ARTICLE
Observation
Une jeune femme âgée de 16 ans est admise en réanimation
médicale pour une intoxication médicamenteuse volontaire
par prise, d'une part, de 26 comprimés à 1 mg de colchicine
(Colchicine Houdé®) correspondant à une
dose supposée ingérée (DSI) de 0,45 mg/kg et, d'autre
part, d'une dizaine de comprimés de chacun des médicaments
suivants : cimétidine 800 mg (Tagamet®), dydrogestérone
10 mg (Duphaston®) et acarbose 50 mg (Glucor®).
La patiente avait consulté aux urgences 5 heures après
l'ingestion des médicaments, y avait subi un lavage gastrique et
reçu 50 g de charbon activé (Carbomix ®).
L'examen clinique et le bilan biologique de routine étaient alors
normaux. Dix heures plus tard, elle présentait des troubles digestifs
importants associant vomissements bilieux, diarrhées fécales
et douleurs abdominales. Le bilan biologique pratiqué retrouvait
une hyperleucocytose à 52 000/mm 3, un taux de prothrombine
(TP) à 31 %, une créatininémie à 129 µmol/l,
des alanine aminotransférases (ALAT) à 165 UI/l (N <
50), des aspartate aminotransférases (ASAT) à 24 UI/l (N
< 50) et des phosphatases alcalines à 210 UI/l (N < 115)
(tableau 1). La glycémie
était à 2,5 mmol/l à cause de l'ingestion d'acarbose.
La radiographie du thorax et l'électrocardiogramme étaient
normaux. La patiente a été alors transférée
en réanimation.
À l'admission dans ce service, l'examen clinique retrouve
une température à 38 °C, une tension artérielle
à 97/56 mmHg, une fréquence cardiaque à 104/min et
une fréquence respiratoire à 24/min. La patiente est très
asthénique, déshydratée, mais l'examen clinique est
sans particularités.
Les gaz du sang artériel sous
air montre un pH à 7,40, une pression en oxygène (PaO 2)
à 95 mmHg, une pression en gaz carbonique (PaCO 2) à
28 mmHg, une réserve alcaline à 18 mmol/l et une saturation
à 97 %. Le TP est à 24 % avec un facteur V à 13 %,
un facteur VII + X à 23 %, un facteur II à 40 %, un fibrinogène
à 2,18 g/l et la présence de D-dimères. Les globules
blancs (GB) sont à 46 100/mm 3 dont 78 % de polynucléaires
neutrophiles (PNN). Les lactates sont à 2,4 mmol/l (N < 2,1),
l'amylasémie à 479 UI/l (N < 74) et la lipasémie
à 1 482 UI/l (N < 200) (tableau
1). Le taux de colchicine est de 12,5 ng/ml pour le plasma par
dosage radio-immunologique (zone thérapeutique entre 0,25 et 2,5
et zone toxique supérieure à 3] et de 2,9 mg/ml (x 2,5 =
mmol/l) pour les urines en fluorométrie (figure
1).
Quelques heures après le transfert de la patiente
en réanimation, son état hémodynamique se dégrade
avec apparition d'une hypotension artérielle à 85/55 mmHg,
persistant malgré un remplissage vasculaire adéquat (1,5
l de sérum physiologique). L'échocardiographie met en évidence
une hypokinésie myocardique globale sévère avec une
fraction de racourcissement évaluée à moins de 20
%, sans dilatation des cavités cardiaques. Cet état de choc
cardiogénique rend nécessaire la mise en route d'un soutien
inotrope par dobutamine (Dobutrex®) à la dose de
5 µg/kg/min, qui permet de stabiliser la tension artérielle
systolique aux environs de 100 mmHg sans améliorer l'aspect échographique.
La patiente reste sub-fébrile depuis son admission
en réanimation et, au 5 e jour, sa température
s'élève à 39 °C, sans qu'il y ait de foyer infectieux
clinique. La numération sanguine retrouve des leucocytes à
600/mm 3, une hémoglobine à 10,6 g/dl et des plaquettes
à 9 000/mm 3. Le bilan hépatique montre une cytolyse
à 10 N avec une cholestase anictérique modérée
(tableau 1). L'échographie
abdominale, pratiquée en raison des douleurs abdominales, permet
d'écarter un foyer infectieux hépato-biliaire. Une antibiothérapie
probabiliste par ticarcilline (Ticarpen ®, 15 g/j) et amikacine
(Amiklin ®, 15 mg/kg/j) est débutée en raison
de la neutropénie fébrile et une transfusion de plaquettes
(12 unités plaquettaires standard en tout) est conduite devant
la profondeur de la thrombopénie. La patiente restera sub-fébrile
à 38 °C durant les 5 jours suivants.
