ARTICLE
Auteur(s) : Igor Charvet1,
Paolo Meda1,
Magalie Genet2,
Marie-Françoise Pelte3,
Anne-Thérèse Vlastos4
1 Département de morphologie, Centre médical
universitaire, 1, rue Michel-Servet, 1211 Genève 4,
Suisse
2 Mauna Kea Technologies (MKT), Paris, France
3 Département de pathologie, Centre médical
universitaire, Hôpital cantonal, Genève, Suisse
4 Département de gynécologie, Maternité de Genève,
Hôpital cantonal, Genève, Suisse
Par son incidence, le cancer du col utérin représente le troisième
cancer le plus fréquent dans le monde [1]. La carcinogenèse du col
est un processus multifactoriel survenant sur de nombreuses années
et en plusieurs étapes, au cours desquelles l'accumulation
progressive de dommages génétiques se répercute au niveau
tissulaire pour aboutir à la formation de lésions néoplasiques
prenant rapidement un caractère invasif. Les néoplasies du col sont
le plus souvent curables lorsqu'elles sont détectées à un stade
précoce [2]. La coloration de Papanicolaou du frottis cervical (Pap
test) reste à ce jour le meilleur outil de dépistage des lésions
précancéreuses de l'épithélium cervical (cervical
intraepithelial neoplasia ou CIN). Les patientes avec un Pap
test anormal subissent un examen colposcopique au cours duquel de
l'acide acétique à 2 % est appliqué sur le revêtement du col
utérin pour révéler en blanc les lésions épithéliales. Un
colposcope est utilisé pour guider les biopsies sur les zones
blanchâtres et, ainsi, obtenir un diagnostic histologique qui est
considéré comme indispensable à la décision thérapeutique.
Le Pap test et l'examen colposcopique ont permis une réduction de
l'incidence du cancer invasif du col et de la mortalité liée à ce
type de cancer. Bien qu'il soit relativement simple à réaliser, ses
résultats sont limités par 15 à 40 % de faux positifs, ce qui
conduit à réaliser un nombre élevé de colposcopies, au final
inutiles [3]. Quant à l'examen colposcopique, sa fiabilité est
hautement dépendante de l'expertise du clinicien. Dans des mains
expertes, il permet de détecter des lésions intraépithéliales avec
une sensibilité de 96 % et une spécificité de 48 % [3].
Du fait de cette faible spécificité, et donc d'un nombre élevé de
faux positifs, la réalisation de biopsies s'avère nécessaire pour
confirmer la présence de lésions. L'analyse par biopsie, qui
comprend à la fois les procédures de prélèvement tissulaire, les
traitements histologiques et l'analyse microscopique par un
pathologiste confirmé, augmente considérablement les coûts associés
à l'examen colposcopique et les délais de traitement. Plus de
6 milliards de dollars sont ainsi dépensés chaque année aux
États-Unis pour évaluer et traiter les atypies de l'épithélium
cervical [4]. Il y a donc dans les pays industrialisés un besoin de
méthodes de dépistage et diagnostiques plus objectives, spécifiques
et moins coûteuses, pour diminuer le nombre de biopsies inutiles,
améliorer l'efficacité de la détection en temps réel et permettre
un traitement immédiat. Le cancer du col est aussi un problème de
santé publique majeur dans les pays en développement, qui ne
bénéficient pas du dépistage et qui contribuent pour 80 % des
500 000 nouveaux cas de cancer du col survenant chaque
année dans le monde [5]. Il y a donc, là aussi, nécessité de
développer des techniques de détection peu coûteuses, facilement
transportables, et permettant de fournir un diagnostic sans avoir
recours à des cliniciens ou pathologistes hautement
expérimentés.
Les techniques optiques ont le potentiel de satisfaire à ces
besoins en offrant une grande variété d'applications cliniques. La
biopsie optique, c'est-à-dire l'analyse du tissu par des méthodes
photoniques, permet une évaluation du tissu en temps réel
(possibilité d'un traitement immédiat), pour de faibles coûts (peu
de frais de maintenance une fois le matériel acquis), et n'entraîne
aucun risque pour le patient (pas de prélèvement tissulaire). Les
renseignements obtenus proviennent des changements des
caractéristiques de la lumière (rayonnement ultraviolet, visible ou
infrarouge) lorsqu'elle interagit avec les tissus. Le plus grand
défi consiste à « extraire » ces renseignements étant
donné le haut degré de diffusion et d'absorption de la lumière dans
les tissus. Une plus grande compréhension des interactions
lumière-tissu et les progrès réalisés, particulièrement dans le
domaine des sources et des détecteurs de lumière combinés aux
fibres optiques, engendrent toujours plus d'approches nouvelles
pour vaincre ces limites et ont considérablement élargi les
possibilités d'analyse optique des tissus in vivo. Si nombre
de nouvelles techniques sont encore au stade expérimental, leur
entrée dans la pratique clinique a débuté et devrait s'accélérer.
