ARTICLE
Auteur(s) : Guy Baillon*
Rubrique dirigée par Thierry Trémine
* Psychiatre honoraire des Hôpitaux, 15, avenue Rapp, 75007
Paris
Notre désaccord est profond si, au lieu de « repêcher »
les points « utiles » de ce rapport, nous en faisons une
synthèse : il se montre bâti à partir de la « critique
générale » portant sur les résultats « moyens » de
la psychiatrie de secteur. Nous y sommes habitués, nous la récusons
avec vigueur, car cette critique est floue, faite
« d’impressions », de « moyennes ». Les
rapporteurs ne sont pas en cause, c’est la thèse de
l’administration, du privé et de l’université.
Nous sommes un certain nombre à demander que la psychiatrie de
secteur fasse l’objet d’une analyse historique et globale de son
activité, et surtout sans « faire des moyennes », car
elles sont « tromperies » ; elle mettra en évidence
une très grande variété de résultats. En sort une donnée
déjà utilisable : nous constatons qu’à côté d’un certain
nombre d’échecs, il y a un grand nombre de résultats
« excellents », j’ose l’affirmer. Il y a donc là un
scandale : comment un rapport peut-il partir d’une donnée
générale négative sur la sectorisation (qui est en fait de l’ordre
de la rumeur) quand nous constatons que, dans l’ensemble de la
France, existent nombre de « situations » où les
équipes sont exsangues, et cela depuis des dizaines
d’années : des équipes avec moins de 25 infirmiers ou un
seul psychiatre pour réaliser l’ensemble des soins et de la
prévention de 70 à 110 000 habitants ! Comment peut-on
croire que ces équipes peuvent mener les soins de santé mentale
d’un service public ? Ces équipes sont obligées de fermer leur
CMP ou leur centre d’accueil pour se retirer sur le service
hospitalier, et s’arrête là leur travail de secteur ! J’ose
affirmer que certains parient pour le dépérissement des équipes car
nous constatons que ces situations se pérennisent et qu’aucune
administration, ni centrale, ni régionale, ni départementale, ni
locale hospitalière ne se révolte et ne réagit. Il y a scandale
politique et humain ! Dans le même temps, j’ose affirmer que
je connais un grand nombre d’équipes dont le travail et les
résultats sont très remarquables, allant plus loin que ce que les
fondateurs du secteur avaient espéré. Ce contraste est une seconde
occasion de scandale pour le public. Bon nombre d’équipes ont pu
mener très loin la réalisation de cette politique en ayant pu et su
profiter de toutes les opportunités pour s’épanouir ; et il
n’y a pas de secret, quand on analyse leurs facteurs de réussite,
ce résultat est le fait d’une double action : un sens clinique
constamment au travail d’abord, la volonté de l’appuyer sur une
qualité relationnelle solide et entretenue avec tous les
partenaires (administrations, soignants, politiques locaux,
usagers, syndicats) ensuite. Entre ces deux grands groupes de
secteurs, il en existe un autre qui a été l’objet
« d’accidents de parcours » souvent violents et dont les
causes méritent d’être étudiées dans le détail. Mais nous
soulignons que ce n’est pas à partir de ce constat partiel que peut
être imposée à l’ensemble de la psychiatrie une transformation
complète du système de santé psychiatrique car, même énoncée à
pattes de velours, la « territorialisation » est
catastrophique, elle accentue la déshumanisation des liens, qui est
justement le mal qui a frappé ce tiers d’équipes « en
échec ». Pour nous en convaincre, il suffit de se pencher sur
les raisons de quelques-uns de ces échecs. Commençons par nous, les
médecins-chefs, sommes-nous toujours brillants tout au long de
notre carrière ? Savons-nous régler tous les
« conflits » d’idées et d’orientation qui surviennent
dans notre équipe ? J’en ai connu dans notre équipe de très
graves et je peux dire que le désastre est passé tout près ;
nous n’y avons échappé que parce que ces collègues avec lesquels
j’étais en désaccord profond ont préféré quitter l’équipe au lieu
de tenter l’épreuve de force avec moi ; je leur en sais
gré ; sinon les outils de soin auraient été saccagés et les
patients « maltraités ». Nous connaissons des équipes où
les acteurs ne savent pas arrêter leurs conflits et se détruisent.