Au 7 e jour, l'état neurologique se dégrade
brutalement avec apparition d'un coma profond (score de Glasgow à
4), sans signes de localisation ni raideur méningée. La
tension artérielle est à 70/50 mmHg et la fréquence
cardiaque à 52/min. La patiente est intubée et ventilée
mécaniquement. Le bilan biologique ne met pas en évidence
d'éléments nouveaux en dehors d'une élévation
des créatine phosphokinases (CPK) à 6 880 UI/l et des lactico-déshydrogénases
(LDH) à 1 336 UI/l, traduisant probablement la survenue d'une myopathie
à la colchicine (tableau
1). La ponction lombaire ramène un liquide céphalo-rachidien
hémorragique (globules rouges : 430 000/mm 3, globules
blancs : 400/mm 3, protéinorachie : 30 g/l et glycorachie
: 3,6 mmol/l pour une glycémie à 7,0 mmol/l). Le scanner
cérébral avec injection de produit de contraste est normal
et l'électroencéphalogramme ne retrouve pas d'activité
paroxystique.
Au 8e jour, la patiente est extubée en raison de
la récupération neurologique et sevrée des cathécholamines
devant la stabilité de l'état hémodynamique. La
numération formule sanguine confirme la sortie d'aplasie et le
bilan biologique la régression de la cytolyse hépatique.
Au 13e jour, apparaît une alopécie et la patiente
quitte le service de réanimation pour une prise en charge en
psychiatrie.
Discussion
Il s'agissait donc d'un cas d'intoxication sévère
par ingestion volontaire de 0,45 mg/kg de colchicine, responsable d'une
défaillance cardiocirculatoire, hépatique, hématologique
et neurologique avec une évolution favorable sous traitement symptomatique.
La survenue retardée d'un coma pouvait faire discuter un épisode
comitial lié à un bas débit cérébral,
et ce malgré l'absence de mouvements tonico-cloniques, ou une encéphalopathie
toxique par accumulation de colchicine après diffusion au travers
de la barrière hémato-encéphalique.
La colchicine est un alcaloïde, extrait de la colchique,
qui appartient à la famille des poisons du fuseau. Son effet antimitotique
est en rapport avec sa liaison à la tubuline, formée d'un
hétérodimère alpha et bêta qui constitue la
sous-unité élémentaire du microtubule. Cette liaison
empêche la polymérisation des microtubules et bloque les
cellules en métaphase [1]. La colchicine est utilisée, en
thérapeutique, pour son action anti-inflammatoire dans la crise
de goutte, la chondrocalcinose articulaire et la prévention de
certaines pathologies inflammatoires dont la physiopathologie n'est pas
encore clairement identifiée, telles que la maladie périodique,
la maladie de Behçet, la sclérodermie ou certaines formes
cliniques de sarcoïdose, de cirrhose biliaire primitive et de maladie
sérique [2]. La posologie quotidienne préconisée
est de l'ordre de 1 mg/j.
La toxicité aiguë de la colchicine, à
la suite d'une ingestion volontaire, est multiviscérale avec, comme
pour notre patiente, la survenue successive de troubles digestifs, hépatiques,
cardiovasculaires, neurologiques et hématologiques [3] (encadré
1). Les facteurs pronostiques à l'admission sont la dose supposée
ingérée et l'existence, à la 24e heure,
d'une hyperleucocytose supérieure à 18 000/mm3
ou d'un taux de prothrombine inférieur à 20 % (encadré
2).
La sévérité de l'intoxication ainsi
que le taux de mortalité sont directement liés à
la dose ingérée, bien que des cas mortels aient été
rapportés pour de faibles doses (de 5 à 10 mg) ingérées
ou injectées par voie intraveineuse. Néanmoins, à
partir d'une étude rétrospective portant sur 158 cas d'intoxication,
Bismuth et al. ont identifié 3 niveaux de toxicité
selon la dose supposée ingérée [4] :
si elle est inférieure à 0,5 mg/kg,
le tableau clinique est dominé par les troubles digestifs (diarrhées,
vomissements et douleurs abdominales) et la déshydratation extracellulaire,
et l'évolution est favorable en 4 à 5 jours ;
si elle est comprise entre 0,5 et 0,8 mg/kg, outre
les signes précédents, apparaît aux environs du 4e
jour une pancytopénie secondaire à une hypoplasie médullaire
toxique avec risque de survenue d'infections et/ou d'hémorragies.
