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Les psychoses de relégation :


l'Information Psychiatrique. Volume 80, Number 6, 443-58, Juin-Juillet 2004, MÉTISSAGES


Résumé   Summary  

Author(s) : Thierry Trémine 1.

Summary : Relegation psychoses. Through a study of social psychiatry we will examine the phenomenological and clinical particularities of psychic disorganizations in young people issuing from the North African exile in France (“ beurs”). These will be referred to as “relegation psychoses” so as to highlight the sociogenetic impact of environment and history. We will conclude by looking at certain processes at work in the passage from acute episodes to schizophrenic tableaux.

Keywords : psychic disorganization, exile, acute delirium, schizoaffective disorders, social psychiatry

ARTICLE

Auteur(s) :, Thierry Trémine1

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Psychopathologie sociale

Désorganisation sociale, désorganisation psychique

En préambule à cette étude clinique du sujet social, il faut nous demander ce que sont devenues les manières de le traiter, dans l’histoire récente de la psychiatrie. Nous sommes obligés de constater alors des incertitudes ou des oublis suspects, à tout le moins une certaine gêne.

Au demeurant, on ne sait pas très bien où est passée la psychiatrie sociale, si tant est qu’elle ait existé comme autre chose qu’un désir de rencontre entre psychiatrie et sociologie. Chanoit disait en 1994 : « Lorsqu’on lit les livres ou les articles de psychiatrie sociale, on peut éprouver un certain malaise. On fait de la psychiatrie sociale un corpus de diverses recherches entreprises, depuis celles qui traitent de l’hôpital psychiatrique comme institut social, jusqu’à celles qui étudient la distribution des troubles mentaux selon les aires étiologiques urbaines, sans qu’on découvre ce qui peut unifier des problèmes si divers »[16]. Le Guerinel fait le même constat, dans la préface d’un ouvrage contenant deux textes inédits de Roger Bastide : « Le problème de fond de ce que l’on appelle la psychiatrie sociale se trouve constamment posé : a-t-elle une véritable identité ou n’est-elle que la réunion, voire la juxtaposition, de disciplines diverses réunies abusivement sous un titre unique »[50].

Bien que n’ayant aucun regret, bien au contraire, à situer ce dont nous allons parler comme une étude de psychiatrie sociale, il nous serait difficile de dire quelle en est l’appartenance exacte, ce qui finalement est beaucoup moins important que de nous intéresser à ces tableaux pathologiques devenus fréquents, où la dimension sociale est prévalente.

Cependant, il ne sera pas ici question de causalité directe des troubles psychiques, mais de la phénoménologie de faits pathologiques de frontières, dont on espère tirer des éléments de clarté dans le compound clinique « bouffée délirante aiguë - psychose schizophrénique », en faisant intervenir des logiques sociales, alors que la présence massive d’enfants de l’émigration maghrébine dans nos services n’a guère d’échos dans la littérature psychiatrique.

Il est probable que la psychiatrie sociale soit d’abord le fait que l’on n’ait pas peur du mot social, que celui-ci n’apparaisse pas comme un « reste » à côté de corpus de savoirs prestigieux ou fortement charpentés.

À travers l’étude de tableaux particuliers, à savoir les décompensations psychotiques aiguës chez les « beurs » dans les zones de relégation sociale, il s’agit de « considérer les symptômes dans le cadre original d’un mouvement et d’un jeu de forces variables » par lesquels peut s’organiser une schizophrénie dans les suites d’un tableau de désorganisation psychique aiguë [17].

Nous pourrions les appeler de manière provocante « schizophrénies secondaires », pour montrer que le tableau classique des schizophrénies ne peut être compris comme le développement sui generis d’un processus endogène, dont le modèle serait l’encéphalite de Von Economo ou la blessure de guerre du patient de Goldstein, bien que certaines formes hébéphréniques de l’adolescence donnent cette impression de développement déficitaire inexorable.

Nous pouvons alors relever dans la description des dynamiques qui se situent entre catastrophe et aménagement (Racamier), des cas de figure qui s’approchent de notre sujet et dont certains auteurs ont fait état. Citons par exemple « l’atmosphère de pauvreté » de Jacobson, que l’on transfère alors de la famille au socius tout entier ; elle est marquée par l’instabilité, les exigences perverses, confuses ou contradictoires, etc. [56, 36].

Il est donc question de reprendre un abord socio-mésologique de la psychose, dans la tradition des Bastide et Devereux, sans que cela soit de l’épidémiologie ou même de l’anthropologie culturelle [7, 8, 21, 22].

Le modèle socio-mésologique a été fortement critiqué par Henri Ey à Thuir, en 1975, lorsqu’il revêtait la forme des théories de Palo Alto ou de l’antipsychiatrie. Si l’on ne peut réduire à une seule dimension psychogénétique, sociogénétique ou biogénétique la totalité du processus schizophrénique, cela ne veut pas dire qu’il faut s’interdire d’étudier ces aspects, surtout dans les formes cliniques où ils apparaissent à l’état pesant, avec une dimension devenant prévalente qui ne reçoit actuellement qu’un silence embarrassé.

Tout le monde s’accorde à dire que la schizophrénie est un processus dynamique complexe, dans lequel interviennent des facteurs génétiques, neuro-développementaux, toxiques et psychosociaux. Les uns peuvent renforcer les autres ou se suffire à eux-mêmes. La schizophrénie est avant tout une organisation pathologique que l’on remet dans les cadres obligés, pratiques, mais aussi contraignants de la médecine : symptômes, syndrome, maladie. Nous avons donc choisi de nous pencher sur des corrélats, des intersections, des correspondances à partir de constats phénoménologiques les plus simples possibles, établis lors de conjonctures souvent caricaturales.

Des études épidémiologiques récentes traitent de l’immigration, de son rôle comme facteur de risque, surtout lorsqu’elle se fait dans un milieu socio-culturel minoritaire ou peu cohérent [2, 52, 58, 59]. De nombreux travaux se sont intéressés très tôt au rapport entre psychoses et zones urbaines. Le clinicien ne sait pas toujours comment utiliser ces recherches, car il ne peut les reloger dans la relation thérapeutique. C’est pourquoi, nous situerons ici plus dans l’Einfühlung : a pénétration de l’intentionnalité de la rencontre entre le socius et le sujet, et dans ce que nous pouvons lui rapporter de complexes mésosociaux liés à la relégation et à l’enfance de l’exil. Il s’agit de proposer un abord phénoménologique de cette rencontre, non contradictoire avec les dimensions subjectives de vulnérabilité ou les dynamiques familiales originales. On tentera de mettre en rapport des aspects entiers et non négociables de certaines idéalités du milieu avec les conflits intrapsychiques qui s’y rattachent. Certaines dynamiques font alors apparaître une proximité, une confusion entre les aspects subjectifs et sociétaux, dans la dynamique de l’adolescence ou de post-adolescence, sans que nous sachions toujours bien ce que ces derniers termes définissent maintenant, surtout dans la durée1.

Cette position, qui s’efforce de comprendre la dynamique des troubles, est commune aux pédopsychiatres qui s’occupent d’adolescents et raisonnent en termes d’organisation-désorganisation et non pas en termes de processus-structures-décompensations. On peut aisément comprendre que, confrontés à la psychodynamique mouvante des troubles à l’adolescence, ils soient moins intéressés par des diagnostics néo-kraepeliniens ou par la description de processus figés. Si la dynamique de l’adolescence a un début approximatif et une fin incertaine, elle fait s’étendre loin dans la vie adulte sa clinique, mais permet aussi un retour vers la psychopathologie qui l’accompagne. Cette dernière ne saurait être unidimensionnelle ; elle se doit d’intégrer tout ce qui concourt à défaire le sujet.

Dans les cas cliniques qui nous intéressent, ce pathos peut être décrit à l’aide d’outils relativement simples : la prépondérance des logiques spatiales qui l’organisent et la faillite de la réalisation à la fois légale et narrative de soi.

