Auteur(s) : Philippe Jeanteur
L'ADN topoisomérase I est une cible bien connue des drogues de la
famille des camptothécines (topotécan, irinotecan...) qui inhibent
sa fonction de relaxation des supertours de l'ADN générés au cours
de la réplication et de la transcription [1-4]. Le groupe de J.
Tazi, à l'Institut de génétique moléculaire de Montpellier, a
découvert en 1996 que cette même enzyme possédait une seconde
activité, tout à fait différente de la première, qui lui permet de
phosphoryler spécifiquement les protéines de la famille SR riches
en résidus arginine et sérine [5, 6]. Ces protéines sont des
acteurs de l'épissage alternatif si important dans de nombreuses
pathologies, en particulier le cancer. L'épissage alternatif est ce
mécanisme qui permet, à partir d'une même séquence génomique,
d'obtenir des protéines complètement différentes. Comme la fonction
de ces protéines SR est modulée par phosphorylation, on pouvait dès
lors suspecter fortement un lien entre l'activité SR protéine
kinase de la topoisomérase I et le phénomène d'épissage
alternatif.
Poursuivant dans la ligne de leur découverte initiale, c'est ce
que vient de montrer le groupe de J. Tazi [7] grâce à deux lignées
de cellules leucémiques de souris homologues, l'une possédant une
activité topoisomérase I normale (P388) et l'autre n'en ayant plus
en quantité détectable (P388-45C). Ce couple de cellules a d'abord
permis de comparer, par la technique des puces Affymetrix,
l'activité transcriptionnelle des cellules topoI-déficientes
(P388-45C) avec celle des cellules normales (P388) correspondantes.
Sur les 216 gènes affectés par l'absence de topo I, la moitié
était surexprimée (plus de 3 fois) et une autre moitié
sous-exprimée dans les mêmes rapports. Toutes ces données ne sont
pas encore exploitées mais il est déjà clair que ces gènes ne
correspondent pas à un sous-ensemble bien délimité mais, au
contraire, appartiennent à des classes fonctionnelles différentes
mais le plus souvent impliquées dans le contrôle de la
signalisation, de la prolifération et du développement ainsi que
dans la réponse immunitaire.
Une première série d'expériences in vitro a apporté trois
résultats importants : 1) ils ont d'abord confirmé
l'hypophosphorylation attendue des protéines SR dans les
cellules P388-45C ; 2) ils ont ensuite montré que les extraits
des deux types de cellules exécutaient normalement un épissage
constitutif (celui qui utilise les sites majeurs d'épissage) mais
que les cellules déficientes en topo I (P388-45C) sont incapables
de réaliser un épissage alternatif (qui fait usage des sites
mineurs d'épissage) ; 3) ils ont enfin montré que cette
déficience des cellules P388-45C pouvait être corrigée in
vitro par l'addition de protéines SR phosphorylées dans des
extraits d'épissage.
Ces résultats in vitro ont été confirmés in vivo en
montrant que les cellules P388-45C étaient incapables de faire
l'épissage alternatif d'un substrat artificiel produit par
transfection.
Sachant que les dérivés de la camptothécine qui inhibent
l'activité de relaxation de la topo I inhibent aussi l'activité
kinase, par simple obstruction stérique, on peut imaginer tous les
effets toxiques additionnels de ces drogues liés à l'inhibition de
l'épissage alternatif. À l'inverse, on imagine tout l'intérêt qu'il
y aurait à disposer d'inhibiteurs spécifiques de l'activité SR
kinase. Un premier pas dans cette direction a été réalisé par ce
même groupe qui a réussi à identifier des inhibiteurs spécifiques
de l'activité SR kinase sans toucher à la topoisomérase [8, 9].
Sachant qu'il existe toute une famille de protéines SR qui peuvent
être chacune préférentiellement impliquée dans différents types
d'épissages alternatifs, on peut imaginer trouver des drogues
spécifiques d'une ou d'un petit nombre de protéines SR et dont la
toxicité pour les tissus sains serait alors minimum.
Références
1. Rivory LP, Robert J. Pharmacology of camptothecin
and its derivatives Bull Cancer 1995 ; 82 :
265-85.
2. Pourquier P, Pommier Y. Les topoisomérases
I : nouvelles cibles pour le traitement des cancers et
mécanismes de résistance. Bull Cancer, Numéro spécial
décembre 1998, 5-10.
3. Lavergne O, Bigg DC. The other
camptothecins : recent advances with camptothecin analogues
other than irinotecan and topotecan. Bull Cancer 1998 ;
58 : 51-8.
4. Lansiaux A, Bailly C. Symphonie pour
camptothécines. Bull Cancer 2003 ; 90 :
239-45.
5. Rossi F, et al. Mammalian DNA
topoisomerase I specifically posphorylates SR protein splicing
factors. Nature 1996 ; 381 : 80-2.
6. Jeanteur P. L'ADN topoisomérase I : une
cible double pour les drogues anti-cancéreuses. Bull Cancer
1997 ; 84 : 190.
7. Soret J, et al. Altered protein
phosphorylation and exonic enhancer-dependent splicing in mammalian
cells lacking topoisomerase I. Cancer Res 2003 ;
63 : 8203-11.
8. Labourier E, et al. Poisoning of
topoisomerase I by antitumor indolocarbazole
drugs :stabilization of topoisomerase I-DNA covalent complexes
and specific inhibition of the protein kinase activity. Cancer
Res 1999 ; 59 : 52-5.
9. Pilch B, et al. Specific inhibition of
serine and arginine-rich splicing factors phosphorylation,
spliceosome assembly, and splicing by the antitumor drug NB-506.
Cancer Res 2001 ; 61 : 6876-84.
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