Les applications potentielles de la biopsie optique comprennent le
diagnostic (par exemple la détection précoce d'une maladie), la
détermination du stade d'une pathologie et sa localisation, ce qui
permet le guidage thérapeutique, la surveillance de la réponse
thérapeutique et celle des fonctions métaboliques et
physiologiques.
En ce qui concerne le diagnostic précoce du cancer du col utérin,
diverses techniques de biopsie optique ont été évaluées pour la
détection et la détermination du stade des lésions dysplasiques.
Ces techniques, que nous avons tenté de mettre ici en perspective,
se distinguent principalement par leur approche fondée sur une
mesure soit de la réflectance, soit de la fluorescence.
Biopsie optique par mesure de réflectance
La mesure de réflectance ne nécessite aucune addition de
molécules exogènes et représente l'une des techniques les plus
facilement envisagées dans une application clinique, car totalement
non invasive. Lors de leur propagation au sein d'un tissu, les
photons ont dans leur grande majorité un trajet sinueux (phénomène
de diffusion) et finissent soit par être absorbés par des
chromophores (phénomène d'absorption), soit par ressortir du tissu
(phénomène de rétrodiffusion) (figure 1). La lumière
rétrodiffusée, appelée réflectance, peut être mesurée et analysée
par des programmes spécifiques pour obtenir soit des spectres
optiques caractéristiques de l'état physiopathologique du tissu
(spectroscopie de réflectance), soit une image de la zone sondée
(imagerie de réflectance) qui permet d'apprécier directement la
morphologie du tissu.
Spectroscopie de réflectance
Cette technique, appelée aussi spectroscopie de dispersion
élastique, consiste à utiliser des modèles mathématiques de
propagation de la lumière dans les milieux biologiques, pour
analyser la réflectance mesurée à la surface d'un tissu et en
déduire les spectres de diffusion et d'absorption de la zone
sondée. Les variations spectrales (forme et intensité) de la
diffusion dépendent spécifiquement de la structure du tissu
(densité cellulaire, composition de la matrice) et de
l'architecture cellulaire (rapport nucléo-cytoplasmique, taille et
forme des noyaux) [6]. En revanche, le spectre d'absorption reflète
les principaux chromophores présents dans les tissus de surface,
tels que l'hémoglobine, la mélanine et l'eau [7]. C'est ainsi que
des lésions entraînant des changements structuraux ou métaboliques
d'un tissu peuvent être détectées par des variations
caractéristiques des spectres de diffusion et d'absorption (figure 2). Selon
différents modèles d'analyses, l'observation de signatures
spectrales spécifiques permet aujourd'hui de différencier
différents types et grades de lésions survenant dans les tissus de
surface de divers organes.
Au niveau du col utérin, la morphologie nucléaire et le contenu en
ADN influencent l'intensité de diffusion de la lumière [8]. Ainsi,
l'augmentation de la taille des noyaux et de la densité en
chromatine au cours de la progression des lésions dysplasiques a pu
être clairement détectée in vivo par des variations des
spectres de diffusion [8, 9]. Des diagnostics de dysplasie
cervicale ont également pu être réalisés à partir de variations des
spectres d'absorption [9] et même du signal brut de réflectance
[10]. L'enjeu actuel, pour que la spectroscopie de réflectance
offre le maximum de sensibilité pour la détection des lésions
dysplasiques, est d'analyser de façon combinée différents
paramètres optiques (réflectance, absorption, diffusion, fonction
de phase), dans des petits volumes de tissus, de l'ordre du
milimètre cube [11]. Une utilisation simultanée avec les techniques
de spectroscopie fondées sur la mesure de fluorescence et avec les
nouvelles technologies d'imagerie devrait également permettre
d'améliorer l'approche.
