ARTICLE
Auteur(s) : Amine Masmoudi1, Thierry Le
Chevalier1, Laure
Sabatier2,
Jean-Charles Soria1, 2
1 Département de médecine, Institut
Gustave-Roussy, 39 rue Camille-Desmoulins,
94805 Villejuif
2 Laboratoire de radiobiologie et oncologie, CEA,
DSV/DRR, 10, route du Panorama,
92265 Fontenay-aux-Roses
E-mail : soria@igr.fr
Le terme « chimioprévention » a été employé pour la
première fois par Sporn en 1976 lors de sa description de l’effet
de la vitamine A sur la carcinogenèse chimique [1]. La
chimioprévention désigne l’utilisation de substances naturelles ou
synthétiques dans le but d’interrompre, de modifier ou de retarder
la carcinogenèse [2]. Grâce à une meilleure compréhension des voies
signalétiques du processus multi-étapes que représente la
carcinogenèse, de nouvelles cibles moléculaires potentiellement
efficaces pour la chimioprévention des cancers sont identifiées.
Parmi les molécules prometteuses dans ce domaine, les inhibiteurs
sélectifs de la cyclo-oxygénase2 (Cox2) occupent une place de
choix.
Il existe deux isoformes de la cyclo-oxygénase, respectivement
appelées Cox1 et Cox2. Cox1 est constitutivement exprimée dans la
quasi-totalité des tissus de l’organisme. Elle est responsable de
la synthèse de prostaglandines impliquées dans des fonctions de
l’homéostasie, telles que la cytoprotection de la muqueuse
gastrique et la régulation de la fonction plaquettaire et du débit
sanguin rénal. À l’opposé, Cox2 est normalement indétectable dans
la majorité des organes. Néanmoins, son expression est fortement
inductible lors de l’inflammation ou de la stimulation par des
substances mitogènes [3, 4].
Des données épidémiologiques, expérimentales et cliniques
montrent que les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), et
plus particulièrement les inhibiteurs de Cox2, ont un rôle dans la
prévention de l’induction et du développement de nombreuses
tumeurs. Les inhibiteurs de Cox2 présentent l’avantage de présenter
un profil toxique plutôt favorable en comparaison avec les AINS
classiques, notamment en termes d’effets secondaires digestifs
[5-7].
Cox2 est surexprimée dans diverses lésions prénéoplasiques et
néoplasiques (tableau 1). Son rôle dans
la carcinogenèse se fait notamment via les prostaglandines,
en particulier les prostaglandines E2, dont l’effet carcinogène est
lié à de multiples mécansimes [3, 8] :
– conversion de procarcinogènes en carcinogènes ;
– promotion de l’angiogenèse ;
– inhibition de l’apoptose ;
– effet pro-inflammatoire et immunosuppresseur ;
– promotion de l’invasion tumorale par activation des
métalloprotéinases de la matrice.
Tableau 1. Lésions précancéreuses et
cancers surexprimant Cox2. D’après Dannenberg et al. [3] et
Stratton et Alberts [32]
|
Lésions prénéoplasiques |
Cancers correspondants |
|
Adénomes colorectaux |
Cancers colorectaux |
|
Endobrachyœsophage |
Adénocarcinomes de l’œsophage |
|
Métaplasies et adénomes gastriques |
Cancer de l’estomac |
|
Mastopathies hyperplasiques atypiques |
Cancer du sein |
|
Hyperplasie bronchique atypique et lésions dysplasiques |
Carcinomes bronchiques non à petites cellules |
|
Leucoplasie buccale et dysplasies des VADS |
Cancers épidermoïdes des VADS |
|
Dysplasies vésicales |
Cancer de la vessie |
|
Néoplasies intra-épithéliales prostatiques |
Cancer de la prostate |
|
Kératose actinique |
Carcinome spinocellulaire |
|
Dysplasie cervicale (CIN) |
Cancer du col utérin |
Dans cet article, nous essayons d’exposer les principales
données épidémiologiques et précliniques démontrant l’intérêt
potentiel des inhibiteurs de Cox2 dans la chimioprévention de
certains cancers. Nous abordons également les principaux projets de
recherche clinique qui en découlent et dont le développement est le
plus avancé aux États-Unis.
