ARTICLE
CD44 : organisation génomique et
structure
CD44 est une famille de glycoprotéines membranaires ubiquitaires,
comportant de nombreuses isoformes qui diffèrent par leurs structures
et leurs fonctions [pour revue : 1, 2]. Cette diversité moléculaire
a plusieurs origines. CD44 est codé par un gène unique localisé
sur le bras court du chromosome 11 chez l'homme, couvrant approximativement
50 kb et comportant 20 exons. Les 5 premiers exons codent pour l'extrémité
amino-terminale du domaine extracellulaire [3] (figure
1) et sont retrouvés dans tous les transcrits CD44. Les
10 exons suivants (exons 6 à 15) sont sujets à un épissage
alternatif générant une région variable pouvant contenir
différentes combinaisons d'exons [4] (v1 pour l'exon 6 à
v10 pour l'exon 15, figure 1).
L'exon 16 code pour la région proximale membranaire du domaine
extracellulaire
et l'exon 17 code pour le domaine hydrophobe transmembranaire. Enfin
le domaine cytoplasmique est aussi sujet à un épissage alternatif
des exons 19 et 20 générant une version courte (3 acides
aminés) ou longue (70 acides aminés) de la queue cytoplasmique
[3].
En théorie, les possibilités de combinaisons d'exons dépassent
en complexité les variations potentielles de la famille des intégrines
d'autant plus que les modifications post-traductionnelles enrichissent
le répertoire CD44. L'isoforme la plus abondante est l'isoforme
standard CD44H dépourvue de la région variable codée
par les exons 6 à 15 (figure
2). Elle est largement exprimée par les cellules sanguines
excepté les plaquettes. La taille attendue pour la chaîne
protéique de cette isoforme est de 37 kDa. Des modifications post-traductionnelles
portant sur 6 sites de N-glycosylation et 7 sites de O-glycosylation conduisent
à la taille observée proche de 90 kDa. Par ailleurs,
4 motifs Ser-Gly peuvent être modifiés par des glycosaminoglycanes
de type chondroïtine sulfate (figure
2) convertissant la glycoprotéine en un protéoglycane
de 180 à 200 kDa.
Les isoformes de haut poids moléculaire sont exprimées
pour leur part à la surface d'un grand nombre de cellules normales,
mais aussi à la surface de cellules tumorales [5]. L'insertion
entre les acides aminés 202 et 203 de séquences codées
par les exons 7 (v2) à 15 (v10) génère un domaine
comportant au maximum 381 acides aminés. Cette région variable
présente 4 sites supplémentaires de N-glycosylation et de
nombreux sites de O-glycosylation (figure
2). La taille observée pour ces isoformes CD44v varie de
120 à plus de 200 kDa.
L'extrémité cytoplasmique inter-agit avec les composants
du cytosquelette [6]. Un certain nombre de modifications incluant la phosphorylation
médiée par la protéine kinase C [7] ou la palmitoylation
peuvent réguler l'interaction entre la queue et les protéines
du cytosquelette.
Des isoformes solubles de CD44 ont été mises en évidence
dès 1989 par Lucas et al. [8]. L'hétérogénéité
de ces isoformes, dont l'origine, la fonction et le mode de relargage
sont partiellement connus, est comparable à celle des isoformes
membranaires.
CD44 : molécule multifonctionnelle
Cette hétérogénéité de structure
est en grande partie en rapport avec l'hétérogénéité
de fonction de CD44 (tableau 1).
La fonction principale de CD44 est celle de récepteur de l'acide
hyaluronique [9], appartenant à la famille des hyaladhérines.
Le site de liaison de l'acide hyaluronique a été localisé
à l'extrémité amino-terminale du domaine constant
(figure 2). CD44 peut
également interagir avec différents composants de la matrice
extracellulaire ou molécules matricielles, comme par exemple le
collagène, la fibronectine, la laminine ou l'ostéopontine
[10, 11].
Les mécanismes susceptibles de réguler l'interaction du
CD44 avec ses ligands, l'acide hyaluronique et les autres composants de
la matrice extracellulaire sont nombreux. Les principaux sont regroupés
sur le tableau 2.