Le taux de mortalité est de l'ordre de 10 % ;
si elle est supérieure à 0,8 mg/kg,
le risque de décès est de l'ordre de 80 à 100 % et
survient dans les 72 heures par choc cardiogénique.
Le collapsus hémodynamique de survenue précoce
ne relève pas d'un mécanisme univoque. Le choc peut être
hypovolémique, à la suite d'hémorragies ou de pertes
liquidiennes digestives abondantes, vasoplégique ou cardiogénique
par réduction de la contractilité des cellules myocardiques.
L'atteinte cardiogénique est constante dans les intoxications massives
et survient entre la 24e et la 72e heure après
l'ingestion. Elle traduit une altération des interactions entre
actine et myosine, une réduction de la sensibilité des myofilaments
au calcium et un dysfonctionnement du réticulum sarcoplasmique,
comme cela a été démontré chez le rat [5].
L'exploration hémodynamique par cathétérisme droit
ou échocardiographie est indiquée dans les états
de choc pour guider la thérapeutique. Une étude systématique
par cathétérisme cardiaque droit, réalisée
chez 12 patients dans les 6 heures suivant leur admission pour intoxication
aiguë par colchicine (DSI entre 0,7 et 2,6 mg/kg) a retrouvé
une différence significative entre le groupe des patients survivants
et celui des patients décédés en terme de paramètres
hémodynamiques [6] : une pression pulmonaire d'occlusion (PAPO)
plus basse (5,6 contre 9,8 mmHg), un index cardiaque plus élevé
(4,23 contre 2,36 l/min/m2) et une meilleure tolérance
au remplissage vasculaire avec une plus forte amélioration de l'index
et une moindre élévation de la PAPO témoignent d'un
moindre dysfonctionnement ventriculaire gauche chez les patients ayant
survécu. Un profil hémodynamique de type hypovolémie
est donc, dans cette étude, davantage corrélé à
la survie qu'un profil de type cardiogénique. La drogue de référence
en cas d'atteinte myocardique est la dobutamine.
Les études de toxicocinétique ont montré
des paramètres cinétiques comparables, lors des ingestions
massives, à ceux déterminés pour les doses thérapeutiques
[7] : biodisponibilité après absorption digestive (jéjuno-iléale)
très variable (de 25 à 40 %), pic plasmatique de 30 à
120 min après ingestion, demi-vie plasmatique variant de 10 à
30 h, clairance totale de l'ordre de 40 l/h, dont seulement de 10 à
20 % par le rein, sous forme inchangée. Le volume de distribution
de la colchicine est important, aux environs de 10 à 20 l/kg. Il
existe une accumulation de fortes doses dans certains tissus (de 100 à
600 ng/g de tissu) comme la moelle osseuse, les testicules, la rate, les
reins, les poumons, le cur et même le cerveau. Le dosage intra-érythrocytaire
par chromatographie liquide de haute performance pourrait être un
reflet des concentrations intratissulaires. La colchicine est métabolisée
par le foie avec une dé-acétylation ; elle est éliminée
principalement par voie biliaire, avec un cycle entérohépatique
qui pourrait d'ailleurs contribuer à renforcer la toxicité
intestinale du produit.
L'intoxication aiguë par Colchimax®,
qui associe colchicine, opium et tiémonium (un agent antispasmodique
anticholinergique) peut être responsable d'une modification de la
toxicocinétique de la colchicine par ralentissement du transit
digestif. L'inhibition du métabolisme ou de l'élimination
hépato-biliaire par l'intermédiaire des médicaments
ingérés simultanément peut également compromettre
sérieusement le pronostic final de l'intoxication. La toxicité
de la colchicine est accrue par les médicaments inhibiteurs des
P-glycoprotéines (PGP), également connus comme transporteurs
à l'origine du phénotype MDR (multidrug resistance),
qui interviennent, à l'échelle cellulaire, dans l'expulsion
active de la colchicine hors de la cellule et, à l'échelle
macrocinétique, dans la sécrétion biliaire du toxique
[8]. De même, l'existence d'une hépatopathie sous-jacente
renforce le rôle du rein dont la défaillance simultanée
peut alors être responsable d'une aggravation du tableau clinique
initial.