Cancers colorectaux
Données épidémiologiques
• Études cas-témoins
Bien que ce type de travaux rétrospectifs soit sujet à de
nombreux biais, une douzaine d’études cas-témoins ont démontré un
effet protecteur de l’aspirine ou des autres AINS se traduisant par
une réduction de 30 à 50 % de l’incidence des cancers
colorectaux [9]. La première de ces études a été rapportée par Kune
et al. en Australie [10]. Pour leur part, Rosenberg et
al. [11] trouvent que cet effet protecteur touche les deux
sexes et les différents groupes d’âge. Cependant, le bénéfice
disparaît pour les sujets ayant arrêté la prise d’AINS depuis plus
d’un an. Cela suggère que les AINS agissent surtout en retardant la
cancérogenèse plutôt qu’en la prévenant.
• Études de cohorte
Il s’agit d’études prospectives, donc moins susceptibles d’être
biaisées que les études cas-témoins. Il existe au moins sept
publications évaluant l’effet de l’aspirine et/ou des autres AINS
sur les cancers colorectaux [9], dont la première est celle de Thun
et al. [12]. Toutes ces études, sauf une, concluent à une
diminution de l’incidence ou de la mortalité par ces tumeurs. Il
est intéressant de noter que la seule étude négative n’a pas non
plus montré de réduction du risque d’infarctus du myocarde chez les
sujets âgés prenant régulièrement de l’aspirine [4].
Données précliniques
La souris Min (multiple intestinal neoplasms) représente
le modèle expérimental le plus étudié en termes de chimioprévention
des cancers coliques. Du fait d’une mutation du gène homologue du
gène humain APC (adenomatous polyposis coli), ce modèle
murin développe de façon spontanée des tumeurs intestinales
multiples. Dès les années 1980, de nombreux travaux ont montré que
les inhibiteurs non spécifiques ou spécifiques de Cox2 réduisent le
nombre et la taille des tumeurs intestinales chez ces rongeurs.
Dans les modèles de tumeurs chimio-induites, l’effet protecteur se
prolonge jusqu’à 9-13 semaines au-delà de l’administration du
carcinogène, suggérant que ces drogues agissent aussi bien sur la
phase d’induction que sur la phase de promotion. Cependant, dès que
les AINS sont arrêtés, l’incidence des tumeurs augmente pour égaler
celle des animaux non traités [13, 14].
Dans le même registre, les études sur la souris Min ont
également montré que des produits comme l’aspirine [15], le
piroxicam [16] ou le sulindac [17] réduisent significativement le
nombre et la taille des adénomes intestinaux. Néanmoins, la preuve
directe de l’implication de Cox2 a été brillamment apportée par
Oshima et al. en 1996 [18]. Ces auteurs ont montré que
l’inactivation d’un allèle ou des deux allèles du gène Cox2 chez la
souris APCΔ176, un autre modèle murin de néoplasie
intestinale multiple, réduit respectivement de 86 % et
66 % le nombre d’adénomes comparé à la souche sauvage. En
plus, l’administration d’un inhibiteur de Cox2, le MF-tricyclique,
chez la souche sauvage réduit la formation de polypes de 60 %
environ.
Enfin, un rôle inhibiteur des AINS a été démontré au niveau des
cryptes aberrantes chimio-induites dans le modèle animal [19]. Ces
lésions sont considérées comme les premières lésions
microscopiquement décelables au cours de la carcinogenèse
colique.
Données cliniques
En 1998, la publication des résultats de l’étude randomisée
Physicians’ Health Study, concernant l’effet de l’aspirine chez
22 000 médecins américains de sexe masculin, n’a montré
aucun rôle protecteur de l’aspirine sur l’incidence des cancers
colorectaux [20]. Ces résultats négatifs pourraient être imputés à
la faible dose d’aspirine utilisée et/ou à une durée de suivi
insuffisante (12 ans).