Dans d’autres équipes, la guerre s’est soldée par une négociation
partageant le dispositif de secteur en forteresses ayant chacune sa
clientèle captive, sans que les soignants comprennent que les
patients allant de l’une à l’autre sont déchirés dans cette
discontinuité posée ici comme dogme du soin (et contradictoire à
l’idée de la sectorisation). D’autres secteurs étant situés en
« bout de France », voient se succéder des chefs,
excellents, tous les 3 ans, chacun vient avec son bagage et…
habille à sa façon le secteur… puis s’en va, mais l’équipe, que
devient-elle dans ces contradictions successives et jamais
parlées ? Dans nombre de secteurs, la succession des chefs se
fait « très bien »… chaque chef changeant tout sans
s’être impliqué dans le contrat tacite entre la population du
secteur et l’équipe et en créant sans le vouloir des conflits avec
un directeur, avec des élus... Cela n’est pas particulier aux
chefs, je peux décliner des difficultés du même ordre avec les
autres composantes d’une équipe de secteur. Certes le chef a de
lourdes responsabilités, nous mettons là en évidence la carence de
nos formations complémentaires à la clinique, nous n’avons
bénéficié, ni d’une formation à la santé publique (qu’est-ce que le
champ de la prévention ? qu’est-ce que créer un service
public ?), ni d’une formation de négociateurs et d’animateurs
de groupes. Combien d’entre nous ont été « cassés » par
ces exigences pourtant indispensables ? Et justement à cause
de cette carence, nous faisant courir après des compétences que
nous n’avions pas encore acquises, le fait central de la
psychiatrie de secteur nous échappe : cette pratique nous
invite à décentrer totalement le soin par rapport à la psychiatrie
classique comme par rapport à la psychiatrie libérale
actuelle : notre nouvel objet c’est le soin du patient dans
son contexte et avec ce contexte, avec sa famille, avec son
environnement relationnel, son environnement humain, dans la vraie
proximité, cela avant de contacter les structures de soin et
les structures sociales.
La véritable explication des « échecs » de certaines
équipes vient des « difficultés humaines » rencontrées
pour réaliser des liens de bonne qualité dans l’équipe comme en
dehors, ces liens tressent le tissu sur lequel s’établit le soin de
secteur. Ils se construisent donc grâce à un accord établi entre
les membres de l’équipe sur les démarches cliniques choisies et sur
le travail à réaliser sur les liens de proximité de chaque patient.
Nous avons rencontré là deux pièges dès le début de la psychiatrie
de secteur : il fallait tracer le chemin allant de l’asile aux
soins dans le secteur, pour cela il a fallu mener de front deux
activités contradictoires : humaniser l’asile (consolider
l’hôpital) et déployer progressivement ses soignants dans le
secteur (donc diminuer les moyens de l’hospitalisation pour ouvrir
de nouvelles formes de travail) : il s’agit là d’un double
choix contradictoire, que l’école de Palo Alto dénonçait dès 1960
comme capable de provoquer des troubles psychiques, premier piège.
Pour ce faire la stratégie concrète choisie a été de construire des
« structures intermédiaires entre asile et secteur »,
second piège, car là a commencé cette dérive privilégiant
l’organisationnel et lui laissant prendre toute la place sur la
réflexion clinique nouvelle à mener pour mener les soins de
secteur. Le décret du 14 mars 1986 en est une belle
illustration : il n’est que la photographie datée de 1985 des
innovations d’un certain nombre d’équipes (j’étais avec
40 autres dans cette commission autour de J.-F. Bauduret), il
était prévu qu’il soit revisité tous les 3 ans ; il n’en
a rien été ; et alors nous comprenons là clairement la
nécessité, « déplacée » par le pouvoir, sur la demande de
rapports successifs. Ce piège s’est confirmé dans l’esprit d’un
certain nombre de soignants pensant que des
« techniques » particulières (des spécialisations, pour
être clairs) allaient faire mieux que le « travail généraliste
de base » que proposait la psychiatrie de secteur. Le débat
est grave car il a entraîné ces professionnels sur un autre
terrain, celui de la psychiatrie internationale et universitaire
qui ne sont pas impliquées par le secteur, donc par « le
travail avec et dans l’entourage relationnel ». Il est
difficile d’affirmer sans preuve, je ne puis le faire dans cet
espace, alors je fais un passage à l’acte, je donne rendez-vous sur
mon ancien secteur pour montrer que nous n’avons pas besoin de
spécialisations pour soigner les adolescents schizophrènes et les
personnes âgées par exemple, quand nous prenons le temps de
commencer d’emblée, dès l’accueil, à impliquer l’entourage, et
quand nous poursuivons une réflexion clinique avec l’ensemble de
l’équipe de secteur et grâce à des remises en cause tout au long
des années suivantes (et je sais que cela se continue avec mon
successeur, car pendant 3 ans nous avons préparé cette
succession). Je n’ose cette incidente personnelle que parce que je
sais que cela se réalise aussi, de façon différente, mais
solidement, dans de nombreuses équipes aujourd’hui.