Logiques spatiales

La notion de relégation

La pathologie urbaine est connue depuis 1920 par l’école de Chicago et notamment la parution d’un grand classique de la sociologie en 1939, Mental disorders in urban areas, étude faite à Chicago par R. El. Faris et H. W. Dunhaum. Faris avançait alors que les zones de détérioration et, d’atomisation des relations sociales, constituaient la cause de la plus grande fréquence des maladies mentales. Park lui répondait que ces quartiers permettaient aux patients de s’isoler et de cultiver de façon morbide la solitude.

Bastide, en 1954, mettait en rapport ces deux aspects réciproques d’une même réalité, la désorganisation individuelle et la désorganisation sociale, fonctionnant en causalité circulaire [8]. Il renvoyait dos à dos un sociogénétisme ou un endogénétisme primaires. Il ajoutait finement que la conceptualisation opératoire qui découle de telles études est inconfortable pour le psychiatre : on sort du système où l’on interviendrait directement dans les processus pathologiques, en essayant d’en supprimer les causes. La psychothérapie institutionnelle devait tenter de dépasser cette aporie par une pratique critique.

Nous nous sommes attachés, dans la description de certains aspects des syndromes de relégation, à la phénoménologie de cette désorganisation-réorganisation, aux logiques qui semblent répétitives dans les décompensations pathologiques que l’on retrouve dans les banlieues, singulièrement chez les enfants issus de parents exilés du Maghreb. Nous emploierons souvent le terme  exil. Ce dernier terme nous semble préférable à celui d’immigration pour marquer l’aspect traumatique lorsqu’il renvoie à une souffrance, ce qui n’est pas toujours le cas. Nous évoquonsici particulièrement à ce qu’en dit Fethi Benslama [11]. L’exil est un terme qui nous convient, tant il diffère du terme immigration que nous observons dans les études d’une sociogenèse pure des troubles mentaux. On revande, et en cela nous différons d’auteurs se référant à la psychanalyse, nous pensons qu’il existe un certain déni à ne pas vouloir aborder la clinique psychiatrique dans la forme pure de l’observation et de son référencement nosographique. Si le discours psychiatrique n’est jamais neutre, il permet au moins d’entrer dans un lexique de la souffrance référé à la médecine. Surtout, il prend enfin la liberté de mettre en rapport, selon la géographie des expériences, un tiers ou la moitié des tableaux référencés dans le registre des psychoses hospitalisées et s’accompagne d’une problématique de l’exil et de la relégation.

Quant au terme relégation, il devait être introduit dans le droit français en 1885 puis, curieusement, seulement supprimé en 1970. Il consistait dans l’internement perpétuel de condamnés sur le territoire des possessions d’Outre-mer ; c’était d’abord un peine complémentaire, une « double peine », déjà. Le terme relégation fut « repris » par Jean-Marie Delarue dans un ouvrage paru en 1991, fruit d’une mission ministérielle et intitulé Banlieues en difficulté : la relégation2[19]. Il vient de relegare, écarter d’un lieu. Le terme exil en est très proche, il s’agit en quelque sorte du terme « générique » ,décrivant la sortie du lieu d’origine, des origines (ex : hors de et il : lieu).

La relégation devait historiquement s’accompagner dans un deuxième temps de travaux forcés, les relégués libre, sauvages et désœuvrés ayant rapidement désorganisé les tropiques... On devait aussi reléguer plus tard les anarchistes et les coupables de manœuvres abortives3.

Exil et relégation sont d’abord des termes topiques, spatiaux. Des logiques historiques les accompagnent, mais il faut d’abord insister sur cette idée de déplacement, d’éloignement et de spatialité, pour l’opposer à l’historicité ou à la narrativité du sujet, la masquer, l’envahir.

La relégation fige l’exil dans la « zone », en assimilant le territoire à l’origine culturelle4. Comme toutes les notions que nous allons parcourir, elles ne sont véritablement évidentes que lors des processus déjà pathologiques où elles se figent, ce qui nous permet de les décrire alors comme des données prenant une valeur clinique.

L’exil

Les pathologies particulièrement rencontrées chez les premières générations de l’émigration tendent à disparaître ou à rester privées. Rappelons-nous ces névroses traumatiques que l’on qualifiait globalement du terme infamant de sinistrose, associant le « corps suspect » [10], les aspects dépressifs profonds et la quête incessante de la compensation ou simplement de la reconnaissance, par un corps présenté comme « acéphale » [13]. Il est probablement plus difficile d’accorder le même statut aux bouffées délirantes de la génération suivante, bien que l’on puisse trouver des similitudes entre la plainte du père et certaines cicatrisations post-psychotiques, sous forme de l’enfant assisté et pourvoyeur ramenant au foyer l’allocation aux adultes handicapés.

Comme nous le verrons, des bascules ou des transferts se sont opérés entre les générations. Le problème des aînés est souvent dépassé – le sida ou la toxicomanie ont fait des ravages.

On voit apparaître plus fréquemment le problème des benjamins, mais aussi celui des mères, aux corps dépressifs et perclus dans l’épuisement sacrificiel. Ces problématiques des mères sacrificielles demanderaient une étude à part. Nous nous contenterons de l’illustrer ici par nos deux premières observations, pour clore provisoirement le chapitre (observation 1 et 2).

Beaucoup d’études ont été menées sur la clinique de l’exil. Un numéro remarquable de la revue Intersignes lui a été consacré. Mythe du retour, devoir d’aînesse, transmission de la dette sont des mythèmes des civilisations de la Chute et du paradis perdu. Rappelons que dans l’ancien français, « exil » signifiait souvent aussi « destruction, ruine » et que son étymologie annonce toujours des changements douloureux, renforcés ici par les souffrances et les ressentiments d’une guerre coloniale. Le mythe du retour est lui-même souvent associé à la mort dans la mère patrie, à l’ensevelissement dans la terre mère ; il est d’autant plus prenant qu’il devient impossible du vivant du sujet.

Pourtant, l’exil n’est pas forcément un pathos. Ce peut être un mouvement créateur, un espoir, à moins qu’il ne reçoive la sanction ou la fermeture de la relégation qui le fige dans une problématique du lieu et de la réserve indienne, créatrice de violence, de ressentiment dans la succession des générations ; car l’exil est alors assimilable à l’échec, puis à sa répétition inéluctable et à la dette de réussite ou de vengeance.

Les syndromes de relégation ne sont pas uniquement des syndromes d’exclusion ou d’auto-exclusion comme on a pu les décrire chez les SDF. Ils ne sont pas simplement constitués de négativité. Il y règne des logiques actives et spécifiques, liées à des modalités identificatoires fortes, elles aussi spatiales ou transversales, intragénérationnelles mais volontaires. Des dynamiques spécifiques viennent ensuite s’intriquer, avec pour le clinicien des difficultés à saisir les limites entre ce qui relève du banal, de la souffrance psychique et le pathologique. Pour illustrer ce problème, nous allons choisir deux éléments phénoménologiques que nous allons mettre en opposition.

Nous choisirons d’aborder ce monde par deux évidences qui le traversent en s’opposant. La première renvoie à des oppositions figées et dans l’entre-deux-mondes, la deuxième à l’imaginaire à disposition la plus banale et pourtant la plus inaccessible, le tout-monde. On pourra juger cela simpliste ou nous’accorder au mieux « se non è vero, è bene trovato ». La complexité vient ensuite, mais le monde dans lequel cela se déroule est construit d’abord autour d’une pauvreté de toutes les dimensions, économique, culturelle, psychique, et un raidissement paranoïaque des idéalités.

L’entre-deux-mondes

Pour les enfants de l’exil, on a pu parler de génération de l’entre-deux. La notion d’entre-deux comme espace thérapeutique a fait l’objet d’une remarquable étude – dans ses rapports aux patients issus de l’immigration – par Dahoun [18]. L’entre-deux peut devenir un espace contenant, un outil théorique qui permet l’élaboration psychique et la métabolisation des souffrances, liées notamment à la différence.

L’entre-deux-mondes est bien différent, car il s’agit tout au contraire d’un espace contraint où se retrouvent la problématique de l’adolescence, de l’exil et de la relégation, dans des oppositions irréductibles. Il existe des valeurs figées, non légitimes, mais qui se répondent de part et d’autre de manière paranoïaque, des mondes dont les logiques sont aliénantes. Le terme « monde » est ici le plus exact, dans son aspect global, flou, mais écrasant.

