ARTICLE
Auteur(s) : Catherine Caléca*
* La Triade, Hôpital Ch. Foix, Ivry-sur-Seine
Le travail clinique auprès de patients très âgés lors d’une
hospitalisation permet de constater à quel point cette étape
critique d’une existence déjà longue constitue en soi un
traumatisme difficile à intégrer. A cette occasion, nous notons la
fréquence de la résurgence de traumatismes anciens. Celle-ci peut
prendre plusieurs formes : elle peut aller de la réapparition
insistante d’un souvenir jusque-là tenu à l’écart occasionnant une
réactivation de l’anxiété, s’exprimer au cours d’un épisode
confusionnel ou encore sur un mode délirant. De tels phénomènes
sont-ils voués à la répétition inéluctable et mortifère que
sous-tend le terme « écho ». Qu’en est-il d’une
possibilité de mobilisation à partir d’un abord psychothérapeutique
et comment peut-on en déterminer les modalités ?
Les apports de l’étymologie
Tout d’abord, nous ne résisterons pas au plaisir de nous plonger
dans l’étymologie du premier terme de cette proposition. D’après
le Robert, l’écho est « le phénomène de réflexion du
son par l’obstacle qui le répercute », il signifie
également « ce qui répète, reflète » et peut
également prendre un sens de résonance. Si nous nous référons à la
mythologie grecque, Écho, fille de l’air, était une nymphe,
condamnée par Héra à être privée de l’usage de sa voix. En effet,
elle avait endormi l’attention de celle-ci en la charmant de ses
histoires pendant que les nymphes de la montagne s’échappaient pour
rejoindre Zeus, son époux.
Elle s’éprit par la suite de Narcisse, dont elle ne put se faire
aimer, se consuma de tristesse et fut transformée en rocher,
réduite à ne répéter que les dernières syllabes des paroles émises.
Destinée mélancolique par excellence, dépouillée qui plus est de sa
parole propre.
La formulation « écho des traumatismes » rend ainsi bien
compte du caractère répétitif de ceux-ci, dont le contenu et les
modalités échappent en quelque sorte au sujet.
La problématique du traumatisme
Nous en venons donc à mettre en jeu la problématique du
traumatisme, en nous référant aux théories psychanalytiques où
celle-ci tient un rôle de première importance et d’une grande
complexité.
Le statut du traumatisme varie au fur et à mesure de l’élaboration
des théories freudiennes. Il est tout d’abord référé à une
séduction d’ordre sexuel lors de la période d’immaturité, qu’un
événement survenant après la puberté vient réactiver dans
l’après-coup. Lors de conflits ultérieurs, les phénomènes de
répétition viendront rendre compte des éléments précédemment
refoulés. A l’inverse, la remémoration et l’élaboration des
épisodes traumatiques au sein du processus analytique peuvent
permettre leur remaniement. Le statut du traumatisme, réalité ou
fantasme, restera une question ouverte tout au long de l’œuvre
freudienne. Par la suite viendront les apports de Rank considérant
la naissance comme le traumatisme princeps, et dont Freud
minimisera l’impact. Ferenczi lui-même situe le traumatisme de la
naissance « comme une régression fantasmatique du conflit
œdipien à une expérience de la naissance surmontée avec
succès »1 et le rapporte au
complexe de castration.
Il envisage, pour sa part, une composante narcissique du
traumatisme. Celui-ci est réel et non point de l’ordre du fantasme.
Il est suscité par l’inadéquation des réponses de l’objet aux
besoins du nourrisson immature. Cette inadéquation entre la
tendresse réclamée par l’enfant et la séduction imposée par
l’adulte provoque des atteintes précoces et un clivage narcissique.
La théorisation freudienne inclura par la suite également une
composante narcissique à ce traumatisme, liée à l’immaturité du
nourrisson.
Que pouvons-nous entendre par « processus de réappropriation
du passé » ?
Il pourrait être tentant de superposer « réappropriation du
passé » et parcours psychanalytique, tant il est vrai qu’une
démarche analytique aboutie parvient dans l’idéal à resituer le
sujet comme acteur de sa propre histoire, et non plus uniquement
dans une place semblable à celle de l’hystérique agi par ses
symptômes et « souffrant de réminiscences ».