CD44 : molécule
impliquée dans la progression tumorale
La progression tumorale fait intervenir une cascade d'altérations
génétiques et épigénétiques, chacune
essentielle mais non suffisante, attribuant à la cellule tumorale
un avantage de croissance. Un certain nombre d'éléments
expérimentaux, obtenus par des expériences in vitro
ou grâce à des modèles animaux, indiquent que CD44
est impliqué dans la progression tumorale.
CD44 est une molécule accessoire coopérant avec d'autres
molécules dans la délivrance de signaux entraînant
la prolifération, comme cela a été démontré
dans le cas des cellules endothéliales [23]. C'est également
un élément favorisant la migration péritumorale en
raison de son rôle de récepteur de composants de la matrice
[13]. CD44, par sa participation à des interactions hétérophiliques,
favorise la formation d'aggrégats cellulaires qui augmente la survie
des cellules tumorales dans le secteur vasculaire. Enfin, c'est également
le récepteur responsable de la domiciliation des lymphocytes dans
les ganglions [14]. Certains travaux démontrent que l'endothélium
des tissus inflammatoires induit l'adhérence « CD44-dépendante
» des lymphocytes [24]. Par homologie, l'interaction CD44-endothélium
pourrait être fondamentale dans la dissémination des cellules
tumorales par voie sanguine.
De nombreux travaux sur des modèles animaux ont permis de rendre
compte de l'importance des variants de CD44 dans la dissémination
métastatique. La première observation a été
faite à partir d'un modèle de cellules non métastatiques
d'adénocarcinome du pancréas de rat transfectées
avec CD44v4-v7. Le gain d'un potentiel métastatique après
transfection a été démontré chez l'animal
syngénique [25]. L'influence décisive de la région
v6 a ensuite été confirmée par la prévention
de formation de métastases par des anticorps monoclonaux dirigés
contre un épitope localisé sur la région peptidique
codée par l'exon variant v6 [26]. Des analyses expérimentales
ont également été réalisées sur des
lignées tumorales colorectales. L'une d'elles, HT29, exprime des
isoformes de haut poids moléculaire de CD44 [27]. Sa capacité
métastatique chez la souris immunodéficiente SCID est inhibée
lorsque l'expression du CD44v6 est réduite par transfection d'un
ARN antisens [28].
Techniques
d'évaluation de l'expression cellulaire de CD44
Immuno-histochimie
L'expression membranaire des isoformes du CD44 peut être évaluée
par immunohistochimie. L'immunomarquage permet d'apprécier la diversité
cellulaire, de distinguer les cellules positives tout en conservant l'intégrité
du tissu analysé. La diversité des anticorps anti-CD44 et
des épitopes reconnus au niveau de cette glycoprotéine (figure
3) rendent l'interprétation d'un immunomarquage très
délicate. L'utilisation d'un anticorps anti-CD44, dont l'épitope
se situe sur la partie constante de la glycoprotéine, révèle
l'expression de l'isoforme standard de CD44 mais aussi de tous les variants.
Un anticorps monoclonal dirigé contre un variant révélera
l'expression des isoformes possédant cet épitope sans précision
sur la combinaison précise des associations des différents
variants.
Tous les tissus normaux ont ainsi été examinés
et analysés [5, 29, 30]. La majorité des tissus normaux
expriment CD44H et également certains variants (tableau
3). Concernant les tumeurs, les auteurs attribuent généralement
un score relatif au nombre de cellules positives dans un tissu tumoral.
Ainsi, un seuil entre 10 % et 25 % des cellules positives est généralement
utilisé pour affirmer qu'une tumeur exprime significativement CD44.
Deux points méritent d'être soulevés. L'intensité
du marquage, qui est généralement évaluée,
dépend de l'affinité des anticorps monoclonaux et de la
densité des épitopes présents à la surface
des cellules. De plus, la diversité cellulaire au sein d'une tumeur
oblige l'observateur à distinguer les cellules tumorales, les cellules
stromales et les lymphocytes infiltrants.
Analyse de l'ARNm
L'analyse qualitative et semi-quantitative des transcrits codant pour
les isoformes de CD44 peut être abordée par hybridation d'ARNm
extraits de tissus normaux ou de tumeurs préalablement homogénéisées.