Z. Dahoun emploie les termes évocateurs suivants : « entre l’origine et l’accueil : un entre-deux suspendu ». La conjonction entre l’exil et la relégation en fait un entre-deux-mondes territorialisé dans la « cité », bien loin de l’entre-deux dynamique et transitionnel.

L’enfance de l’exil est la représentation vivante de l’oscillation entre deux cultures, la native et l’adoptive, sans que celles-ci soient véritablement accessibles. C’est ainsi que les enfants de l’émigration maghrébine « sont Arabes et ne seront jamais des Arabes »[20], de la même façon qu’ils appellent parfois « français » le reste de la population, les Français qu’ils ne seront jamais vraiment. On sait que la plupart des enfants gardent « au bled » de la famille, mais qu’ils ne seraient ni capables ni désireux d’y vivre. Leur connaissance de l’arabe est très variable. Nous avons pu constater, en Algérie, avec peut-être une question de prononciation maladroite surajoutée, qu’on les appelait sur place les « immigrés » et non pas les émigrés, comme s’ils avaient dans le pays de leurs parents un statut d’étranger. Cependant, il ne faut pas ramener uniquement cet entre-deux-mondes à des processus d’acculturation, ou plus généralement à des conflits d’identité culturelle. Il faut savoir gré à Fethi Benslama [11, 2] d’avoir montré l’impasse misérable de l’ethnopsychiatrie « ghettoïsante » qui se poserait en choix binaire d’identité, mais aussi d’avoir insisté sur la problématique du lieu sous la forme d’une question posée à l’exilé : « que suis-je là ? », et non pas « qui suis-je ? » ; c’est devenu une question première, extensible à beaucoup de sujets maintenant exilés dans leur misère. Nous le reprendrons dans un post-scriptum consacré au problème de la reconnaissance, mais on peut comprendre la différence entre les parents, qui ont leur corps ici et leur tête ailleurs, et les enfants dont le corps est ici et la tête nulle part.

Cet entre-deux-mondes de l’exil vient s’installer dans le péri-urbain de la relégation et la problématique adolescente, figeant l’adolescence elle-même. Celle-ci est souvent redoublée par l’opposition marquée au Maghreb entre le monde maternel, où il y a peu d’interventions paternelles, le statut privilégié du garçon et la rupture brutale qui s’opère avant l’adolescence, sommé de devoir gagner un monde adulte et une masculinité problématique. Sur cette conjonction de l’entre-deux-mondes, de la relégation et de l’exil, l’adolescence pose alors en pile d’assiettes des incertitudes : masculinité, paternité, langue, etc.

En passant, il nous faudra relever les risques d’une réflexion partant de la notion d’identité. Pour illustrer ce propos, nous nous référerons, avec Laplantine [48], à la notion de métissage, qu’il oppose à la pensée identitaire. Dans un livre remarquable, Des beurettes, N. Guenif Souilamas [35] fait un chapitre décapant sur la double culture comme fausse évidence : « Cette mécanique fige des postures qui ont depuis longtemps dépassé le séparatisme pour s’abreuver à des sources mêlées » (p. 44). De la même façon, elle relève combien l’appellation « jeunes issus de l’immigration » désaffilie les sujets, ou plutôt leur fait endosser le poids du processus migratoire sans visage. Nous lui renverrons que la notion d’identité nous semble un peu « fatiguée », mais que la double culture est une problématique fréquente de la pathologie, puisqu’elle s’y fige, justement.

La notion de métissage est vivante et créative ; l’entre-deux-mondes est une notion qui se réfère d’abord à la problématique identitaire posée entre deux extrémités, avec des efforts pour en sortir qui peuvent être délirants. Le métissage demande du temps, l’entre-deux-mondes est donné, figé, spatialisé. Le métissage est long, il demande un travail psychique, la problématique identitaire se pose en termes de choix immédiats. Nous ne pouvons ici développer les relations entre la pensée spatialisée, anhistorique, « identitaire » et la schizophrénie, et nous sommes obligés de renvoyer à des lectures telles La fausse conscience de Gabel. Une réflexion du type de celle d’Erikson [26], à partir du concept d’identité psychosociale, nous semble maintenant dépassée, face à la mobilité des identifications modernes et des processus psychiques. Elle risque même de renforcer les crispations [20, 47, 48, 12, 23]. On retrouve cette même impasse qu’il y avait à vouloir à tout prix faire revenir au bled les premières générations, au corps hurlant dans la plainte revendicative, en insistant sur une identité à retrouver plutôt qu’à créer. C’était en fait un choix dépersonnalisant, ramenant au passé figé, après l’échec.

Le métissage n’est peut-être qu’une manière de penser « déconstructive », se méfiant des impasses, une « pensée métisse » [48] qui nécessite de toute façon, comme l’a montré F. Benslama, « un certain ordre de détermination et d’identité, plutôt que de nourrir l’illusion de s’en affranchir »[12]. Il s’agit plutôt d’un processus voulu comme créatif, un travail de la métaphore et la volonté d’être au plus près de ce qui se crée, plutôt que de ce qui se régidifie, se sclérose. Cela consiste aussi à ouvrir des pistes plutôt que de conforter des certitudes, lors d’une réflexion théorique. Cette démarche est capitale en clinique, où l’on reste sourd pour les années à venir devant un patient dont l’identité dans la relation est d’être « bien connu » et ne plus rien avoir à faire reconnaître. Elle s’appuie aussi sur un constat important pour notre propos : l’application directe de concepts sociologiques à la psychiatrie est de peu d’intérêt ; le sujet social qui nous intéresse n’est pas le sujet de la sociologie, mais la présence sociale dans la pathologie. De là l’obligation de créer nos propres concepts pour rendre compte des intersections.5

Revenons aux bipolarités posées en pile d’assiettes dans la logique paranoïaque de l’entre-deux-mondes. La victimisation en est un. C’est un processus où l’on est victime d’agresseurs, mais c’est aussi la communauté imaginaire où tout le monde est la victime de quelqu’un d’autre, de quelque chose de réel ou d’imaginaire et cela devient une façon habituelle de se référer à l’autre, sans visage, dans un mouvement préliminaire à la paranoïa.

Dans un travail d’anthropologie urbaine fait à Aulnay-sous-bois, Dray montre que les victimes en arrivent même à une inversion des valeurs, parallèle à ce qui se passe chez les agresseurs. « Les agressés mettent en avant le sacrifice d’avoir renoncé à l’accusation pour ne pas prendre le risque de faire condamner un innocent »[25].

Ce fonctionnement bicéphale, sans aménagements ou négociations, se retrouve souvent chez les adolescents sous la forme de ce choix humoristique mais ô combien parlant : « En Seine-Saint-Denis, il faut être éducateur ou délinquant » ! Cela nous montre l’aspect entier, non négociable des idéalités. On peut être aussi psychiatre ou fou.

L’identité renvoie trop facilement au pathos. Il se constitue un monde identitaire non aménageable, non « métissable », qui pose ses exigences en termes identificatoires « durs » et inaccessibles à l’adolescence. Il y aura des tentatives de le dépasser pour échapper à ses exigences. Les conduites d’appropriation peuvent alors devenir sectaires, délinquant , délirantes ou maniaques. Ajoutons ici quelque chose ici d’important. Une collègue, dans une réunion de travail où nous discutions d’un cas qu’elle avait présenté, avait omis de dire qu’il s’agissait d’un enfant de l’exil, sous le prétexte « qu’ils parlent tous de la même façon ». Cette excuse, au demeurant peu acceptable au regard de l’importance clinique de la problématique de l’exil dans l’observation, n’est pas si fausse. Comme la relégation, l’exil ou l’adolescence, l’entre-deux-mondes constitue une question qui s’universalise et devient à disposition de chacun, quelles que soient ses origines, en termes intrapsychiques intériorisés et, finalement, en termes d’impasses identificatoires. Comme le décrit Jeammet « L’équilibre narcissique demeure largement supporté par la relation aux objets externes auxquels est en quelque sorte confiée la mission de contre-investir une réalité interne qui fait peser sur le sujet une menace de désorganisation. C’est ce type de liens que l’adolescence contribue très spécifiquement à remettre en cause et à déstabiliser »[38].

