ARTICLE
Auteur(s) : Isabelle Colle1, Sophie
Hillaire2
1Service d’hépato-gastroentérologie, hôpital
universitaire de Gand, Belgique
2Service d’hépatologie, hôpital Beaujon, 100, boulevard du
Général-Leclerc, 92110 Clichy
L’hypertension portopulmonaire associe une hypertension portale et
une hypertension pulmonaire pour laquelle aucune cause n’a été
retrouvée (maladie valvulaire cardiaque, bilharziose, VIH, embolie
pulmonaire, médicaments, etc.). Elle a été décrite initialement en
1951 par Mantz et Craige [1]. Sa prévalence est de 2 % [2]
chez les malades atteints de cirrhose et de 8,5 % chez les
candidats à la transplantation hépatique [3, 4]. Sa prévalence dans
la population générale est de 1 à 2 cas par million
d’habitants.
Pathologie
D’un point de vue histologique, l’hypertension portopulmonaire
se différencie d’une hypertension pulmonaire primaire par l’absence
de maladie veino-occlusive ou de maladie thromboembolique
récurrente. On observe une prolifération de l’endothélium
vasculaire et des cellules musculaires lisses, une prolifération
intimale et une hypertrophie de la média. Celles-ci entraînent un
épaississement de la paroi des artérioles pulmonaires et des
lésions plexiformes qui occluent les vaisseaux. Cette modification
des vaisseaux est responsable de l’augmentation des résistances
pulmonaires vasculaires, d’une hypertrophie du ventricule droit,
d’une dilatation et d’une décompensation cardiaque droite.
Pronostic
Le pronostic des malades atteints d’hypertension portopulmonaire
est mauvais. Leur survie est en moyenne de 15 mois avec une
médiane de 6 mois en l’absence de transplantation
hépatique.
Le diagnostic d’une hypertension portopulmonaire avant
transplantation est primordial puisque la morbidité péri et
postopératoire ainsi que la mortalité sont supérieures à celles des
cirrhotiques sans hypertension artérielle pulmonaire. Lorsque la
pression artérielle pulmonaire moyenne est supérieure à
50 mmHg, la mortalité est de 100 % ; lorsqu’elle est
comprise entre 35 et 50 mmHg, la mortalité est d’environ
50 % ; lorsqu’elle est inférieure à 35 mmHg, il n’y
a pas d’augmentation de la mortalité [9, 10].
Le risque opératoire est majeur lorsque la pression artérielle
pulmonaire moyenne est supérieure à 35 mmHg, le débit
cardiaque inférieur à 8 L/min, les résistances vasculaires
pulmonaires supérieures ou égales à 250 dynes/sec/cm.
Clinique
Les symptômes les plus fréquents de l’hypertension
portopulmonaire sont la fatigue, les douleurs thoraciques, les
syncopes, les épisodes d’hémoptysie et la dyspnée. Cependant,
60 % des malades sont asymptomatiques au moment du diagnostic
[8]. Les gaz du sang retrouvent une alcalose respiratoire
chronique, une augmentation du gradient alvéolo-artériel suggérant
une anomalie des échanges gazeux [11]. On doit suspecter une
hypertension portopulmonaire chez un malade candidat à la
transplantation hépatique lorsqu’il existe [12] :
– une hypertension artérielle systémique (pression artérielle
supérieure à 150 mmHg pour la systolique et diastolique
supérieure à 90 mmHg ;
– une insuffisance cardiaque d’origine pulmonaire ;
– une dilatation du ventricule droit à l’échographie
cardiaque ;
– une hypertrophie du ventricule droit ;
– une pression artérielle pulmonaire systolique supérieure à
30 ou 40 mmHg à l’échographie.
Physiopathologie
Il existe depuis 1998 une classification de l’hypertension
artérielle pulmonaire (Organisation mondiale de la santé). Cette
classification repose sur les mécanismes responsables de la maladie
et l’efficacité des traitements [13]. L’hypertension
portopulmonaire est classée avec l’hypertension pulmonaire
primitive, l’hypertension artérielle pulmonaire due au virus du
sida, les maladies du système et l’hypertension pulmonaire en
rapport avec la consommation de toxiques ou de médicaments.