La forte séquestration intratissulaire de la colchicine,
y compris au sein des cellules sanguines circulantes (globules rouges
et leucocytes), explique la longue demi-vie plasmatique du toxique. L'importance
du volume de distribution ainsi que la faible clairance éclairent
sur l'absence d'efficacité de l'épuration extracorporelle
pour le traitement des intoxications, même massives. Aucune étude
n'a démontré, jusqu'à présent, l'existence
d'une corrélation entre le taux plasmatique de colchicine à
l'admission et le pronostic final. Une grande quantité du toxique
s'élimine par les urines, surtout pendant les premiers jours. Les
selles diarrhéiques en contiennent également des quantités
non négligeables. Il est donc impératif de maintenir une
bonne diurèse et de respecter le transit au cours de la surveillance
des patients ainsi intoxiqués.
La prise en charge de l'intoxication par la colchicine est
essentiellement symptomatique en réanimation médicale [2-4,
6] : maintien de l'équilibre hydro-électrolytique, correction
du choc (remplissage par macromolécules ou recours aux drogues
inotropes), des troubles hématologiques et de la coagulation, isolement
préventif en cas de neutropénie... Le traitement toxicocinétique
est fondé sur la décontamination digestive par un recours
au lavage gastrique précoce ou à l'administration de charbon
activé. L'antibiothérapie probabiliste, à débuter
en cas de fièvre, doit être active sur les germes de l'oropharynx
(streptocoques) et du tube digestif (bacille à Gram négatif),
en raison du risque de survenue de translocation bactérienne lors
des phases d'instabilité hémodynamique. Elle doit également
tenir compte d'une éventuelle colonisation par des germes nosocomiaux
puisque les infections surviennent au-delà des 48 premières
heures de séjour en réanimation. L'association d'une bêta-lactamine
et d'un inhibiteur des bêta-lactamases (ticarcilline ± acide
clavulanique ou pipéracilline ± tazobactam) à un aminoside
satisfait donc à ces conditions. Le granulocyte-colony stimulating
factor (G-CSF) pourrait également avoir un intérêt
pour réduire la durée et l'importance de la pancytopénie
[9].
Au décours des ingestions
massives, la mortalité est élevée et les traitements
symptomatiques insuffisants. De l'absence de thérapeutique spécifique
réellement efficace est née l'idée de mettre au point
une immunotoxicothérapie pour les situations de surdosage grave
(supérieur à 0,8 mg/kg) [9]. Son principe est l'extraction,
la séquestration et l'élimination du toxique de ses organes
cibles, par l'administration intravasculaire d'anticorps spécifiques
ou de fragments Fab ou F(ab)' 2. Des anticorps IgG spécifiques
anticolchicine ainsi que leurs fragments Fab ont pu être obtenus
par immunisation dans plusieurs espèces animales. Le mécanisme
d'extraction tissulaire repose sur le principe de la loi d'action de masse.
Le succès est fondé sur la réversibilité de
l'interaction toxique/récepteur, pour la colchicine et ses récepteurs
intracellulaires (demi-vie d'association de 5 à 7,5 h). Les anticorps
piègent la colchicine présente dans le compartiment vasculaire,
créant un gradient de concentration tissu/sang qui favorise le
passage du toxique du compartiment tissulaire au compartiment vasculaire,
site de distribution des anticorps. Ces derniers peuvent ainsi réduire
la distribution de molécules liées aux tissus et empêcher
leur activité toxique. La séquestration des molécules
de colchicine dépend de la spécificité et de l'affinité
des anticorps injectés. La constante d'affinité intrinsèque
moyenne des anticorps à disposition (de 1,5 à 8 x 10 9
M 1) est supérieure à celle de la colchicine
pour son récepteur biologique (de 10 6 à 10 7
M 1), soit environ 1 000 fois plus. La formation de complexes
immuns stables dans le sang circulant permet ainsi de masquer les sites
moléculaires de la colchicine et d'empêcher son interaction
avec ses récepteurs. L'élimination du toxique se fait alors
sous forme complexée par voie urinaire, puisque les Fab sont filtrés
par les glomérules rénaux.