Le tout-monde

Le tout-monde est le complément anthropologique de l’entre-deux-mondes. Nous avons emprunté ce mot composé au romancier et poète antillais Edouard Glissant [33].

Le tout-monde prend bien sûr l’aspect de la ses corrélations globalisation libérale, l’aseptisation du sujet politique et ses corrélations, le communautarisme, le consumérisme, la revendication victimaire. Le reste relève d’un quant-à-soi non négociable et si possible spatialisé. Le tout-monde place l’avoir avant l’être, dissout le sujet et ses peines, crée un univers de rencontre sans histoire. De fait le tout-monde, pour les trois quarts de l’humanité et une bonne partie de l’enfance de l’émigration, reste comme une idéalité à conquérir par le rêve, l’artifice, mais aussi la délinquance ou la folie, qui peuvent se succéder l’un à l’autre, selon les talents. Il peut être aussi conquis par la présence délirante, la conquête mégalo-maniaque, qui va de l’entre-deux-mondes au tout-monde, court-circuitant les identifications pesantes ou impossibles de l’enfance de l’exil. Cela peut prendre des aspects très divers, surtout consuméristes, mais il s’agit surtout d’une idéalité difficile à atteindre par la réalisation légale de soi. Le tout-monde est à la fois haï et convoité. Il est représenté, dans les désirs des parents, comme un ailleurs immédiatement perceptible, à portée de main, le lieu des regrets et des échecs. C’est un ensemble informel, dispersé, sans grande organisation interne. C’est un monde maniaque, kaléidoscopique et puéril. Alors que l’entre-deux-mondes est du côté de la dépression ou de la paranoïa, le tout-monde est du côté de la fuite.

À ces deux pôles d’organisation psychosociale nous avons en opposition, nous ajouterons trois organisateurs psychiques qui nous semblent prépondérants dans l’organisation des familles, de leur environnement, mais aussi dans la manière dont ils interviennent à l’adolescence dans le jeu des identifications : la place du père, la délinquance et la surmasculinité factice, ainsi qu’un vécu constamment retrouvé, la terreur. À ce titre, nous n’avons ni la compétence, ni le désir de faire de la sociologie. Notre dessein consiste à trouver des outils simples qui puissent répondre de la présence du sujet social mal en point dans la pathologie, y compris la plus grave.

Du socius au sujet

La place du père : ils ont « chopé » la forclusion ! 6

Il s’agit sans doute du domaine où l’on a pu entendre ces dernières années le plus d’approximations, d’utilisations erronées des concepts psychanalytiques. Nous en avons connu la caricature un jour où un responsable de la prévention judiciaire de la jeunesse avait enfin trouvé, dans la « forclusion du nom du père », le concept qui expliquait l’impossibilité de résoudre les comportements délictueux des sauvageons. Ainsi devrait-on, à la suite des travaux de Mc Gory, obliger toute une classe d’âge issue de l’exil ou des cités de relégation à une prise d’antipsychotiques atypiques précoce !

Tout a été dit sur les pères, et beaucoup de banalités : disqualifiés, dévalorisés, sans oublier le syndrome de carence d’autorité, décrit il y a déjà 40 ans.

Bien sûr, tout cela illustre un grand désarroi, car il s’agit moins de l’absence symbolique des pères que de problèmes identificatoires complexes. Vouloir tout ramener à la disqualification des pères est une facilité fâcheuse dans la psychopathologie de ces dernières années, après que les mères pathogènes ont fait les beaux jours des années 1970. Cela ne veut pas dire cependant que ces problèmes n’existent pas. Dans la problématique de l’exil du Maghreb, l’aîné a une place particulière qui a souvent été traitée. Mais on peut relever dans les situations pathologiques que nous connaissons qu’il s’agit souvent du dernier, de l’enfant né de parents vieillissants qui se trouve confronté le plus durement possible à cet entre-deux grandissant des idéalités. Les fils sont souvent posés dans l’obligation d’atteindre des idéaux inaccessibles, dont on sait qu’ils peuvent représenter la vengeance, la demande de reconnaissance ou la dette des générations précédentes, dette ou vengeance qu’ils ne comprennent pas forcément. On sait aussi qu’un « enfant otage » peut être désigné pour remplir ces devoirs obscurs, y compris la prise en charge de la vieillesse de ses parents, et qu’il se joue alors des dynamiques familiales complexes7(observation 3). S’offre donc souvent une réponse confuse à des non-questions, en termes d’histoire intergénérationnelle. Cela contribue à donner aux adolescents l’impression de devoir se situer dans des problématiques qui leur sont étrangères. En même temps, cette incarnation des aspects transgénérationnels favorise une filiation morbide [38]. On n’a que très rarement l’impression, dans les rencontres avec les familles, d’être devant un vide des imago ; mais à mesure que la distance entre le père exilé et le dernier fils a grandi, la différence des idéaux se fait énorme. L’adolescent ne peut donner des réponses à des non-questions ou à des questions incompréhensibles, dans un monde où les idéalités sont fluctuantes, distantes, dispersées ou inaccessibles. Cela n’est d’ailleurs ni une question d’âge, ni une question de sexe. Au demeurant, il peut s’agir d’une problématique banale d’un adolescent confronté au vieillissement de ses parents (observons 3).

Nous verrons que l’entrée dans la pathologie est le plus souvent du registre maniaque, d’un monde dispersé et disloqué, même si cette dislocation peut ensuite s’organiser. Elle correspond à l’anomie sociale qui lui fait face. Dans un certain nombre de cas, le tout-monde doit même rester inaccessible ou lointain pour plusieurs raisons. Hériter de la dette n’est pas forcément devoir la combler, mais devoir la transmettre. Comme nous le verrons plus loin, il existe un appel à la reconnaissance à la fois dans l’exil, l’héritage de l’exil et la délinquance, sans que ce terme chargé d’affectivité soit vraiment définissable.

La surmasculinité factice

La surmasculinité factice ordonne les conduites délinquantes mais aussi la forme du délire, dans les valeurs véhiculées par la relégation. Il s’agit d’une tentative narcissique de dépasser les identifications impossibles par les idéalités du groupe. La surmasculinité factice tend à résoudre, à organiser le désordre de l’adolescence. Elle prend parfois des allures caricaturales. Nous donnerons ici une observation que nous avons déjà exposée, tant elle nous paraît illustrative. (observation 4).

La logique des identifications latérales se situe dans l’ordre du même, du frère, source de toute agressivité possible. La surmasculinité factice s’enracine dans l’absence de sécurité interne, elle fait lien social par les conduites ordaliques et la hiérarchisation entre « frères de lait ». On sait bien que la culture de la rue est à la fois une tentative d’organisation de la relégation et une expression de la vulnérabilité et de la peur qui l’accompagne. Les organiseurs psychiques nous venonsde décrire sont aussi bien présents dans l’univers mental de l’adolescence que dans les tableaux pathologiques aigus, où se retrouvent au premier plan les problèmes identificatoires, la tentative d’appropriation délirante de l’environnement et l’expression mégalo-maniaque de la pathologie (observation 5).

La délinquance

Elle est constante dans les différentes étapes de la pathologie : prémorbide, épisodes critiques et périodes de stabilisation. Les relations sont complexes et impossibles à résumer ici ; il en est de même pour les travaux qui s’y rapportent attachés. Depuis plusieurs années, la présence de pathologies psychotiques est patente dans les prisons françaises, à travers une politique explicite de responsabilisation de la délinquance, même si celle-ci s’accompagne de désordres psychotiques.

Dans nos observations, les conduites délinquantes sont souvent préalables à l’apparition de troubles psychotiques. De toutes façons, l’expérience de la prison est en général une faillite en termes de facilité délinquante, de relation à l’autre et de désafférentation sociale supplémentaire. Il faut ajouter que l’incarcération, par le jeu des peines supplémentaires, amène à des prolongations de peines parfois très importantes, sans que les aspects pathologiques en soient pourtant relevés. La pauvreté de nos propos est ici problématique, car nous ne sommes pas à même de vérifier une quelconque vérité de nos dires par une étude épidémiologique.