Freud d’ailleurs utilise volontiers la comparaison des fouilles
archéologiques et la représentation topologique de strates
superposées ou parfois bouleversées pour qualifier ce travail.
Cette métaphore spatiale mettant en scène l’inconscient entre en
résonance avec nos représentations de la vieillesse et du grand
âge, et ce d’autant plus facilement que celles-ci prévalent de
manière plus ou moins explicite dans les discours savants ayant
pour sujet (ou objet) les sujets âgés et le vieillissement.
Du point de vue du physiologiste, le vieillissement est marqué par
une cohorte de signes, d’indices, qui, s’ils ne sont pas perçus par
le sujet lui-même, n’échappent pas à l’observateur compétent. Leur
tracé peut se décrire comme une courbe prenant son origine à la
naissance, croissant jusqu’à la maturité pour ensuite décroître
pendant la vieillesse et trouver son terme dans la mort.
Si nous nous référons aux représentations sociologiques, nous
retrouvons la même représentation qui sera le plus souvent figurée
en termes d’étapes de développement que l’on peut facilement
représenter sous forme d’escalier, comportant une ascension de
l’enfance à l’âge adulte, suivie d’une descente vers la
vieillesse.
De nombreuses théories psychologiques utilisent ce mode descriptif
fondé sur une linéarité d’abord croissante puis décroissante et sur
la comparaison du chemin prenant son origine à la naissance pour
s’achever lors de la mort.
La vieillesse est alors essentiellement représentée comme l’âge
des deuils, qu’ils soient liés aux pertes d’objets d’investissement
libidinal ou aux blessures narcissiques engendrées par le constat
par le sujet de la diminution de sa propre efficience. Par
ailleurs, l’avancée en âge souligne la fragilité de l’existence et
met en perspective une échéance incontournable : le temps perd
sa qualité de durée indéterminée pour se restreindre. Il s’agit dès
lors pour le sujet d’accomplir un travail de perlaboration,
d’élaboration : « le travail de vieillir ». La
parenté entre travail de vieillir et travail de deuil apparaît
clairement et autorise la comparaison. L’expression « avoir la
vie devant soi » peut être mise en rapport avec un parcours
déjà effectué et un terme proche : Qu’en est-il d’avoir la
mort devant soi ? Cette mort dont nous savons par ailleurs
qu’elle est inconcevable dans la mesure même où la temporalité n’a
pas prise sur les processus inconscients.
La difficulté de cette tâche peut sembler insurmontable, et notre
clinique est jalonnée des avatars de ces longs parcours de vie dans
les circonstances de crise que constitue une période
d’hospitalisation.
Nous en étudierons particulièrement trois modalités différentes
qui sont celles que nous rencontrons le plus fréquemment : les
atteintes démentielles, les atteintes somatiques, la fin de
vie.
1 Ferenczi S. Psychanalyse des
habitudes sexuelles In : Psychanalyse 3 Payot,
1974.
Les démences
Les patients atteints de pathologies démentielles, du fait de la
levée partielle du refoulement qu’elles occasionnent, nous donnent
maintes occasions de constater la résurgence de traumatismes
anciens à l’occasion d’événements récents. Nous avons postulé que
l’atteinte du langage lui-même renvoie au traumatisme initial
constitué par la première disparition de l’objet, alors même que
les moyens de le représenter étaient encore immatures. Dans
certains cas, les processus de régression consistant à recourir aux
premiers investissements objectaux peuvent agir de manière efficace
pour contribuer à une liquidation de l’angoisse et restaurer une
partie de la capacité de liaison inhérente au langage.
Madame L.
Je la rencontre lors de son arrivée dans notre service. Elle est
atteinte d’une DSTA modérée. Elle a été hospitalisée pour chutes au
domicile et a déjà séjourné dans deux services de l’hôpital du fait
d’un désaccord avec sa famille concernant son orientation. Elle
réside non loin de l’hôpital qu’elle connaît fort bien car elle y a
déjà rendu visite à des proches à plusieurs reprises. Elle est âgée
de 93 ans, est veuve et a trois enfants qui viennent la voir
régulièrement. Ils s’opposent à un retour à domicile qu’elle
souhaiterait vivement.