Imagerie de réflectance
• Imagerie de polarisation
Lors de leur propagation, les photons subissent peu de diffusion
au sein d'un tissu hautement organisé tel que l'épithélium
(phénomène dit de simple diffusion), alors que de multiples
diffusions se produisent dans les tissus sous-jacents,
principalement du fait de l'enchevêtrement des fibres composant les
tissus conjonctifs (diffusion multiple) [12]. En se fondant sur les
propriétés de polarisation de la lumière, qui varient en fonction
des régimes de simple et multiple diffusion, il est possible de
mesurer spécifiquement le signal de simple diffusion et d'en
déduire la structure spectrale fine des couches cellulaires
superficielles. L'analyse du signal épithélial par des modèles
mathématiques évaluant la distribution en taille des noyaux, leur
densité et leur index de réfraction relatif à celui du cytoplasme,
permet de reconstituer une image de la surface de l'épithélium
œsophagien, sous forme d'une distribution de noyaux de morphologie
anormale [12]. Au niveau du col utérin, l'utilisation de l'imagerie
de polarisation a permis d'augmenter la sensibilité de détection
des lésions néoplasiques et de distinction de leurs différents
grades [13].
En utilisant une caméra vidéo pour analyser de larges champs à
distance des tissus de surface, l'imagerie de polarisation permet
également d'améliorer sensiblement le contraste des images
obtenues, en facilitant par exemple le diagnostic de plusieurs
types de lésions cutanées [14]. Une miniaturisation de
l'instrumentation optique devrait rendre cette technologie
applicable à l'examen à distance de la surface du col, dans le but
de localiser rapidement les zones à risque.
• Imagerie confocale fibrée
Les nouvelles méthodes d'imagerie de réflectance, utilisant la
technologie de la microscopie confocale à balayage laser transmise
par fibre optique (imagerie confocale fibrée de réflectance),
permettent d'obtenir en temps réel et de manière non invasive
(aucune utilisation d'agents exogènes n'est nécessaire) une image
des structures cellulaires et subcellulaires des tissus, à des
profondeurs allant jusqu'à 100 µm à partir de la surface de
l'organe [15, 16]. À ce jour, les sondes disponibles offrent une
sensibilité aux faibles signaux de rétrodiffusion et une résolution
(jusqu'à 1 µm latéralement et 10 µm axialement) qui sont
suffisantes pour permettre la détection d'anomalies cellulaires
survenant dans les tissus épithéliaux [16]. Des analyses de tissu
cervical ex vivo ont ainsi démontré l'intérêt de l'imagerie
confocale fibrée de réflectance pour la détection de dysplasies
(figure 3)
[17]. Une pratique clinique à grande échelle de cette approche
représente la prochaine étape pour évaluer son impact sur le
dépistage cervical. Également, une miniaturisation des sondes
suffisante pour leur utilisation par voie endoscopique représente
un potentiel certain pour réaliser un diagnostic in vivo des
lésions endométriales.
• Tomographie par cohérence optique
Au-delà d'une profondeur de 100 à 200 µm à partir de la
surface d'un tissu, les photons qui permettent la formation
d'images par mesure de réflectance (photons dits balistiques
rétrodiffusés, qui ont gardé la mémoire de leur phase et, donc, qui
interfèrent de façon déterministe) sont noyés dans le fond de la
lumière multidiffusée. Pour atteindre en profondeur une résolution
de l'ordre du micromètre, une technique interférométrique utilisant
une source lumineuse à faible longueur de cohérence (TCO ou
tomographie par cohérence optique) peut être employée pour
sélectionner les photons balistiques rétrodiffusés. La faible
longueur de cohérence permet de réaliser des images à très haute
résolution (1 µm), à partir de « tranches » optiques
réalisées à une profondeur de tissu allant de quelques centaines de
micromètres à 1 mm [18]. Grâce à l'émission et à la
captation de la lumière par fibre optique, la TCO endoscopique est
possible, en tout cas au stade expérimental [19]. Il a ainsi été
possible d'obtenir une sensibilité supérieure à 80 % et une
spécificité supérieure à 70 % pour la détection de dysplasies
cervicales de haut grade [19, 20]. Afin d'améliorer encore ces
performances, la spectroscopie de fluorescence et l'imagerie par
TCO ont été combinées avec succès pour distinguer les lésions
néoplasiques du col [21].