D’un point de vue plus général, l’épidémiologie des relations entre la délinquance et les troubles psychotiques reste à faire.

Depuis quelques années, on insiste sur l’aspect de reconnaissance sociale qui sous-tend les conduites délinquantes [46]. Il est aisé de constater que les vols n’ont pas toujours une grande valeur d’appropriation, mais représentent l’entrée dans la communauté délinquante des pairs et des aînés. C’est une conduite somme toute conformiste, pour ceux qui se sentent exclus de la réalisation légale de soi. Y a-t-il une façon de repérer ce que l’on pourrait appeler des comportements pré-morbides lors de ces conduites délinquantes, ou doit-on penser que dans leur échec même réside l’appel à des solutions où la désorganisation psychique devient la solution naturelle, avec sa propre logique, son lot de toxiques et ses bénéfices secondaires ?

Quant à la reconnaissance, c’est une notion énigmatique, où l’on passe de Hegel au préfet musulman, puis à Star Academy. On ne sait pas très bien ce que c’est, mais on sait ce que cela ne devrait pas être : de la « communication », comme le relève A. Boubeker [15]. Nous y reviendrons en posts-criptum, avec Paul Ricœur, car nous pouvons trouver dans ce terme la ligne à la fois de partage et de rencontre entre la sociologie et le sujet social de la psychiatrie [57].

La terreur

La terreur est une composante indéniable de l’expérience de la cité ou de l’incarcération et l’absence de sécurité interne une constante de la désorganisation, le soubassement naturel des tendances persécutives.

On se tromperait si l’on faisait de la terreur une simple peur de la violence du milieu. Dans les tableaux pathologiques, il s’agit aussi d’une terreur interne devant sa propre vulnérabilité, son impossibilité à rassembler ses idées, à maîtriser le flux de sa pensée ou même à éviter la facilité familière du passage à l’acte catastrophique, toujours donné comme un « court-circuit » naturel. Toute pathologie psychotique induit ce type de troubles, que l’on a pu répertorier dans les troubles anxieux post-psychotiques ou même post-traumatiques avec l’idée de répétition, de souffrance et de fatum. C’est un des points de capiton entre la vulnérabilité, endogène ou acquise, et le milieu traumatisant. Il n’y a pas de troubles psychotiques qui ne s’accompagnent, pendant la crise, après celle-ci et pendant longtemps encore, d’un manque de sécurité interne, laissant le sujet fragile pour de nombreuses années. Cette fragilité est assez simple à concevoir ; elle s’exprime par une porosité de l’être à l’ambiance. Il n’y a plus de remodelage subjectif des problématiques externes mais un effet d’assujettissement à l’ambiance et, et de dépersonnalisation qui nous amènent aux particularités cliniques de la pathologie. (observation 6)

Clinique des organisations psychotiques masculines, dans l’enfance de l’exil maghrébin

Désorganisation psychique et fuite des idées

La dimension maniaque des troubles et la désorganisation psychique

Dans le monde de la relégation, la symptomatologie des décompensations psychotiques est assez uniforme. Nous avons choisi de l’ordonner dans ses relations avec la problématique sociale, dont nous avons essayé de décrire une phénoménologie rapide, même si nous pensons que la crise psychotique que l’on retrouve chez les enfants de l’exil en France est un pattern dont la validité dépasse le monde de l’émigration, la relégation et la problématique des banlieues.

Nous avons évoqué la porosité du sujet. En effet, mêmes les symptômes qui sont au premier plan correspondent classiquement à la manie : hypersyntonie, kaléidoscopie des contenus de conscience en relation avec un monde aléatoire environnant, sans euphorie mais avec parfois ludicité, agressivité labile Ces symptômes ne peuvent être compris comme le début d’un processus entièrement prévisible car, autour d’eux, vont s’organiser des réponses qui peuvent déterminer le style de l’évolution postérieure.

La syntonie, décrite par Bleuler, exprime la fusion harmonieuse du comportement du sujet avec le milieu ambiant. L’hypersyntonie est une ampliation de ce processus, une sensibilité exacerbée aux changements de l’ambiance, une expansion des réactions qui conduit à des émotions et des comportements mobiles et exagérés. Minkowski [54] a largement repris, lors de son étude sur la schizophrénie, les places respectives de l’hypersyntonie et de la schizoïdie. Kretschmer lui avait fourni les notions de schizothymie et « d’alliage pathologique », entre différentes logiques que l’on oppose souvent artificiellement depuis Kraepelin. L’hypersyntonie s’oppose naturellement au renfermement intérieur, mais nous avons noté chez beaucoup de patients qu’elle peut le précéder. L’hypersyntonie rejoint la variabilité de l’humeur, qui accompagne la kaléidoscopie des contenus de conscience ; mais la question de l’humeur est vraiment secondaire. Le rythme interne est celui de la manie, mais l’humeur est terne et l’affectivité froide.

Les contenus de conscience sont en relation immédiate avec le milieu et sa variabilité, sa dispersion, son manque d’organisation interne. Le contenu de conscience kaléidoscopique est parfois proche de ce que l’on décrivait autrefois comme certains aspects décousus de la psychopathie. Le patient voit sa pensée dépendre de la survenue d’un nouveau visage, d’une nouvelle infirmière, d’une fenêtre ouverte, d’une porte fermée, qui conduisent à cette exacerbation classique des représentations mentales ou des actes en relation à la sensibilité immédiate, sans organisation de l’expérience, sans hiérarchisation cognitive de l’importance des événements. Le patient est tout entier dans la succession de ses perceptions. La fuite des idées correspond à une porosité extrême de l’être au monde déstructuré.

On remarquera, après Binswanger, que la fuite des idées ne peut être située dans une accélération de la conscience, un trouble des associations ou un vécu particulier, mais comme « un tout de l’homme aux idées fuyantes » en relation, ajoutons-nous, avec un monde qui fuit lui-même, qui se dérobe sous ses pas. L’appréciation suivante de Binswanger est ici particulièrement congruante à notre sujet : « Il s’agit de tenir toujours l’un à côté de l’autre le vécu du temps et le vécu de signification »[30]. C’est par la fusion que la présence mégalomaniaque tente de s’évader de l’entre-deux-monde pour gagner le tout-monde8.

Certes, il peut apparaître arbitraire de situer cet état du côté de la manie et non de la désorganisation psychique. Cela correspond au fait qu’en dehors de la confusion liée à la fuite de la vigilance, il n’y a pas de symptôme dans ces tableaux qui ne puisse, qui ne doive, être trouvé dans la désorganisation qui parcourt d’abord le monde objectal.

Azoulay, dans son avant-propos au dossier de l’Information Psychiatrique consacré à la désorganisation psychique, notait combien la nosologie était malaisée, hésitant entre état schizophrénique atypique, crises catatoniques ou état maniaque, incoercibles et non résolutifs [4]. Le colloque ouvrait d’ailleurs une perspective très actuelle et qui colle à notre sujet : la schizophrénie devient l’organisation plus ou moins réussie des défenses, sur la base d’une désorganisation elle-même réactive, un état-réaction. En paraphrasant Racamier, qui qualifiait la dynamique du schizophrène comme « être en n’étant pas », on pourrait appeler cette « politique » de la désorganisation : « n’être pas en étant tout » [56]. Une sorte d’identité négative (Green) par dispersion, fusion et tentative d’emprise sur la totalité. Encore faut-il un sens social à cette conduite, un monde prêt à coller à cette façon de se conduire.

Les idées délirantes

Les idées délirantes sont en général finalement pauvres ou disparates. Leur thématique suggère que ce sont des tentatives pour organiser l’ambiance, à travers un délire mégalo-maniaque ou narcissique peu construit, kaléidoscopique et dépendant lui-même de l’ambiance et des événements. On y retrouve souvent des éléments culturels de la culture maternelle, assemblés avec le tout-monde mégalo-maniaque. Le délire peut se présenter comme un délire de fuite ; le patient refuse toute réalité et conflit au moyen de solutions imaginaires, de ce que Piera Aulagnier avait appelé le futur utopique : il est médecin, il va devenir professeur de football, il a une famille imaginaire dans un autre coin du monde, etc. Aucune solution délirante ne se fige cependant [3].