Tout récemment, deux essais randomisés de chimioprévention
secondaire des adénomes coliques ont été publiés dans le New
England Journal of Medicine. Dans l’étude de Sandler et
al. [22], le traitement par aspirine après chirurgie curative
d’un cancer colorectal réduit l’incidence et le nombre des
adénomes. Pour leur part, Baron et al. [21] trouvent que
l’aspirine à faible dose (80 mg/j) réduit l’incidence des
adénomes par rapport au groupe placebo après résection d’adénome
colique. Paradoxalement, dans cette étude, la dose plus élevée
(325 mg/j) ne produit pas d’effet significatif.
Les données concernant la polypose adénomateuse rectocolique
familiale (PAF) semblent plus convaincantes. En dehors d’une
colectomie totale, les patients porteurs de cette maladie
héréditaire développent d’une façon quasi inéluctable des cancers
colorectaux à l’âge de 40-50 ans. Même après chirurgie, ces
patients restent exposés à un risque accru de cancer du moignon
rectal et de tumeurs desmoïdes primitives. Dans une étude
randomisée ayant inclus 22 patients porteurs d’une PAF, le
traitement par sulindac réduit le nombre et la taille des polypes
de 44 % et 35 % respectivement. Néanmoins, aucune
disparition complète de polypes n’a été observée et l’effet du
sulindac s’amenuise 3 mois après la fin du traitement
[23].
Steinbach et al. [24] ont rapporté les résultats d’une étude
similaire chez 77 patients ayant une PAF qui étaient traités
soit par un inhibiteur de Cox2, le celecoxib, soit par un placebo.
Le celecoxib, administré à la dose de 800 mg/j, réduit
significativement le nombre et la taille des polypes de 28 %
et 30,7 %. Par contre, la dose de 200 mg/j ne produit pas
un effet différent de celui du placebo. Sur la base de ces
résultats, la Food and Drug Administration a validé le celecoxib
comme un traitement « adjuvant » de la PAF.
Actuellement, le MD Anderson Cancer Center à Houston teste
l’intérêt d’associer un autre agent chimiopréventif,
l’eflornithine, au celecoxib en prévention des cancers colorectaux
chez les patients porteurs d’une PAF [25].
Par ailleurs, compte tenu des similitudes morphologiques et
biologiques entre les adénomes familiaux et sporadiques mais aussi
des résultats positifs obtenus avec l’aspirine [22], trois essais
internationaux multicentriques ont été récemment lancés dans
l’objectif d’évaluer le rôle du celecoxib (2 essais) et du
rofecoxib (1 essai) dans la prévention de la récidive des
polypes colorectaux sporadiques.
Enfin, le National Cancer Institute (NCI) se propose de réaliser
une étude randomisée de phase II testant celecoxib versus
placebo chez les patients ayant des polypes rectaux ou des cryptes
aberrantes, et ce en excluant les syndromes de prédisposition
héréditaire et les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin
[25].
Cancer de l’œsophage
Les résultats des différentes études d’observation rapportées
dans la littérature sont quelque peu discordants mais tendent à
suggérer un rôle important des AINS dans la prévention de la
survenue des cancers de l’œsophage. Une réduction spectaculaire
(90 %) du risque du développement de cancer de l’œsophage a
été retrouvée dans une étude de cohorte incluant
13 300 citoyens américains prenant de l’aspirine [26]. De
même, une étude cas-témoins a montré que les sujets exposés à
l’aspirine ont un risque réduit de développer des adénocarcinomes
[odds ratio (OR) = 0,37, intervalle de confiance
(IC 95 %) : 0,24-0,58] ou des carcinomes épidermoïdes
(OR = 0,49, IC 95 % : 0,28-0,87) de
l’œsophage [27]. Dans ce travail, un effet dose a été constaté pour
les cancers épidermoïdes mais non pour les adénocarcinomes.
À l’opposé, d’autres publications n’ont pas démontré un effet
protecteur des AINS, même si une tendance non significative ressort
dans deux d’entre elles [12].
