étude no20),
il n’y a cependant ni exaltation de l’humeur, ni ludisme et
l’expansivité est froide. Le délire est mobile, mais pauvre. Il y a
des thème récurrents, mais on ne retrouve ni la « fabulation
verbale » du maniaque, ni le délire d’emblée de la bouffée
délirante [29]. La destructuration de la conscience, si chère au
maître de la psychiatrie française, est indéniable, mais elle est
ici ordonnée par l’irruption du dehors désordonné dans la
conscience, dans un état de terreur ayant des motifs supposés ou
réels, liés à la vie dangereuse dans le monde de la relégation. Il
n’y a certainement pas ici une « orgie de liberté » ou
une « fête totémique »: la syntonie et la schizoïdie,
qu’opposait Minkowski, se trouvent ici rassemblées. Le patient ne
se situe pas dans une intentionnalité vis-à-vis du monde, un être
là, mais un monde-ici qui le saisit, et ce monde n’a rien à voir
avec la « roséité » du maniaque décrite par Binswanger
[30]. Instabilité, hyperprosexie et logorrhée sont à prendre dans
l’ordre de la possession cannabique surajoutée et parfois même de
la transe. Nous sommes dans l’expérience ; cette
expérience ne se constitue pas comme un délire in statuo
nascendi, une expérience délirante primaire, mais comme la
fusion du sujet disloqué avec un monde disloqué. Le « délire
d’emblée » de Magnan, « coup de tonnerre dans un ciel
serein [...] sans conséquence, sinon sans lendemain »
était très lié à la dégénérescence, comme incapacité à construire
un délire systématique et progressif, du fait de l’instabilité
mentale. On peut y opposer les formes oniroïdes du vécu, les états
crépusculaires de la conscience, mais ni les uns, ni les autres ne
répondent à cette impression dominante de saisissement de l’être
par le socius, ses logiques et son chaos. La fuite des idées
apparaît ici comme une porosité externe en regard de l’ambiance
maniaque d’un monde disloqué : c’est une fuite devant l’idée
ou l’idéation et la recherche même de la désorganisation psychique
d’un non-sujet.
Le modèle cannabique
Il est caractéristique d’une relation immédiate et non hiérarchisée
avec l’expérience sensible. Il peut s’accompagner d’hallucinations
fugaces qui représentent l’intrusion de l’extérieur. Celles-ci
accompagnent des tentatives d’organisation délirante
mégalo-maniaque ou messianique. Soulignons que le langage n’est pas
altéré ; si la pensée est disloquée, ce n’est pas du fait
d’une dissociation interne ou d’une discordance entre l’expérience
sensible et le monde, mais par l’adhésion immédiate au monde
proximal qui se présente comme un patchwork.
La désorganisation psychique est similaire en de nombreux points
à certains désordres entamés par le cannabis. L’évolution est
d’ailleurs identique à la forme d’atonie que le cannabis entraîne
par la multiplication des prises. C’est la raison pour laquelle ces
troubles sont parfois qualifiés de pharmacopsychose, avant de
s’installer dans la répétition et la durée. Nous savons que les
relations entre psychose et cannabis sont complexes et qu’il est
souvent difficile de savoir quel est le primum movens :
déstructuration d’une personnalité vulnérable ou tentative de
sédation de l’angoisse psychotique sont souvent invoquée.
Actuellement, on pense plutôt que le cannabis est de l’ordre de la
première logique, on le traite comme un facteur de risque
supplémentaire ayant un effet de dévoilement.
Il nous semble beaucoup plus logique de le référer à une lutte
des effets du cannabis contre les « symptômes négatifs, de
retrait ou d’alogie, et sur les effets secondaires des
neuroleptiques »[49]. En ce sens, le cannabis est au
niveau psychopathologique un modèle pour le sujet : il
lui offre des solutions de dispersion maniaque, parfois analogues à
ce que la banalité du « rappeur » nous évoque. Le
cannabis est un médium de la désorganisation psychique comprise
comme état-réaction, une solution naturelle à l’angoisse. Cette
paradoxalité de ses effets doit être absolument comprise dans une
intentionnalité différente de la psychose qui, bien souvent, ne
cherche pas une contre-solution à des symptômes qui sont déjà des
mécanismes défensifs, mais au contraire tente de les retrouver ou
même de les accentuer. Le cannabis est le médium de la
désorganisation psychique appelée comme solution naturelle. Il
dissout les limites entre le non-sujet et le tout-monde
(observation 8).