Si nous tenons au tiret entre mégalo et maniaque, c’est pour relever que se joue là des remaniements narcissiques où les thèmes délirants seront ceux de l’auto-engendrement, valeur sociétale la plus banale du tout-monde. Le self made man psychotique est une résolution de l’entre-deux et de la filiation impossible. On voit apparaître ici une des voies de passage de l’immédiat maniaque à la stratégie schizoïde. Le mégalo-maniaque glisse à l’autisme par la « radicalisation » des idées délirantes qui s’exacerbent jusqu’à ne plus trouver de rencontre possible. L’adhésion aux idées délirantes est fluctuante et généralement médiocre. Ce futur utopique est l’amorce d’un processus autistique : ce sont des projets imaginaires impossibles à négocier dans lequel le sujet peut ensuite se renfermer. Mais, dans l’instant mégalo-maniaque, ce sont surtout des thèmes infantiles et ludiques. Néanmoins, certains mythèmes délirants vont pouvoir s’imposer par la suite dans un contrat stable avec l’ambiance. Les thèmes les plus fréquents prennent alors une allure beaucoup plus schizophrénique, autour de la catastrophe(observation7).

La catastrophe, qui touche le sujet, le monde et principalement sa famille, appelle naturellement la projection paranoïde, mais elle est au départ l’expression directe de la dislocation de l’expérience. L’expérience délirante de fin du monde décrite par Freud (la wue des auteurs allemands) n’est que peu délirée. On y retrouve les thèmes de la maladie, de la mort, mais aussi de la précarité sociale, affective et même idéïque, lorsque plus rien ne tient. C’est moins l’effet d’un complot cosmologique que l’expression d’un vide axiologique de l’expérience.

La fuite des idées obéit aux mouvements de l’ambiance. Si l’on reprend de Ey la description de la manie (étude no20), il n’y a cependant ni exaltation de l’humeur, ni ludisme et l’expansivité est froide. Le délire est mobile, mais pauvre. Il y a des thème récurrents, mais on ne retrouve ni la « fabulation verbale » du maniaque, ni le délire d’emblée de la bouffée délirante [29]. La destructuration de la conscience, si chère au maître de la psychiatrie française, est indéniable, mais elle est ici ordonnée par l’irruption du dehors désordonné dans la conscience, dans un état de terreur ayant des motifs supposés ou réels, liés à la vie dangereuse dans le monde de la relégation. Il n’y a certainement pas ici une « orgie de liberté » ou une « fête totémique »: la syntonie et la schizoïdie, qu’opposait Minkowski, se trouvent ici rassemblées. Le patient ne se situe pas dans une intentionnalité vis-à-vis du monde, un être là, mais un monde-ici qui le saisit, et ce monde n’a rien à voir avec la « roséité » du maniaque décrite par Binswanger [30]. Instabilité, hyperprosexie et logorrhée sont à prendre dans l’ordre de la possession cannabique surajoutée et parfois même de la transe. Nous sommes dans l’expérience ; cette expérience ne se constitue pas comme un délire in statuo nascendi, une expérience délirante primaire, mais comme la fusion du sujet disloqué avec un monde disloqué. Le « délire d’emblée » de Magnan, « coup de tonnerre dans un ciel serein [...] sans conséquence, sinon sans lendemain » était très lié à la dégénérescence, comme incapacité à construire un délire systématique et progressif, du fait de l’instabilité mentale. On peut y opposer les formes oniroïdes du vécu, les états crépusculaires de la conscience, mais ni les uns, ni les autres ne répondent à cette impression dominante de saisissement de l’être par le socius, ses logiques et son chaos. La fuite des idées apparaît ici comme une porosité externe en regard de l’ambiance maniaque d’un monde disloqué : c’est une fuite devant l’idée ou l’idéation et la recherche même de la désorganisation psychique d’un non-sujet.

Le modèle cannabique

Il est caractéristique d’une relation immédiate et non hiérarchisée avec l’expérience sensible. Il peut s’accompagner d’hallucinations fugaces qui représentent l’intrusion de l’extérieur. Celles-ci accompagnent des tentatives d’organisation délirante mégalo-maniaque ou messianique. Soulignons que le langage n’est pas altéré ; si la pensée est disloquée, ce n’est pas du fait d’une dissociation interne ou d’une discordance entre l’expérience sensible et le monde, mais par l’adhésion immédiate au monde proximal qui se présente comme un patchwork.

La désorganisation psychique est similaire en de nombreux points à certains désordres entamés par le cannabis. L’évolution est d’ailleurs identique à la forme d’atonie que le cannabis entraîne par la multiplication des prises. C’est la raison pour laquelle ces troubles sont parfois qualifiés de pharmacopsychose, avant de s’installer dans la répétition et la durée. Nous savons que les relations entre psychose et cannabis sont complexes et qu’il est souvent difficile de savoir quel est le primum movens : déstructuration d’une personnalité vulnérable ou tentative de sédation de l’angoisse psychotique sont souvent invoquée. Actuellement, on pense plutôt que le cannabis est de l’ordre de la première logique, on le traite comme un facteur de risque supplémentaire ayant un effet de dévoilement.

Il nous semble beaucoup plus logique de le référer à une lutte des effets du cannabis contre les « symptômes négatifs, de retrait ou d’alogie, et sur les effets secondaires des neuroleptiques »[49]. En ce sens, le cannabis est au niveau psychopathologique un modèle pour le sujet : il lui offre des solutions de dispersion maniaque, parfois analogues à ce que la banalité du « rappeur » nous évoque. Le cannabis est un médium de la désorganisation psychique comprise comme état-réaction, une solution naturelle à l’angoisse. Cette paradoxalité de ses effets doit être absolument comprise dans une intentionnalité différente de la psychose qui, bien souvent, ne cherche pas une contre-solution à des symptômes qui sont déjà des mécanismes défensifs, mais au contraire tente de les retrouver ou même de les accentuer. Le cannabis est le médium de la désorganisation psychique appelée comme solution naturelle. Il dissout les limites entre le non-sujet et le tout-monde (observation 8).

« Kiffer le oinj » de l’adolescence dépasse largement le seul effet pharmacologique, le kif est un mot arabe et français, un joint entre les deux cultures ! Il s’agit d’un pattern du mode de décompensation dont on sait qu’il complique la thérapeutique, car le traitement médicamenteux est référencé par le patient dans le registre des drogues de l’autre, contre les siennes.

Si la première valeur du groupe est celle du partage du « joint », les chemins divergent ensuite. On sent que la sensibilité au cannabis est très variable selon les individus : vouloir trouver la recherche identique d’une sédation euphorique entre l’adolescent dit « criseur juvénile » et le jeune adulte psychotique est une banalité qui n’a guère de valeur clinique dans la pratique. Dans les psychoses, l’intentionnalité est psychotique : trouver dans la relation au toxique, au milieu, à la pathologie une solution à un versant de la pathologie par un autre mouvement pathologique (observation 9).

De la bouffée délirante au spectre schizophrénique

Désorganisation psychique et problématique schizo-affective

Les tableaux que nous constatons, au départ, sont habituellement diagnostiqués « bouffée délirante aiguë », avec ses données classiques de bon ou de mauvais pronostic, selon l’acuité des troubles et leur rupture avec la personnalité prémorbide.

Cependant, cela n’est pas ici sans rappeler ce que Kasanin exposait en 1932 au congrès de l’American Psychiatric Association et qu’il devait appeler the acute schizo-affective psychosis[42]. On en a fait une problématique de l’évolution cyclique de la psychose maniaco-dépressive, opposable à l’allure continue du processus schizophrénique, ce qui me semble erroné. E. Menager, sur ces problèmes nosologiques, signalait combien la composante réactionnelle de Meyer sous-tendait ce diagnostic, avec la présence de facteurs de stress et de conflits, sous forme d’un « délire polymorphe avec des thème sexuels, mélancoliques ou mégalo-maniaques mélangés à une pensée à base de mécanismes de dénégation et un imaginaire primitif. Le patient réagit à cela par l’agressivité et l’angoisse. Il y a une résolution en quelques jours ou en quelques mois sans évolution déficitaire »[42, 53].