• Agents de contraste et bioconjugués
L'application sur le col d'acide acétique à des doses
cliniquement tolérables permet d'améliorer le contraste de
l'imagerie confocale de réflectance en augmentant les signaux de
rétrodiffusion provenant des noyaux [22]. L'emploi de tels agents
de contraste combiné à celui de différentes technologies de mesure
de réflectance devrait améliorer les performances diagnostiques des
lésions cancéreuses débutantes. Si l'imagerie de réflectance offre,
avec ou sans agent de contraste, une visualisation directe de la
morphologie tissulaire, elle peut aussi permettre d'apprécier la
distribution et l'expression de molécules spécifiques. Il a ainsi
été démontré que l'application de nanoparticules d'or, détectables
par leur propriétés de diffusion et couplées à des anticorps
spécifiques contre les récepteurs de l'EGF (ce récepteur est
surexprimé lors du processus de carcinogenèse), marque les cellules
précancéreuses dans l'épithélium cervical ex vivo [23]. De
tels bioconjugés devraient donc permettre, outre leur utilisation
diagnostique, de visualiser l'expression de différents marqueurs
précoces du cancer du col et, ainsi, de fournir une imagerie
moléculaire in vivo visant à améliorer la compréhension des
mécanismes de carcinogenèse.
Le futur du dépistage précoce des cancers du col par mesure de
réflectance repose, d'une part, sur l'utilisation combinée de
différentes techniques de spectroscopie et d'imagerie actuellement
mises au point et, d'autre part, sur le développement de nouveaux
systèmes diagnostiques permettant une résolution spectrale de
l'ordre du nanomètre, au travers d'une vaste gamme de longueurs
d'onde visibles.
Biopsie optique par mesure de fluorescence
L'analyse non invasive des tissus par mesure de fluorescence
représente la technique de biopsie optique la plus investiguée en
cancérologie pour l'aide au diagnosic précoce. Le principe consiste
à détecter une variation dans l'intensité, la durée d'émission ou
la distribution de fluorescence entre un tissu sain et un tissu
tumoral (figure 4). La
fluorescence mesurée par les techniques de spectroscopie ou
d'imagerie peut être naturelle (autofluorescence) ou provenir de
fluorophores exogènes (fluorescence induite)
Spectroscopie de fluorescence
• Mesure d'autofluorescence
La plupart des tissus recèlent des fluorophores endogènes,
identifiables par une émission dans une région spectrale
spécifique, et dont la distribution est concentration-dépendante du
métabolisme et de la structure du tissu. Le tryptophane, les
flavines, la porphyrine, le coenzyme nicotineamide adénine
dinucléotide (NADH), l'élastine et le collagène sont parmi les
fluorophores endogènes les plus étudiés à ce jour pour le
diagnostic optique des lésions précancéreuses de divers organes. Au
niveau du tissu cervical, il a ainsi été démontré que la
contribution du NADH à l'autofluorescence totale augmente lorsque
le tissu progresse d'un état normal à un stade néoplasique, alors
que la contribution du collagène diminue [24]. L'augmentation de la
fluorescence du NADH se localise principalement au niveau de
l'épithélium et serait liée à une activité métabolique plus élevée
du tissu dysplasique, alors que la baisse de fluorescence du
collagène, localisée dans le stroma sous-jacent, serait induite par
une diminution de la densité des fibres de collagène et par un
épaississement de la muqueuse qui empêche une fraction de la
lumière excitatrice d'atteindre le tissu conjonctif. Les mesures
d'autofluorescence pour le diagnostic cervical ont abouti au
développement de systèmes de matrices permettant une mesure
simultanée des spectres de fluorescence en fonction de plusieurs
longueurs d'onde excitatrices. L'utilisation de ces matrices sur un
échantillon de 146 patientes a ainsi permis de détecter des
dysplasies cervicales de haut grade avec une sensibilité de
71 % et une spécificité de 77 % [25]. Ces résultats
peuvent néanmoins être sensiblement influencés par de nombreux
facteurs tels que le degré histopathologique des lésions analysées
(dysplasie de faible, moyen et haut grade), l'inflammation
chronique, le cycle menstruel, l'âge, la race, le tabagisme, la
présence d'acide acétique, de mucus ou, encore, la ménopause
[26-29]. La prise en compte de ces variables dans les algorithmes
de différenciation spectrale devrait améliorer les performances
diagnostiques des matrices de fluorescence et, par conséquent,
faciliter la détection des dysplasies aux stades les plus précoces.
