ARTICLE
L'atteinte du système nerveux central au cours de la neurofibromatose
de type 1 est fréquente [1], parfois évidente (tumeurs,
malformations, épilepsie) mais souvent assez discrète (retard
mental, troubles neuropsychologiques). La fréquence du retard mental
(défini par un quotient intellectuel inférieur à
70) a longtemps été surestimée [2]. En fait, elle
est comparable chez les enfants avec neurofibromatose de type 1 (de 2
à 5 %) à celle rencontrée dans la population générale.
La fréquence des troubles d'apprentissage, définis comme
des difficultés scolaires non expliquées par un retard mental,
un déficit sensoriel ou des troubles psychologiques, est, quant
à elle, de deux à trois fois plus élevée (de
20 à 40 %) [3-10]. Ces troubles d'apprentissage, qui ne font pas
partie des critères diagnostiques, peuvent être la seule
manifestation gênante de la maladie.
De nombreuses études ont cherché à expliquer le
lien entre neurofibromatose de type 1 et troubles d'apprentissage en répondant
à deux questions.
En quoi les enfants avec neurofibromatose
de type 1 ayant un trouble d'apprentissage sont-ils différents
des autres enfants en difficulté scolaire ?
Existe-t-il un profil neuropsychologique spécifique
de la neurofibromatose de type 1 ?
L'analyse des publications scientifiques est difficile car les méthodologies
sont souvent différentes. Dans certains cas ne sont étudiés
que les enfants avec troubles d'apprentissage, dans d'autres sont inclus
sans distinction des enfants avec une tumeur cérébrale ou
une épilepsie.
Actuellement, tous les auteurs s'accordent pour dire que le quotient
intellectuel moyen des enfants avec neurofibromatose de type 1 reste dans
la norme mais est inférieur à celui de la population générale
ou de la fratrie non atteinte, avec une courbe de distribution discutée.
Pour certains d'entre eux, il s'agit d'une déviation vers la gauche,
pour d'autres, la distribution serait bimodale.
Dans les premiers travaux [11-13], une discordance entre quotient d'intelligence
verbale et quotient de performance était notée. Cette prédominance
des troubles visuo-spatiaux, alors que la plupart des enfants en difficulté
scolaire ont surtout des troubles d'ordre verbal, a été
considérée comme un élément spécifique
des enfants avec neurofibromatose de type 1. Les études récentes
ne retrouvent pas ce profil particulier : pas de différence significative
entre quotient d'intelligence verbale et quotient de performance [7],
mais présence de troubles de parole et de troubles du langage [14].
Bien qu'il n'existe pas de profil neuropsychologique spécifique
de la neurofibromatose de type 1, le test de jugement d'orientation de
ligne semble intéressant car il est souvent perturbé chez
les enfants avec neurofibromatose de type 1 et troubles d'apprentissage
[14].
L'analyse qualitative des troubles montre des difficultés à
maintenir l'attention, une mauvaise organisation des tâches et des
difficultés dans les relations sociales. L'ensemble de ces difficultés
constitue un tableau proche d'un syndrome de déficit de l'attention
sans hyperactivité. Des dérivés amphétaminiques
ont été proposés avec succès, mais le recul
est faible pour pouvoir vraiment juger de leur efficacité. Il faut
noter qu'une prise en charge individuelle dans un environnement structuré
est déjà une approche thérapeutique de ces troubles
d'attention.
Dans la population que nous suivons, trente-huit enfants sont pris en
charge pour troubles d'apprentissage. Les manifestations en sont extrêmement
hétérogènes (figure
1). Nous soulignerons les difficultés mnésiques
(de mémoire à court terme surtout) ainsi que la fréquence
des troubles du langage parfois majeurs et touchant surtout le versant
expressif [15]. Les troubles d'apprentissage ont entraîné
des cursus scolaires chaotiques, avec des redoublements fréquents
et, pour beaucoup d'enfants, une sortie du circuit scolaire classique
(figure 2).
L'évolution des enfants avec et sans
neurofibromatose de type 1 est-elle la même ?
Riccardi [2] trouvait des quotients intellectuels plus élevés
chez les adultes que chez les enfants. Ce mode évolutif est très
différent de celui des troubles d'apprentissage en général.
North [7] conteste indirectement cette notion en trouvant une association
entre neurofibromatose de type 1 et bas niveau socio-économique,
conséquence probable des difficultés scolaires. Ferner [10]
ne trouve pas de différence entre adultes et enfants chez les cent
patients qu'il étudie. Malheureusement, aucune étude longitudinale
n'a pour l'instant éclairci cette question.
Les troubles d'apprentissage sont-ils liés
à des anomalies structurales du cortex dont les hypersignaux T2
dans la substance blanche pourraient être la traduction ?
La notion qu'il pourrait exister des marqueurs neuropathologiques des
troubles mentaux date des travaux de Rossman et Pearce [16], qui avaient
trouvé des hétérotopies sous-corticales à
l'autopsie chez cinq patients avec une neurofibromatose de type 1 et une
déficience mentale.
Avec les progrès de l'imagerie cérébrale, la constatation
qu'il existe, chez environ 50 à 70 % des enfants porteurs de neurofibromatose
de type 1, des hypersignaux (parfois appelés « objets brillants
non identifiés », ou OBNI) en T2 à l'imagerie par résonance
magnétique, ou IRM, a fait penser qu'ils pourraient être
la traduction de ces anomalies structurales dont la nature reste discutée
[17]. La seule étude de corrélation IRM-neuropathologie
est celle de DiPaolo [18] qui retrouve des vacuoles intramyéliniques
et une prolifération gliale. Les OBNI seraient dus à l'augmentation
de la teneur en eau. Ces anomalies disparaissent le plus souvent après
l'âge de 20 ans. Il n'y a pas de données sur d'éventuelles
modifications neuropathologiques résiduelles de ces hypersignaux.