Le diagnostic de bouffée délirante offre l’avantage d’avoir connu au moins une stabilité que n’a pas présenté le concept de désordre schizo-affectif, représenté de différentes manières dans le DSM3 et le DSM4, mais cela ne signifie pas que la problématique définie par ces termes soit désuète. Il faudrait renverser la séquence et parler de « troubles thymo-schizoïdes », plus exactement « maniaco-paranoïdes ».

En effet, la particularité des syndromes thymo-schizoïdes réside dans le déroulement des symptômes. On rencontre au premier plan des symptômes classiquement décrits dans les syndromes maniaques, avec des prolongements qui peuvent être diagnostiqués schizophrénie, la thérapeutique n’étant pas étrangère à cela. La présence hypersyntonique et kaléidoscopique au monde engendre une pensée par contiguïté et proximité, qui peut se prolonger par une dislocation durable de la pensée, prélude à une désorganisation beaucoup plus durable, devenant alors discordante. De plus, l’importance des thérapeutiques sédatives, que l’acuité de la pathologie, l’agitation et l’agressivité nécessitent, peut être source d’un déficit secondaire. Il me semble moins intéressant d’opposer ici le spectre des troubles bipolaires au spectre de la schizotypie, pour essayer de saisir la dynamique interne des évolutions pathologiques.

Il n’est pas indifférent que Kazanin [42] ait relevé cette pathologie chez les enfants d’émigrés américains récents d’alors, quand bien même il faudrait se méfier d’une correspondance trop facile avec les tableaux que nous voyons. Nous constatons, sans vouloir nous replonger dans le problème de la psychose unique, qu’il peut exister des déroulements ou des choix dans l’allure des troubles psychotiques qui laissent apparaître des alliages psychopathologiques, pour reprendre de nouveau ce terme de Kretschmer. C’est sans doute pour cette raison que Kazanin recherchait un cadre de description souple qui n’enfermait pas dès le départ le patient dans une allure évolutive figée, comme s’il s’agissait du dévoilement d’un processus prévu à l’avance, caractérisé par son endogénéité et sa fin déficitaire.

Nous sommes sans doute trop prisonniers de l’opposition binaire kraepelinienne, alors que la relation différente au monde et l’efficacité de la thérapeutique décident beaucoup plus de l’allure clinique des troubles, les « séquentialisant » maintenant pour la plupart.

La place de la thérapeutique

La symptomatologie et le milieu entrent en consonance avec les problèmes thérapeutiques que l’on va rencontrer dans cette pathologie très aiguë. Nous l’avons noté, les médicaments peuvent être assimilés à la prise de drogues. Si l’agitation nécessite l’isolement, celle-ci renvoie à l’expérience ou à l’imaginaire de la prison. La médecine est située sur un des pôles de l’entre-deux qui peut entrer en conflit avec des solutions thérapeutiques traditionnelles du pays d’origine. De ce fait, le cadre thérapeutique est souvent difficile à instaurer. Dans la pratique, il est nécessaire de trouver des médiations dans la famille, notamment des frères et des sœurs- souvent des sœurs qui socialement se sont mieux intégrées - plutôt que les parents qui sont au centre de la problématique, « dépassés », souvent vieillissants et dépressifs.

Nous ne pouvons discuter ici de tous les aspects thérapeutiques en jeu. Cependant, il est possible de signaler certains problèmes pratiques dont les conséquences peuvent être très importantes. Du point de vue biologique, il faut attirer l’attention sur le fait que la gravité du syndrome, son acuité et sa résistance vont entraîner la prescription de thérapeutiques très sédatives et parfois déficitantes, desquelles il faudra se défaire ensuite car elles peuvent être en grande partie responsables du retrait et de la discordance de certains patients. L’aspect aigu et très destructif de l’épisode s’ajoute au mauvais niveau d’adaptation sociale à l’existence d’une incarcération. L’absence d’apprentissage ou de scolarité suffisante font que le niveau d’adaptation espéré se situe toujours en dessous de ce qu’il pourrait être pour le praticien ou l’équipe soignante, qui préfèrent prévenir la rechute plutôt que de favoriser l’insertion sociale du patient, avec sans doute le choix des thérapeutiques en fonction du statut social du patient, de ses possibilités de langage et de réalisation légale de soi [32].

La peur de la rechute, du retour à la symptomatologie floride violente et socialement délabrante du début peuvent donc diminuer les ambitions thérapeutiques. Pourtant, il est habituel de constater qu’un équilibre assez stable peut s’opérer 3 ou 4 ans après et que celui-ci sera en revanche difficile à faire évoluer ensuite. Nous nous attarderons le statut de l’enfant pourvoyeur, dans l’ambiguïté du terme, qui retourne occuper un lieu pré-pubère dans la famille, avec une réclusion à domicile et l’abandon de perspectives sociales évolutives.

Les bénéfices secondaires : l’enfant assisté et pourvoyeur

Il est habituel de constater une certaine stabilisation de la pathologie, des relations intrafamiliales et même de la relation thérapeutique quand, au cours de l’évolution, les différentes parties se mettent d’accord pour demander l’attribution d’une allocation aux adultes handicapés. Au travers de la pathologie reconnue, le patient devient pourvoyeur et trouve une reconnaissance de sa plainte. Il passe de la délinquance à l’assistanat. Cette problématique est très fréquente lorsqu’il existe une pathologie destructrice qui aboutit à l’attribution d’une pension et à des mesures de tutelle. Nous rappelions plus haut ces diagnostics rapides et assez infamants de sinistrose chez les pères, à la recherche d’une pension réparatrice qui trouvent leur aboutissement dans l’Allocation aux adultes handicapés chez les fils.

Pour cette raison, on peut se satisfaire de la notion un peu facile de bénéfices secondaires. Il s’établit alors, à la suite des troubles psychotiques, un équilibre nouveau qui induit des rôles familiaux beaucoup plus stables. L’adolescent entre dans l’âge adulte en retrouvant le statut protégé de l’assisté, mais aussi celui du monde maternel qui précédait l’âge scolaire. Il rejoint le statut culturel du fou-enfant, parfois désigné comme enfant otage en retrouvant la valeur noble de l’assistance à ses parents âgés [R. Lecoq, communication personnelle].

Une des solutions consiste, à tous les niveaux de l’assistance, du traitement médicamenteux, de la psychothérapie et des mesures de réhabilitation, à prévoir dès le départ des mesures pouvant paraître inadéquates devant la symptomatologie initiale, tant elle est critique. Elles pourront offrir autant de possibilités, une fois l’épisode difficile passé, car la diminution d’espérance dans la stratégie thérapeutique peut favoriser l’inhibition, le retrait et l’inclusion dans un aspect déficitaire qui sera qualifié plus tard de schizophrénie. On considère ainsi que l’on est devant un processus évolutif, sans avoir à faire d’emblée un choix inexorable entre les deux entités, cycliques ou linéaires, de la dualité diagnostique kraepelinienne.

Conclusion : le sujet social en psychiatrie n’est pas le sujet de la sociologie

Dans ce travail, nous proposions de prendre en considération des dimensions complexes qui interviennent dans une désorganisation psychique pouvant devenir schizophrénique. Où se trouve la rupture ? Nous ne pouvons la situer exactement, mais la désorganisation au monde, avec sa symptomatologie habituellement repérable dans le registre maniaque, précède la symptomatologie schizophréniforme. Les tableaux habituellement diagnostiqués de bouffée délirante, en France, n’impliquent pas une évolution figée, de type schizoïde ou schizophrénique. De la même façon, les désordres schizo-affectifs décrits pas Kazanin en 1933 chez les enfants des migrants [42] donnent déjà l’idée d’une problématique complexe, trop souvent reprise dans l’opposition binaire kraepelinienne de manière mécanique. En 1956, Racamier rappelait qu’il n’existait pas un être plus fragile et plus réceptif aux événements humains que le patient schizophrène, qui tente de construire une « fausse indifférence » ou, dans les termes de Minkowski, un autisme riche ou un autisme pauvre [54, 56]. Tout n’est pas joué au départ.