L’hypertension portopulmonaire est le plus souvent associée à une
maladie hépatique (cirrhose). Cependant, chez certains malades,
l’hypertension portale existe sans cirrhose, ce qui suggère que
c’est l’hypertension portale et non la cirrhose qui joue un rôle
dans l’hypertension pulmonaire. Un des mécanismes possibles est
l’augmentation du débit sanguin dans le réseau pulmonaire
responsable d’un shear stress lésant les endothéliums. Il
s’ensuit une cascade d’événements responsables des modifications
vasculaires décrites ci-dessus [14]. Tous les patients
atteints d’hypertension portale ne développent pas une hypertension
portopulmonaire, il est probable que d’autres facteurs soient
nécessaires pour expliquer son apparition. La susceptibilité
génétique, la présence de différents médiateurs humoraux et les
facteurs environnementaux [14] ont été mis en cause. Les lésions
endothéliales entraînent une augmentation des facteurs de
prolifération et des facteurs angiogénétiques, tels que le
vascular endothelium growth factor (VEGF) et le tumoral
growth factor (TGF) bêta. Il existe un déséquilibre entre les
substances vasodilatatrices endothéliales – facteurs
plutôt antiprolifératifs (tels que la prostacycline et le monoxyte
d’azote) — et les substances vasoconstrictives endothéliales tels
que les facteurs de croissance (endothéline et thromboxane A2) [15,
16]. Ce déséquilibre entraîne une hypertrophie des cellules
musculaires lisses vasculaires et un rétrécissement des vaisseaux
[15, 16].
Déséquilibre entre les vasoactifs dérivés de l’endothélium
Prostacycline et thromboxane
La prostacycline est le métabolite principal de l’acide
arachidonique produit par l’endothélium vasculaire. Elle a un effet
vasodilatateur antiprolifératif et inhibe la vasoconstriction
secondaire à l’hypoxémie. Elle inhibe aussi l’adhésion
plaquettaire. Christman et al. [17] ont suggéré que, chez
les malades atteints d’hypertension artérielle pulmonaire, il
existait une augmentation du 11 déhydro-thromboxane B2, un
métabolite du thromboxane A2, et une diminution des métabolites
urinaires de la prostacycline. Tuder et al. [18] ont montré
une diminution de l’expression de la prostacycline synthétase dans
les vaisseaux pulmonaires de malades atteints d’hypertension
artérielle pulmonaire par rapport aux sujets normaux.
Monoxyte d’azote et endothéline
Chez les malades atteints d’hypertension artérielle pulmonaire
primaire ou secondaire, il existe une diminution significative de
la synthèse du monoxyte d’azote d’origine endothéliale
(eNOS) ; cette diminution est inversement corrélée avec
l’augmentation des résistances vasculaires pulmonaires [19]. Dans
les modèles expérimentaux animaux et humains d’hypertension
artérielle pulmonaire [20, 21], on a retrouvé également des taux
élevés d’endothéline 1 qui joue un rôle vasoconstricteur et a une
activité mitogène sur les cellules musculaires lisses des artères
pulmonaires. La sévérité de l’hypertension artérielle pulmonaire
est bien corrélée avec des concentrations plasmatiques
d’endothéline 1 et de big-endothéline [22]. Ces résultats
suggèrent donc une diminution des facteurs vasodilatateurs et
antiprolifératifs d’origine endothéliale (NO et prostacycline) et
une augmentation des facteurs vasoconstricteurs et prolifératifs
d’origine endothéliale (endothéline et tromboxane) pouvant
contribuer à la formation de l’hypertension artérielle
pulmonaire.
Facteurs génétiques
Une mutation du gène 2Q31-32 (bone morphogenetic protein
receptor-2) a été décrite chez des malades atteints
d’hypertension artérielle pulmonaire. Cette mutation entraîne une
modification de la régulation de la prolifération des cellules
musculaires lisses d’origine vasculaire médié par le TGFβ [14]. Il
a aussi été décrit des modifications des gènes promoteurs de la
sérotonine [14] et une fermeture anormale des canaux potassiques
voltage-dépendants [14].