L’équipe qui la prend en charge signale de nombreuses fugues,
une désorientation importante et un refus de soins.
Elle accepte cependant un entretien avec moi. Elle ne comprend
pas les motifs de son hospitalisation, et voudrait retourner chez
ses parents, en province. Elle se souvient avoir des enfants mais
ne parvient pas à les nommer. Elle se souvient également avoir été
mariée, sans qu’aucun élément ne lui revienne en mémoire à propos
de son époux. Elle en semble perplexe, mais y attache peu
d’importance. Elle décrit longuement et avec chaleur sa maison
familiale, la vie qu’elle y a menée jeune fille, les excellentes
relations qu’elle entretenait avec des parents compréhensifs. Elle
espère y retourner dès qu’elle le pourra. Elle reconnaît ne pouvoir
penser qu’à cela, et donne l’impression de trouver un refuge
rassurant dans ces évocations.
Je la reverrai à plusieurs reprises. Peu à peu ses souvenirs se
feront plus précis. Elle retrouve le nom de ses enfants, se
souvient de sa résidence actuelle, peut également dire d’elle-même
qu’elle a toujours été d’un caractère inquiet. Un projet
d’orientation en maison de retraite est évoqué avec elle par
l’équipe.
Elle souffrira par la suite d’une pneumopathie sévère
accompagnée de complications cardiaques qui feront craindre pour sa
vie. Elle se remet pourtant, et je la retrouve quelques temps après
assise près du poste de soin. Elle supporte mal en effet de rester
seule dans sa chambre et recherche la compagnie des soignants.
Lorsque je lui demande comment elle va à présent, elle me répond
doucement : « il faut savoir se contenter de
peu ».
Nous pouvons faire l’hypothèse que pour Madame L., les processus
de régression ont servi, ainsi que le signale Ferenczi dans son
article sur la paralysie générale2 à
« retrouver une étape antérieure du développement, jadis
conforme au Moi ». Ils lui ont permis de se protéger du double
traumatisme que constituait son arrivée à l’hôpital et son atteinte
cognitive, ainsi que du deuil qu’elle avait à accomplir de son mode
de vie antérieur. La représentation de la demeure parentale, d’une
acuité quasi actuelle, évoque bien les phénomènes d’hallucinations
mnésiques décrits par M. Péruchon. Cependant la décompensation
somatique qui a suivi a paru marquer les limites de ses capacités
d’intégration.
La succession et l’intrication chez Madame L. des
décompensations psychiques et somatiques mettent en évidence la
complexité de l’élaboration lors d’une période de crise que l’on
peut qualifier d’existentielle.
On peut se demander de quel compromis a résulté sa résignation
finale, dans la mesure où elle semble s’être ensuite cantonnée à un
comportement de petite fille ayant perdu toute capacité
d’initiative. Dans ce cas, on peut davantage évoquer le passé en
termes d’emprise. Son évocation agit certes comme un mécanisme de
protection mais ne paraît pas intégrée dans une dynamique de
réappropriation. On voit bien dans quel mouvement la dimension
déficitaire semble être à l’origine d’une atteinte narcissique et
simultanément se voit majorée par les conséquences mêmes de cette
atteinte irréparable. La problématique de la répétition, de l’écho
est ici prévalente. Un mouvement d’élaboration ne peut parvenir à
en émerger.3
2 Ferenczi S. La psychanalyse
et les troubles mentaux de la paralysie générale. œuvres
complètes 3, Payot 1982.
3 Cette question de l’articulation
entre démence et traumatisme a été traitée en détail dans l’article
Démence : le statut du traumatisme. C. Caléca,
4e Colloque européen sur la psychothérapie des
démences.
Les atteintes somatiques
Une atteinte somatique brutale ou une maladie incurable
constituent sans nul doute des atteintes narcissiques sévères
mettant en péril l’existence même du sujet. Celui-ci se trouvera
alors confronté à la lourde tâche d’intégrer ces déficits.
Une fois encore, les mécanismes utilisés dépendront de la
dynamique singulière de chacun.
Madame J.