Une alternative consiste à amplifier, par des amorces spécifiques
des exons constants ou variants, l'ADNc synthétisé à
partir des ARNm (RT-PCR). Les amplicons obtenus sont alors séparés
par électrophorèse et identifiés par hybridation
de sondes marquées (figure
3). Pour un gène d'expression aussi ubiquitaire que le
CD44, l'information apportée par ces techniques est délicate
à interpréter car l'hétérogénéité
cellulaire d'une tumeur ou d'un tissu normal ne peut pas être prise
en compte. Ce problème peut être contourné en procédant
à une hybridation in situ de sondes spécifiques.
CD44 et côlon
sain
La glycoprotéine est exprimée de façon prédominante
dans des régions à multiplication cellulaire active. Dans
la muqueuse colique normale, l'expression de CD44 est strictement confinée
aux zones épithéliales prolifératives de la base
des cryptes [31]. Dans le reste de l'épithélium colique
l'expression est quasiment absente. D'autre part, CD44 est également
présent dans les muscles lisses, les fibroblastes, la lamina
propria ainsi que dans toutes les cellules immunocompétentes
comme les lymphocytes et les macrophages. Ces cellules expriment préférentiellement
la forme standard CD44H, mais un changement de répertoire peut
être observé après activation cellulaire. Lymphocytes
et macrophages peuvent ainsi exprimer des formes contenant la partie codée
par l'exon v6 [32]. L'expression des variants est uniquement retrouvée
à un niveau beaucoup plus faible à la base des cryptes alors
que les autres cellules épithéliales sont négatives
pour ces isoformes [31].
CD44 et cancer colorectal
Le contraste entre l'expression faible et restreinte du CD44 par les
cellules épithéliales coliques et la surexpression de certaines
isoformes dans les cellules de tumeurs colorectales a été
constaté dès 1993 par Heider et al. [29]. Depuis
cette date, de nombreuses équipes ont évalué l'expression
de CD44 au niveau d'adénomes, de carcinomes et de métastases
hépatiques. Certaines équipes ont recherché une valeur
pronostique d'un immunomarquage anti-v6 positif ainsi qu'une relation
entre l'expression de CD44v6 et la progression tumorale. D'autres équipes
ont recherché l'implication des isoformes CD44v6 dans la progression
adénome * carcinome * métastase.
Analyse immuno-histologique de l'expression membranaire
Les études destinées à mettre en évidence
la valeur pronostique de l'immunomarquage CD44 sont nombreuses [33-43],
mais avec des résultats discordants (tableau
4). Ces différences peuvent être expliquées
par l'absence de standardisation des méthodes d'immunomarquage,
de la lecture des lames histologiques et de la définition d'un
seuil de positivité. Il est donc difficile de tirer des conclusions
définitives sur la valeur pronostique d'un immunomarquage positif
anti-CD44 de tumeur colique. Une standardisation des réactifs et
des modes opératoires apparaît nécessaire pour évaluer
objectivement l'impact pronostique de la surexpression des isoformes telles
que CD44v6 par les adénocarcinomes colorectaux.
Deux études publiées en 1998 illustrent bien ces discordances.
L'étude de Coppola et al. [35] porte sur l'analyse immunohistochimique
de 95 prélèvements : 35 adénomes, 34 carcinomes et
26 métastases. La surexpression de CD44v6 a été observée
dans 100 % des adénomes et 91 % des carcinomes. Aucune corrélation
n'a été constatée entre cette expression de v6 et
les paramètres cliniques, le stade, le grade de la tumeur ou la
survie des patients. A contrario, l'étude de Ropponen et
al. [33], portant sur 194 patients atteints d'un adénocarcinome,
démontre qu'il existe une relation entre l'expression de CD44H
ou de CD44v6 et le grade de la tumeur. De plus, il est constaté
une relation entre l'intensité de l'immunomarquage CD44v6 et le
stade de la tumeur, mais aussi la survie des patients.
Les différentes analyses immunohistochimiques de l'expression
membranaire des isoformes de CD44 permettent d'établir que la surexpression
apparaît aux stades les plus précoces de la carcinogenèse
colorectale. Même les plus petits adénomes présentent
un immunomarquage anti-CD44 positif dès lors qu'un anticorps monoclonal
de très bonne affinité est utilisé. Au sein même
d'une tumeur, il existe une très grande hétérogénéité
d'expression : dans chaque tumeur un profil complexe de variants est détectable.