Diagnostic
Le diagnostic de l’hypertension artérielle pulmonaire est
impératif chez les candidats à la transplantation hépatique car sa
présence augmente la mortalité et la morbidité. La présence à
l’échographie-doppler d’une pression artérielle pulmonaire
systolique supérieure à 30 mmHg est très évocatrice de ce
diagnostic. Le diagnostic d’une hypertension artérielle pulmonaire
au cathétérisme cardiaque droit est fait par la présence d’une
pression artérielle pulmonaire moyenne de plus de 25 mmHg,
d’une pression capillaire bloquée inférieure à 15 mmHg, d’une
résistance vasculaire pulmonaire supérieure à 120 dynes/sec/cm
(figure 1). Le
cathétérisme cardiaque droit reste l’examen de référence pour faire
le diagnostic d’hypertension artérielle pulmonaire, même si
l’échographie est un test non invasif pouvant suggérer le
diagnostic [12, 23, 24]. La sensibilité de l’échographie sur une
étude récente [25] est de 100 %, sa spécificité de 96 %,
sa valeur prédictive positive de 59 % et sa valeur prédictive
négative de 100 %. Chez les malades inscrits sur une liste de
transplantation hépatique, une évaluation fréquente de la pression
artérielle pulmonaire est nécessaire puisqu’il a été montré qu’elle
pouvait se développer rapidement [25] entre 2 et 5 mois.
Traitement
Le traitement de l’hypertension artérielle pulmonaire repose sur
les vasodilatateurs. Il n’y a actuellement aucun argument clinique
pouvant prévoir la réponse aux vasodilatateurs. Ce traitement doit
être instauré en milieu hospitalier puisqu’il peut entraîner une
hypotension, une aggravation des échanges gazeux et le décès du
malade [26, 27].
Les vasodilatateurs utilisés sont :
• Le monoxyte d’azote. Il a l’avantage d’avoir peu d’effet
systémique et d’être utilisé sous forme inhalée : on l’utilise
chez les malades ayant une hypertension artérielle minime et
pendant la reperfusion du foie au cours de la transplantation
[28-32].
• Les inhibiteurs calciques. Ils augmentent la survie des
malades atteints d’hypertension artérielle pulmonaire primitive.
Leur utilité n’a été démontrée que chez des malades NIHA de classe
2. Les inhibiteurs classiques diminuent l’hypertrophie
ventriculaire droite [33, 34]. Il n’existe pas d’étude démontrant
un effet bénéfique de ces médicaments chez les malades atteints
d’hypertension portopulmonaire.
• Les analogues des prostacyclines. Ils ont un rôle
antiprolifératif, vasodilatateur et antiagrégant [35, 36].
L’époprosténol est administré en perfusion continue par voie
intraveineuse. Son arrêt peut être associé à une poussée
d’hypertension artérielle pulmonaire et à un arrêt cardiaque. Son
effet bénéfique a été démontré chez les malades ayant une
hypertension portopulmonaire modérée et sévère [35] et il entraîne
une amélioration de l’hémodynamique pulmonaire (diminution des
résistances vasculaires pulmonaires et amélioration de la pression
artérielle pulmonaire moyenne et cardiaque, augmentation du débit
cardiaque) ; il a été démontré qu’il pouvait aggraver la
fonction hépatocellulaire et augmenter l’hypertension portale et
l’hypersplénisme [35, 37].
D’autres médicaments ont été utilisés avec un effet démontré sur
l’hypertension artérielle pulmonaire : l’iloprost en
inhalation 6 à 12 fois par jour, l’analogue tréprostinyl par
voie sous-cutanée [38], le béraprost par voie orale [39].
• Les antagonistes de l’endothéline — antagoniste sélectif
du récepteur A (sitaxcentan) et antagoniste non sélectif des
récepteurs A et B de l’endothéline (bosentan) — ont un effet
bénéfique démontré sur l’hémodynamique pulmonaire et cardiaque
[14]. Ils peuvent aussi aggraver la fonction hépatocellulaire.