Elle est âgée de 80 ans, juive d’origine polonaise. Elle
est mariée et mère de trois enfants. Elle arrive dans le service
pour la prise en charge d’une séquelle d’accident vasculaire
cérébral remontant à deux mois qui a provoqué une hémiplégie.
Elle arrive chez nous extrêmement agitée et délirante. Elle frappe
rythmiquement sa jambe gauche avec son bras gauche en
comptant : 1, 2, 3... Elle alterne parfois en disant :
bleu, blanc, rouge, ou bien elle énonce des couleurs en
polonais.
Interrogée sur son comportement répétitif, elle en est consciente,
mais en reconnaît le caractère incoercible. Elle parvient cependant
à participer de manière cohérente à des entretiens. Elle pense
qu’elle est chez nous en grand danger, que les Allemands vont venir
la prendre, qu’il faut la cacher. Elle est également convaincue que
l’on procède chez nous à des expériences médicales sur les
patients. Elle reste bien repérée et a obtenu, avant son arrivée
dans le service, un score de 22 au MMS.
Au cours d’une assez longue prise en charge, nous découvrons avec
elle le sens des mots qu’elle répète inlassablement : il
s’agit des couleurs du drapeau français. Les chiffres qu’elle
énonce correspondent probablement au nombre de ses enfants. A ces
éléments épars s’associent des éléments biographiques précis :
la France a représenté pour elle et son mari un refuge contre les
« attaques » subies par les Juifs en Pologne au cours
desquelles tout le reste de sa famille a péri. Son accident
vasculaire cérébral est littéralement vécu comme « une
attaque » venue de l’extérieur contre son propre corps et
contre lequel elle n’a pu se défendre : elle s’est alors
trouvée à nouveau projetée dans la situation de danger passé.
Progressivement ses troubles du comportement vont régresser. Elle
continuera à évoquer avec nous les difficiles années de guerre dont
personne dans la famille ne reparle jamais. La tristesse et
l’angoisse éprouvées resurgiront, ainsi que la culpabilité de
survivre, après une si longue période d’enfouissement où elles
étaient cependant demeurées vivaces.
On voit apparaître dans ces quelques éléments la capacité
d’évocation tout d’abord, l’écho incompréhensible que soutient le
langage, puis l’apparition de liaison et d’élaboration. Même au
sein du vacillement des catégories temporelles et de la perception
de la réalité, ils permettent, certes à grand peine, la restitution
d’un passé traumatique et l’émergence d’un sens. La patiente peut
alors passer d’une position quasi délirante à une capacité de
remémoration et de deuil enfin possible. Nous pouvons ici relever
une des particularités de la situation traumatique : il s’agit
de l’écrasement des catégories temporo-spatiales et de la
fragilisation de l’épreuve de réalité ; la mise en échec du
pare-excitation est ici patente. Pour Madame J., le souvenir
traumatique ancien remet en circulation l’éprouvé émotionnel passé
correspondant au vécu actuel suscité par son atteinte
somatique.
La construction d’un récit de vie
Il reste une troisième modalité de ces processus que je voudrais
aborder ici. Il s’agit de la construction d’un récit de vie
permettant au sujet de donner un sens à son parcours et de
considérer sa propre finitude.
Monsieur F.
Monsieur F. est atteint d’une maladie hématologique au pronostic
réservé. Il arrive chez nous au décours d’un long traitement. La
dernière chimiothérapie n’entraîne aucune amélioration de son état.
L’équipe qui le prend en charge signale sa tristesse et des
épisodes de désorientation.
Je le rencontre, il se sent mieux. Sa désorientation a régressé.
Il se demande à quoi sert une psychologue et décide de me confier
l’histoire de sa vie, ce qu’il fait durant plusieurs séances de
manière chronologique et précise, reprenant précisément où il
s’était arrêté la fois précédente.