La composition précise des associations de variants reste difficile
à établir bien que certains variants soient prédominants
[31].
Concernant les métastases, l'importance des isoformes contenant
le variant v6 (CD44v6) a été démontrée sur
des modèles expérimentaux. L'expression membranaire de CD44v6
a été étudiée par immunomarquage dans des
tumeurs primaires et des métastases hépatiques chez des
patients au stade métastatique (tableau
5). Aucune corrélation entre l'immunomarquage anti-v6 de
la tumeur primaire et la présence de métastases n'a pu être
démontrée. Pour certains auteurs, l'acquisition des fonctions
migratoires des cellules tumorales s'accompagne de la perte d'expression
de v6. Cette hypothèse se fonde sur l'observation que de nombreuses
métastases (hépatiques) ont une plus faible expression de
CD44v6 que la tumeur primaire. Cependant, d'autres résultats viennent
en contradiction et rapportent une expression de CD44v6 identique dans
les métastases et dans les adénomes ou les carcinomes. En
fait, une telle analyse de l'expression membranaire d'une isoforme comme
CD44v6 dans une tumeur primaire ou de ses métastases ne constitue
qu'un cliché instantané des cellules qui ne présentent
à cet instant aucune activité migratoire. L'implication
de CD44v6 dans les fonctions métastatiques de cellules ne peut
être affirmée sur la seule analyse immunohistochimique de
coupes de tumeurs ou de métastases.
Analyse par biologie moléculaire des transcrits
du gène CD44
Dès 1992, la surexpression de transcrits codant pour l'isoforme
standard et différents variants est mise en évidence dans
les tumeurs colorectales [29, 42, 44, 45]. Les différentes techniques
révèlent que l'isoforme standard CD44H prédomine
aussi bien dans le tissu sain que dans le tissu tumoral. Cependant, des
transcrits de taille plus importante, codant pour l'isoforme CD44v8-v10,
sont présents en quantité significativement plus importante
dans les adénocarcinomes colorectaux [46]. D'autres études
démontrent que tous les adénocarcinomes présentent
un taux très important de transcrits v6, v7, v8 sans aucune corrélation
avec le stade ou le statut métastatique. La persistance d'une séquence
intronique (intron 9), mise en évidence dans les tumeurs de la
vessie, a été également recherchée au sein
des tumeurs colorectales [47, 48]. Cette anomalie de l'épissage
est significativement présente dans les adénocarcinomes
colorectaux. Elle n'est pas spécifique des néoplasies car
elle a été retrouvée à un taux très
faible dans l'intestin sain. D'autre part, des transcrits CD44v6 et CD44v7
sont également détectés dans les polypes de très
petite taille et, malheureusement, il est impossible de différencier
par ces techniques très sensibles et sur ce seul critère
un polype d'un carcinome [49]. Aucun transcrit spécifique d'un
variant donné n'est clairement associé à la progression
tumorale dans la transition adénome * carcinome. Tous les variants
sont détectés à tous les stades [36].
L'hybridation in situ constitue une bonne alternative à
la RT-PCR pour évaluer le niveau de transcription du gène
CD44. Le niveau de transcription peut être évalué
dans chaque cellule en conservant l'intégrité du tissu observé
[50, 51]. Gorham et al. ont ainsi utilisé deux sondes anti-sens
hybridant pour la première avec les transcrits des exons 3-4-5-16-17-18
codant pour la région constante du domaine extracellulaire (CD44H)
et pour la seconde avec les transcrits des exons variables 7 à
15 (CD44v). Dans le côlon sain, l'hybridation de la sonde CD44H
est observée au niveau des cellules de la lamina propria,
des fibroblastes, des lymphocytes, des macrophages et des cellules épithéliales
de la base des cryptes. L'hybridation de la sonde CD44v n'est pas observée
dans le tissu sain. Dans le cas des adénomes et des carcinomes,
l'hybridation des deux sondes est très importante dans les cellules
tumorales alors que la sonde CD44v n'hybride pas dans les cellules stromales
et les lymphocytes infiltrants. L'hybridation avec les deux sondes est
plus importante dans les carcinomes que dans les adénomes sans
relation avec le stade de la tumeur. Ces résultats sont tout à
fait cohérents avec ceux obtenus par immunomarquage.