« Kiffer le oinj » de l’adolescence dépasse largement
le seul effet pharmacologique, le kif est un mot arabe et
français, un joint entre les deux cultures ! Il s’agit d’un
pattern du mode de décompensation dont on sait qu’il
complique la thérapeutique, car le traitement médicamenteux est
référencé par le patient dans le registre des drogues de l’autre,
contre les siennes.
Si la première valeur du groupe est celle du partage du
« joint », les chemins divergent ensuite. On sent que la
sensibilité au cannabis est très variable selon les
individus : vouloir trouver la recherche identique d’une
sédation euphorique entre l’adolescent dit « criseur
juvénile » et le jeune adulte psychotique est une banalité qui
n’a guère de valeur clinique dans la pratique. Dans les psychoses,
l’intentionnalité est psychotique : trouver dans la relation
au toxique, au milieu, à la pathologie une solution à un versant de
la pathologie par un autre mouvement pathologique (observation
9).
De la bouffée délirante au spectre schizophrénique
Désorganisation psychique et problématique
schizo-affective
Les tableaux que nous constatons, au départ, sont habituellement
diagnostiqués « bouffée délirante aiguë », avec ses
données classiques de bon ou de mauvais pronostic, selon l’acuité
des troubles et leur rupture avec la personnalité prémorbide.
Cependant, cela n’est pas ici sans rappeler ce que Kasanin
exposait en 1932 au congrès de l’American Psychiatric Association
et qu’il devait appeler the acute schizo-affective
psychosis[42]. On en a fait une problématique de l’évolution
cyclique de la psychose maniaco-dépressive, opposable à l’allure
continue du processus schizophrénique, ce qui me semble erroné. E.
Menager, sur ces problèmes nosologiques, signalait combien la
composante réactionnelle de Meyer sous-tendait ce diagnostic, avec
la présence de facteurs de stress et de conflits, sous forme d’un
« délire polymorphe avec des thème sexuels, mélancoliques
ou mégalo-maniaques mélangés à une pensée à base de mécanismes de
dénégation et un imaginaire primitif. Le patient réagit à cela par
l’agressivité et l’angoisse. Il y a une résolution en quelques
jours ou en quelques mois sans évolution déficitaire »[42,
53].
Le diagnostic de bouffée délirante offre l’avantage d’avoir
connu au moins une stabilité que n’a pas présenté le concept de
désordre schizo-affectif, représenté de différentes manières dans
le DSM3 et le DSM4, mais cela ne signifie pas que la problématique
définie par ces termes soit désuète. Il faudrait renverser la
séquence et parler de « troubles thymo-schizoïdes », plus
exactement « maniaco-paranoïdes ».
En effet, la particularité des syndromes thymo-schizoïdes réside
dans le déroulement des symptômes. On rencontre au premier plan des
symptômes classiquement décrits dans les syndromes maniaques, avec
des prolongements qui peuvent être diagnostiqués schizophrénie, la
thérapeutique n’étant pas étrangère à cela. La présence
hypersyntonique et kaléidoscopique au monde engendre une pensée par
contiguïté et proximité, qui peut se prolonger par une dislocation
durable de la pensée, prélude à une désorganisation beaucoup plus
durable, devenant alors discordante. De plus, l’importance des
thérapeutiques sédatives, que l’acuité de la pathologie,
l’agitation et l’agressivité nécessitent, peut être source d’un
déficit secondaire. Il me semble moins intéressant d’opposer ici le
spectre des troubles bipolaires au spectre de la schizotypie, pour
essayer de saisir la dynamique interne des évolutions
pathologiques.