Les études d'immunotoxicothérapie anticolchicine
sont encore essentiellement expérimentales. Les IgG et leurs fragments
Fab spécifiques anticolchicine, obtenus chez la chèvre,
se sont révélés capables de restaurer l'activité
in vitro de la tubuline préalablement inhibée par
la colchicine. L'immunisation active de souris ou de lapins par un conjugué
immunogène de colchicine est également capable de protéger
les animaux contre des doses létales de colchicine [10]. Enfin,
l'injection d'IgG ou de fragments Fab d'anticorps spécifiques dans
un modèle murin est capable de prévenir et de guérir
une intoxication potentiellement létale [11]. Ces modèles
animaux ont permis de montrer que l'effet protecteur des anticorps s'accompagne
d'une séquestration de la colchicine dans le compartiment extracellulaire,
avec modification des paramètres toxicocinétiques : augmentation
de la concentration plasmatique de colchicine (par un facteur multiplicatif
de 10 à 15 pour une dose semi-molaire injectée en 10 min),
baisse du taux de colchicine libre plasmatique devenant quasi indétectable
pendant les 2 heures suivant l'injection des anticorps, réduction
du volume de distribution de la colchicine et des concentrations tissulaires
et augmentation des taux urinaires, témoignant d'une élimination
efficace.
Cependant, il demeure des facteurs limitatifs pour l'utilisation
en clinique de ces anticorps, le principal d'entre eux étant constitué
par le problème de la disponibilité des anticorps. Le question
de la dose de Fab à injecter par rapport à la dose supposée
ingérée n'est pas non plus tranchée, et il a pu être
démontré que des doses non stchiométriques
inframolaires de fragments Fab suffisent pour traiter et neutraliser une
intoxication expérimentale potentiellement létale. Enfin,
le délai écoulé entre l'ingestion et la prise en
charge peut constituer une limite.
Une seule patiente a pu être traitée jusqu'à
présent, avec efficacité, à l'aide de ces anticorps
spécifiques [12]. Il s'agissait d'une femme de 25 ans admise dans
notre service de réanimation pour ingestion d'une dose mortelle
de l'ordre de 1 mg/kg. Le tableau clinique était marqué
par l'apparition de troubles digestifs, d'hypotension artérielle,
de coagulation intravasculaire disséminée (CIVD), d'oligurie,
de syndrome de détresse respiratoire aiguë et de choc cardiogénique
réfractaire à la dobutamine. Le dosage plasmatique de colchicine
était de 24 ng/ml 27 h après l'ingestion. Elle a été
traitée par les Fab spécifiques, administrés en perfusion
intraveineuse à la dose totale de 480 mg (dose non stchiométrique).
Il y a eu une ascension de 6 fois de la concentration de colchicine dans
le sang, 10 min après l'administration des anticorps, alors que
la colchicine libre était devenue indétectable jusqu'à
7 h après la perfusion et que le taux urinaire était multiplié
par 6. L'état de choc a régressé et la patiente a
survécu, mais l'immunothérapie n'a pas pu empêcher
la survenue d'une neutropénie profonde, d'une bactériémie,
d'une polynévrite transitoire et d'une alopécie.
Les anticorps anticolchicine en sont donc, actuellement, encore au
stade d'étude préclinique. Les essais chez l'homme sont
bloqués en raison des coûts élevés de telles
études cliniques et du faible nombre de patients potentiellement
susceptibles de bénéficier d'une telle thérapie.
Aucune entreprise de l'industrie pharmaceutique ne s'est montrée
à ce jour intéressée par la mise au point clinique
de ces Fab, les reléguant dans la catégorie de médicaments
orphelins. Néanmoins, en raison de la fréquence de la
maladie périodique dans les pays du pourtour méditerranéen
et de la prescription de plus en plus fréquente de la colchicine,
de nouveaux partenaires industriels pourraient se montrer intéressés
par une telle mise au point.
ENCADRÉ 1
Les différentes
phases de l'intoxication à la colchicine
Avant la 24e heure :
douleurs abdominales, nausées, vomissements, diarrhée
;
hyperleucocytose ;
hypovolémie ;
anomalies hydro-électrolytiques (hyponatrémie,
hypophosphorémie, hypocalcémie, hypomagnésémie...)
;
fibrinolyse, coagulation intravasculaire disséminée
;
cytolyse hépatique.
Du 2e au 7e jour :
hypoplasie médullaire, leucopénie, thrombopénie,
anémie ;
syndrome hémorragique, infections ;
troubles du rythme, défaillance cardiaque aiguë
;
insuffisance hépatocellulaire ;
syndrome confusionnel, délire, convulsions, coma, dème
cérébral ;
polynévrite, myopathie, rhabdomyolyse ;
urticaire géant ;
défaillance multiviscérale ;
insuffisance rénale aiguë, hématurie, protéinurie
;
syndrome de détresse respiratoire de l'adulte.