L'utilisation comme outil de diagnostic de cette surexpression très
précoce de transcrits CD44 a été proposée
par les équipes de Yoshida et al. [52] et Yamao et al.
[53]. L'analyse des transcrits présents dans des cellules obtenues
après lavages de la lumière de pièces opératoires
ou à partir d'un échantillon de selles a été
réalisée par RT-PCR suivie d'hybridation. Les transcrits
de CD44H sont retrouvés chez tous les individus sains. Ceux de
CD44v6 sont retrouvés chez 68 % des patients atteints de cancer
colorectal. L'origine cellulaire de ces transcrits n'a pas été
déterminée. Un faible pourcentage de sujets sains présentent
également des transcrits CD44v6. Cette technique amène à
un certain nombre de faux positifs et de faux négatifs et une approche
diagnostique semble donc relativement délicate et limitée.
Surexpression
du gène CD44 et altérations génétiques
La surexpression du gène CD44 a été recherchée
parallèlement à d'autres altérations génétiques
comme la mutation du gène suppresseur p53 ou de l'oncogène
K-RAS [40, 54, 55]. Dans ces études, la surexpression de
CD44 a été évaluée par immuno-histologie conjointement
à la recherche de mutations de K-RAS et de p53. La
première étude de Kim et al. [55] porte sur 30 adénomes
et 8 carcinomes. La surexpression de CD44 est retrouvée dans 53
% des adénomes pour seulement 20 % de mutation K-RAS et
13 % d'expression de p53. De même, la surexpression de CD44 est
retrouvée dans 62 % des carcinomes, la mutation de K-RAS
est retrouvée dans 50 % des cas et p53 est révélée
dans 75 %. Mulder et al. [40] confirment ces résultats et
retrouvent une surexpression de v5 et de v6 dans 83 % et 21 % des adénomes,
respectivement, pour seulement 29 % d'expression de p53. Concernant les
carcinomes, la surexpression de v5 et de v6 est retrouvée dans
95 % et 75 % des cas pour 62 % d'expression de p53.
Toutes ces études confirment que la surexpression de CD44 est
un événement très précoce dans la séquence
adénome * carcinome et semble être indépendante des
altérations génétiques étudiées ci-dessus.
CD44 soluble (sCD44) et cancer colorectal
Dès 1994, Guo et al. proposent les isoformes solubles
de CD44 comme des marqueurs tumoraux potentiels [56]. CD44 soluble, toutes
isoformes confondues, est présent dans le plasma [8] à une
concentration de l'ordre de 300 ng/ml. L'origine cellulaire de ces isoformes
demeure plus ou moins certaine. Au niveau sanguin, il peut être
envisagé une origine leucocytaire [57], par un mécanisme
de relargage qui demeure hypothétique. Ces isoformes peuvent provenir
d'un clivage protéolytique [58] ou d'un mécanisme d'épissage
alternatif comme cela a été mis en évidence chez
la souris [59]. Weg-Remers et al. ont montré que la concentration
en sCD44 et en sCD44v6 est significativement plus importante chez les
patients atteints d'un cancer du côlon que chez les sujets sains
[60]. Cependant, comme nos résultats le démontrent, cette
augmentation n'est pas en corrélation avec la présence de
métastases hépatiques et/ou le stade tumoral. Aucun profil
d'expression de variants n'est retrouvé spécifiquement associé
avec les critères anatomo-cliniques. Cette augmentation n'est pas
spécifique car elle est retrouvée chez les patients atteints
d'une pathologie inflammatoire comme la maladie de Crohn ou la rectocolite
inflammatoire. sCD44 demeure donc un test peu spécifique et peu
sensible.