Voici en quelques mots la teneur de ces entretiens. Il s’agit de
l’histoire de quelqu’un qui a de la chance : Il a vécu à la
campagne, était bon élève, a passé le certificat d’étude et devait
continuer des études. C’est à ce moment que son père a eu un
accident, ce qui l’a obligé à tout interrompre pour reprendre la
ferme. Durant la guerre, il a fait de la résistance et a eu de la
chance, il s’en est bien sorti. Il a ensuite eu à nouveau la chance
de rencontrer son épouse, la chance d’avoir une occasion de
travailler en ville et d’améliorer sa situation professionnelle, la
chance d’avoir des enfants ayant eux-mêmes réussi dans la vie. Sa
maladie l’a fait beaucoup souffrir, cependant il a eu la chance
d’être suivi par les meilleurs professeurs. Actuellement encore, il
se félicite d’être soigné dans un excellent service. Il ne faut
voir là aucune négation des difficultés rencontrées, aucun
évitement de la réalité, mais simplement une faculté constante au
cours d’un parcours mouvementé à élaborer les pertes et les deuils,
sans pour autant céder sur son désir.
Monsieur F. me confie simplement un parcours de vie où il a
toujours maintenu une place de sujet. Il termine un jour son récit,
me dit : « Voilà, je vous ai tout dit
maintenant », et m’expose son dernier projet : finir
ses jours dans le village de Bourgogne où il est né. Il s’agit de
retrouver la maison paternelle, mais également d’épargner à ses
proches, lors de son décès, un transport de corps qu’il juge trop
coûteux. Sa santé devenant de plus en plus précaire, il sera
impossible d’envisager un retour au pays, ni même dans son
appartement de banlieue. Il constate d’ailleurs lui-même qu’il est
bien trop fatigué. Il espérera alors que sa famille sera présente
lors de son décès. Dois-je ajouter qu’il a eu de la chance :
son dernier vœu s’est réalisé.
Pour Monsieur F., le récit de son histoire de vie a constitué
une œuvre ultime dans laquelle il a engagé énormément d’énergie. En
effet, les derniers temps, il était épuisé et luttait contre la
fatigue lors de nos rencontres qu’il tenait cependant à
poursuivre.
Nous faisons l’hypothèse que cette élaboration lui a permis de
maintenir une certaine fidélité à l’image qu’il avait bâtie de
lui-même. Elle a permis également une restauration narcissique dans
un double mouvement spéculaire : je devenais en quelque sorte
garante par ma présence et mon écoute de la cohérence et du sens
qu’il avait donné à son existence. La dimension de transmission
d’une expérience irremplaçable a également joué un rôle important,
établissant entre nous une sorte de filiation fantasmatique.
Nous avons cependant rencontré une autre modalité de ce récit de
vie qui, fondé sur le passé, donne un sens au présent.
Madame P. a 100 ans. Elle raconte : « Toute ma
vie j’ai été fragile et cela continue, regardez : à présent
voilà que je ne peux plus marcher. Déjà quand j’étais petite, je ne
courais pas aussi vite que mes cousines. Quand elles grimpaient à
l’échelle pour aller dans la grange, je n’y arrivais pas :
j’étais trop faible. Il n’y avait pas de quoi manger à la
maison : mon père ne rapportait pas d’argent à ma mère :
il buvait toute sa paye ».
Des années durant, cette vieille dame a ainsi, dans toutes les
circonstances pénibles de son existence, fondé son énergie dans la
plainte portée par une fillette au nom d’elle-même et de sa mère
contre un mari et un père défaillant. A présent encore, les
atteintes narcissiques qu’elle subit du fait de sa vieillesse lui
sont imputées. A l’inverse de Monsieur F., elle n’a jamais eu de
chance. Le traumatisme subi dans son enfance perdure ainsi tout au
long de son parcours d’existence et persiste dans sa dimension
d’écho toujours réactivé, rejoignant ainsi le destin de la
malheureuse nymphe jadis punie par Héra.
Nous atteignons le terme de cette réflexion à propos des
mouvements de réappropriation du passé. Ce n’est pas en termes de
processus que nous les décrirons. En effet l’hypothèse d’une sorte
de mécanisme évolutif où serait engagé le sujet lors de l’avancée
en âge nous semble dépourvu de la dimension active de remise en
perspective dont ne peut se départir la réappropriation par le
sujet de sa place dans sa propre histoire.
| Caléca C. Echos des traumatismes
anciens et mouvement de réappropriation du passé au cours du grand
âge. L’information Psychiatrique 2003 ; 79 :
319-23. |
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