Par ailleurs, des études sur la sélection de longueurs d'onde
d'excitation optimale devraient aboutir au développement de
matrices moins coûteuses, permettant une plus large application
clinique.
• Mesure de fluorescence exogène
Il est possible de forcer le phénomène de fluorescence en
administrant des fluorophores artificiels non cytoxiques et
facilement administrables. Cette approche est issue de la thérapie
photodynamique des cancers (PDT) et a comme but la réalisation de
biopsies optiques à visée de diagnostic topographique. En PDT, un
photosensibilisateur non cytotoxique se fixe préférentiellement sur
le tissu néoplasique et est rendu toxique par une excitation
lumineuse. Dans le diagnostic photodynamique (PDD), le but est de
visualiser des lésions néoplasiques en utilisant un
photosensibilisateur fluorescent. Deux de ces agents ont été
utilisés en clinique humaine. Il s'agit de l'hématoporphyrine (ou
photofrine II) et surtout de l'acide 5-amino-lévulinique (5ALA). Le
5ALA entraîne une synthèse endogène de protoporphyrine IX (PpIX),
le précurseur de l'hème des érythroblastes, dont la fluorescence
peut être détectée à 630 nm. De nombreuses études ont montré
l'intérêt diagnostique du 5ALA en gynécologie, particulièrement au
niveau du col de l'utérus [30, 31]. Quelle que soit l'origine de la
lésion, les zones dysplasiques ont montré une fluorescence plus
intense que les tissus sains environnants : 60 à
90 minutes après application de 5ALA sur le col, la mesure de
la fluorescence de la PpIX a permis de détecter des dysplasies avec
une sensibilité de 94 % et une spécificité de 75 %, dans
un échantillon de 68 femmes [32]. L'utilisation clinique de
cette approche diagnostique repose désormais sur les recherches de
nouvelles formulations (gels, spray, etc.) et de modes
d'administration optimaux (utilisation systémique ou topique),
ainsi que sur de nouvelles générations d'ALA (pentyl ou hexyl
esters) qui pourraient générer une fluorescence plus intense et
obtenue plus rapidement qu'avec le marqueur standard.
Imagerie de fluorescence
L'imagerie de fluorescence vise à fournir un diagnostic à partir
d'une image de la structure du tissu. Les mesures de fluorescence
peuvent se faire localement (au niveau du contact entre la sonde de
mesure et la surface du tissu) ou à distance, et les signaux
recueillis peuvent provenir soit de la fluorescence spontanée du
tissu, soit de fluorophores exogènes de type organique ou
inorganique.
• Mesures ponctuelles de la fluorescence
En utilisant une procédure d'imagerie de fluorescence par
l'utilisation d'une sonde de fibres optiques au contact avec la
surface du tissu à explorer, la microscopie confocale fibrée permet
de visualiser le tissu avec une résolution cellulaire. À partir de
mesures d'autofluorescence du tissu cervical ex vivo,
Sokolov et al. [23] ont ainsi réalisé des images confocales
d'épithélia qui, combinées à une analyse par imagerie de
réflectance, montrent les différences morphologiques entre tissus
dysplasiques et normaux.
L'imagerie confocale fibrée par mesure de fluorescence exogène est
envisagée au niveau du col utérin en utilisant des marqueurs non
toxiques de type photosensibilisateur (5ALA) ou colorants vitaux
(violet de crésyl) pour localiser les zones néoplasiques.
L'application de marqueurs nucléaires et/ou membranaires devrait
permettre une visualisation à haute résolution de la structure
tissulaire et, ainsi, de mieux apprécier les différences
morphologiques entre tissus dysplasiques et sains (figure 5). On peut aussi
avoir recours à des fluorophores qui témoignent d'activités
métaboliques liées au processus de carcinogenèse ou, encore, à de
nouvelles générations de fluorophores inorganiques, dits quantum
dots, qui génèrent une fluorescence très stable dans le temps
et sont moins toxiques que les fluorophores classiques. Pour
l'instant, ces marqueurs n'ont été évalués que chez l'animal ou sur
des explants de tissus humains.