À partir du 7e jour :
alopécie ;
sortie d'aplasie et hyperleucocytose de rebond.
ENCADRé 2
Facteurs pronostiques de l'intoxication à
la colchicine
* Pour une dose supposée ingérée :
inférieure à 0,5 mg/kg, la mortalité
en réanimation est inférieure à 5 % ;
comprise entre 0,5 et 0,8 mg/kg, la mortalité
en réanimation est de 10 à 50 % ;
supérieure à 0,8 mg/kg, la mortalité
en réanimation est de 80 à 100 %.
* Présence dans les 24 premières heures d'une hyperleucocytose
supérieure à 18 000/mm3.
* Chute du taux de prothrombine en dessous de 20 % dans les 24 premières
heures.
* Survenue d'un choc cardiogénique.
* Apparition d'un syndrome de détresse respiratoire de l'adulte.
CONCLUSION
L'intoxication aiguë par ingestion de fortes doses de
colchicine peut mettre en jeu le pronostic vital du patient par le biais
d'une défaillance cardiocirculatoire, hépatique, rénale
et hématologique. Les seuls facteurs pronostiques reconnus sont
la dose supposée ingérée, l'existence d'une hyperleucocytose
et une chute importante du taux de prothrombine à l'admission.
Il n'existe pas de traitement spécifique et l'immunotoxicothérapie
par Fab spécifiques pourrait représenter la seule chance
de guérison dans les cas les plus sévères.
REFERENCES
1. Sackett D.L., Varma J.K. 1993. Molecular mechanism of colchicine
action : induced local unfolding of bêta-tubulin. Biochemistry
32 : 13560-13565.
2. Putterman C., Ben-Chetrit E., Caraco Y., Levy M. 1991. Colchicine
intoxication : clinical pharmacology, risk factors, features, and management.
Semin Arthritis Rheum 21 : 143-155.
3. Folpini A., Furfori P. 1995. Colchicine toxicity. Clinical features
and treatment. Massive overdose case report. J Toxicol Clin Toxicol
33 : 71-77.
4. Bismuth C., Baud F., Dally S. 1986. Standardized prognosis evaluation
in acute toxicity : its benefit in colchicine, paraquat, and digitalis
poisonings. J Toxicol Clin Exp 6 : 33-38.
5. Mery P., Riou B., Chemla D., Lecarpentier Y. 1994. Cardiotoxicity
of colchicine in the rat. Intensive Care Med 20 : 119-123.
6. Sauder P., Kopferschmitt J., Jaeger A., Mantz J.M. 1983. Hemodynamic
studies in eight cases of acute colchicine poisoning. Human Toxicol
2 : 169-173.
7. Rochdi M., Sabouraud A., Baud F.J., Bismuth C., Scherrmann J.M.
1992. Toxicokinetics of colchicine in humans : analysis of tissue, plasma
and urine data in ten cases. Hum Exp Toxicol 11 : 510-516.
8. Borron S.W., Scherrmann J.M., Baud F.J. 1996. Markedly altered colchicine
kinetics in a fatal intoxication : examination of contributing factors.
Hum Exp Toxicol 15 : 885-890.
9. Critchley J.A., et al. 1997. Granulocyte-colony stimulating
factor in the treatment of colchicine poisoning. Hum Exp Toxicol
16 : 229-232.
10. Bismuth C., Borron S.W., Baud F.J., Taboulet P., Scherrmann J.M.
1997. Immunotoxicotherapy : successes, disapointments and hopes. Hum
Exp Toxicol 16 : 602-608.
11. Scherrmann J.M., Urtizberea M., Pierson P., Terrien N. 1989. The
effect of colchicine-specific active immunization on colchicine toxicity
and disposition in the rabbit. Toxicology 56 : 213-222.
12. Terrien N., Urtizberrea M., Schermann J.M. 1990. Reversal of advanced
colchicine toxicity in mice with goat colchicine-specific antibodies.
Toxicol Appl Pharmacol 104 : 504-510.
13. Baud F.J., et al. 1995. Brief report :
treatment of severe colchicine overdose with colchicine-specific Fab fragments.
N Engl J Med 332 : 642-645.
|