Il n’est pas indifférent que Kazanin [42] ait relevé cette
pathologie chez les enfants d’émigrés américains récents d’alors,
quand bien même il faudrait se méfier d’une correspondance trop
facile avec les tableaux que nous voyons. Nous constatons, sans
vouloir nous replonger dans le problème de la psychose unique,
qu’il peut exister des déroulements ou des choix dans l’allure des
troubles psychotiques qui laissent apparaître des alliages
psychopathologiques, pour reprendre de nouveau ce terme de
Kretschmer. C’est sans doute pour cette raison que Kazanin
recherchait un cadre de description souple qui n’enfermait pas dès
le départ le patient dans une allure évolutive figée, comme s’il
s’agissait du dévoilement d’un processus prévu à l’avance,
caractérisé par son endogénéité et sa fin déficitaire.
Nous sommes sans doute trop prisonniers de l’opposition binaire
kraepelinienne, alors que la relation différente au monde et
l’efficacité de la thérapeutique décident beaucoup plus de l’allure
clinique des troubles, les « séquentialisant » maintenant
pour la plupart.
La place de la thérapeutique
La symptomatologie et le milieu entrent en consonance avec les
problèmes thérapeutiques que l’on va rencontrer dans cette
pathologie très aiguë. Nous l’avons noté, les médicaments peuvent
être assimilés à la prise de drogues. Si l’agitation nécessite
l’isolement, celle-ci renvoie à l’expérience ou à l’imaginaire de
la prison. La médecine est située sur un des pôles de l’entre-deux
qui peut entrer en conflit avec des solutions thérapeutiques
traditionnelles du pays d’origine. De ce fait, le cadre
thérapeutique est souvent difficile à instaurer. Dans la pratique,
il est nécessaire de trouver des médiations dans la famille,
notamment des frères et des sœurs- souvent des sœurs qui
socialement se sont mieux intégrées - plutôt que les parents qui
sont au centre de la problématique, « dépassés », souvent
vieillissants et dépressifs.
Nous ne pouvons discuter ici de tous les aspects thérapeutiques
en jeu. Cependant, il est possible de signaler certains problèmes
pratiques dont les conséquences peuvent être très importantes. Du
point de vue biologique, il faut attirer l’attention sur le fait
que la gravité du syndrome, son acuité et sa résistance vont
entraîner la prescription de thérapeutiques très sédatives et
parfois déficitantes, desquelles il faudra se défaire ensuite car
elles peuvent être en grande partie responsables du retrait et de
la discordance de certains patients. L’aspect aigu et très
destructif de l’épisode s’ajoute au mauvais niveau d’adaptation
sociale à l’existence d’une incarcération. L’absence
d’apprentissage ou de scolarité suffisante font que le niveau
d’adaptation espéré se situe toujours en dessous de ce qu’il
pourrait être pour le praticien ou l’équipe soignante, qui
préfèrent prévenir la rechute plutôt que de favoriser l’insertion
sociale du patient, avec sans doute le choix des thérapeutiques en
fonction du statut social du patient, de ses possibilités de
langage et de réalisation légale de soi [32].
La peur de la rechute, du retour à la symptomatologie floride
violente et socialement délabrante du début peuvent donc diminuer
les ambitions thérapeutiques. Pourtant, il est habituel de
constater qu’un équilibre assez stable peut s’opérer 3 ou
4 ans après et que celui-ci sera en revanche difficile à faire
évoluer ensuite. Nous nous attarderons le statut de l’enfant
pourvoyeur, dans l’ambiguïté du terme, qui retourne occuper un lieu
pré-pubère dans la famille, avec une réclusion à domicile et
l’abandon de perspectives sociales évolutives.