En ce qui concerne le lien éventuel de ces anomalies avec les
troubles d'apprentissage, les données publiées sont contradictoires.
Les premières études ne trouvaient pas d'association entre
leur présence, leur nombre ou leur topographie et les difficultés
neuropsychologiques [19, 20], mais il faut remarquer que le profil neuropsychologique
n'est pas toujours étudié de la même façon
et que certaines études concernaient des adultes (chez qui les
hypersignaux disparaissent).
Les études ultérieures [9, 21] mettent en évidence
une relation significative entre présence d'hypersignaux T2 et
quotient intellectuel faible. Le nombre et le volume des OBNI semblent
corrélés avec le quotient intellectuel. Les fonctions visuo-spatiales
seraient plus affectées quand les OBNI sont de grande taille et
touchent les noyaux gris centraux [9]. Moore [8] suggère qu'une
étude neuropsychologique très poussée permettrait
peut-être de mettre en relation une localisation et un déficit
cognitif spécifique.
L'imagerie fonctionnelle est une approche intéressante mais qui
en est encore à ses débuts. Les études en PET23 [16,
22] ou en spectro-RMN [23] sont discordantes. Le métabolisme cérébral
semble inhomogène, témoignant probablement de la gliose
astrocytaire. L'imagerie fonctionnelle d'activation reste encore dans
le domaine de la recherche et ne semble pas avoir été utilisée
ici.
Les troubles d'apprentissage sont-ils liés
à la gravitéde la maladie ?
Varnhagen [24] compare seize enfants avec neurofibromatose de type 1
à neuf enfants de leur fratrie en répartissant les enfants
atteints en deux groupes de gravité. Cet auteur constate que les
enfants les plus atteints ont le plus souvent un quotient intellectuel
global inférieur à celui des autres avec une atteinte plus
importante de leurs performances visuo-spatiales que de leur langage.
Ils sont également moins attentifs, plus agités et plus
agressifs.
À l'inverse dans l'étude de North [7], la survenue des
troubles d'apprentissage n'est pas associée à la sévérité
clinique de la maladie. De même la macrocéphalie, des antécédents
familiaux de neurofibromatose de type 1 ou de troubles d'apprentissage
(chez des sujets non atteints de neurofibromatose de type 1) n'ont pas
d'effets sur leurs performances.
CONCLUSION
Avoir une neurofibromatose de type 1 représente pour un enfant
un facteur de risque de survenue de troubles d'apprentissage. La présence
d'hypersignaux en T2 semble en être un marqueur. Cette éventualité
doit être discutée précocement avec les parents, de
la même manière que les autres complications. Le suivi du
développement psychomoteur et des résultats scolaires doit
être systématique, précoce (avant l'entrée
au CP) et régulier car les difficultés peuvent apparaître
assez tardivement, quand les exigences scolaires s'accentuent. Il faut
aussi évaluer qualitativement les processus employés par
l'enfant ainsi que ses capacités d'adaptation. La réalisation
de ces bilans nécessite une équipe pluridisciplinaire, habituée
à cette maladie et suffisamment nombreuse.
Prévenir ces difficultés c'est aussi collaborer avec l'équipe
pédagogique. Un apprentissage au rythme de l'enfant, en reprenant
plusieurs fois les notions à acquérir, avec des petites
périodes d'apprentissage répétées, ainsi qu'une
relation personnelle avec l'enseignant sont recommandés. Les moyens
pédagogiques sont malheureusement souvent limités dans le
circuit scolaire classique. L'aide par les Réseaux d'aide et de
suivi d'enfants en difficulté (RASED) et la scolarisation en Section
d'enseignement général et préapprentissage (SEGPA)
ou en Classe d'intégration spécialisée (CLIS) sont
souvent nécessaires, après décision administrative
par la Commission de circonscription pour l'enseignement élémentaire
(CCPE) ou la Commission de circonscription du second degré (CCSD).
Prendre en compte le retentissement psychologique de la maladie est
indispensable et le psychologue clinicien ou le pédopsychiatre
a parfois un rôle capital dans la prise en charge, surtout dans
des familles où toute l'économie familiale tourne autour
de la maladie (parents porteurs, plusieurs enfants atteints).
Enfin, les rééducations plus spécialisées
(orthophonique, psychomotricité) doivent être entreprises
le plus tôt possible en collaboration avec l'école et doivent
être réévaluées régulièrement
[25-27]. Outre le secteur libéral, le suivi peut impliquer des
structures sanitaires (Service d'éducation et de soins spécialisés
à domicile SESSD) ou médico-sociales (Centre d'aide
médico-social précoce CAMPS , Centre médico-psycho-pédagogique
CMPP).
L'organisation d'une prise en charge adaptée dépend des
moyens disponibles localement. Cette prise en charge doit être justifiée,
utile, peu perturbante pour la vie scolaire et familiale. Il est indispensable
pour la famille d'avoir un référent qui coordonne les actions
et guide les parents parmi les différents professionnels qu'elle
va rencontrer.
De nombreuses questions restent posées : le devenir psychologique
et social de ces enfants, la pathogénie de ces troubles et leurs
liens avec l'anatomie et la biologie cérébrale. La neurofibromatose
de type 1 est une des pathologies qui nous permettra peut-être de
lier génétique, biologie moléculaire et fonctionnement
cognitif.
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