CD44
et pathologies non cancéreuses
L'expression de CD44 a été étudiée dans
la muqueuse intestinale de patients atteints de rectocolite hémorragique
ou de maladie de Crohn [61-65]. Dans deux études menées
par Rosenberg et al. [61] et Kitano et al. [62], réalisées
respectivement sur 25 et 12 rectocolites et sur 18 et 12 maladies de Crohn,
il est montré que les cellules épithéliales expriment
significativement les exons v3 et v6 dans les rectocolites alors que l'immunomarquage
v3 et v6 n'est positif que dans la base des cryptes dans la maladie de
Crohn. Cependant, les études de Papadogianakis et al. [63]
et Reinisch et al. [64], réalisées sur des populations
comparables, n'ont pas confirmé cette différence. Parallèlement,
Yoshida et al. [52] ont analysé les transcrits codant pour
l'exon 11 (v6) dans les biopsies de 4 maladies de Crohn et de 5 colites.
Les transcrits sont présents sans différence significative
dans les deux groupes. Les profils obtenus sont équivalents, mais
cependant différents de ceux observés dans les carcinomes.
Très récemment, en complément des travaux antérieurs,
Reinisch et al. [65] ont confirmé une surexpression de CD44
préférentiellement dans les rectocolites mais avec une différence
non significative par rapport aux maladies de Crohn. Des études
complémentaires standardisées, réalisées sur
de plus larges séries, confirmeront peut-être les premiers
résultats. Cela constituera un progrès significatif pour
le diagnostic de la rectocolite hémorragique et de la maladie de
Crohn sans pour autant démontrer l'implication de CD44 dans la
pathogénie de ces affections.
CONCLUSION
La surexpression membranaire de CD44 peut être considérée
comme l'un des événements les plus précoces observé
lors de la tumorigenèse colorectale. Cette surexpression de CD44
est hétérogène, elle concerne la quasi-totalité
des isoformes mais à des niveaux d'expression très variables
et elle est observée à la surface de 10 % à 100%
des cellules tumorales. Cette surexpression n'est pas spécifique
du tissu cancéreux, elle est aussi observée à la
surface des cellules épithéliales de polypes ou lors de
pathologies inflammatoires. Dans le cas des cellules tumorales coliques,
cet événement peut précéder d'autres altérations
génétiques touchant des gènes suppresseurs de tumeurs
ou des oncogènes. Elle s'inscrit dans le cadre très complexe
des modifications phénotypiques qui touchent les cellules tumorales,
incluant la néoexpression ou la disparition de molécules
d'adhérence ou de récepteurs de cytokines. Cette surexpression
membranaire de CD44 révélée par immunohistologie
apparaît pour l'instant, en l'absence de toute standardisation rigoureuse
de la technique, sans valeur pronostique. D'autre part, elle n'est pas
strictement associée à la présence de métastases,
qui, lorsqu'elles existent, expriment elles aussi avec la même hétérogénéité
différentes isoformes de CD44.
Les multiples fonctions de CD44, démontrées in vitro
sur des lignées cellulaires et in vivo sur des modèles
animaux, font de cette glycoprotéine une molécule d'adhérence
clé de certains processus physiologiques et pathologiques. La perturbation
de l'expression de certaines isoformes de CD44 attribue aux cellules tumorales
de nouvelles fonctions pouvant privilégier leur croissance et leur
mobilité. La surexpression membranaire de CD44 s'accompagne d'une
augmentation de la concentration plasmatique en isoformes solubles. Celle-ci
n'est pas spécifique d'un processus tumoral et peut être
observée lors de certaines pathologies inflammatoires. Les isoformes
solubles de CD44 ne peuvent donc pas être considérées
comme marqueurs tumoraux. Leurs concentrations n'ont aucune valeur prédictive.
La surexpression membranaire de CD44 a pour origine une surexpression
du gène CD44 et un certain nombre d'anomalies de l'épissage
alternatif des exons variants. L'épissage alternatif des pré-ARNm
est un mécanisme aboutissant à la production de protéines
de structures et de fonctions différentes à partir d'un
gène unique. Des facteurs très variés incluant hormones,
facteurs de croissance ou cytokines, sont à l'origine du changement
du profil d'expression adapté au développement et à
la différenciation cellulaire. L'épissage alternatif du
gène CD44 est ainsi sous le contrôle d'éléments
transrégulateurs associés à des séquences
cis-régulatrices situées au sein même des exons [66,
67]. L'identification de ces facteurs transrégulateurs et des effecteurs
contrôlant l'épissage alternatif des transcrits CD44 permettra
de mieux comprendre cette modification phénotypique précoce
de la carcinogenèse colorectale.
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