Les bénéfices secondaires : l’enfant assisté et
pourvoyeur
Il est habituel de constater une certaine stabilisation de la
pathologie, des relations intrafamiliales et même de la relation
thérapeutique quand, au cours de l’évolution, les différentes
parties se mettent d’accord pour demander l’attribution d’une
allocation aux adultes handicapés. Au travers de la pathologie
reconnue, le patient devient pourvoyeur et trouve une
reconnaissance de sa plainte. Il passe de la délinquance à
l’assistanat. Cette problématique est très fréquente lorsqu’il
existe une pathologie destructrice qui aboutit à l’attribution
d’une pension et à des mesures de tutelle. Nous rappelions plus
haut ces diagnostics rapides et assez infamants de sinistrose chez
les pères, à la recherche d’une pension réparatrice qui trouvent
leur aboutissement dans l’Allocation aux adultes handicapés chez
les fils.
Pour cette raison, on peut se satisfaire de la notion un peu
facile de bénéfices secondaires. Il s’établit alors, à la suite des
troubles psychotiques, un équilibre nouveau qui induit des rôles
familiaux beaucoup plus stables. L’adolescent entre dans l’âge
adulte en retrouvant le statut protégé de l’assisté, mais aussi
celui du monde maternel qui précédait l’âge scolaire. Il rejoint le
statut culturel du fou-enfant, parfois désigné comme enfant
otage en retrouvant la valeur noble de l’assistance à ses
parents âgés [R. Lecoq, communication personnelle].
Une des solutions consiste, à tous les niveaux de l’assistance,
du traitement médicamenteux, de la psychothérapie et des mesures de
réhabilitation, à prévoir dès le départ des mesures pouvant
paraître inadéquates devant la symptomatologie initiale, tant elle
est critique. Elles pourront offrir autant de possibilités, une
fois l’épisode difficile passé, car la diminution d’espérance dans
la stratégie thérapeutique peut favoriser l’inhibition, le retrait
et l’inclusion dans un aspect déficitaire qui sera qualifié plus
tard de schizophrénie. On considère ainsi que l’on est devant un
processus évolutif, sans avoir à faire d’emblée un choix inexorable
entre les deux entités, cycliques ou linéaires, de la dualité
diagnostique kraepelinienne.
Conclusion : le sujet social en psychiatrie n’est pas le
sujet de la sociologie
Dans ce travail, nous proposions de prendre en considération des
dimensions complexes qui interviennent dans une désorganisation
psychique pouvant devenir schizophrénique. Où se trouve la
rupture ? Nous ne pouvons la situer exactement, mais la
désorganisation au monde, avec sa symptomatologie habituellement
repérable dans le registre maniaque, précède la symptomatologie
schizophréniforme. Les tableaux habituellement diagnostiqués de
bouffée délirante, en France, n’impliquent pas une évolution figée,
de type schizoïde ou schizophrénique. De la même façon, les
désordres schizo-affectifs décrits pas Kazanin en 1933 chez les
enfants des migrants [42] donnent déjà l’idée d’une problématique
complexe, trop souvent reprise dans l’opposition binaire
kraepelinienne de manière mécanique. En 1956, Racamier rappelait
qu’il n’existait pas un être plus fragile et plus réceptif aux
événements humains que le patient schizophrène, qui tente de
construire une « fausse indifférence » ou, dans les
termes de Minkowski, un autisme riche ou un autisme pauvre [54,
56]. Tout n’est pas joué au départ.
Actuellement, le cas pathologique comme cas social n’est présent
que dans les études épidémiologiques, mais il tend à revenir d’une
manière forte, notamment chez les enfants de l’exil-relégation. Il
ne s’agit pas ici de déterminer un « sociogénétisme
primaire », mais la problématique socioculturelle est si
présente qu’il est impossible, de la passer sous silence, ou ce
silence serait suspect. On peut l’aborder avec les méthodes
classiques de la sociologie descriptive ou de la statistique, mais
il faut aussi essayer de pénétrer la phénoménologie des processus
directement opérants dans la clinique. Cette dynamique de
l’entre-deux est celle du « sujet malade dans le pathos
social » ; elle ne peut pour autant se résumer à l’un de
ces termes.