Récemment, une méta-analyse rassemblant les données de
9 études (2 cohortes, 7 cas-témoins) comportant
1 813 cas de cancer de l’œsophage a été publiée [28]. Il
s’en dégage un effet protecteur significatif de l’aspirine
(OR = 0,50, IC 95 % : 0,38-0,66) et à la
limite statistique de significativité pour les autres AINS
(OR = 0,75, IC 95 % : 0,54-1,0). Cet effet
est vérifié dans les deux grands types histologiques
(OR = 0,67, IC 95 % : 0,51-0,87 pour les
adénocarcinomes et OR = 0,58, IC 95 % :
0,43-0,78 pour les carcinomes épidermoïdes).
Sur le plan expérimental, Li et al. [29] ont démontré que
l’aspirine retarde la croissance des lignées cellulaires
d’adénocarcinomes œsophagiens humains. Étudiant l’effet d’un
inhibiteur spécifique de Cox2, le NS398, ces mêmes auteurs ont
trouvé que celui-ci induit l’apoptose par activation des caspases 9
et 3 selon une voie cytochrome c-dépendante [30].
Dans les modèles animaux, les premiers travaux ayant testé les
inhibiteurs non spécifiques de la cyclo-oxygénase étaient plutôt
divergents. Ainsi, le traitement par sulindac ou par flurbiprofène
ne semble pas modifier le nombre ni la taille des tumeurs
œsophagiennes expérimentalement induites chez le rat. Par contre,
un effet inhibiteur de l’indométhacine a été observé sur les
tumeurs induites par le diéthylnitrosamine [9]. Plus récemment,
Buttar et al. [31] ont montré que l’inhibition sélective
(MF-tricyclique) ou non sélective (sulindac) de Cox2 réduit
l’incidence des adénocarcinomes de 55 % et 79 %
respectivement dans un modèle murin d’endobrachyœsophage.
Actuellement, l’intérêt du celecoxib dans la prévention des
cancers de l’œsophage sur endobrachyœsophage est évalué aux
États-Unis en essai de phase II-III par le centre Johns Hopkins et
de phase II par la Sidney Kimmel Foundation [25].
Cancer de l’estomac
Deux études cas-témoins et deux études de cohorte ont démontré
un effet protecteur des AINS sur l’incidence des cancers gastriques
[9]. L’hyperexpression de Cox2 est documentée dans 49 à 70 %
des cancers de l’estomac et semble corrélée à la présence
d’Helicobacter pylori et aux mutations de p53 [32].
Cox2 est retrouvée non seulement dans les cellules néoplasiques
mais également dans les tissus métaplasiques et les adénomes. Les
inhibiteurs non sélectifs (indométhacine, aspirine, sulindac) ou
sélectifs (NS398, JTE522) inhibent la croissance cellulaire et
induisent l’apoptose des lignées cellulaires de cancer gastrique
[33, 34]. Cependant, là encore, les études dans des modèles animaux
sont contradictoires [9]. Si le sulindac et l’ibuprofène entraînent
une réduction du nombre et de la taille des tumeurs gastriques
induites par le carcinogène NNK, le piroxicam n’a pas d’effet à cet
égard. À l’opposé, le traitement par flurbiprofène augmente le
nombre de tumeurs induites comparativement aux animaux recevant le
carcinogène seul.
De plus amples investigations sont nécessaires afin de préciser le
rôle potentiel des inhibiteurs de Cox2 dans la chimioprévention des
cancers gastriques. Les études pilotes pourraient être mises en
place chez les populations à haut risque (Helicobacter
pylori), particulièrement dans les zones de forte endémie.
Cancer du pancréas
Les études épidémiologiques examinant la relation entre la
consommation d’AINS et le risque de cancer du pancréas sont peu
nombreuses. Une étude de cohorte [35] et une étude cas-témoins [36]
ont montré une tendance non significative pour un effet protecteur
des AINS, avec un odds ratio respectif de 0,83
(IC 95 % : 0,6-1,2) et de 0,8
(IC 95 % : 0,5-1,1). Plus récemment, une étude de
cohorte ayant inclus plus de 28 000 femmes préménopausées
a mis en évidence un effet protecteur de l’aspirine
(OR = 0,57, IC 95 % : 0,36-0,90), mais non
des autres AINS [37].