• Des études préliminaires sont en cours sur les effets
vasodilatateurs pulmonaires des inhibiteurs des
phosphodiestérases.
• La transplantation hépatique est le traitement de choix
chez les patients atteints d’hypertension artérielle pulmonaire,
surtout lorsqu’elle est réversible. Si une amélioration de la
pression artérielle a été montrée dans la majorité des cas, il
existe aussi certains cas d’aggravation ou de récidive après
transplantation [24]. Une transplantation hépato-cardio-pulmonaire
pourrait être proposée dans les cas d’hypertension artérielle
portopulmonaire irréversible.
Comment diagnostiquer et traiter l’hypertension artérielle
pulmonaire avant la transplantation hépatique
Si l’échocardiographie montre une pression artérielle pulmonaire
systolique supérieure à 30 mmHg et si les gaz du sang montrent
une alcalose respiratoire, il est recommandé de faire une
échocardiographie de stress avec de la dobutamine afin d’évaluer la
fonction du ventricule gauche. Si celle-ci est anormale, le malade
ne doit pas être transplanté. Si elle est normale, un cathétérisme
cardiaque droit doit être réalisé. Si la pression artérielle
pulmonaire moyenne est inférieure à 40 mmHg au cathétérisme
cardiaque droit, la transplantation hépatique peut être réalisée.
Il est important de vérifier par un test au monoxyte d’azote ou à
la prostacycline la réversibilité de l’hypertension artérielle
pulmonaire. Si la pression artérielle reste supérieure à
40 mmHg, il faut instaurer un traitement intraveineux par
l’époprosténol par exemple et réévaluer tous les 3 à 6 mois la
pression artérielle pulmonaire par un cathétérisme cardiaque. Si on
note, grâce à ce traitement, une amélioration de la pression
artérielle pulmonaire moyenne en dessous de 40 mmHg, une
nouvelle échographie avec la dobutamine et une épreuve de charge
(sérum physiologique 1 litre en 10 minutes par voie
intraveineuse seront réalisées). Si la fonction du ventricule droit
est normale, la transplantation hépatique pourra être proposée.
Dans le cas contraire, le traitement par l’époprosténol doit être
poursuivi et le pronostic est très péjoratif [40].
Lors de la transplantation hépatique chez les malades atteints
d’hypertension artérielle pulmonaire, les traitements
vasodilatateurs doivent être proposés (époprosténol, monoxyte
d’azote, nitroprusside). Pendant la transplantation, l’hypothermie,
l’hypoxie, l’acidose, l’hypercapnie et les modifications ioniques
doivent être prévenues car elles peuvent majorer l’hypertension
artérielle pulmonaire. L’échocardiographie trans-œsophagienne au
cours de la transplantation hépatique peut permettre l’évaluation
du remplissage ; l’utilisation d’un by-pass
véno-veineux peut diminuer la précharge du ventricule droit et
l’augmentation brutale de la pression artérielle pulmonaire. Il
faut être très prudent lors du déclampage et de la reperfusion
hépatique [14].
Conclusion
L’hypertension portopulmonaire est une complication sévère de
l’hypertension portale et de la cirrhose avec une morbidité et une
mortalité importantes. Son diagnostic doit obligatoirement être
porté avant la transplantation hépatique par l’échographie et
confirmé par le cathétérisme cardiaque droit. La transplantation
hépatique peut améliorer ou normaliser la pression artérielle
pulmonaire. L’époprosténol peut aider à l’amélioration de la
survie.
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Diagnostic de l’hypertension
portopulmonaire
Doppler échocardiographie :
– Pression artérielle pulmonaire
systolique > 30 mmHg
Cathétérisation cardiaque droit :
– Pression artérielle pulmonaire
moyenne > 25 mmHg
– Pression capillaire pulmonaire
bloquée < 15 mmHg
– Résistance vasculaire
pulmonaire > 120 dynes.s.cm-5
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