Lorsque la pathogénie des psychoses se résume à une relation
mécanique entre une vulnérabilité énigmatique, les événements de
vie et de stress, elle abandonne toute psychopathologie se référant
à la dynamique du sujet, son intentionnalité ou ses défenses. Cela
ne signifie pas qu’il n’existe pas des facteurs de vulnérabilité, y
compris phénotypiques, mais il faut les raccrocher aux autres
incidences de la clinique. Certains considèrent la pathogénie comme
un processus cognitif mécanique. D’autres essaient d’y apporter des
propositions psychopathologiques plus dynamiques, en particulier
psychanalytiques. Enfin, un autre facteur de compréhension et
d’analyse peut se référer à l’anthropologie. La problématique
complexe de la vulnérabilité s’appuie aussi sur des enchaînements
mortifères : dette, délinquance, incarcération, cannabis,
claustration, chimiothérapie délabrante, etc.
La spatialité néo-asilaire qui se profile dans la relégation
implique des identifications transversales fortes, à partir de
défaillances complexes et de ruptures du lien.
La pathologie de la relégation se constitue alors comme une
faillite identificatoire à la disposition de tous, comme un exil
dans son propre psychisme avec des corrélats qui lui sont
spécifiques. Finalement, émigration, exclusion, relégation
rappellent alors le mouvement de stigmatisation séculaire de la
folie : répulsion, exclusion, réclusion. Il ne serait
d’ailleurs pas étonnant de retrouver les mécanismes à l’œuvre dans
le socius que l’on avait pu décrire à l’asile. Il faut
relire Gofman [34].
La relégation contient des logiques asilaires et le handicap
peut devenir un modèle d’inconduite convenable dans une logique de
régression. À partir de la mise en acte d’un épisode délirant aigu,
sur la base d’une vulnérabilité schizotypique, il se crée une
conjoncture particulière où des forces idéologiques et sociales
mettent en branle des « effecteurs » schizophrénogènes.
Le début se situe dans la porosité de l’être, dans les aspects
pesants du drame social avec de fortes
correspondances entre les problématiques subjectives et
mésosociologiques.
Devereux a largement développé, dans La schizophrénie,
psychose ethnique (1972), les critères culturels de passage de
la bouffée délirante universelle à la schizophrénie. Il faut
reconnaître que ses critères de « schizoïdie sociale »
semblent avoir vieillis, mais il reste des arguments intéressants
dans ce qu’on peut appeler le mouvement de
dépersonnalisation-détachement-repersonnalisation. Cela correspond
à la porosité de l’être vis-à-vis de la problématique sociale,
l’hypersyntonie maniaque, le détachement largement favorisé par les
thérapeutiques et « l’équipe schizophrénie » [5]. À
l’inverse de ce que disait Devereux, la schizophrénie comme réponse
« ethnique » à la dysphasie, apportée par un monde qui
n’est plus saisissable dans sa totalité, intervient après un
mouvement de possession par une problématique socioculturelle
écrasante, dont nous avons proposé une analyse de l’enchaînement
morbide. De « l’entre-deux-mondes » au
« tout-monde », il y a cette difficulté à
« s’extrapoler », partir de segments épars de réalité
pour regagner le reste du monde, non plus le monde figé des
victimes, mais celui d’une histoire à créer.
Post-scriptum : la reconnaissance
Le problème de la reconnaissance traverse toutes les études, de J.
Bennani en 1980 dans Le corps suspect[10], jusqu’aux travaux
les plus actuels sur la délinquance : « l’exclusion et
le rejet ne laissent à certains que leur corps comme dernier espace
pour vivre, la maladie exprime alors une demande ultime de
reconnaissance »[10]. A. Boubeker y consacre plusieurs
chapitres dans son livre [15]. Quelle est la nature de cette
reconnaissance ? Personne ne se hasarde à le dire. On la juge
hégélienne, parfois, ce qui est commode mais tout autant figé. Et
pourtant, comment ne pas penser qu’il y a un lien entre le corps
souffrant, « suspect » des pères et le comportement des
fils, dans la transmission ? On peut même constater le
renversement du problème, lorsque certains enfants sont
parentalisés, sommés de devenir pourvoyeurs à travers la
délinquance et qu’ils échouent. Revient alors le « corps
hurlant » de la mélancolie des parents. Que peut-on retenir
alors, une identité préformée ou un futur ? (observation
10).