À l’opposé, une étude cas-témoins britannique trouve une
exposition plus importante aux AINS chez les cas que les témoins
(p = 0,08) [38]. Selon les auteurs, il s’agit
probablement d’une fausse association, la prise d’AINS étant
parfois motivée par des symptômes liés au cancer, avant que
celui-ci soit diagnostiqué.
L’expression de Cox2 est augmentée aussi bien dans les adénomes
que dans les adénocarcinomes du pancréas [39]. Dans un modèle
murin, l’indométhacine, la phénylbutazone ainsi que l’aspirine
réduisent de façon significative le développement des tumeurs du
pancréas induites par le N-nitrosobis(2-oxopropyl)amine [40]. Dans
les lignées cellulaires d’adénocarcinome pancréatique, le blocage
spécifique ou non spécifique de Cox2 induit une inhibition de la
croissance cellulaire qui est d’autant plus marquée que Cox2 est
surexprimée [41].
Ces données suggèrent un rôle important de Cox2 dans la
progression de la carcinogenèse pancréatique. Actuellement, des
essais de phase II évaluent l’intérêt des inhibiteurs de Cox2 en
association à la gemcitabine pour le traitement de ces tumeurs
[25]. Dans le domaine de la chimioprévention, le blocage de Cox2
représente une approche prometteuse mais qui mérite d’abord d’être
validée en recherche préclinique.
Cancer du sein
La plus large étude de cohorte publiée, ayant inclus
89 000 infirmières américaines, n’a pas trouvé de
relation entre la consommation régulière d’aspirine et l’incidence
du cancer du sein [42]. Des résultats négatifs ont également été
retrouvés par deux autres études de cohorte évaluant l’effet de
l’aspirine [12, 43]. A contrario, un rôle protecteur de
l’aspirine ou de l’ibuprofène contre le cancer du sein a été mis en
évidence dans deux études de cohorte [44, 45] et trois études
cas-témoins [46-48]. La réduction du risque semble proportionnelle
à l’importance de l’exposition [46].
Dans les modèles animaux, l’ibuprofène et l’indométhacine
réduisent le développement des tumeurs mammaires chimio-induites de
la souris [49]. Plus récemment, un effet similaire du celecoxib a
été démontré. La réduction de la tumorigenèse est plus marquée avec
le celecoxib qu’avec l’ibuprofène [50], et l’effet chimiopréventif
du celecoxib se fait selon un gradient dose-réponse [51].
Alors qu’elle est indétectable dans le tissu mammaire normal, Cox2
est surexprimée aussi bien dans les hyperplasies atypiques que dans
les cancers. Cette expression est plus fréquente dans les
carcinomes canalaires in situ (70 %) que dans les
carcinomes canalaires infiltrants (40 %). Cela suggère un rôle
de Cox2 dans les étapes précoces de la progression tumorale, à
l’opposé de ce qui est observé dans les cancers du côlon.
L’expression de Cox2 étant corrélée au niveau d’activité de
l’aromatase, le potentiel thérapeutique et chimiopréventif des
inhibiteurs de Cox2 passe non seulement par une action
anti-angiogénique et pro-apoptotique, mais aussi par une inhibition
spécifique de la synthèse intratumorale des œstrogènes [49].
L’université du Kansas mène actuellement un essai de phase II
évaluant l’impact d’un traitement par celecoxib sur l’incidence du
cancer du sein chez les femmes à risque élevé [25].
Cancer bronchique non à petites cellules
La première étude épidémiologique à avoir démontré un effet
protecteur de l’aspirine (OR = 0,68, IC 95 % :
0,49-0,94) a été rapportée par Schreinemachers et al. en
1994 [44]. Dans une étude cas-témoins, la prise quotidienne d’AINS
pendant au moins 2 ans est associée à 68 % de réduction
du risque relatif de carcinome bronchique non à petites cellules
(CBNPC) [52]. Dans une étude similaire, les femmes consommant de
l’aspirine au moins 3 fois par semaine ont un odds
ratio de 0,39 pour le développement d’un CBNPC [53]. Récemment,
Muscat et al. [54] ont trouvé un OR de 0,68
(IC 95 % : 0,53-0,89) chez les consommateurs
réguliers d’AINS. L’effet protecteur n’est observé que chez les
fumeurs (anciens ou actifs) alors que les non-fumeurs ont un OR de
1,28 (IC 95 % : 0,73-2,25).