La dérive qui s’opère dans l’analyse du travail de secteur
« par le biais de moyennes » s’est renforcée dans chaque
rapport ; celui-ci rassemble tout ce qui avait été glané par
les précédents. Il croit pointer la raison du
« prétendu » échec dans l’organisation insuffisante du
schéma de travail de la sectorisation (il fait la même erreur que
celle qui a été réalisée dans les modifications de la loi de 1938,
chacun de ses « toilettages » a des résultats pires que
ceux de cette loi). Il invoque donc l’organisationnel comme la
recette miracle, alors que l’essentiel est dans l’approfondissement
de la clinique, donc dans la formation des acteurs et la simplicité
de leurs conditions de travail. Je ne résiste pas à la tentation de
rappeler une phrase de Lucien Bonnafé, certes un peu dure, mais qui
convient absolument au danger que nous courons avec la proposition
d’un bassin-territoire de 3 à 8 équipes de secteur (c’est le
chiffre du rapport), et une instance de « coordination »,
avec son superviseur, son CMP territorial, ses structures
spécialisées territoriales, son observation de 72 heures
territoriale,… Phrase rappelée lors d’une fête en sa mémoire à
Corbeil le 15 décembre 2003 : « L’asile, ce ne
sont pas les murs, c’est un système de relations humaines
« superbement » organisé, pétrifié… ». Cette
phrase mérite que l’on prenne le temps de la méditer… ce
« système », nous l’avons sous les yeux dans ce rapport à
l’état de projet. Puisse-t-il ne pas dépasser le stade du
carton ! Avec cette énorme machine territoriale (que ce soit
200 ou 800 000 !) les liens humains se perdent dans cette
« architecture logique », alors que tout se construit
dans la psychiatrie de secteur par le travail de
« proximité », là où la chaleur humaine, le réveil des
liens, la « reconnaissance » humaine avec sa densité, son
émotion, le placent sur le terrain de la personne qui
souffre et des siens, des proches, et que ce travail se continue
sur des années, des dizaine d’années, s’appuyant régulièrement sur
l’évolution des générations qui se suivent, héritent, se déchirent,
se reconnaissent… dans un travail clinique de continuité qui ne
peut se mener que dans une équipe à l’échelle humaine, où la
confiance règne, où l’on « n’évalue » pas sans cesse, où
l’on n’est pas sous une hiérarchie qui ne connaît rien des liens
humains locaux, qui seuls soignent !
Avec ce rapport plus précis donc plus dangereux que tous les
précédents (qui le préparaient déjà) se manifeste clairement une
politique émanant du pouvoir (et pas de tous les administratifs,
nous en connaissons un certain nombre qui défendent les mêmes
valeurs du service public, et de la Cité) donnant foi aux
techniques « contre l’homme » ? C’est au
contraire la clinique qui doit primer sur l’organisationnel en
psychiatrie et permettre l’élaboration à mener, grâce à des
innovations constantes de l’équipe dans le champ d’une psychiatrie
basée sur une philosophie de l’homme compris, non comme un
individu, mais comme une personne en liens constants et profonds
avec ses proches et membre d’une Cité. En psychiatrie de secteur,
la qualité du travail ne vient pas de la solidité des structures de
soin, mais du souffle clinique et de la vision
« politique », citoyenne, qui animent l’équipe.
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