En philosophie, un effort considérable de clarté vient de nous
être proposé par Paul Ricœur dans ses Parcours de la
reconnaissance[57] : « Mis en garde contre la
réduction fréquente chez nos contemporains à un sens privilégié,
telle la reconnaissance des différences entre individus dans les
situations de discrimination » (p. 358). Paul Ricœur
s’attache au passage de la voix active du verbe reconnaître –
« Je reconnais » – à la voix passive – « Je suis
reconnu » –, à travers l’étude des écarts à l’œuvre entre les
acceptions du terme reconnaissance : saisir par la
pensée, distinguer, identifier, tenir pour vrai, témoigner de la
gratitude, ce sens dernier étant particulier à la langue
française.
Le concept d’identité, pour lequel nous avons marqué notre
méfiance, lorsqu’il participe de cette crispation spatiale et
s’autosuffit, peut devenir une construction incessante à plusieurs.
Il nous permet de reprendre notre problématique de la relégation –
« que suis-je là? » –, pour essayer de partir de cette
identité spatiale sans véritable visage où se rencontrent
l’étrangeté et le rejet, et montrer que les confins du social et du
sujet s’établissent autour d’un travail du « quelque
chose » au « quelqu’un », que Ricœur situe comme
construction d’une identité devenue narrative. S’y retrouve
« l’imputabilité mais aussi le couple de la mémoire et de
la promesse ».
Dans ce processus, le pouvoir-raconter n’est jamais le fait d’un
être seul, il nécessite un pouvoir-écouter, où se construit une
histoire à deux, puis à plusieurs. S’il existe un sens à la
reconnaissance, il se situe comme rencontre du sujet avec une
dynamique où s’inscrit l’imprévu, l’illégitime dans la filiation du
droit et du nom, au-delà des corps et des lieux.
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1 Il est fréquent de retrouver dans les
observations cliniques des adultes de plus de 20 ans toujours
qualifiés d’adolescents.2 Rapport au
ministre d’État de la Ville et de l’Aménagement du territoire. Tout
citoyen condamné à la relégation était libre sur le sol où il
subissait sa peine : la relégation n’est pas le
bannissement.3 La relégation est inspirée
par l’ostracisme de Clysthène l’Athénien.4
La zone est devenue la banlieue, après s’être située autour des
« fortifs », autour de la guerre (remarque de Pierre
Noël). La « zone » a toujours existé.5 Devereux disait déjà en 1972 : « Je
maintiens donc qu’une tendance à accentuer avec insistance, et même
de façon obsessionnelle, sa propre identité ethnique (ou toute
autre identité de classe), et de s’y accrocher révèle une faille ou
une lacune dans la conception qu’on a de soi-même en tant
qu’identité multidimensionnelle »[22].6 Nous reprenons le terme populaire, en analogie à ce
que disait un adolescent à un de ses amis qui se plaignait de ses
boutons : « tu as chopé la
puberté » !7 Ces différentes
problématiques peuvent être différemment rencontrées chez les Harki
(Lecocq Radja, communication personnelle).8 Je donnerai un exemple pratique de ce mouvement. Je
traverse le couloir avec un patient dispersé, tendu, agité. Il
croise un patient et me dit « c’est un mouton ».
Je me retourne et je trouve effectivement que le patient a un
visage qui évoque le mouton. La différence, c’est que le premier
patient a saisi immédiatement un effet de ressemblance du visage,
sans toutefois véritablement penser qu’il s’agissait d’un mouton,
mais en accordant une distance métaphorique faible entre le
signifiant mouton et le visage du second patient. La véritable
distance métaphorique aurait consisté à lui donner le surnom de
« mouton ».
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