• Mesures à distance de la fluorescence
Bien que particulièrement performantes pour le diagnostic des
néoplasies cervicales, les techniques de spectroscopie et
d'imagerie confocale fibrée de fluorescence citées
précédemment nécessitent toutes un contact entre les sondes de
mesure et la surface du tissu pour permettre l'acquisition et donc
l'analyse des signaux émis. Cette condition ne permet en général
pas d'explorer plus de un millimètre carré de tissu lors de chaque
mesure, ce qui, dans le cadre d'une recherche de lésions, nécessite
la multiplication des mesures sur la zone à analyser. Dès lors, ces
mesures en un seul point sont préférentiellement envisagées pour
l'analyse de petites régions déjà considérées comme suspectes.
Des techniques d'imagerie de fluorescence permettant d'explorer en
un seul temps de larges zones à risque ont ainsi été développées
ces dernières années. Reposant sur l'utilisation de sondes
maintenues à distance de la surface du tissu, elles permettent une
mesure de la fluorescence spontanée (autofluorescence) ou exogène
(après application d'un photosensibilisateur). Dans les deux cas,
la difficulté de l'approche est de résoudre ou de minimiser les
distorsions des signaux de fluorescence intrinsèques induites par
des phénomènes de réflexion de surface et par des effets
géométriques (variations de distance et d'angulation entre la sonde
et la surface du tissu). En ce qui concerne la mesure
d'autofluorescence, les équipements mis au point pour le diagnostic
du col utérin permettent en général de visualiser la zone sondée
sous forme d'une image virtuelle révélant des variations
d'intensité de fluorescence liées aux changements tissulaires.
L'application d'algorithmes d'analyse spectrale et/ou de systèmes
de réseaux neuronaux permet alors de distinguer, en temps réel, les
zones de lésions néoplasiques des zones de tissu sain [33]. Pour
les mesures à distance de fluorescence exogène, la zone sondée est
imagée grâce à la fluorescence spécifique de l'agent (de type 5ALA)
qui s'est accumulé dans les zones dysplasiques [32]. Que ce soit
par mesure de fluorescence endogène ou exogène, les capacités
diagnostiques de l'imagerie à distance du tissu cervical sont
satisfaisantes puisqu'elles révèlent une détection des dysplasies
avec des sensibilités toujours supérieures à 85 % et des
spécificités supérieures à 50 % [31-33].
Afin d'abaisser le coût des technologies d'imagerie et d'envisager
leur application à grande échelle, des instrumentations plus
simplifiées sont désormais développées, par exemple en remplaçant
les spectromètres d'imagerie par des caméras CCD vidéo couleur,
capables à la fois de collecter et de résoudre spectralement la
fluorescence émise par le tissu. Ces développements ont permis
d'améliorer le diagnostic de lésions cervicales à des niveaux
comparables à ceux des approches utilisant des spectromètres
[34].
• Fluorophores inorganiques
L'utilisation pour l'imagerie in vivo de nouveaux
marqueurs fluorescents de la famille des quantum dots
(boîtes quantiques) devrait également améliorer le dépistage
précoce du cancer du col. Les quantum dots sont des
fluorophores inorganiques formés de nanocristaux de
semi-conducteurs, dont la principale caractéristique est une
longueur d'onde d'émission qui est directement en rapport avec leur
taille [35]. Des quantum dots de tailles différentes mais
produits à partir du même matériau semi-conducteur émettent donc à
des longueurs d'onde différentes lorsqu'ils sont excités par un
même rayonnement. Cette propriété révolutionne l'imagerie
biomédicale car elle permet, à partir d'une seule longueur d'onde
d'excitation, de visualiser simultanément plusieurs quantum
dots de couleurs différentes, chacun correspondant à une cible
spécifique. De plus, les quantum dots utilisés in
vivo résistent beaucoup mieux au photoblanchiment (c'est-à-dire
à la perte d'émission de fluorescence sous l'effet d'un rayonnement
d'excitation prolongé) que les fluorophores organiques
traditionnels (rhodamine, fluorescéine, green fluorescent
protein, etc.) et présentent une plus faible phototoxicité dans
le temps [35-37]. Récemment, il a été montré que les quantum
dots peuvent être couplées à diverses biomolécules, tels que
des ADN simple brin, des vitamines incorporées par des cellules
cancéreuses ou encore des anticorps monoclonaux [37, 38]. De telles
approches devraient permettre d'obtenir in vivo une analyse
moléculaire (distribution des marqueurs, localisation
préférentielle, surexpression) qui viendrait utilement compléter
l'analyse morphologique fournie par l'imagerie d'autofluorescence
ou par les marqueurs exogènes classiques. Les multiples variétés de
quantum dots et la possibilité de leur utilisation
simultanée permettraient en outre, à partir d'un seule excitation,
un screening rapide de l'expression d'un grand nombre de
molécules liées au développement des lésions néoplasiques,
améliorant ainsi non seulement les performances diagnostiques mais
aussi la compréhension des processus de carcinogenèse.