Les études sur des lignées cellulaires de cancer bronchique ont
montré que les inhibiteurs de Cox2 induisent l’apoptose et inhibent
la prolifération cellulaire [55-57]. Dans une étude portant sur un
modèle animal, l’aspirine et le NS389 réduisent de manière
similaire la tumorigenèse induite par le
4-(méthylnitrosamino)-1-(3-pyridyl)-1-butanone, et l’effet de
l’aspirine semble dose-dépendant [58]. Le rôle des inhibiteurs de
Cox2 a été démontré sur le modèle Lewis de cancer bronchique murin.
L’expression de Cox2 dans ce modèle est limitée aux néo-vaisseaux
adjacents à la tumeur, et l’inhibition de l’angiogenèse semble être
le mécanisme clé de l’action antitumorale des inhibiteurs de Cox2
[8].
La surexpression de Cox2 est plus importante dans les
adénocarcinomes que dans les carcinomes épidermoïdes [8]. Cette
expression est également mise en évidence dans les hyperplasies
adénomateuses atypiques qui représentent probablement une lésion
précancéreuse, suggérant un rôle de Cox2 dans le développement
précoce des CBNPC [8, 59, 60]. D’autres auteurs ont trouvé que Cox2
était exprimée non seulement dans les lésions dysplasiques mais
aussi dans le tissu normal. Ces résultats divergents peuvent
s’expliquer par l’hétérogénéité des méthodes utilisées. Récemment,
une étude suggère que l’expression de Cox2 dans les CBNPC est plus
importante chez les fumeurs que chez les non-fumeurs, même si la
différence n’est pas statistiquement significative [61]. Ces
résultats, combinés à ceux de Muscat et al., fournissent un
rationnel pour tester les inhibiteurs de Cox2 en chimioprévention
chez les patients à risque. Ainsi, deux études conduites par le
Jonsson Cancer Center et le NCI vont évaluer le celecoxib
respectivement chez les anciens fumeurs et chez ceux ayant été
traités de façon curative pour un CBNPC de stade I, ainsi que chez
les gros fumeurs (> 20 paquets-années) ayant une
bronchopathie obstructive, celle-ci représentant un facteur de
risque indépendant pour le développement de cancers bronchiques
[25].
Cancers de la tête et cou
La surexpression de Cox2 a été retrouvée dans les lésions de
leucoplasie buccale et dans divers cancers des VADS [62]. De plus,
le niveau d’expression de Cox2 est augmenté au sein de la muqueuse
péritumorale morphologiquement normale. Dès les années 1980, un
effet inhibiteur des AINS sur la tumorigenèse buccale a été
démontré sur des modèles animaux [63, 64]. Plus récemment, Shiotani
et al. [65] ont montré que le traitement par nimesulide, un
inhibiteur spécifique de Cox2, réduit le nombre de tumeurs de la
langue induites par le 4-nitroquinoline-1-oxyde. Pour leur part,
Wang et al. [66] ont testé l’effet du celecoxib sur les
xénogreffes de cancers de la cavité buccale chez la souris
nude. Le volume tumoral ainsi que la néo-angiogenèse sont
significativement réduits dans le groupe recevant le celecoxib par
rapport aux animaux non traités. Dans une étude sur les lignées
cellulaires de cancer du plancher buccal, Nishimura et al.
[67] ont montré que le blocage de Cox2 par le JTE522 a non
seulement un effet pro-apoptotique et anti-angiogénique mais aussi
une action inhibitrice de l’activité télomérase.
Compte tenu de ces résultats, et sachant l’implication de Cox2
dans la conversion de pro-carcinogènes du tabac en carcinogènes, on
comprend l’intérêt majeur que suscitent les inhibiteurs de Cox2
pour la chimioprévention des cancers des VADS [68]. Dans ce cadre,
le Dana Farber Cancer Center ainsi que le MD Anderson Cancer Center
conduisent des étude de phase II pour déterminer l’effet du
celecoxib sur la survenue du cancer chez les patients porteurs de
leucoplasies buccales ou de dysplasies des VADS [25].