Actuellement, le cas pathologique comme cas social n’est présent que dans les études épidémiologiques, mais il tend à revenir d’une manière forte, notamment chez les enfants de l’exil-relégation. Il ne s’agit pas ici de déterminer un « sociogénétisme primaire », mais la problématique socioculturelle est si présente qu’il est impossible, de la passer sous silence, ou ce silence serait suspect. On peut l’aborder avec les méthodes classiques de la sociologie descriptive ou de la statistique, mais il faut aussi essayer de pénétrer la phénoménologie des processus directement opérants dans la clinique. Cette dynamique de l’entre-deux est celle du « sujet malade dans le pathos social » ; elle ne peut pour autant se résumer à l’un de ces termes.

Lorsque la pathogénie des psychoses se résume à une relation mécanique entre une vulnérabilité énigmatique, les événements de vie et de stress, elle abandonne toute psychopathologie se référant à la dynamique du sujet, son intentionnalité ou ses défenses. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas des facteurs de vulnérabilité, y compris phénotypiques, mais il faut les raccrocher aux autres incidences de la clinique. Certains considèrent la pathogénie comme un processus cognitif mécanique. D’autres essaient d’y apporter des propositions psychopathologiques plus dynamiques, en particulier psychanalytiques. Enfin, un autre facteur de compréhension et d’analyse peut se référer à l’anthropologie. La problématique complexe de la vulnérabilité s’appuie aussi sur des enchaînements mortifères : dette, délinquance, incarcération, cannabis, claustration, chimiothérapie délabrante, etc.

La spatialité néo-asilaire qui se profile dans la relégation implique des identifications transversales fortes, à partir de défaillances complexes et de ruptures du lien.

La pathologie de la relégation se constitue alors comme une faillite identificatoire à la disposition de tous, comme un exil dans son propre psychisme avec des corrélats qui lui sont spécifiques. Finalement, émigration, exclusion, relégation rappellent alors le mouvement de stigmatisation séculaire de la folie : répulsion, exclusion, réclusion. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant de retrouver les mécanismes à l’œuvre dans le socius que l’on avait pu décrire à l’asile. Il faut relire Gofman [34].

La relégation contient des logiques asilaires et le handicap peut devenir un modèle d’inconduite convenable dans une logique de régression. À partir de la mise en acte d’un épisode délirant aigu, sur la base d’une vulnérabilité schizotypique, il se crée une conjoncture particulière où des forces idéologiques et sociales mettent en branle des « effecteurs » schizophrénogènes. Le début se situe dans la porosité de l’être, dans les aspects pesants du drame social avec de fortes correspondances entre les problématiques subjectives et mésosociologiques.

Devereux a largement développé, dans La schizophrénie, psychose ethnique (1972), les critères culturels de passage de la bouffée délirante universelle à la schizophrénie. Il faut reconnaître que ses critères de « schizoïdie sociale » semblent avoir vieillis, mais il reste des arguments intéressants dans ce qu’on peut appeler le mouvement de dépersonnalisation-détachement-repersonnalisation. Cela correspond à la porosité de l’être vis-à-vis de la problématique sociale, l’hypersyntonie maniaque, le détachement largement favorisé par les thérapeutiques et « l’équipe schizophrénie » [5]. À l’inverse de ce que disait Devereux, la schizophrénie comme réponse « ethnique » à la dysphasie, apportée par un monde qui n’est plus saisissable dans sa totalité, intervient après un mouvement de possession par une problématique socioculturelle écrasante, dont nous avons proposé une analyse de l’enchaînement morbide. De « l’entre-deux-mondes » au « tout-monde », il y a cette difficulté à « s’extrapoler », partir de segments épars de réalité pour regagner le reste du monde, non plus le monde figé des victimes, mais celui d’une histoire à créer.

Post-scriptum : la reconnaissance

Le problème de la reconnaissance traverse toutes les études, de J. Bennani en 1980 dans Le corps suspect[10], jusqu’aux travaux les plus actuels sur la délinquance : « l’exclusion et le rejet ne laissent à certains que leur corps comme dernier espace pour vivre, la maladie exprime alors une demande ultime de reconnaissance »[10]. A. Boubeker y consacre plusieurs chapitres dans son livre [15]. Quelle est la nature de cette reconnaissance ? Personne ne se hasarde à le dire. On la juge hégélienne, parfois, ce qui est commode mais tout autant figé. Et pourtant, comment ne pas penser qu’il y a un lien entre le corps souffrant, « suspect » des pères et le comportement des fils, dans la transmission ? On peut même constater le renversement du problème, lorsque certains enfants sont parentalisés, sommés de devenir pourvoyeurs à travers la délinquance et qu’ils échouent. Revient alors le « corps hurlant » de la mélancolie des parents. Que peut-on retenir alors, une identité préformée ou un futur ? (observation 10).

En philosophie, un effort considérable de clarté vient de nous être proposé par Paul Ricœur dans ses Parcours de la reconnaissance[57] : « Mis en garde contre la réduction fréquente chez nos contemporains à un sens privilégié, telle la reconnaissance des différences entre individus dans les situations de discrimination » (p. 358). Paul Ricœur s’attache au passage de la voix active du verbe reconnaître – « Je reconnais » – à la voix passive – « Je suis reconnu » –, à travers l’étude des écarts à l’œuvre entre les acceptions du terme reconnaissance : saisir par la pensée, distinguer, identifier, tenir pour vrai, témoigner de la gratitude, ce sens dernier étant particulier à la langue française.

Le concept d’identité, pour lequel nous avons marqué notre méfiance, lorsqu’il participe de cette crispation spatiale et s’autosuffit, peut devenir une construction incessante à plusieurs. Il nous permet de reprendre notre problématique de la relégation – « que suis-je là? » –, pour essayer de partir de cette identité spatiale sans véritable visage où se rencontrent l’étrangeté et le rejet, et montrer que les confins du social et du sujet s’établissent autour d’un travail du « quelque chose » au « quelqu’un », que Ricœur situe comme construction d’une identité devenue narrative. S’y retrouve « l’imputabilité mais aussi le couple de la mémoire et de la promesse ».

Dans ce processus, le pouvoir-raconter n’est jamais le fait d’un être seul, il nécessite un pouvoir-écouter, où se construit une histoire à deux, puis à plusieurs. S’il existe un sens à la reconnaissance, il se situe comme rencontre du sujet avec une dynamique où s’inscrit l’imprévu, l’illégitime dans la filiation du droit et du nom, au-delà des corps et des lieux.

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1 Il est fréquent de retrouver dans les observations cliniques des adultes de plus de 20 ans toujours qualifiés d’adolescents.2 Rapport au ministre d’État de la Ville et de l’Aménagement du territoire. Tout citoyen condamné à la relégation était libre sur le sol où il subissait sa peine : la relégation n’est pas le bannissement.3 La relégation est inspirée par l’ostracisme de Clysthène l’Athénien.4 La zone est devenue la banlieue, après s’être située autour des « fortifs », autour de la guerre (remarque de Pierre Noël). La « zone » a toujours existé.5 Devereux disait déjà en 1972 : « Je maintiens donc qu’une tendance à accentuer avec insistance, et même de façon obsessionnelle, sa propre identité ethnique (ou toute autre identité de classe), et de s’y accrocher révèle une faille ou une lacune dans la conception qu’on a de soi-même en tant qu’identité multidimensionnelle »[22].6 Nous reprenons le terme populaire, en analogie à ce que disait un adolescent à un de ses amis qui se plaignait de ses boutons : « tu as chopé la puberté » !7 Ces différentes problématiques peuvent être différemment rencontrées chez les Harki (Lecocq Radja, communication personnelle).8 Je donnerai un exemple pratique de ce mouvement. Je traverse le couloir avec un patient dispersé, tendu, agité. Il croise un patient et me dit « c’est un mouton ». Je me retourne et je trouve effectivement que le patient a un visage qui évoque le mouton. La différence, c’est que le premier patient a saisi immédiatement un effet de ressemblance du visage, sans toutefois véritablement penser qu’il s’agissait d’un mouton, mais en accordant une distance métaphorique faible entre le signifiant mouton et le visage du second patient. La véritable distance métaphorique aurait consisté à lui donner le surnom de « mouton ».


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