Le futur du dépistage précoce des cancers du col par mesure de
fluorescence repose certainement sur l'utilisation combinée des
technologies de spectroscopie et d'imagerie et sur une analyse
simultanée de la fluorescence spontanée et de celle observée après
administration de marqueurs type 5ALA. Une étude préliminaire a
porté sur une telle association pour le diagnostic des lésions
polypoïdes du côlon [39], qui devrait ouvrir la voie pour
l'application à d'autres organes. À ce jour, l'application topique
(sous forme de spray ou de gel) de bioconjugués de type
anticorps – quantum dots – se heurte aux
difficultés inhérentes à l'expression inconstante des antigènes
tumoraux de surface et à leur hétérogénéité. Cependant, les travaux
en cours devraient permettre d'utiliser cette technique dans un
proche futur pour réaliser des biopsies optiques renseignant à la
fois sur la morphologie et la distribution de marqueurs
moléculaires des tissus néoplasiques [38, 40, 41].
Conclusion et perspectives
Aujourd'hui, les progrès des techniques biophotoniques
aboutissent à la mise au point de sondes de fibres optiques
spectroscopiques ou d'imagerie, pouvant être placées dans le canal
opérateur d'endoscopes et, ainsi, être utilisées comme adjuvant à
l'endoscopie conventionnelle en lumière blanche. De même, la
microscopie confocale in vivo, utilisant soit la lumière
réfléchie (réflectance), soit la fluorescence, permet désormais
d'atteindre une résolution largement suffisante pour l'analyse des
épithélia qui sont à l'origine de la vaste majorité des lésions
précancéreuses. Le couplage de ces techniques d'analyse
microscopique du tissu in vivo avec des sondes de balayage à
grande surface (macroscopie) devrait permettre de cartographier de
larges zones à risque, de localiser rapidement les lésions, puis de
déterminer leur grade. Dans cette approche, des instruments
d'endoscopie confocale pour l'examen du col utérin devraient
bientôt être présentés. Bien que les techniques de spectroscopie et
d'imagerie présentées ici permettent une détection efficace des
dysplasies du tissu cervical, nombre d'entre elles sont des
innovations récentes et sont encore soit au stade expérimental,
soit à leurs débuts de validation clinique. Ces instrumentations,
sans cesse améliorées et aux capacités évolutives importantes, nous
permettront d'apprécier l'impact d'une application à grande échelle
de la biopsie optique sur la qualité du dépistage du cancer
cervical. Du fait de son caractère non invasif et d'une analyse en
temps réel, la biopsie optique représente incontestablement l'un
des outils les plus prometteurs pour la réduction des risques et
des coûts liés au diagnostic du tissu cervical qui, à ce jour,
restent élevés de par la nécessité de biopsies tissulaires et de
l'analyse histologique qui s'ensuit.
Enfin, les techniques de biopsie optique par mesure de réflectance
et fluorescence peuvent être combinées avec d'autres modalités
d'imagerie, telles que l'imagerie radiologique, étant donné
l'interférence minimale entre les fibres optiques et, par exemple,
les champs magnétiques utilisés en IRM. On peut ainsi s'attendre à
ce que le futur appareillage dédié à l'examen du col utérin
représente une panoplie de méthodes optiques complémentaires,
chacune offrant des performances uniques pour le diagnostic précoce
du cancer cervical. ▾ Remerciements. Ce travail a été
rendu possible grâce au Fonds de recherche et développement des
Hôpitaux universitaires de Genève. Les recherches effectuées au
laboratoire du Pr P. Meda sont subventionnées par le Fond national
suisse pour la recherche scientifique (3100-067788.02), la
Fondation de pour la recherche sur le diabète, l'Union européenne
(QLRT-2001-01777), le National Institute of Health (DK 63443-01) et
le Juvenile Diabetes Research Foundation International
(1-2001-622). n
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