Cancer de la vessie
Dans une étude cas-témoins ayant inclus 1514 sujets par
bras, Castelao et al. [69] trouvent un effet protecteur
dose-dépendant des AINS sur l’incidence des cancers de la vessie,
avec un OR de 0,81 (IC 95 % : 0,68-0,96) chez les
consommateurs réguliers. Cet effet protecteur est retrouvé avec
toutes les classes d’AINS sauf une, les dérivés pyrazolés
(exemple : phénylbuthazone), qui semblent plutôt augmenter le
risque (OR = 2, IC 95 % : 0,68-6,07).
Avant ce travail, Thun et al. [12] n’avaient pas trouvé de
relation entre la consommation d’aspirine et le risque de décès par
cancer urothélial.
Des études précliniques indiquent que les inhibiteurs spécifiques
ou non spécifiques de Cox2 inhibent la carcinogenèse vésicale
chimio-induite. Murasaki et al. [70] ainsi que Klan et
al. [71] ont montré que l’aspirine réduisait l’incidence des
tumeurs vésicales expérimentalement induites chez le rat. Plus
récemment, Okajima et al. [72] trouvent que le nimesulide,
inhibiteur spécifique de Cox2, diminue d’une manière
dose-dépendante l’incidence et la multiplicité des tumeurs
vésicales induites par le carcinogène OH-BBN. Des résultats
similaires ont été décrits par Grubbs et al. [73] qui
trouvent que les souris mâles exposées à la
N-butyl-N-(4-hydroxybutyl)-nitrosamine développent 75 % de
tumeurs en moins lorsqu’elles sont prétraitées par du celecoxib.
Par contre, l’incidence des lésions prénéoplasiques n’est pas
affectée, ce qui suggère l’implication de Cox2 dans la progression
tumorale plutôt que dans les étapes précoces de la carcinogenèse
vésicale. Cette hypothèse est confortée par le fait que
l’expression de Cox2 est plus fréquente dans les cancers invasifs
que dans les carcinomes in situ [8].
Il apparaît ainsi que l’inhibition de Cox2 représente une voie
intéressante pour la prévention des cancers invasifs de la vessie
chez les patients à risque. Un essai randomisé de phase IIb-III
visant à inclure 334 patients est actuellement mené sous
l’égide du MD Anderson Cancer Center afin de comparer le celecoxib
à un placebo après résection endoscopique complète et BCG-thérapie
chez les patients ayant des tumeurs vésicales superficielles à haut
risque de récidive [25].
Cancer de la prostate
Dans une étude cas-témoins, la consommation d’AINS était
associée à une réduction statistiquement significative de
l’incidence du cancer de la prostate [74]. Les études
immunohistochimiques montrent que Cox2 est fortement exprimée par
les cellules épithéliales aussi bien dans les néoplasies
intra-épithéliales de haut grade que dans les adénocarcinomes [75,
76]. Le sulindac exerce un effet pro-apoptotique qui est plus
marqué sur les lignées cellulaires de cancer prostatique PC3 et
LNCaP que sur les lignées épithéliales normales PrEC [77]. De même,
l’inhibition de Cox2 de façon plus sélective par l’étodolac et le
NS398 réduit la prolifération des lignées cancéreuses LNCaP et
PC3, mais non de la lignée PrEC [78].
Le celecoxib est actuellement comparé à un placebo en traitement
néoadjuvant avant prostatectomie radicale pour les cancers
prostatiques. Cet essai, qui se déroule au centre Johns Hopkins,
prévoit notamment une évaluation de l’effet du celecoxib sur
l’expression de Cox2 et sur différents indicateurs de
l’angiogenèse. Ses résultats permettront de mieux préciser le rôle
des inhibiteurs de Cox2 dans le traitement et la prévention du
cancer de la prostate [32].
Cancers basocellulaires et spinocellulaires de la peau
L’hyperexpression de Cox2 représente une voie signalitique
majeure de la carcinogenèse cutanée [79]. À l’état physiologique,
Cox2 est détectée à des taux faibles uniquement au niveau des zones
de différenciation de l’épiderme. Par contre, elle est fortement
exprimée dans les kératoses actiniques et les carcinomes baso et
spinocellulaires.
Le celecoxib et l’indométacine exercent un effet inhibiteur sur la
carcinogenèse cutanée induite par les rayons ultraviolets (UV) chez
l’animal [80, 81]. De plus, l’inhibition spécifique de Cox2 réduit
l’intensité de l’érythème solaire et diminue les différents
paramètres de l’inflammation induite par l’exposition aux UV, tels
que l’œdème ou l’activation des polynucléaires neutrophiles. Le
flosulide et le NS398 inhibent la croissance des lignées
cellulaires de carcinome spinocellulaire humain [82].
Plusieurs essais utilisant le celecoxib sont en cours aux
États-Unis pour préciser l’intérêt de l’inhibition de Cox2 dans la
chimioprévention des cancers de la peau chez les sujets à risque.
Ces essais son résumés dans le tableau
2.
Tableau 2. Principales études de
chimioprévention des cancers cutanés utilisant le celecoxib
|
Phase clinique |
Centre |
Patients |
Objectifs |
| II
randomisée |
Massachusetts |
Peau de type I-IV de Fitzpatrick |
Érythème induit par les UV |
|
|
|
|
Biomarqueurs de la carcinogenèse cutanée |
| II
randomisée |
San
Francisco |
Nvomatose basocellulaire |
Incidence du cancer basocellulaire |
|
II-III randomisée |
Birmingham |
Kératose actinique |
Apparition de nouvelles lésions |
|
|
|
|
Biomarqueurs de la carcinogenèse cutanée |
Cancers gynécologiques
L’expression de Cox2 a été mise en évidence dans divers cancers
gynécologiques (col utérin, ovaire, endomètre). Cox2 est retrouvée
dans les néoplasies intra-épithéliales et les cancers du col mais
non dans le tissu cervical normal. Sa surexpression est corrélée à
une inhibition de l’apoptose et à une augmentation du potentiel
invasif de la tumeur [83].
Des données épidémiologiques en faveur d’un effet protecteur des
AINS vis-à-vis des cancers épithéliaux de l’ovaire ont été
rapportées dans deux études cas-témoins [84, 85].
En préclinique, le NS398 induit une diminution de l’activité
mitotique et une augmentation de l’apoptose au niveau des lignées
cellulaires de cancer de l’ovaire [86]. En revanche, une étude
récente suggère que le NS398 inhibe l’apoptose induite par le
paclitaxel dans deux lignées cellulaires de cancer de l’ovaire [87,
88]. De plus amples investigations paraissent donc nécessaires afin
de mieux préciser le rôle potentiel des inhibiteurs de Cox2 dans la
chimioprévention du cancer de l’ovaire [88].
Conclusion
La surexpression de Cox2 a été mise en évidence dans de
multiples lésions prénéoplasiques et néoplasiques de tumeurs
solides épithéliales. La surexpression de Cox2 contribue à la
carcinogenèse par au moins cinq mécanismes différents. L’intérêt de
l’inhibition de cette enzyme dans la prévention du cancer a été
d’abord suggéré par les études montrant une réduction de
l’incidence des cancers colorectaux chez les sujets prenant des
AINS de façon prolongée. Devant l’accumulation croissante de
données épidémiologiques, précliniques et cliniques démontrant
l’importance de Cox2 dans la cancérogenèse, plusieurs études
cliniques sont actuellement menées dans le but de déterminer
l’intérêt des inhibiteurs spécifiques de Cox2 pour prévenir la
survenue d’un cancer invasif. Il s’agit principalement d’études de
chimioprévention secondaire chez des sujets à haut risque
(c’est-à-dire porteurs de lésions précancéreuses). Toutefois, force
est de constater que des progrès doivent encore être accomplis afin
de mieux étudier les bases moléculaires expliquant la diversité de
réponse avec les différents inhibiteurs de Cox2. En ce sens,
l’analyse systématique de biomarqueurs tissulaires est prévue dans
la plupart des essais de chimioprévention à venir. n
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